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ment une fois par semaine, et le moindre prétexte provoque de nouvelles réunions; les plus ordinaires de ces prétextes sont les exécutions à mort et les mises à la torture qui prêtent à ces assemblées un ragoût spécial. Ce gaspillage obère les cités, mais plus fâcheuse que le désarroi financier est la démoralisation. A quel titre de tels chefs exigent-ils de leurs administrés le dévouement à la patrie et l'obéissance aux lois?
Les diètes se préoccupent de ce goût effréné des plaisirs et du luxe, multiplient les règlements, recommandent aux maîtres d'exercer sur leurs hommes une sévère surveillance. « Quant aux paysans, dit une résolution de 1645, qui, mariés, vivent avec des concubines et qui, comme cela arrive à beaucoup d'entre eux, ayant une femme vivante en prennent cependant une autre, » leur seigneur les fera arrêter, exposer au pilori et fouetter. D'autres ordonnances interdisent les noces, les frairies, les réunions de fileuses, à cause des désordres qui s'en suivent et de la pauvreté qu'ils entretiennent. « Et, comme les paysans achètent des habits qui ne conviennent pas à leur classe ou trop insolents, tels que des galons d'or, des chemises de baptiste brodées d'or, des plumes d'autruche, des draps de l'Inde, les seigneurs ne le permettront pas et veilleront à ce que chacun soit vêtu comme il convient à son rang. » Lettre morte ! Les lois constatent la gravité du mal, ne l'enrayent pas. Pour améliorer la situation, il eût suflB, mais il eût été nécessaire, que les classes dirigeantes apprissent à leurs inférieurs, par leur propre conduite, la dignité de la vie, et qu'une constitution plus équitable réveillât le goût de l'épargne ; le reste n'était que des palliatifs. Les historiens qui ont pénétré par l'étude des archives dans la connaissance intime du peuple, arrivent tous à des conclusions assez pessimistes, signalent l'ivrognerie, les querelles fréquentes, la corruption des mœurs. Les Mémoires de Datchitsky nous présentent un tableau très vivant d'une ville bohème au xvi« siècle, non pas très édifiant. Les crimes sont fréquents, les liens de famille, assez relâchés. Les peines, souvent atroces, qui frap-
pent Tadultère et la débauche, appliquées d'ailleurs d'une manière fort intermittente et incertaine, n'effrayent personne. Deux faits qui ne prouvent pas une très grande délicatesse morale, sont caractéristiques : le nombre extraordinaire des mariages successifs et l'habitude des mariages d'argent. Sans cesse revient la mention : c'était son troisième ou son quatrième mari, sa troisième ou sa quatrième femme, elle était veuve pour la troisième fois. Quant aux unions disproportionnées, elles sont entrées dans les habitudes, n'étonnent plus personne : les jeunes gens qui sortent de l'Université, comptent pour se tirer du commun sur quelque veuve inflammable ; plus tard, quand ils auront hérité et seront devenus vieux, ils épouseront un tendron. Non pas qu'il n'y eût alors en Bohême ni ouvriers habiles et probes, ni bourgeois économes et austères, ni seigneurs intègres et généreux. Les réserves que nous faisions plus haut sur les diffamations des moralistes, sont plus que jamais de mise ici. Les chroniqueurs sont friands de scandales, et, s'il était possible en pareille matière d'apporter des chiffres, on éprouverait sans doute quelque surprise. M. Rzéhak, qui a compulsé les registres du consistoire de Koutna-Hora, c'est-à-dire de la ville même de Datchitsky, ne relève, de 1 5 1 5 à 1 6 1 9, qu'une centaine de procès conjugaux auxquels on peut ajouter quelque soixante-dix procès relatifs à des promesses de mariage; en supposant même, comme il est d'ailleurs très vraisemblable, que c'est un tableau fort incomplet des différends entre époux et des misères morales, le chiffre n'est pas extraordinaire pour une ville dont la population était alors assez importante et qui renfermait des éléments de désordre tout particuliers. Le peuple tchèque conservait encore sans aucun doute ces précieuses qualités de courage, de patience obstinée, de douceur et de charité que nous révèle son histoire entière; la manière dont il supporta la persécution et y survécut est une éloquente protestation contre ceux qui seraient tentés de l'oublier. Mais ces qualités étaient incontestablement altérées et affaiblies, et elles ne se retrouvèrent intactes qu'après la
terrible tempête qui purifia Tatmosphère. Pour le moment et à la veille du combat, il ne paraît guère douteux que les empiétements de la noblesse, les incertitudes d'un gouvernement à la fois faible et persécuteur, les querelles dogmatiques et la ruine de toute organisation ecclésiastique n'eussent entraîné un certain relâchement des plus hautes facultés viriles et ne préparassent mal la nation à la tension héroïque qui seule eût rendu possible la victoire de l'insurrection. Il en était d'elle comme de ces hommes qui, énervés par un régime débilitant et déshabitués de tout effort, conservent les apparences de la vigueur, mais n'offrent à la maladie ou à la fatigue qu'une insuffisante résistance physiologique.
