I. Diètes bohèmes, IV, p
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tions en suspens eussent été réglées, en particulier la question religieuse. La diète, dans laquelle elles seraient discutées, fut fixée à la Saint-Martin prochaine. Les seigneurs, satisfaits, accordèrent l'argent demandé.
Le roi n'en voulait pas davantage. Les subsides touchés, il ajourna la diète promise. Ces atermoiements étaient puérils et maladroits. Les grands officiers lui représentaient le déplorable effet produit par ce manque de foi. II faudrait bien tôt ou tard se retrouver en face de la diète : pourquoi l'aigrir par ces marques de défiance? Après divers ajournements, les États furent enfin convoqués pour le 21 février ibjb.
La diète de iSyS est une des plus longues et des plus importantes de Thistoire de Bohême. Suspendue à deux reprises, au moment des fêtes de Pâques et à Tépoque de la moisson, elle dura du 21 février au 27 septembre. Elle est extrêmement curieuse parce qu'elle nous montre les divers partis aux prises et nous permet de saisir sur le vif leurs procédés, leurs ambitions et comme le fond de leurs pensées. Grâce à l'admirable publication de MM. Gindely et Dvorsky, nous connaissons les débats jour par jour. Les actes officiels, les propositions royales et les réponses des États, le journal du chancelier de la ville de Prague, Sixte d'Ottersdorf, les récits et les lettres des Frères nous permettent de suivre, non seulement la marche générale des événements, mais les évolutions des divers groupes; les dépêches du nonce, publiées par Theiner S nous donnent en même temps au moins une idée, encore que fragmentaire, des intrigues diplomatiques et du rôle que jouèrent dans cette crise les influences étrangères. Et cependant, la lumière n'est pas encore complète sur tous les points; jamais, par exemple, le caractère ondoyant et divers de l'Empereur
I. Theiner, Annales Ecclesiastici, t. II. Les documents de Theiner ont été déjà utilisés par Reimann, der bœhm. Landtag des Jahres iSjS, dans les Forschungen ^ur deutschen Gesch., i863. Reimann a modifié d*une façon très heureuse le récit de Gindely, et je ne puis le plus souvent que reproduire ses conclusions.
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na posé à Thistoire de plus insoluble énigme. Quelles étaient aussi les intentions de derrière la tête des Luthériens, et quelle part de responsabilité dans l'échec final revient aux deux grandes fractions du parti protestant? La discussion reste ouverte et le restera sans doute toujours. Jamais les contradictions intimes qui affaiblissent les diverses sectes réformées n'ont été plus claires à la fois et plus troublantes, qu'à cette heure où les Luthériens, sous prétexte de libené de conscience, poursuivent la domination, et où les Frères enveloppent de paroles onctueuses une volonté bien arrêtée de ne faire aucun sacrifice à l'union.
Les premiers jours se passèrent à s'organiser. La diète était encore très peu nombreuse. Parmi les membres élus par les assemblées provinciales, beaucoup avaient cru que leur mandat était périmé et n'avaient pas paru : on les invita à venir; on veilla à assurer le paiement des indemnités votées aux délégués, et ceux-ci promirent de ne pas s'éloigner avant le vote définitif. Il était évident que l'opposition avait un programme, des chefs, et qu'elle n'entendait pas se laisser jouer plus longtemps. Les propositions royales, dans lesquelles le roi demandait des subsides plus élevés que jamais, produisirent un assez fâcheux effet. Les États étaient bien résolus dans tous les cas à ne pas accorder un florin, tant qu'ils n'auraient pas reçu satisfaction.
