Mathieu Kollin(i5i6-i
3. Pierre Kodicill de Toulekhov, i533-i589; professeur et plusieurs fois recteur de l'Université de Prague, il s'efforça d'y améliorer les études, exigea des professeurs qu'ils fissent régulièrent leurs cours, publia un Ordo studiorum docendi atque discendi litteras in scholis civitatum regni Bohemiœ (i583).
Ce dernier surtout travaille avec un infatigable dévouement à la réorganisation et à l'amélioration de l'enseignement public '. Les écoles, nombreuses et prospères à l'époque de Charles IV, avaient beaucoup souffert dans la période des guerres hussites, d'une part, à la suite des troubles et de la misère générale, de l'autre, à cause de la décadence profonde qui avait atteint l'Université : la haute direction qu'elle avait jusqu'alors exercée sur elles, n'était plus qu'un souvenir ; les Catholiques et les Frères échappaient naturellement à sa surveillance, et les Utraquistes mêmes tenaient en assez médiocre estime les maîtres qu'elle leur envoyait un peu au hasard. Comme les étudiants y étaient rares, elle n'avait pas assez de candidats pour les postes qu'elle avait à pourvoir, et il lui arrivait de choisir pour instituteurs des chantres, des sonneurs, des ouvriers. On ne saurait en vouloir beaucoup aux parents qui préféraient pour leurs enfants d'autres professeurs. A Prague même, sous les yeux du Recteur, les écoles libres faisaient aux écoles officielles une désastreuse concurrence. Les maîtres s'indignaient, envoyaient plaintes sur plaintes au conseil municipal qui répondait que, pour ramener les élèves, ils avaient un excellent moyen, c'était de nommer des instituteurs supérieurs aux autres.
L'Université eut la sagesse d'écouter ces conseils, elle travailla courageusement à se réformer, et, vers le milieu du xvi« siècle, on constate un progrès très marqué à tous les degrés de l'enseignement. La direction des écoles lui revient peu à peu, au grand profit des études, et l'amélioration se poursuit sans interruption et s'accentue jusqu'en 1620. Les registres de l'Université nous signalent à cette époque une
I. Martin Bakhatchek, 1539-1612. Sur Tuniversité et les écoles en Bohême, V. Tomek, Gesch. der Prager Universitœt, p. 1 73-240 j Tomek, Mémoires sur les écoles tchèques pendant le rectorat de Bakhatcheky dans le Tchas. tch. M., 1845. C'est une étude extrêmement intéressante, mais il est bon d*y ajouter comme contre-partie les renseignements que nous fournissent les histoires communales. Très importants pour la question sont les Documents publiés par M. Dvorsky, Mémoires sur les écoles tchèques de i5g8 à 16 j6 (en tchèque), Prague, 1882.
LES LETTRES SqQ
centaine d'écoles dirigées par ses élèves, chiffre certainement considérable, surtout si Ton songe que les listes que nous possédons sont fort incomplètes et qu'il faut ajouter aux établissements officiels les écoles libres, et en particulier les écoles catholiques et celles des Frères. Les professeurs, après avoir passé par l'Université, relèvent de son autorité, reçoivent ses instructions, appliquent ses méthodes ; le respect qui s'attache à leur titre prouve que l'on comprend autour d'eux le prix de Tinstruction. Beaucoup conquièrent une place très honorable dans la commune, deviennent notaires, employés municipaux, conseillers; quelques-uns des honmies qui sont alors l'ornement de la bourgeoisie tchèque, ont débuté par l'enseignement : plus tard, quand ils dirigent les affaires de la cité, ils n'oublient pas leur premières fonctions, inspectent les écoles, encouragent les jeunes maîtres, ont à cœur de favoriser par tous les moyens la diffusion des lumières. Une rivalité féconde s'établit entre les différentes villes. Dès le xiv* siècle, des associations littéraires s'étaient formées pour développer la piété et l'instruction, augmenter l'éclat du service divin, surveiller les professeurs : elles deviennent plus nombreuses, se répandent même dans les petites villes; des associations tchèques se créent à côté des anciennes confréries latines. Les seigneurs ne sont pas moins convaincus que les bourgeois de la nécessité d'entretenir de bonnes écoles. Les méthodes pédagogiques s'améliorent : que de sens et déraison dans les instructions de Bakhatchek! et Coménius, qui ne connaît l'influence qu'il a exercée en matière d'enseignement? — Or, n'est-il pas évident que la clarté de ses vues et les réformes si hardies à la fois et si pratiques qu'il suggère, supposent des procédés d'enseignement déjà perfectionnés dans les écoles où il s'était formé. Stransky, qui avait été professeur et qui eut l'occasion de comparer la situation en Bohême et dans divers autres pays, croit que nulle part la jeunesse, et en particulier la jeunesse pauvre, n'avait autant de facilité pour s'instruire ', et Balbin, qui n'est pas suspect d'une tendresse
I. « Pas une ville, pas un bourg, presque pas un village qui n*eût son école. La ville de Prague seule en avait seize; Koutna-Hora, au moins deux
excessive pour ces siècles d'hérésie, regrette la disparition de Torganisation scolaire antérieure à 1620.
