‹ Fin de l'indépendance Bohême (volume 3)Chapitre 72 sur 289 · DIÈTE DE · texte numérisé non relu

DIÈTE DE

aux Compactats jusqu’à la mort et de recevoir la communion sous les deux espèces selon l’ordre du Sauveur. Et notre femme, ici, à notre droite, nos enfants et tous ceux qui nous sont dévoués, doivent vivre comme nous dans les Compactats !, » Le discours du roi fut accueilli avec enthousiasme par les Calixtins ; les Catholiques l'avaient écouté en silence.

Le lendemain, l’envoyé du pape, Fantin de Valle, futintroduit dans l’assemblée : toutes les rancunes accumulées des fanatiques trouvèrent leur expression dans les sommations impérieuses du légat. À entendre les menaces et les violences de Fantin, on se serait cru revenu à ces années du moyen âge où la théocratie triomphante courbait sous son autorité les têtes les plus hautes et écrasait sans pitié toutes les tentatives de révolte : le roi avait promis obéisssance, il n'avait qu'à s’inclhiner devant la sentence du Saint-Siège; le pape condamnait les Compactats, cela suffisait pour que sans dis: cussion, sans protestation, ils fussent abandonnés ; un seul droit restait aux Tchèques : obéir; les prêtres qui continueraient à distribuer la communion sous les deux espèces seraient déclarés indignes; le roi, s’il persistait, serait frappé des peines de l'Église ?.

Les provocations de l'ambassadeur soulevèrent un violent tumulte : à plusieurs reprises, le roi l'avait interrompu, lui avait opposé un démenti formel. Le lendemain, il le fit

. Sur cette diète de Prague. v. Voigt, Enea Silvio de Mi ILE, P. fe et sq.; Bachmann, p. 236; Tomek, p. 48.

2. Dans les négociations précédentes, ta avait présenté au roi un résumé détaillé des demandes de la cour de Rome. En somme, il s'agissait purement et simplement de rayer tout ce qui avait été fait depuis le commencement de la Révolution. On offrait à Georges la tâche honorable — et facile — de se faire le persécuteur de ses fidèles partisans. Le projet du Jégat (édité par Markgraf, Sript. rer. Silesiae. VII, 111), est intéressant aussi parce qu'il nous montre à quoi se réduisaient en réalité les plaintes des Catholiques. Ses réclamations se bornent à deux : l’université de Prague repousse les nonutraquistes,et l’on nomme échevins et bourgmestres des hommes malveillants pour les Catholiques. — Heureux les protestants bohêmes s'ils n'avaient jamais eu de plus graves motifs de plaintes!

3. Le discours de Fantin, tel que le reproduisent les Commentaires, chap. X, Est extrêmement violent : « Non feret ista Pius : habet arma quibus rebellionem tuam coerceat, regno privaberis et tanquam perjurus et hæreticus extra Ecclesiam fies et in hoc seculo infamen te reddes, in altero pœnas dabis impictatis. » :

Ron + LUS PEUT

LE LÉGAT FANTIN 107 arrêter. — Emportement regrettable et précipitation fà-

cheuse. Sans doute, il est évident que, selon les principes modernes, la conduite de Fantin serait sévèrement jugée et qu'un ambassadeur qui agirait comme lui n’échapperait pas aux plus graves châtiments. Choisi par Podiébrad pour défendre sa cause à Rome, il v avait mis une maladresse qu'on est quelquefois tenté de prendre pour une trahison. Il avait paru bien plus au service du pape que du roi. N’était-ce pas de plus de sa part une inconvenance extrême que d’accepter la mission de venir présenter au souverain qui l'avait honoré de sa confiance l’ultimatum de Pie IT? Et cette inconvenance avait été encore soulignée parlesmenaces auxquelles il s'était emporté. — Seulement, on se le rappelle, les ambassadeurs à cette époque ne se tenaient pas comme véritablementengagés vis-a-vis des princes qui les employaient; il n’était pas rare qu'ils servissent plusieurs maîtres à la fois,moinsencore qu'ils changeassent brusquement de parti. La conduite de Fantin s'excuse encore dans une certaine mesure, ou du moins s’explique, par la conviction qu'il affichait, et qui était peut-être sincère, que le roi l’avait abusé sur ses intentions réelles; il n'avait consenti à le servir, prétendait-il, que parce qu'il le supposait résolu à rétablir en Bohême la foi catholique. Le droit de Georges de punir un agent infidèle était donc douteux, et, pour des esprits prévenus, cette arrestation d’un légat pontifical, au mépris des immunités diplomatiques, constituait une violation du droit des gens et une offense aux lois divines et humaines. Au moment même où 1l importait d'éviter jusqu’à l'apparence d’un tort, le roi, en cédant à une indignation naturelle mais impolitique, donnait une arme contre lui. Ses adversaires parlèrent de ses fureurs, de la brutalité de son caractère !, etces accusations se sont transmises de siècle en siècle, bien que les preuves de cette