Les débats s'ouvrirent réellement au mois de mars ibjb. Les Protestants avaient pour leader le Grand-Juge du royaume Bohuslas Félix Hasistein de Lobkovits. La riche et nombreuse famille des Lobkovits était presque entièrement catholique, et quelques-uns de ses membres se sont illustrés par leur dévouement à l'Église; la branche même à laquelle se rattachait l'orateur des Luthériens ne s'était ralliée aux idées progressistes que depuis assez peu de temps; le plus connu, sinon le plus remarquable représentant de l'Humanisme en Bohême, le poète Bohuslas de Lobkovits, dont les ancêtres étaient les mêmes que ceux de l'orateur protestant, avait été, on se le rappelle, un disciple soumis de la papauté. Depuis lors,
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les traditions littéraires s'étaient mieux conservées dans la famille que les convictions religieuses : les Lobkovits avaient le goût des choses de l'esprit, et le chef de la diète de lôyS favorisait les lettres, ne manquait pas luimême d'une certaine culture. La plupart des historiens sont sévères pour lui, lui reprochent quelque étroitesse et trop de disposition à la fourberie ; ces accusations ne sont pas absolument imméritées, mais il convient cependant de ne pas le juger exclusivement sur le témoignage des Frères, qui prennent quelquefois leurs soupçons pour la réalité. Il est certain que, dans les derniers jours, il fut saisi plusieurs fois en flagrant délit de fraude; mais l'espèce de préméditation haineuse dont on l'accuse contre l'Unité, est loin d'être établie, et sa conduite est en partie explicable par sa propre ignorance théologique, l'obstination de ses adversaires et la conviction où il était qu'ils servaient involontairement les secrets desseins des Catholiques. Le docteur du groupe luthérien était Venceslas Vrzesovits, qui avait malheureusement, avec beaucoup de lecture, peu d'intelligence. Ubiquitaire pour son propre compte, il fournissait ses collègues d'arguments contre les Frères; la rancune aiguisait sa clairvoyance et, quand il les accusait d'être calvinistes, il n'était pas déjà si loin de la vérité. Il soufflait ses colères au sous-chambellan, Michel Spanovsky, dont la violence ressemblait parfois à de l'éloquence. Ses préventions étaient d'ailleurs partagées par la très grande majorité des membres de la diète, où une très faible minorité seule avait un sentiment plus juste de la liberté de conscience et était disposée à reconnaître aux autres les franchises qu'elle réclamait pour elle-même.
Dans cette assemblée où se discutèrent les questions dogmatiques les plus abstruses et qui prit souvent les apparences d'un concile, les ecclésiastiques ne jouèrent aucun rôle. Cette singularité s'explique facilement. Qui consulter? le Consistoire? — Il était toujours plus discrédité, et c'était de lui précisément que l'on voulait s'affranchir. — Les prêtres des paroisses? — Ils étaient en général fort médio-
crcs, très peu au courant des discussions contemporaines, et leurs opinions variaient souvent de cure à cure; et comment les seigneurs auraient-ils éprouvé quelque respect pour ces chapelains qu'ils nommaient et révoquaient à leur gré et auxquels souvent ils dictaient leur doctrine? — Restait rUniversité; mais son influence était faible, et aucun de ses représentants n'avait assez de valeur ou d'autorité pour que ses avis pesassent de quelque poids dans la balance; on appelait les professeurs quand il y avait quelque travail spécial à expédier, un point à éclaircir, une Confession à rédiger, mais en se réservant toujours le droit de modifier leurs conclusions.
Une assemblée de nobles, assez ignorants, légiférant sur les dogmes, c'était bien le dernier mot de cette Réforme où les préoccupations temporelles avaient toujours occupé une place prépondérante. Mais ces procédés écœuraient les Frères dont la foi était plus sincère et qui laissaient en général à leurs prêtres le soin de décider les questions de foi. Les marchandages, les transactions, les concessions réciproques, les finesses et les équivoques, la souplesse avec laquelle les seigneurs modifiaient une formule pour faciliter le succès, tous ces tripotages, naturels et dans une certaine mesure légitimes quand il s'agit d'intérêts mondains qui ne peuvent être réglés que par une bonne volonté réciproque, les Luthériens ne s'en scandalisaient pas, parce qu'en somme ils faisaient une affaire ; les Frères éprouvaient une insurmontable répugnance à compromettre dans^ ces louches aventures la parole de Dieu et même à se mêler individuellement à cette société frivole. On les jugeait rogues, hypocrites et bigots, et ils répondaient par des accusations de légèreté et d'immoralité impie. Même lorsqu'elles marchaient d'accord, les deux ailes de l'armée protestante nourrissaient mutuellement des sentiments très peu bienveillants, et leur attaque en perdait une grande partie de son élan.
