LES PRÉLUDES DE LA CRISE
torité de l'Église que son propre pouvoir, et l'enjeu était moins cher. Puis, l'on aurait ainsi l'approbation de la grande majorité du peuple, qu'une levée de boucliers eût laissée très indifférente, ou même hostile, si les nobles eussent révélé leurs secrètes visées. Enfin, la question religieuse était à Tordre du jour de tous les pays, c'était la forme que revêtaient alors les éternelles rivalités politiques et sociales. On a accusé les seigneurs de s'être fait un manteau de l'Évangile pour cacher leurs ambitions et on les a traités d'hypocrites. C'est dépasser un peu la mesure. Les nobles étaient très sincères quand ils réclamaient — pour eux — la liberté de conscience, mais ils n'ignoraient pas que par là leurs prérogatives seraient étendues et le pouvoir royal diminué. Peu à peu la fermentation augmentait, on discutait dans des conciliabules les moyens d'attaque, les divers partis se rapprochaient. A la diète de iSyi, les meneurs s'étaient enhardis : rabroués par Maximilien, ils n'avaient pas répliqué, mais, malgré tout, ils n'étaient pas trop mécontents de leur essai. Ils avaient passé leurs forces en revue. Trois Utraquistes seuls avaient refusé de signer la pétition en faveur de la liberté de conscience.
Ils avaient obtenu de l'Empereur la promesse qu'il séjournerait plus souvent en Bohême. Cependant, en panie à cause des circonstances qui exigeaient sa présence au dehors, un peu parce qu'il ne se plaisait guère à Prague, au milieu des Tchèques, pour lesquels il n'éprouva jamais de sympathie, on ne le revit pas de plusieurs années. Chaque diète renouvelait ses doléances, recevait les mêmes excuses, toujours plus mal accueillies. Les avis venus de l'extérieur augmentaient le mécontentement. En Hongrie, les sectes les plus diverses jouissaient d'une complète indépendance; Maximilien avait permis aux Seigneurs de la Haute et de la Basse- Autriche de célébrer le culte luthérien ; les provinces soumises à l'archiduc Charles avaient obtenu la même autorisation. Pourquoi cette exception au détriment de la Bohême? Le pays d'où était sortie la Réforme resterait-il le seul où la vérité fût proscrite?
26o LES PRÉLUDES DE LA CRISE
Les mécontents espéraient avoir, sinon l'appui déclaré, du moins la neutralité bienveillante des Seigneurs catholiques qui n'avaient qu'une affection très modérée pour le roi. La diète de janvier 1574 choisit pour orateur Guillaume de Rosenberg; catholique, mais nullement fanatique, très riche, il présenta avec beaucoup de force les griefs des États ; sa famille avait toujours été regardée comme la gardienne des droits de la noblesse. — Il rappela les engagements formels et répétés de Maximilien, et cependant la Bohême était toujours sans roi. Les questions les plus graves restaient en suspens, les intérêts les plus respectables, en souffrance. Rien n'avait été essayé pour assurer la défense du royaume et mettre sa frontière à l'abri d'un coup de main, rien pour rétablir la paix religieuse; les cures étaient désertes, les enfants n'étaient pas baptisés, et les fiancés étaient obligés de s'unir sans la bénédiction céleste ; le roi ne se rappelait le pays que pour lui demander de l'argent; la misère était extrême'. — Sur les instances d'Ernest, qui représentait son père auprès des États, la diète se montra cependant disposée à voter quelques subsides, mais elle mit à haut prix son consentement. L'Empereur promettrait de venir en personne à la prochaine diète : on y discuterait en premier lieu, et même avant les propositions royales, c'est-à-dire avant l'impôt, la question religieuse ; comme il était à prévoir que les débats se prolongeraient, on convoquerait avant la réunion des États des diètes provinciales qui éliraient des représentants et leur alloueraient une indemnité de séjour. — On se rappelle que la véritable cause de l'impuissance des diètes était leur instabilité et leur isolement, et que Ferdinand avait porté aux Seigneurs le coup le plus perfide en interdisant la réunion des assemblées de districts. Au moment de la crise, les nobles voulaient mettre de leur côté les chances les plus sérieuses.
Leurs demandes indiquaient assez qu'ils étaient décidés à ne plus reculer, et, si elles étaient approuvées, elles pla-