Le mouvement littéraire devait profiter de cette poussée générale vers Tinstruction. Les livres se multiplient, les traductions sont nombreuses. Les polémiques religieu- ■ ses ont afiîné les esprits, éveillé le goût de la discussion et de la recherche; ce goût se maintient, très vif, mais commence à se détourner vers d'autres objets ; les relations de voyages abondent, les sciences sont moins négligées. L'astronomie est toujours en grand honneur à l'Université; Rodolphe appelle à sa cour les deux plus illustres savants du siècle, Tycho-Brahé et Kepler, et ils trouvent à Prague des auxiliaires et des disciples. Thaddée-Hajek, médecin, astronome, théologien, botaniste, publie un herbier qui est longtemps célèbre et travaille à une carte scientifique de la Bohême qu'il ne peut malheureusement terminer,'. Un botaniste, Zalouzansky, « philosophe tel que son siècle et son peuple n'en ont pas eu de semblable », entrevoit les théories de Linnée '. Jéssenius fait à Prague la première dissection.
L'on commence l'étude scientifique de la langue, on recueille les proverbes, on publie des dictionnaires, des grammaires, et la grammaire de Blahoslas se distingue, à côté du sentiment profond qu'elle révèle du génie de la langue, par l'érudition et une connaissance singulièrement étendue des écrivains précédents ^.
Dans les débats des diètes se forment des orateurs subtils. La grande école juridique qu'ont illustrée Tstibor et Vchehrd, se continue avec Briktsi 4 de Litchko, qui publie
et Mlada-Boleslas, de môme; toutes les autres cités, une. Riches ou pauvres, tout le monde pouvait trouver les moyens de s'instruire » (p. 32 1).
1. Thaddée-Hajek, 1 526- 1600. Il fut un des rares savants de son temps qui combattirent les superstitions astrologiques, mais s*adonna à l'alchimie.
2. V. sur Zalouzansky la biographie de Palatsky, Tch. tch. M,, 1829, et une étude scientifique par Krejtchi (môme recueil, 1848). C'est dans son livre célèbre, Methodi herbariœ libri très, 1592, qu'il essaya une classification rationnelle et scientifique des plantes. Il entreprit, sans succès, de réformer l'enseignement de la médecine à l'Université de Prague. Il mourut de la peste en 161 3.
Z.Grammairjt tchèque, terminée en 1571, publiée en 1867, parJ. Jiretchek. 4. Briccius de Litchko, né à la fin du xv* siècle, f 1 643. Son Droit municipal
le Droit municipal de la vieille pille de Prague (i536), et avec Koldyn qui réunit les Droits municipaux du royaume tchèque ( 1 579). Nous avons déjà parlé de l'école historique, de son extraordinaire éclat et de ses deux plus remarquables représentants, Boudovets et Ziérotyn.
Nous en passons, d'assez nombreux, sinon des meilleurs, mais ces quelques traits suffisent pour expliquer la légitime fierté des historiens tchèques et leur colère contre les événements qui ont brutalement fauché cette civilisation riche de promesses. Oui, la Bohême portait encore des germes d'avenir ; oui, elle nourrissait des légions d'hommes qui unissaient à un esprit supérieur les plus rares noblesses de l'âme. — Et cependant, ici encore, serrons les choses de près, écartons quelques grands noms, nous apercevrons vite le mal intérieur qui mine toute cette apparente prospérité. Même chez les plus illustres, un Boudovets ou un Ziérotyn, la sympathie qu'ils inspirent peut-elle faire oublier les étroites limites du génie? Leur patriotisme ne les élève pas au-dessus des préoccupations confessionnelles, et leur conscience s'émeut et se trouble de l'intérêt trop vif qu'ils prennent aux destinées du royaume : « Comment se fait-il, écrit Ziérotyn, que moi qui suis un chrétien, je m'attache si étroitement à la patrie d'ici-bas '? » Ils sont bienveillants et humains, mais ils ne comprennent pas d'autre gouvernement que l'oligarchie, et ni l'un ni l'autre n'a le remords de l'injustice commise contre le peuple et qu'il faudrait réparer, si on ne veut pas l'expier. Ils sont instruits et cu-
de Prague a été publié par M. Jiretchek dans le Codex juris bohemici, t. IV, y partie, !'• section. Prague, 1880. Pour l'activité de l'école juridique tcMque à cette époque, v. les autres parties de ce môme tome.
