DISSENSIONS INTESTINES
leur foi était moins simple et leurs vues moins bornées. Chez les Protestants au contraire, le gros du parti se serait résigné à toutes les tracasseries plutôt que de courir les aventures.
Impuissants à conjurer la crise, les modérés des deux factions réussirent à la retarder assez longtemps. Des deux côtés d'ailleurs, on avait comme un obscur pressentiment de la gravité de l'heure et on reculait instinctivement devant une responsabilité très lourde. L'histoire moderne ne connaît guère de plus épouvantable période que la guerre de Trente- Ans : les richesses accumulées dans l'Europe centrale pendant plusieurs siècles de tranquillité relative furent détruites, la civilisation recula brusquement; deux siècles plus tard, le mal était à peine réparé. Sans prévoir nettement le mal dans son horreur, tous hésitaient devant ce saut dans les ténèbres. Aussi, à plusieurs reprises, les troupes en présence, après s'être tâtées dans des escarmouches partielles, rentrèrent dans leurs positions : la mêlée générale ne s'engagea qu'après une série de fausses attaques.
Les camps opposés, c'est un point essentiel à rappeler, étaient formés d'ailleurs de coalisés que retenait ensemble une haine commune, mais qui n'abdiquaient ni leurs passions ni leurs ambitions particulières. Leurs rivalités intestines éclataient parfois avec une telle violence qu'ils en oubliaient leur alliance, et ces discussions se prolongèrent même après le commencement des hostilités. Aucun des deux partis n'était exempt de ces misères. Si la rivalité des Luthériens et des Calvinistes fut une des principales causes des succès remportés par les Catholiques au début de la guerre de Trente-Ans, les divisions des Catholiques avaient mis auparavant ces derniers à deux doigts de leur perte.
Les deux branches de la maison de Habsbourg, malgré la solidarité générale de leurs intérêts, poursuivaient une politique distincte et séparée par des différences qui n'étaient pas de simples nuances. Obligés par leur situation à bien des ménagements, la timidité des Empereurs inspirait quel-
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que mépris au fanatisme espagnol, et la fougue d'intolérance de Philippe II effrayait et choquait les Autrichiens. Les descendants de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle se différenciaient de plus en plus, Tinfluence des milieux l'emportait sur celle des origines communes, et, en dépit de la similitude des conditions et des croyances, l'opposition des caractères et des tempéraments rendait Tunion fort incertaine et la collaboration très peu intime. Charles-Quint ne s'était pas résigné sans crève-cœur à laisser à son frère la couronne impériale, et ses successeurs héritèrent de ses regrets et de ses rancunes. Les Habsbourgs d'Autriche, de leur côté, prétendaient avoir été lésés lors du partage de la succession de Maximilien P% suivaient avec une méfiance peu dissimulée les progrès de la puissance espagnole et craignaient que la restauration catholique ne profitât exclusivement à leurs cousins. Jusqu'aux papes dont l'ardeur belliqueuse était contenue par les calculs et les méfiances de la politique ! Henri IV ne désespérait pas de les attirer dans une alliance contre l'Espagne, et ils ne condamnèrent pas toujours le cardinal de Richelieu, quand il se mit à la tête d'une ligue anti-catholique : ils auraient eu mauvaise grâce à blâmer trop durement les arrière-pensées des autres souverains catholiques.
Rodolphe avait passé en Espagne ces années d'adolescence où se dessine et se trempe le caractère : mélancolique, défiant, taciturne, il rappelait par plus d'un trait son aïeule Jeanne la Folle et son cousin Philippe II; comme lui, on ne le vit jamais rire. Cette ressemblance d'humeur et un dévouement commun à l'Église catholique semblaient annoncer une alliance plus étroite et plus cordiale avec la cour de Madrid que sous le règne précédent. A peine Empereur cependant, Rodolphe manifesta les mêmes susceptibilités jalouses qui avaient éloigné Maximilien de Philippe II, et elles revêtirent bientôt un caractère maladif qui les fit plus opiniâtres et funestes. Dans ses provinces héréditaires, il affichait un grand zèle orthodoxe et s'attirait même les observations du roi d'Espagne qui lui reprochait
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de vouloir aller trop vite; mais il tenait surtout à montrer qu'il n'était pas un simple instrument dans la main de son parent. Sa politique était assez instable, ce qui à ses yeux devait prouver qu'elle était personnelle. Dans Tafifaire de rÉlectorat de Cologne qui remua si profondément l'Allemagne, faillit provoquer la guerre et causa de si vives inquiétudes au monde catholique, les Romains n'eurent guère à se vanter de son zèle ; à un moment même, il parut pencher pour le candidat protestant, Gebhardt Truchsess '. Don Juan d'Autriche se plaignait d'avoir reçu de lui une lettre telle. « que de la forge du prince d'Orange, pour fomentée qu'elle fût, n'en serait sortie meilleure ^ ». On le soupçonna en 1677 d'avoir encouragé l'équipée de son frère Mathias qui avait eu la fantaisie d'aller conquérir un trône aux Pays-Bas, et le ressentiment de Philippe II dura longtemps ^
Les rapports de Rodolphe et de la Curie n'étaient pas non plus très cordiaux : il la ménageait, parce que ses subsides lui étaient indispensables, mais redoutait son intervention et manifestait plus d'ennui que d'enthousiasme quand on lui annonçait l'arrivée d'un nonce. Pendant la longue durée de son règne, la situation se modifia naturellement à diverses reprises, et de nombreuses tentatives de rapprochement avec Philippe II se produisirent; mais, d'une façon générale et à considérer les choses dans leur ensemble, l'accord des cours de Prague et de Madrid fut toujours plus apparent que réel. Le roi d'Espagne ne cessa pas de se méfier de Rodolphe, de ses brusques intermittences de zèle et
1. La défaite de Truchsess fut surtout l'œuvre de Guillaume de Bavière, qui ne trouva dans les cours de Prague et de Madrid à peu près aucun appui et qui eut môme grand peine à entraîner la cour de Rome ; les ambassadeurs bavarois se plaignent de la difficulté qu'ils ont « à remuer ces durs vieillards ».V. Bezold, qui a publié un travail extrêmement remarquable sur la politique de Rodolphe : Kaiser Rudolf II und die heilige Liga, Munich, 1889, P- H-
a. Id., p. 6.