Dans une réunion générale, Lobkovits avait tracé le progranune de la diète : la doctrine réformée est née en Bo-
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hême; de là elle s'est répandue en Allemagne où elle est arrivée à son expression complète et où elle a été confirmée par TEmpereiir. C'est dans cette véritable et sainte religion, révélée par le Christ et ses apôtres, que nous désirons que le roi nous permette de vivre librement.
Il était vraisemblable cependant que Maximilien opposerait aux progressistes une objection préalable : il était lié par ses promesses, s'était engagé à respecter les Compactats et à maintenir la religion existante ; les modifications qu'on sollicitait de lui étaient contraires à l'Église romaine, il ne lui était pas possible de les approuver, il n'en avait pas le droit; ses sujets catholiques avaient sa parole et il ne violerait pas ses serments.
L'objection attendue tombait si l'on obtenait l'adhésion des Catholiques; aussi, avant de s'adresser au roi, Lobkovits pria-t-il ceux-ci d'appuyer la demande des Protestants. Beaucoup de seigneurs catholiques étaient encore assez tièdes dans leur foi; ils s'étaient peu à peu habitués à vivre à côté des hérétiques, avaient dans les rangs des dissidents des amis, des parents, avec lesquels ils étaient en fort bons termes. Ils étaient plus aristocrates encore que dévots, et la défaite de la royauté ne leur semblait pas achetée trop cher par quelques concessions religieuses. — Une minorité cependant parmi eux avait déjà subi l'influence de l'Espagne ou des Jésuites, et elle réussit à prévenir une défection dont il était impossible de calculer les effets. Elle aurait été entraînée elle-même si elle eût été abandonnée à ses seules forces, mais elle fut guidée et soutenue par les ecclésiastiques et par la Curie. Les suites du changement survenu dans la politique générale du Saint-Siège apparaissent ici avec une remarquable netteté.
Avertie des intentions des États, la Papauté avait pris ses précautions. Déjà lors de la précédente diète, Maximilien, l'archevêque et Rosenberg avaient reçu des brefs qui faisaient appel à leur piété et leur recommandaient la fermeté. Au commencement de l'année, Grégoire XIII écrivit de nouveau à l'Empereur, lui traçant un plan de conduite, lui
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indiquant les raisons qu'il devait opposer aux sectaires. Le nonce, l'ambassadeur d'Espagne, qui connaissaient le roi et n'avaient qu'une confiance limitée dans sa constance, lobsédaient de leurs représentations, attiraient son attention sur les dangers dont les Protestants menaçaient son autorité, cherchaient à le soustraire aux influences hétérodoxes. Le nonce se montrait surtout très inquiet des projets de réorganisation de l'Université.
Maximilien calmait ses appréhensions, Taccablait de bonnes paroles et, fort habile, lui inspirait une confiance qui n'était pas complètement méritée. En réalité, il était fort indécis et très ennuyé. Il voulait ménager Rome, Philippe II et les Électeurs ecclésiastiques. Il était en termes plus que froids avec les princes protestants d'Allemagne qui l'accusaient de les avoir trompés et qui avaient en iSyo repoussé ses propositions à la diète; s'il mécontentait aussi les Catholiques, il risquait d'être complètement isolé. D'autre part, il avait besoin d'argent, il voulait faire élire Rodolphe roi de Bohême, et comment y parvenir si les seigneurs tchèques s'obstinaient? Ses convictions intimes n'avaient pas sensiblement varié. Il était toujours assez mauvais catholique, mais ses sympathies protestantes s'étaient certainement refroidies. La violence lui avait toujours répugné et il n'était pas d'humeur à se lancer dans une guerre religieuse; la Saint- Barthélémy l'avait épouvanté, et il blâmait, bien qu'avec plus de modération dans la forme que jadis, les auto-da-fé du duc d'Âlbe; mais les rivalités des sectes réformées l'obsédaient et leurs discussions oiseuses l'impatientaient; au milieu des accusations et des dénonciations qu'elles se renvoyaient, il ne savait auquel entendre, et aucun de ces fanatiques ne lui semblait valoir autre chose qu'une banale approbation ou tout au plus un appui platonique. De plus il était malade, tenaillé par ces soufiFrances de là pierre qui laissent la volonté anéantie, la pensée vague et fuyante.
