FRÈRES ET LUTHÉRIENS
à^vis des Luthériens, sa modération relative sembla toujours réserver la possibilité d'un compromis.
A la réflexion, cela s'explique. — Sans doute, il ne saurait s'agir ici ni de renseignement personnel de Luther ni de ce qu'est devenu plus tard, sous des influences multiples, le Protestantisme allemand, mais seulement des tendances générales et du caractère distinctif des diverses Églises Réformées au xvi« siècle. Les idées de liberté de conscience, d'indépendance personnelle, de recherche individuelle, l'effort d'affranchissement en un mot que représente aujourd'hui le Protestantisme, était sans doute en germe dans la prédication de Luther, mais ses disciples immédiats ne l'y aperçurent certainement pas. La révolte allemande avait créé ainsi des besoins de libre piété, qu'elle ne satisfaisait pas et qui trouvaient au contraire leur aliment dans les sectes de l'Europe occidentale.
Les Frères représentaient précisément en Bohême des aspirations analogues à celles d'où était soni le Calvinisme. Parce qu'ils n'avaient aucun fanatisme dogmatique, on les sommait de se soumettre à la Confession d'Augsbourg, mais cette soumission précisément leur était odieuse. Ils ne voulaient d'autre règle que l'Écriture, c'est-à-dire réservaient à chacun d'entre eux le droit de mettre un sens déterminé sous les paroles de l'Évangile, et un programme imposé, quel qu'il fût, était à leurs yeux un obstacle à la communion directe avec Dieu. On ne connaît pas un homme pour savoir les idées qu'il professe, et une Église quand on a énuméré ses Confessions; ce qui importe, c'est la déviation que subissent ces idées et ces Confessions dans les cœurs. Les habitudes de l'esprit et de l'âme, le caractère, le tempérament, signifient plus que les dogmes. La doctrine de la prédestination, dont la conséquence naturelle serait une résignation fataliste, n'a en rien diminué la vigueur morale des Calvinistes. Tandis qu'un programme trop nettement déterminé entraîne facilement quelque relâchement et que les Chrétiens, trop assurés de posséder la vérité, se reposent volontiers sur ce mol oreiller, la nécessité de se
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créer sa foi entretient l'attention, élève les sentiments et se traduit dans la vie active par une vertu plus haute. Les Frères, au moment même où ils faisaient bon marché des divergences théologiques qui les séparaient de leurs coreligionnaires tchèques, avaient cependant ainsi les raisons les plus respectables pour refuser de se perdre dans une Église qui ne répondait ni à leur besoin de foi plus intense ni à leur idéal de croyance réfléchie et de pureté morale.
De cette opposition de principes dérivaient dans la pratique bien des divergences. Chez les Frères conmie chez les Calvinistes, le caractère individualiste des doctrines se traduisait par l'organisation très démocratique des Églises, et ils étaient choqués à la fois par la très humble subordination des pasteurs luthériens prosternés devant les princes et par l'autorité excessive que s'attribuaient les ecclésiastiques sur les fidèles. Reconnaissant en fait plus encore qu'en principe le droit de chacun de suivre l'inspiration de sa conscience, ils voulaient entretenir avec les Protestants de tous les pays des rapports amicaux, et ils étaient froissés par la hauteur exclusive des Luthériens et leur présomption intolérante. Comme ils avaient toujours condamné l'emploi de la force en matière religieuse, ils n'étaient nullement séduits par la perspective d'une Église nationale, c'est-à-dire d'une religion d'État. Les persécutions intermittentes dont les menaçait le Catholicisme leur semblaient moins redoutables que la surveillance jalouse d'une secte protestante, contre l'envahissement de laquelle ils se seraient moins facilement défendus précisément parce qu'ils en étaient moins séparés.
Ils se seraient évité bien des accusations, sinon bien des difficultés, en avouant plus franchement leurs tendances calvinistes. Leurs relations avec les Français ou les Suisses avaient été, dès la première heure, plus cordiales et plus amicales qu'avec les Allemands. Depuis quelque temps, elles étaient devenues plus intimes encore, et, sur quelques-uns des points essentiels, ils s'éloignaient de Wittenberg et se rapprochaient de Genève. D'anciens souvenirs, les condi-
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tiens historiques et géographiques, une certaine tendresse de sentiment qui les poussait à se faire tout à tous, aussi leur médiocrité scientifique, l'impuissance de s'arrêter à un programme théologique et d'en acciepter les conséquences, les empêchèrent de proclamer le vrai penchant de leurs cœurs. De là, des déclarations ambiguës, des explications embarrassées et contradictoires, une attitude fuyante et louche qui donnaient prise contre eux à la majorité.