3.Cp.Stieve,rf/e Verhandlungen Uber die Nachfolge K. R. II in den Jahren j58i-j6o2j Munich, 1879, *^** important pour la politique allemande. V. aussi la grande collection, Brie/e und Akten ^ur Gesch. des dreissigjœhrigen Krieges.
de tiédeur, et en même temps il espérait vaguement que les périls dans lesquels il se précipitait ouvriraient à ses propres ambitions quelque perspective favorable. L'Empereur de son côté devinait ces calculs et s'inquiétait de l'influence que s'arrogeaient les ambassadeurs de Philippe, San-Clemente ou Zuniga, et du crédit qu'ils rencontraient auprès des Catholiques. Il était ainsi dans une situation très compliquée et fort embarrassante : sa politique intérieure lui aliénait les Protestants, et il n'osait pas s'appuyer contre eux sur les puissances catholiques; sa ligne de conduite variait sans cesse : son éducation et ses instincts ne lui permettaient pas de pratiquer sincèrement la tolérance, et il paraissait cependant par instants prêt à se rapprocher des Réformés par haine et par crainte du parti espagnol. Ces oscillations, dans un pays où la majorité appartenait depuis longtemps aux hérétiques, annulaient tout l'effet des mesures les plus énergiques et n'en laissaient subsister que l'odieux.
Les tendances diverses qui tiraillaient l'esprit du roi s'incarnaient dans les conseillers qui se partageaient ou, plus exactement, se disputaient l'influence. Entre les fanatiques, dont Popel de Lobkovits, Martinits et Slavata sont les types les plus connus, et les modérés qui se groupaient autour d'Adam de Sternberg, Rodolphe inclinait vers les premiers par conviction et vers les seconds par tempérament. « Plus flegmatique et doux que colère, plus timide qu'ardent, et par dessus tout mélancolique », il détestait les Protestants, mais redoutait les complications que provoqueraient nécessairement des mesures radicales. Trop négligent pour exercer sur les affaires cette surveillance de tous les instants qui est la condition même du gouvernement, il était la proie naturelle de tous ceux qui guettaient ses accès de paresse. A côté des fanatiques, s'agitaient autour de lui des faiseurs, pour lesquels la restauration catholique était une affaire et qui se souciaient peu de mener le royaume aux abîmes, s'ils y voyaient quelque avantage personnel. Les uns s'attachaient à l'ambassadeur espagnol et lui vendaient le plus cher possible un dévoue-
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ment suspect; les autres excitaient au contraire la méfiance de l'Empereur contre Philippe. Comme le but leur était en somme assez indifférent, les mesures les plus conformes à leurs prétendus desseins leur étaient suspectes, si elles étaient proposées par leurs rivaux, et les fluctuations les plus imprévues s'expliquaient par ces jalousies de cour. Barvitius, Trautson, Rumpf, Lang, Liechtenstein, Berka, tout ce ramassis d'aventuriers faméliques, cette camarilla de valets de chambre, chambellans, secrétaires particuliers, c'est là qu'il faut chercher les principaux coupables des fautes du souverain et les auteurs de la catastrophe.
D'abord ils arrêtent l'élan de la restauration catholique. Sans leurs querelles intestines, il n'est pas sûr que la Réforme n'eût pas été étouffée sans coup férir, comme cela se produisit par exemple en Styrie. En Moravie, où la liberté de conscience était cependant si ancienne, les hérétiques, assez longtemps, ne font presque pas mine de résister, et le cardinal de Dietrichstein, qui apponait dans la réalisation de ses projets autant de méthode que de hardiesse, eût peutêtre ramené à l'Église cette province si longtemps séparée, s'il n'avait été sans cesse contrecarré par les rancunes et l'inertie de l'entourage impérial. A ce moment, dans cette heure de résignation apathique des Protestants, il est impossible de dire ce qu'eût obtenu une volonté persévérante. Mais les mesures les plus rigoureuses, dès qu'elles n'étaient pas maintenues et appliquées avec suite, exaspéraient les dissidents sans les affaiblir et n'aboutissaient qu'à créer la haine et le mépris de l'autorité souveraine.
Cette incertitude et cette sorte de flottement, cet évanouissement du pouvoir étaient plus sensibles encore et plus fâcheux dans tes questions politiques. La monarchie était fort étendue, les communications lentes et difficiles, la position de Prague un peu excentrique, la surveillance ne s'y exerçait pas facilement sur les autres provinces. On avait installé à Vienne une sorte de second gouvernement, sous la présidence d'un archiduc, assisté des délégations des