Pendant les rares intervalles de repos que lui laissaient les crises de son mal, il rêvait à la couronne de Pologne pour
lui-même ou pour Tun de ses fils. Il avait déjà été candidat à la mort de Sigismond II Auguste (1572) '; les Polonais lui avaient préféré le frère de Charles IX, Henri d'Anjou. Deux ans plus tard, celui-ci récompensait ses électeurs en s*évadant de son royaume comme d'une prison. Le trône ainsi de nouveau vacant, Maximilien se mit encore une fois sur les rangs. Son principal rival était Etienne Batory, prince de Transylvanie, que soutenait la Porte.
Les soucis du candidat augmentaient l'indécision du souverain. Il se souvenait que Blahoslas l'avait fait prévenir jadis de la fâcheuse impression produite chez les Polonais par ses rigueurs contre les Frères, et certes, à un moment donné, le vote des Protestants lui aurait apporté là-bas un appoint décisif. Mais leur bienveillance compenserait-elle l'hostilité de la cour pontificale? Grégoire XIII avait parlé d'excommunication, et on le savait homme à ne pas s'en tenir à la menace. Si la France, l'Espagne et Rome s'entendaient contre lui, sa déconvenue était certaine.Toutesces réflexions aboutissaient à un même résultat : — les seigneurs tchèques choisissaient bien mal leur temps, c'était une complication fort désagréable dont il fallait tâcher de se tirer sans blesser personne. Ses promesses au nonce étaient donc très probablement sincères : il traînerait les choses en longueur et n'accorderait rien. Laisser passer l'orage, user les passions, l'ambition et la paresse lui dictaient les mêmes conseils. Ce fut aussi, semble-t-il, sa préoccupation la plus ordinaire pendant ces longs débats, au milieu d'assez nombreuses fluctuations et de retours imprévus qu'expliquent assez l'instabilité de son caractère, les influences diverses qui s'agitaient autour de lui, et un fonds de tendresse vague pour les idées progressistes. Suivant sa coutume ordinaire d'ailleurs, il ne parlait pas à tous le même langage et, sans mentir à proprement parler, nuançait ses déclarations de manière à plaire à ses divers interlocuteurs. Tandis ainsi qu'il
I. Sur les affaires de Pologne, v. le rapport de Tiepolo dans le t. IVd'AU béri. — C«. aussi une monographie de Pilinski, Dos polnische IrUerregnum von 1572-73,
insistait solennellement dans ses entretiens avec le nonce sur sa volonté de n'approuver aucune nouveauté, il disait à son médecin Crato qu'il n'avait jamais persécuté personne et qu'il n'irait pas commencer dans sa vieillesse. Ce n'éuit pas contradictoire : mais, traduites ensuite par Crato ou par le nonce, ces promesses devenaient difficiles à concilier. Devenus en quelque sorte les arbitres de la situation par l'appel que leur avaient adressé les dissidents, les seigneurs catholiques furent assez ennuyés de la responsabilité qui leur était tout d'un coup dévolue. Ils ne voulaient pas désobéir au pape et auraient préféré ne pas irriter leurs collègues de l'assemblée. Ils demandèrent l'autorisation de discuter la question avec l'archevêque. Celui-ci arriva en grand cortège, suivi du chapitre, de trois abbés, de deux Jésuites ; les laïques étaient représentés par une cinquantaine de nobles et par les délégués de la ville de Plzen, la seule cité catholique qui eût des députés à la diète. Antonin de Mohelnitse fut très habile; il connaissait ses auditeurs et la dose d'héroïsme qu'il devait en espérer. La question, leur dit-il, ne les regardait pas, ils n'avaient qu'à s'en remettre à l'Empereur, lui rappeler que si les Habsbourgs régnaient encore en Bohême, les Catholiques y avaient quelque peu contribué; ils avaient toujours été les gardiens de son autorité, ils ne sollicitaient rien, avaient confiance dans sa loyauté et sa parole. — Maximilien qui n'aurait pas été fâché que les Catholiques, en s'unissant aux Protestants, l'eussent en quelque sorte couvert auprès du pape, accueillit avec beaucoup de froideur leur résolution, regretta très vivement la scission qui se produisait dans les États '.