L'opposition entre les Luthériens et les Calvinistes était si profonde qu'en tout état de cause une réconciliation complète eût été très peu vraisemblable, mais il eût été de l'intérêt des deux partis que la question fût plus nettement posée, et la rupture elle-même eût peut-être laissé des souvenirs moins cuisants, si les causes en avaient été mieux connues. La seule excuse des Frères, c'est qu'ils ne savaient pas clairement eux-mêmes à quel point ils étaient éloignés des autres Réformés tchèques.
Si Blahoslas avait vécu, a-t-on dit quelquefois, les événements auraient pris une tournure plus favorable et l'issue de la diète de 1575 eût été tout autre. Il avait assez d'autorité, de perspicacité et de sagesse pour contenir les siens sans les trahir et apaiser leurs rivaux sans leur rien abandonner d'essentiel. Il cherchait à faire mieux connaître l'Unité. Les Frères s'étaient jusqu'alors entourés d'une obscurité voulue, leurs réunions étaient le plus souvent secrètes, leurs livres circulaient sous le manteau ; Blahoslas blâmait cette timidité, voulait ramener l'opinion publique, et il y eût sans doute réussi, au moins en partie, parce qu'il avait toutes les qualités de cœur et d'esprit nécessaires à un apôtre de la paix.
Ce sont-là très probablement des illusions. Blahoslas n'avait aucun des talents d'un chef de parti ; la mort lui fut douce et lui épargna d'amères tristesses et peut-être des fautes. Sa santé avait toujours été mauvaise; les fatigues et les incidents des dernières années, ses voyages multipliés et ses luttes contre Augusta, sa polémique avec Crato, ses travaux théologiques et littéraires avaient usé le reste de
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ses forces; il consacra tous ses soins à préparer une édition latine de la Confession des Frères, puis il ne voulut plus penser qu'à l'éternité. Il écrivit à son fidèle disciple, Orlik, qu'il avait vu en songe deux colonnes qui s'écroulaient : Dieu lui avait révélé par là sa propre mort et celle de son collaborateur^ de son ami dévoué, Tchervenka.Tchervenka mourut au mois de décembre 1 569 ; Blahoslas traîna encore près de deux ans. Le 24 novembre 1571, « finit le guide et le père du peuple de Dieu dans l'Unité, un homme remarquable et grand, très pieux, travailleur depuis sa jeunesse, très bienveillant pour tous, un joyau précieux de notre Église et dont la renommée était répandue au loin parmi les autres peuples. Les jugements de Dieu sont insondables; mais il nous semble qu'il l'a rappelé trop vite auprès de lui ' ». Avec Blahoslas disparaît le dernier des grands évêques qu'ait possédés l'Unité avant la persécution. Ses successeurs n'eurent ni une piété moins vive ni un dévouement moins sincère que leurs aînés; leur instruction est, sinon plus étendue, du moins plus complète et plus méthodique, mais leurs talents sont inférieurs à leur tâche, et la Communauté des Frères flotte sans direction et sans pilote au moment où les conjonctures auraient exigé le plus de sangfroid et d'habileté.
I Ce sont les paroles du disciple de Blahoslas, Orlik ; (Jiretchek, Rukoviet, p. 83). On peut consulter sur Blahoslas, outre les ouvrages généraux souvent indiqués, une intéressante biographie de Gindely, dans le Tchas. tch. M.^ i856, et un article de Slavik dans la Osviéta, 1873. Aucun des travaux publiés sur son compte ne saurait d'ailleurs être considéré comme déûnitif. Je ne me suis pas longtemps arrêté sur son histoire parce qu'elle n*a, au point de vue des événements généraux, qu'une importance relative. Blahoslas fut un grand cœur, non un grand homme. Le seul fait saillant de sa vie est sa lutte avec Augusta, et, sans compter que nous la connaissons mal, il n'est pas évident que son succès ait été très heureux pour la Bohème. Comme théologien, ce n'est ni un esprit créateur ni même toujours un esprit net. Depuis son épiscopat, l'Unité incline toujours plus vers le Calvinisme, mais le changement n'est ni assez hardi ni même toujours conscient. Blahoslas ftxt l'honneur de son parti, mais au point de vue humain, il ne soutient la comparaison ni avec Augusta ni avec Loukach.