I. « Les périls de la patrie me troublent, je l'avoue, plus qu'il ne conviendrait; je sais bien qu'il n'y a rien de solide ici-bas^ mais je déplore les récents événements. Lorsque, tout enfant, je lisais les plaintes de Cicéron sur la ruine de la république, je les lui reprochais; aujourd'hui, elles ne m'étonnent plus, mais ce qui m'étonne, c'est de sentir en moi, dans mon àme chrétienne, des sentiments qui, si je ne les réprimais, me conduiraient à ma perte... » 11 se recommande aux prières de son pasteur, pour que a lui, qui aspire à l'éternelle patrie, il ne s'attache pas plus à cette patrie d'ici-bas qu'il ne convient d'aimer les choses terrestres. » Cité par Chloumetsky p. 258.
rieux : ont-ils le sens de la dignité suprême des lettres, le culte désintéressé du vrai et du beau? Ils écrivent une langue excellente : qu'apportent-ils de nouveau et qu'ajoutent-ils au trésor de la pensée humaine? En réalité, de tels hommes honorent une nation, ne la sauvent pas, et leurs écrits qui marquent le point extrême de la perfection, indiquent aussi une radicale impuissance de transformation et de développement ; ils sont inquiétants plus qu'admirables.
Et le mal apparaît avec une lumière plus crue si Ton s'occupe de l'homme qui a donné son nom à cette période de la littérature tchèque, — et à juste titre, — de Véleslavin. Comme Ziérotyn et Boudovets sont avant tout des hommes politiques, leur noble médiocrité choque moins et les faits chez eux remplacent la pensée. Le vide apparaît au contraire, effrayant, chez Véleslavin. « La langue tchèque, dit-il dans la préface de son dictionnaire en quatre langues (i 698), est ornée, riche et abondante, aimable, élevée, souple et capable d'exprimer toutes choses en philosophie et en théologie. » Et c'est vrai. D'habiles ouvriers l'ont assouplie, ciselée, l'instrument est excellent : malheureusement, les écrivains n'ont rien à dire. La pensée s'appauvrit à mesure que la langue se perfectionne. Jamais le style n'a été plus sonore et les ouvrages plus fastidieux.
Pendant trop longtemps les querelles scolastiques ont absorbé l'attention, et les forces vives du peuple se sont usées dans des discussions sans issue; à ce moment encore, l'hypnotisme théologique absorbe les plus belles intelligences. Puis, la sécurité n'est pas assez grande, les persécutions qui atteignent précisément la partie de la nation la plus active et la mieux douée, à la longue, énervent les esprits; la grande majorité de la population végète dans l'ignorance, perdue pour la production générale. Tout cela se traduit par une sorte de lassitude extrême. L'habileté technique court les rues, mais elle souligne la banalité. Pendant tout le siècle, il ne paraît pas une seule œuvre
d'imagination qui mérite d'être citée. La poésie n'est plus qu'une carrière ; les pièces de circonstance abondent, où l'on célèbre les événements, petits ou grands, de la vie des princes, des seigneurs ou des conseillers municipaux; mauvais métier, qui dégrade l'auteur et le nourrit mal. Même le drame, quand il n'est pas purement et simplement une traduction de l'allemand, est un dithyrambe dialogué dans lequel^ avec aussi peu de goût que de pudeur, on élève aux nues les talents et les vertus de quelque haut personnage. L'imitation de l'étranger est flagrante et le talent se réduit à l'application mécanique de règles toujours plus compliquées. Jusque chez les Frères, l'inspiration populaire fait de plus en plus place aux froides et médiocres compositions des théologiens, et peu à peu s'éteint ainsi le dernier écho de la poésie nationale.
Que lisent les Bohèmes? Des romans interminables et saugrenus, des livres de polémique religieuse, diffus, subtils, vides, et ces vers de mirliton que distillent à jet continu des dizaines de poétereaux. A ce régime, les esprits s'affadissent. On mène grand bruit de la diffusion de l'Humanisme et du développement de l'instruction : jusqu'à quel degré de profondeur pénètrent les nouvelles idées? — Il ne semble pas que ce soit très avant. Les gémissements des contemporains sur le peu de goût des Tchèques pour les études sérieuses ne sont pas un simple lieu commun. Pour beaucoup, le culte des lettres est affaire de mode, de vanité. Les savants dont on cite les noms sont en somme rares, la plupart étrangers : provoquent-ils un véritable mouvement scientifique? Quelle action exercent leurs recherches sur le peuple? Ou même l'atteignent-elles? — Il paraît bien que non.
Nous n'avons aucune raison de douter de l'exactitude des renseignements de Stransky et il est possible, en effet, que les écoles tchèques aient été à ce moment les meilleures de l'Europe : la question est de savoir ce que signifie cette supériorité relative. Il y a beaucoup d'écoles et quelquesunes sont excellentes, ce n'est pas douteux : mais la moyen-