I. Les Frères exagèrent certainement les tendances favorables de Maximilien à regard des hérétiques. — Pendant les délibérations préalables, il aurait fait venir Tarchevéquc et se serait longuement entretenu avec lui : n'cst-il pas responsable des retards ? Pour lui il veut que les partis s*accordent; il ne Peut 6tre contre les Utraquistes : les Catholiques ont pour eux l'ordre de TEglise, les Utraquistes Tordre du Christ. Il ne veut ôtre ni contre l'Église ni contre le Christ, aussi serait-il heureux d'une entente {Diètes tchèqueSf p. 336).— Il est évident que ces paroles n'ont pas été textuellement prononcées, mais il est probable qu'elles traduisent fort exactement la pensée de TEmpereur et- il est possible qu'il ait essayé d'empôcher l'intervention de l'archevêque.
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Cette sorte de désaveu provoqua un moment de consternation parmi les Catholiques : déjà ils se voyaient menacés de terribles représailles. Ils cherchèrent à éluder la difficulté. Guillaurhe de Rosenberg demanda un nouveau délai pour ses amis : en attendant la réponse définitive des Catholiques, pourquoi ne commencerait-on pas à discuter les propositions royales? Les Évangélistes refusèrent assez sèchement ; le piège était connu : on les croyait trop naïfs. Donnant, donnant; pas de charte, pas d'argent. — Poussés dans leurs derniers retranchements, les Catholiques finirent par répondre que, convaincus que les Utraquistes ne songeaient pas à s'écarter de leur ancienne foi, ils étaient résolus à respecter les traités existants et garderaient à leurs compatriotes l'amitié sincère dont ils ne s'étaient jamais départis. C'était une équivoque. — Quand, le lendemain, Lobkovits leur demanda de s'unir à la majorité pour solliciter de l'Empereur l'autorisation de transformer l'Église tchèque, ils refusèrent nettement '.
Déçus de ce côté, les Évangélistes revinrent à Maximilien et lui demandèrent la permission de discuter entre eux les choses de la foi. Le roi la leur accorda, à la grande mauvaise humeur du nonce. Il s'excuserait fort longuement dans ses lettres au pape : son refus aurait soulevé un mécontentement universel; que risquait-on? Jamais les hérétiques ne s'entendraient et leur confusion en serait plus éclatante. Si, par impossible, ils tombaient d'accord, on aurait tout le temps d'intervenir; que le pape compte sur lui, il n'accorderait rien qui fût contraire aux intérêts de la religion. — Sa loquacité avait rassuré un peu le nonce, mais « après tout, disait-il, le diable est si rusé et si adroit qu'en de telles occasions il rend souvent facile ce que l'on regarde comme très difficile». Aussi jugeait-il prudent de ne rien né-
I. V. dans les Diètes bohèmes une sorte de journal officiel de rassemblée, IV, p. 3 II. Les Catholiques déclarent que la question ne les regarde pas, qu'ils ne se permettraient pas d'intervenir dans les affaires des Utraquistes. Cp. le Journal de Sixte tVOttersdorf, id. p. 326. — Sur l'intervention de l'archevêque, v. Borovy, Antonin de Mohelnitse,
gliger, et il faisait flèche de tout bois, appelant à l'aide les seigneurs catholiques, les Vieux-Utraquistes, l'archevêque, l'ambassadeur d'Espagne, l'impératrice, les princes catholiques d'Allemagne, etc.
