I . Ziérotyn und seine Zeitj p
LE COMMERCE ET l'iNDUSTRIE Sgi
chacun songe moin» à s'enrichir qu'à empêcher les progrès de ses voisins. Les villes veillent à ce qu'aucun commerce et aucune industrie ne s'établissent dans les villages, sans se douter qu'elles sont, en dernière analyse, les victimes de ces prérogatives si jalousement maintenues. Comme d'habitude, les préjugés et la cupidité se dissimulent sous une théorie scientifique : c'est sous prétexte de conservation sociale que les seigneurs défendent à leurs paysans de s'établir dans les villes ou aux bourgeois d'acquérir des propriétés foncières, que les bourgeois à leur tour interdisent la concurrence et enferment les ouvriers dans des règlements infranchissables; ces doctrines ont si bien pénétré les esprits qu'elles ne rencontrent plus aucun contradicteur : mais, pour être acceptées sans contestation, elles n'en sont ni moins fausses ni moins funestes. Elles entravent la formation du capital, diminuent l'influence de la classe moyenne, corrompent et affaiblissent la bourgeoisie et atteignent jusque dans ses moelles la force vitale du royaume.
Les hommes se calomnient toujours; à toutes les époques retentissent les mêmes lamentations sur la cherté des vivres, la misère générale, la difficulté ou l'arrêt des affaires; que l'on prenne les périodes les plus prospères, on rencontrera dans les témoignages des contemporains tous les traits nécessaires pour tracer un tableau très sombre de la situation.
Il impone de ne pas l'oublier : l'exagération serait extrême à prétendre que la Bohême, à la fin du xvi« siècle, était complètement et définitivement ruinée. Quelle que pût être la décadence des villes, elles avaient conservé des restes de leur ancienne importance. Pour avoir une idée juste de la réalité, il faut songer, par exemple, à ce qu'était la Pologne à la fin
du xviii' siècle : la comparaison remet les choses au point, atténue les ombres, montre ce qu'il y avait encore de vigueur et de ressources accumulées dans le royaume tchèque. Le peuple était intelligent et plein de ressort; le sol, fécond; les habitudes de travail n'avaient pas disparu; les richesses, acquises par plusieurs siècles de civilisation et d'épargne, étaient encore considérables. Mais les symptômes de décadence n'en étaient pas moins frappants. Les réserves n'augmentaient plus, tendaient plutôt à s'épuiser. La prospérité s'affaissait peu à peu. La santé du pays, s'il est permis de parler ainsi, était minée par une maladie de langueur. Dans une société, où les avenues sont barrées, les instincts les plus profonds s'atrophient ou dégénèrent; comme les lois arrêtaient toute activité, les âmes s'endormaient dans une torpeur croissante ou les besoins naturels d'activité se vengeaient par des folies et des excès de tous genres. La grande industrie, le haut commerce exigent à la fois une prudence, une réflexion et une fermeté de cœur qui préparent les hommes aux difficultés et aux sacrifices de la vie publique : les peuples commerçants ont toujours été des peuples libres. Au moment où commença la révolte hussite, la Bohême avait à son actif tous les bénéfices du règne de Charles IV; au xvii* siècle^ sa fortune était chancelante. Ses adversaires étaient plus redoutables et ses moyens de défense, moins réels. La victoire eût exigé un effort héroïque et elle n'en était plus capable. Ses forces morales avaient, en effet, été bien plus gravement atteintes encore que ses forces matérielles.
Toutes les classes souffrent alors des mêmes maux, à peine modifiés par la diversité des conditions sociales, — l'égoïsme, l'indifférence à la chose publique, la grossièreté ou la corruption des mœurs, la soif des plaisirs et la dissipation. La noblesse donne le ton et son désastreux exemple entraîne le peuple entier. « Ce fut une fête continuelle, lisons-nous dans les Mémoires de Bassompierre qui nous a laissé quelques pages curieuses sur son séjour à Prague en 1604. On était perpétuellement à table ou au bal ou en traîneau ou
en une autre meilleure occupation. » Le jeu, les festins, les parades, les orgies, remplissent l'existence de la plupart des nobles : la vie n'est pour eux qu'un carnaval ; la politique, un moyen d'obtenir de grosses sinécures. Thurn ne pardonnera jamais aux Catholiques de lui avoir enlevé le poste de burgrave de Karlov-Tyn, fon lucratif. Les consciences sont au plus offrant. Depuis le secrétaire de l'Empereur jusqu'au plus humble valet, tout est à vendre. Avec de l'argent, déclare l'ambassadeur espagnol, on est sûr ici de tout obtenir *. Les diètes ne sont qu'une occasion de ripailles : à une séance des plus importantes, les nobles ne viennent pas, parce que le souper s'est prolongé trop longtemps et qu'ils ne sont pas encore dégrisés. L'ivrognerie est si répandue qu'elle n'offusque plus personne. Quand on accuse Pierre Vouk de Rosenberg d'être un ivrogne, il ne cherche pas à s'excuser, se borne à dire qu'il n'est pas le seul ^. A la suite de ces banquets, des rixes éclatent, les seigneurs sautent sur leurs épées, se ruent les uns sur les autres. Les femmes ne valent pas toujours mieux. La femme de Vouk est légère, frivole, « adonnée à toutes les passions du sexe faible, disposée à écouter les conseils des personnes légères, capable de se laisser entraîner à des actes contraires à la loi divine et à ses promesses d'épouse et qui donnèrent occasion à des cancans ^ ». Elle avait été cependant élevée dans l'Unité.
Les patriciens de la bourgeoisie exploitent comme les nobles leur influence, battent monnaie avec leurs charges. Leurs concitoyens se plaignent sans cesse de leur avidité, des voyages qu'ils entreprennent aux frais des contribuables, des redevances qu'ils exigent et dont la légalité est aussi douteuse que l'emploi difficile à justifier. Les banquets sunout sont fréquents, toujours avec l'argent de la ville. A Rakovnik, les conseillers festoient ainsi régulière-
1. Ce ne sont pas des ministres, mais des marchands, dit-il en parlant des conseillers de Rodolphe II. Gindely, Rodolphe II, I, p. 48.