LES PREMIÈRES ANNÉES DE PODIÉBRAD
d’une croyance et d’un système nouveaux. Rien de moins exact. Il n'avait rien du fanatique ou du doctrinaire. Ce n'était pas un Grégoire Heimbourg couronné, c'était un roiqui, dans la prévision d’une lutte qu'ilaurait voulu éviter, mais qu'il sentait fatale, cherchait à se ménager les meilleures chances de succès. Sa diplomatie, avisée autant que variée, si peu entêtée, prompte aux volte-face, ne poursuivait qu'un but : acquérir une puissance telle’ que le pape hésitât à l’attaquer, et, s’il persistait dans ses projets hostiles, que sa haine fût désarmée. En réalité, il représente bien mieux ainsi le type du souverain moderne que sous la figure traditionnelle de champion d’une théorie etde martyr d’une idée, cette théorie fût-elle celle de l'indépendance des souverains en face dela papauté, et cette idée, celle de l'État laïque. La politique de principes, c’est la politique du moyen âge, de l’époque où les princes se croient tenus de penser pour leurs sujets : le roi moderne n’a qu’un devoir, assurer à ses sujets la liberté de penser à leur guise.
Et ce n’était pas une tâche facile que de défendre les droits du peuple tchèque contre les entreprises d’un pape tél que Lien |
Æneas Sylvius Piccolomini, qui fut élu pape après la mort
de Calixte III et prit le nom de Pie II (1458), avait accueilli
avec satisfaction l'élévation de Georges. Convaincu qu'il désirait sincèrement se réconcilier avec l’Église, il se réjJouissait de tout ce qui augmentait son influence et lui donnait une plus grande liberté d'action : après son élection, il n'aurait plus à ménager les Utraquistes et userait de son pouvoir pour ramener ses sujets à la foi romaine. — Quelles étaient les croyances intimes, les convictions personnelles de Georges? C’est une question qui restera probablement toujours douteuse. Nous n'avons guère, pour nous éclairer sur ce point délicat, que deux anecdoctes; malheureusement, outre qu’elles ne sont pas établies d’une manière absolument incontestable puisqu'elles ne sont rapportées que par Æneas Sylvius, elles sont presque contradictoires. Lorsque Georges suivit Ladislas à Breslau (1454-1455), un
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bouffon lur demanda pourquoi il ne préférait pas la foi des Silésiens à celle de Rokytsana; les Bohèmes ne pouvaient pourtant pas avoir la prétention d’être plus sages à eux seuls que tout le reste de la chrétienté. « Nous ne sommes pas libres de croire ce que nous voulons, répondit Georges; l'esprit de l'homme est enchaîné et dominé par la puissance des raisons. Je tiens la religion de mes prêtres pour la vraie; si je voulais suivre la tienne, je pourrais peut-être tromper les hommes au détriment de mon âme, mais je ne pourrais pas tromper Dieu, qui voit jusqu’au fond des cœurs !, » Georges aurait donc été un calixtin convaincu. Seulement, cette réponse a un caractère officiel qui en atténue beaucoup la portée ?; s’il eût parlé autrement, il se fût aliéné tous ses partisans. Dans son entretien à Benechov avec Æneas, il avait été beaucoup moins affirmatif : « Mon esprit ne pénètre pas ces questions profondes et je crains de me tromper; je ne me fie pas à moi et je ne me repose pas non plus tel-
lement sur nos prêtres *, » Ces paroles, jetées à la fin de
l'entretien, quel qu'en fût le sens véritable, avaient fait certainement une vive impression sur l'esprit de Sylvius. Ne trahissent-elles pas une nuance d’hésitation, qui rappelle les paroles de Henri IV remettant son salut entre les mains des évêques catholiques +?
Il semble bien qu'il y avait entre Henri IV et Podiébrad
plus d’un trait de ressemblance. Leur foi n'avait rien d’exclusif ou de farouche : c'était la foi d’un laïque, élevé dans
1. Æn, Syl. Hist. Boh., ch. LXII : « Ecclesiasticas cerimonias sua quisque pro fide gerit. Sacrificia ea facimus quæ credimus Deo grata. Neque nostri arbitrii est credere quod velimus. Victa magnis rationibus mens humana volens nolensque capitur.. Mihi persuasa est sacerdotum religio. » Le récit de Sylvius est confirmé dans ses traits essentiels par Eschenloer.
2. Cette réponse, prends-la pour toi si tu es sage, ou porte-la aux inspirateurs, qui t'ont envoyé vers moi. » — Il est donc évident que Georges croit, à tort ou à raison, qu'on le fait interroger, et il répond diplomatiquement.
3. Neque enim alta sentio ettimeo ne offendam, neque mihi confido, neque nostris sacerdotibus habeo fidem. » (Epist. 130, p. 667.)
4. Il faut ajouter cependant que, dans le même entretien, Georges avait insisté sur la nécessité absolue de maintenir les Compactats : « Nisi pacta serventur, neque pacis locus erit neque concordiæ mentio. » Il avait même défendu bien nettement la communion utraquiste : « Nam qui sub specie panis communicari Jussit et sub specié vini Jussit. » ,