Il ne s'agit certes pas ici d'écrire un acte d'accusation : en histoire, les partis-pris de condamnation sont ordinairement stupides; ici, toute pensée de dénigrement deviendrait odieuse. Les malheurs des Tchèques suffiraient à leur attirer une respectueuse sympathie, quand même nous oublierions qu'avec eux a été vaincue la cause de la liberté. Mais leur défaite, il ne nous appartient pas de faire qu'elle n'ait pas eu lieu : pourquoi se refuser à en apercevoir les causes?
Quelques historiens préfèrent l'expliquer par des faits contingents, le choix malhabile des chefs, les fautes des officiers. Leur patriotisme, saignant d'une incurable blessure, s'ingénie à inventer des consolations et ils accusent de leur malheur l'injustice de la fortune. A quoi bon s'arrêter, disent-ils, à des témoignages dont la valeur est restreinte et suspecte : interrogez les faits, qui seuls sont probants. Jamais la vie intellectuelle a-t-elle été plus intense, la langue nationale plus honorée, les écoles plus prospères? Est-il permis de parler de décadence en présence de cette ardeur universelle vers l'instruction et de cette fécondité de la pensée ?
En dehors même de leur sincérité évidente et de la respectueuse sympathie que méritent les nobles passions qui les animent, les raisons qu'ils apportent sont sérieuses et les faits qu'ils signalent, dignes d'être retenus.
La Réforme avait eu pour résultat d'apaiser les hairfes
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ethnographiques et de permettre à la Bohême de sonir de l'isolement farouche où elle se renfermait depuis le supplice de Hus. Les Frères n'étaient pas seuls à envoyer leurs jeu* nés gens étudier à l'étranger : les Luthériens fréquentaient volontiers les cours des universités allemandes, les Catholiques, ceux des universités italiennes. L'avènement des Habsbourgs avait multiplié les relations avec les peuples étrangers; les jeunes seigneurs passaient leur enfance en Espagne ou en Italie et aucune éducation ne semblait complète sansun tour d'Europe. Ces voyages éveillaient l'intelligence, l'initiaient à des goûts plus raffinés : beaucoup en rapportaient un véritable culte pour les littératures anciennes. L'Humanisme, qui, à l'époque des Jagellons, n'était que la distraction de quelques érudits, pénètre alors les esprits et les transforme. Un Mécène, Jean l'aîné de Hodiéjov, veut prouver que, depuis Bohuslas de Lobkovits, « l'Horace tchèque », et ce Sigismond de Jeleni que louait si chaudement Erasme, les études classiques n'ont pas dégénéré en Bohême : cinquante écrivains collaborent au recueil de vers qu'il publie ', et un grand nombre des morceaux qu'il nous offre sont remarquables par la grâce des images, le mouvement de la pensée, l'élégance du style. Médiocres poètes cependant que ces amis d'Hodiéjov : l'aisance avec laquelle ils manient le vers dissimule seule la faiblesse de leur talent ; ils s'élèvent, grâce au latin, au-dessus de leur sujet et au-dessus d'eux-mêmes.
Dans toutes les classes de la société, ils comptent nombre de lecteurs, d'admirateurs et d'émulés. A l'Université, les études classiques, un moment abandonnées, ont été relevées par le professeur de grec Mathieu KoUin ', et ses successeurs, Kodicillus de Toulekhov ^ et Martin Bakhatchek.