1. 11 se forma une sorte de légende sur le martyre de Fantin. « La vie du légat est en danger, lisons-nous dans les Commentaires de Pie IT; le roi va dans sa prison, et, comme Fantin se montre inflexible, c’est à grand’peine si Georges se contient et ne porte pas la main sur lui. » Inutile de dire que ces

violences sont absolument controuvées.

108 LE ROÏ ET LES. UTRAQUISTES - brutalité soient impossibles à trouver et que sa vie tout entière démente ces calomnies. Georges comprit bientôt la faute qu'il avait commise et se rendit aux conseils des princes voisins plus encore qu'aux protestations de Pie IT; Fantin fut remis en liberté après deux mois de captivité, et, fort ému des périls qu’il croyait avoir courus et qui n'avaient … probablement jamais existé que dans son imagination, il passa le reste de sa vie à susciter des ennemis à Podiébrad t.

Les négociations entre Rome et la Bohême ne furent pas rompues, mais la lutte peut dès ce moment être considérée comme ouverte. Georges, qui, dès la première heure, semble avoir désespéré d'obtenir du pape les concessions sans lesquelles la païx était impossible, s'occupe bien moins de Île gagner que de fortifier sa propre situation et de ne laisser à son adversaire aucune prise contre lui. Sa politique, pendant toute cette période, est admirable d'activité, de prévoyance et d’ingéniosité. A la suite des derniers évènements l’effervescence était grande parmi les Utraquistes, et il était nécessaire d'entretenir leur enthousiasme. Le moment des grandes résolutions était proche, et il fallait que le pays fût préparé aux efforts héroïques qu’on serait sans doute obligé de lui demander. Rokytsana était pour cela un précieux auxiliaire. C’est dans cette période, un peu plus tard (vers 1464), qu'il fit élever sur la grande église de Prague, le Tyn, la célèbre statue qui, jusqu’au triomphe dela réaction, resta comme l’image de la Réforme bohème. Elle représentait un homme tenant d’une main une épée nue, de l’autre un calice doré, gigantesque, sur lequel se lisait l'inscription : « La Vérité triomphe. » L'Administrateur utraquiste parcoufait le pays, ranimant par ses prédications la ferveur et le courage des premières années.

La difficulté était de maintenir cet esprit de renoncément et de foi tout en l’enfermant dans de sages limites, de réveiller la fierté nationale sans surexciter le fanatismié et les hai-

1. « Pius Fantinum reversum magro in honore habuit et dignum episcopatu censuit, cui ad martyrium pro veritate tuerida sanguinis effusio non defuisset. » — Martyre facile! — Commentaires, livre X:

LE ROÏi ET LES CATHOLIQUES 109

nes de sectes. Georges, au moment même où les circonstances le rejetaient dans les bras des Hussites, n’oubliait pas son programme d’apaisement, tenait plus que jamais à demeurer le roi de tous les partis. Il s’efforçait de ne pas alarmerles Catholiques, saisissait toutesles occasions d’afhrmer qu'illes protégerait dans leurs'croyances, interdisait les discussions qui ne servent qu’à irriter les passions, punissait les excès, de quelque côté qu'ils vinssent. Il aurait voulu en retour obtenir des Catholiques un appui sans condition et sans réserve, leur demandait d'intervenir à Rome en faveur des Compactats : c'était une loi du royaume, nécessaire à la paix publique; leur honneur et leur intérêt n'étaient-ils pas attachés au maintien des privilèges du pays? — Le raisonnement les toucha peu : ils se renfermèrent dans des formules de soumission un peu vagues, et il était difficile d'espérer davantage. Comment supposer que des catholiques se révolteraient contre la papauté pour qu'on ne touchât pas à des libertés qui constituaient à leurs yeux une impiété et un scandale ? Du moins, en très grande majorité, ils ne témoignaient aucun goût pour les aventures, Beaucoup mieux que le pape, ils connnaissaient la force réelle de Georges et les périls auxquels les exposait une levée de boucliers. Le souvenir des persécutions dont ils sortaient à peine leur rendait chère la tranquillité dont ils jouissaient. [ls auraient été fort heureux en général d'un modus vivendi qui leur permit, sans manquer à leur conscience, de vivre en paix sous un gouvernement dont ils : goûtaient fort la modération et la vigilance.

Quelques seigneurs s’effrayaient moins d’un nouveau confit; ils Jugeaient bon cependant de réfléchir avant de se compromettre pour amener une restauration dont le pre- Mier résultat eût été de les dépouiller des biens ecclésiastiques sur lesquels ils avaient mis la main. Les plus influents d'entre les nobles d’ailleurs, ou du moins ceux que leur caractère où leurs fonctions désignaient naturellement comme les chefs du mouvement catholique, conseillaient la réserve; condamnaient toute résolution prématurée et

1i0 HESITATIONS DES CATHOLIQUES

poursuivaient très sincèrement la paix. Quelques-uns des

plus hauts dignitaires de l'Église, et, à leur tête, l’évêque d'Olomouts, Protas de Boskovitse !, et l’évêque de Breslau, Jost de Rosenberg ?, ne se résignaient pas à la pensée d’une lutte dont ils prévoyaient les horreurs. Aucun témoignage

n'est plus probant pour Georges que la conduite de ces: hommes qui, essayant de concilier leurs devoirs envers la

patrie et envers l'Église, refusèrent pendant plusieurs années de se séparer de lui. Ils avaient vécu près du roi, avaient

partagé ses travaux et ses rêves, savaient qu’il désirait avant.

tout la grandeur de la Bohême et le bonheur de ses habitants. Ils condamnaient l’hérétique, mais admiraient et aimaient le souverain. A leur poste d'avant-garde, sur la frontière du royaume, au milieu de populations de race allemande, ils se rendaient très nettement compte de tout ce qui se mêlait de haine nationale au fanatisme religieux, s’effrayaient à la pensée de faire le jeu de l'ennemi héréditaire, et leur sentiment tchèque tint longtemps en échec leur conscience de catholiques *. |

Dans tout le royaume, une seule ville avait recu avec satisfaction et même dans un délire de joie la nouvelle d’une rupture qu'elle avait tout fait pour provoquer, qu'elle fit tout pour rendre définitive. Les habitants de Breslau n'avaient reconnu l'autorité de Podiébrad qu’en protestant et sur les ordres formels de la Curie : en fait, le pouvoir

1. Tas ou Protas de Boskovitse, évèque d'Olomouts de 1457 à 1482, appar- * tenait à une célèbre famille morave. Il n'était pas moins remarquable par les qualités de l'esprit que par la sincérité de son patriotisme. Il avait étudié à Vienne et en Italie et fut un des premiers représentants de l'humanisme en Bohème. Il fonda en 1466 à Olomouts la première inprimerie de Moravie. — Le goût des lettres et des arts se continua dans sa famille.

2. Jost de Rosenberg (1428-1467) était le second fils du célèbre adversaire de Georges, Ulrich de Rosenberg. [Il était lui-même le cousin de Georges, pour lequel il avait une vive admiration et qui lui témoignait beaucoup de confiance et d'affection. Instruit, ami des lettres et des arts, éloquent, d’un

patriotisme éprouvé, ennemi des mesures de rigueur, il représentait le clergé

national, indépendant, bien éloigné des doctrines ultramontaines qui étaient, à “ même époque, prêchées par Hilaire de Litomiérijitse.

. Jost ne savait pas assez l'allemand pour prêcher dans cette 1aù vi Son’,

+ pour Georges et son patriotisme slave l'avaient rendu fort impopu-

laire dans son diocèse.

Én. CLA “ns ne

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