De ces auxiliaires, tous n'étaient pas très sérieux. Le nonce n'avait jamais fait grand fond sans doute sur le parti Vieil-Utraquiste,et,dans tous les cas, les premières séances de la diète l'auraient éclairé. Lorsque Lobkovits avait proposé de demander à l'Empereur la liberté de la confession d'Augsbourg, le grand chambellan, Jean de Waldstein, avait protesté. C'était comme une brusque évocation du passé, dépassions éteintes et de préjugés remplacés: on eût dit un compagnon de Rokytsana égaré parmi les contemporains de Calvin. Jean de Waldstein confondait dans sa haine les novateurs et les Catholiques et il avait consacré sa vie, avec plus de d'entêtement que de bonheur, « à maintenir, développer et perfectionner le bon ordre du Christianisme ancien »; du reste homme d'honneur, instruit, incapable de bassesse et digne de respect. Il fit lire, en réponse à l'allocution de Lobkovits, un discours très violent, dans lequel il dénonçait avec acrimonie les nouveautés qui pénétraient dans le royaume, demandait que Ton s'en tînt aux vieilles coutumes et attaquait la majorité avec beaucoup d'aigreur. L'estime personnelle que l'on avait pour le grand chambellan contint les murmures, mais sa diatribe fut accueillie avec une froideur marquée '. Sixte d'Ottersdorf, le chancelier de Prague, qui appartenait à peu près au même parti que Waldstein, avec moins d'intolérance, essaya d'adoucir son échec, en faisant déclarer que personne ne doutait de ses bonnes intentions; Waldstein reçut fort mal ces consolations et pendant plusieurs mois ne reparut pas aux séances. Les Vieux-Utraquistes ne comptaient guère parmi les nobles que quelques représentants. Ils étaient un peu plus nombreux parmi les députés des villes : de-
I. Id. p. 322. Jean de Waldstein avait essayé de réveiller les anciennes passions nationales contre la religion allemande^ mais les vieilles haines étaient bien oubliées. — Cp. p. 393-94.
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puis l'insurrection de 1547, ^^'^^ étaient surveillées de très près par les officiers royaux dont la vigilance avait, sinon arrêté complètement, du moins retardé les progrès de la Réforme. D'ailleurs les conseillers municipaux, et par conséquent les députés, étaient triés sur le volet et choisis toujours parmi les plus modérés ; enfin, elles n'avaient pas oublié la terrible leçon que leur avait infligée Ferdinand : iraientelles se compromettre de nouveau pour des nobles qui n'avaient abdiqué aucune de leurs prétentions et qui, dans cette même diète de 1675, n'épargnèrent pas leurs dédains aux bourgeois. Après quelques hésitations cependant, les communes suivirent les ordres privilégiés, sans grand entrain. Le Vieil-Utraquisme n'était pas plus puissant dans le pays que dans la diète. Quelques mois plus tard, le capitaine royal de la Vieille- Ville de Prague ayant essayé de provoquer une démonstration contre les États, il ne réussit pas, malgré une pression très énergique, à enlever le vote de l'assemblée qu'il avait convoquée, et trois bourgeois seulement se prononcèrent pour le maintien de l'ancienne foi.
De ce côté par conséquent, les Luthériens n'avaient rien à craindre. Le Consistoire se démenait beaucoup, suppliait l'archevêque, suppliait l'Empereur, ne recevait que des rebuffades. Il n'obtenait qu'à grand'peine une audience de Maximilien qui le renvoyait fort durement : vous n'êtes ni froids ni bouillants, éloignez-vous et laissez-moi en repos. — Pour employer le langage parlementaire moderne, le centre gauche avait été absorbé par la gauche proprement dite, mais en face de celle-ci, une extrême gauche, puissante par la valeur personnelle de ses membres et ses attaches au dehors, était plus redoutable et plus gênante, c'était l'Unité des Frères.
Parmi ceux-ci, une minorité, formée presque exclusivement de nobles, n'aurait pas mieux demandé que de faire cause commune avec les Luthériens, mais les ecclésiastiques étaient beaucoup plus rebelles aux concessions, et les prêtres jouaient parmi eux un rôle bien moins effacé que
dans le reste du parti progressiste ». Les directeurs de l'Unité étaient accourus à Prague pour surveiller les événements, Jacques le Grand, Jean de Javornitse, Tsiboulka, Streyts, Etienne, etc. Quelques-uns d'entre eux penchaient ouvenement vers le Calvinisme, la plupart avaient été mêlés aux débats dans lesquels on avait agité la question de savoir s'il convenait d'accepter la confession d'Augsbourg. Ils n'étaient nullement pris à Timproviste, connaissaient très exactement les différences qui les séparaient des Luthériens: leur siège était fait. Etienne avait été un des principaux collaborateurs de Blahoslas, presque tous les autres avaient combattu Augusta, et les souvenirs encore récents de ces conflits avaient laissé dans leurs âmes une certaine raideur méfiante. Le chef officiel de l'Unité, Jean Kalef, s'était acquis une grande autorité par son courage aux heures d'épreuve. C'était un fidèle serviteur de Dieu, dit l'annaliste. Il donna des preuves répétées de sa fermeté : deux ans plus tard, en 1 577 , il n'hésita pas à prononcer l'excommunication contre deux membres de cette famille de Krajek qui avait été la constante protectrice de l'Unité, l'avait en quelque sorte patronnée et introduite parmi les seigneurs; Kalef ne fut arrêté ni par la reconnaissance ni par l'irritation des nobles. Ce juste ne reculait jamais devant son devoir, et on aurait vainement espéré de lui une réticence ou une faiblesse. Plusieurs fois pendant les négociations, les laïques se cabrent sous sa main trop rude, se plaignent de son intransigeance; toujours cependant ils s'inclinent devant l'oint du Seigneur, et il conserve jusqu'à la dernière heure la haute direction de son groupe.
Cette attitude n'était pas pour déplaire aux Catholiques et ils attisaient de leur mieux les divisions des Évangélistes. Déjà en 1571, quand le bruit s'était répandu que les Frères s'étaient unis aux Luthériens, beaucoup avaient af-
I. Le récit des Frères, assez réservé cependant, indique très nettement ces divergences. Sans la résistance des évoques, l'union se serait faite, comme elle se fit plus tard, quand la direction de l'Unité eut passé aux nobles, lors des événements de 1609. — V. p. 405, 407, etc.
fectéune honnête pudeur : Comment! ces pieux disciples du Christ, qui avaient traversé tant d'épreuves sans faiblir^ trahissaient maintenant la vérité! — Maximilien reprit le même jeu, usa très habilement de son médecin Crato, dont les bons rapports avec l'Unité n'avaient pas trop souflfert de sa polémique avec Blahoslas. — Pourquoi se rallieraientils à la confession d'Augsbourg, alors que la leur était bien meilleure î Chez les Protestants d'Allemagne, il n'y a ni ordre ni discipline. Il insistait sur les différences dogmatiques : les Luthériens enseignent que le Corps du Sauveur existe dans la Communion avec le pain, vous que le Corps du Sauveur est le pain, et vous feriez cause commune avec eux! Dans quel intérêt? L'Empereur est fort bien disposé pour vous ; plusieurs fois, il a loué votre Credo. — Et le bout de l'oreille perçait dans la conclusion, qui ne me paraît laisser aucun doute sur l'inspirateur et le but de ces exhortations : vous feriez bien mieux, au lieu de vous unir contre le roi à ses adversaires, de mériter ses bonnes grâces en ajournant toutes ces vaines discussions et en vous occupant des propositions du souverain '.
Depuis 1571, où il exhortait si vivement les Frères à se rallier à la Confession d'Augsbourg, Crato avait quelque peu varié. Avait-il été converti par la réplique de Blahoslas? Ce serait un phénomène bien rare, et, quelque estime que l'on professe pour l'éloquence du savant évêque, l'hypothèse est invraisemblable. Il est possible qu'il se fût éloigné des Luthériens à mesure que prévalait chez eux une orthodoxie plus rigide ; les sévérités de l'électeur Auguste de Saxe vis à vis des crypto-calvinistes lui avaient certainement déplu, et il souhaitait peu l'avènement d'un régime semblable en Bohême. — Le médecin de l'Électeur, Peucer, le gendre de Mélanchton, jeté en prison, fut retenu douze ans dans une très dure captivité. Crato, qui avait pour lui une sincère amitié, sollicita en vain à Dresde sa mise en libené et Maximilien ne fut pas plus heureux. Je