‹ Fin de l'indépendance bohêmeChapitre 183 sur 239 · MATHIAS · texte numérisé non relu

MATHIAS

La santé de Rodolphe avait toujours été mauvaise. Dès 1 577, la fugue de Mathias l'avait rendu « presque mélancolique », et Ton disait déjà de lui à ce moment « qu'il n'était pas fort ». Un contemporain qui le vit en 1679 lui avait trouvé si mauvaise mine qu'il en avait été effrayé. L'année suivante, il fit une grave maladie, et pendant longtemps on le crut perdu. Depuis lors, il donnait de temps à autre des signes non équivoques de fatigue mentale, passait par de brusques accès d'excitation et d'apathie, refusait les audiences; il se purgeait souvent, et, dans ces périodes de malaise, personne ne pénétrait auprès de lui que son médecin et un ou deux confidents privilégiés. Les excès de toutes sortes aggravèrent cette disposition fâcheuse, et plus encore les terreurs égoïstes surexcitées par sa mauvaise santé. Harcelé de tous les côtés par les conseillers plus ou moins désintéressés qui l'invitaient à régler la succession au trône, il en vint à se croire entouré de traîtres, et il paraît en effet probable que ses confidents les plus intimes étaient soudoyés par les candidats éventuels au trône. Ces tortures morales aboutirent, vers 1600, à de véritables accès de délire. Depuis lors, Rodolphe fut sujet à des attaques assez fréquentes de son mal, et ces alternatives de raison vacillante et de folie à demi-lucide se continuèrent jusqu'à sa mort.

Les princes de la maison d'Autriche, justement effrayés d'une complication aussi fâcheuse, cherchèrent les moyens de remédier au mal. L'entreprise était fort délicate, exigeait des ménagements infinis : la moindre précipitation, la plus légère imprudence étaient grosses de complications redoutables. Les négociations traînèrent plusieurs années, jusqu'au célèbre traité du 25 mars 1606, conclu à Vienne entre Mathias, ses frères Maximilien et Maximilien-Ernest, et son neveu, Ferdinand de Styrie. Les archiducs, en présence « de l'indisposition mentale de Rodolphe qui le rend moins capable d'exercer l'autorité », déléguaient leurs pouvoirs à Mathias pour les représenter et agir au mieux des intérêts de leur Maison. Comme le fait très justement remarquer

M. Tomek, on étend beaucoup trop les termes du traité quand on y voit une sorte de blanc-seing donné à Mathias; la conduite ultérieure des archiducs prouve qu'il n'avait pas été question de la déposition de Rodolphe, et ils ne s'y seraient pas prêtés; il s'agissait surtout d'exercer sur lui une pression morale, pour le décider à se choisir un successeur. Y réussirait-on? C'était douteux; mais, pour le moment, une révolte ouverte et l'aléa qu'elle comportait répugnaient également à la majorité des signataires du traité du 25 mars. Mathias au contraire et ses inspirateurs étaient dès lors bien résolus à abuser de la vague approbation qu'ils avaient obtenue. Depuis longtemps ils préparaient l'opinion, attisaient le mécontentement, rejetaient sur le roi seul la responsabilité de difficultés, qui, augmentées sans doute par ses négligences, tenaient à des causes générales beaucoup plus profondes.

La guerre avait recommencé en Hongrie contre les Turcs, en 1592, — d'abord assez malheureuse; mais la fortune était brusquement revenue aux armées impériales. La Transylvanie, qui, depuis Ferdinand I, était l'alliée et la vassale du Sultan, avait été occupée; la Porte, dont la décadence commençait, était si découragée que, pour la première fois, elle avait sollicité la paix; les conditions proposées lui parurent cependant trop dures, et les hostilités continuèrent (1604). Rodolphe était plein d'espoir, et les événements semblaient l'y autoriser.

Il fut grisé par ses succès et eut le ton d'entreprendre en même temps une série de projets, qui, isolément, étaient parfaitement exécutables et qui rentraient tous dans la politique et les traditions de sa Maison, mais qui, pour être menés de front, auraient exigé un homme supérieur. Il comptait ainsi, — et ce fut sans doute une des raisons qui le poussèrent à ces résolutions hardies, — fermer la bouche à ceux qui le représentaient comme indigne du trône. Quel meilleur moyen de les convaincre d'imposture que de relever l'autorité royale à l'intérieur, en même temps qu'il étendait les frontières de l'empire? Les mesures de rigueur con-

tre les dissidents redoublèrent en Autriche ; en Moravie, les agents royaux contestèrent les droits de la diète et violèrent, sinon la lettre de la constitution, du moins des traditions séculaires; en Hongrie, où les Protestants, fort nombreux, jouissaient depuis longtemps d'une sécurité complète, les oflSciers publics commencèrent à les inquiéter, et, lorsque la diète de Presbourg se plaignit {1604), le roi répondit à ses doléances en ajoutant de sa propre autorité aux résolutions votées par les États, un article dans lequel il rappelait un mandat très sévère de l'assemblée de 1624 contre les hérétiques. Ces mesures étaient,- si non absolument imprudentes, du moins très risquées; pour qu'elles réussissent, il eût fallu une vigilance toujours en éveil, une énergie que ne déconcertât aucun danger, surtout l'union étroite de tous les souverains catholiques et en particulier de tous les princes autrichiens. Aucune de ces conditions n'existait.

De toutes les provinces des Habsbourgs, la plus dure à la main était la Hongrie. Nulle part le régime féodal n'était plus lourd, la noblesse, plus avide de privilèges et plus rebelle à toutes les conditions d'un gouvernement régulier; nulle part la domination des Autrichiens ne soulevait plus de haine. La révolte y était toujours menaçante : l'autorité n'y était respectée que si elle était soutenue par une armée imposante, et précisément les bataillons impériaux, composés de soudards sans aveu et de mercenaires recrutés un peu partout, se plaignaient de ne pas être payés; les finances avaient toujours été le point faible des Habsbourgs et le règne de Rodolphe ne les avait pas améliorées. En 1604, une insurrection éclata; elle avait pour chef Etienne Bocskay, ancien général d'Etienne Bathory. Irrité d'un déni de justice des ministres impériaux, Bocskay entraîna d'abord les Haïdouques; — on désignait sous ce nom les Magyars qui, fuyant la tyrannie turque, se retiraient dans les plaines de la Theiss et y formaient une sorte de république militaire, vivant de pillage et gouvernée par des capitaines élus et des pasteurs calvinistes. — Puis, il appela à son aide les Musulmans; les

généraux autrichiens, abandonnés par une partie de leurs soldats et arrêtés dans leur marche par le manque d'argent, perdirent rapidement du terrain. L'armée de Bocskay s'augmenta de tous les mécontents ; Illeshazy s'unit à lui et, après un moment d'incertitude, une partie des nobles suivit son exemple. Bientôt, les insurgés furent maîtres de toute la Hongrie. Rodolphe demanda l'appui des Autrichiens et des Bohèmes; mais ils étaient plus disposés à faire cause commune avec les rebelles qu'à voter des subsides pour les combattre. Il ne lui restait plus qu'un moyen : négocier. Mathias entra en pourparlers avec les révoltés, et, après de longues discussions, il signa avec les Hongrois le traité de Vienne (i5 mai 1606), bientôt suivi du traité de Sistva avec les Turcs (3i octobre).

Ces deux traités étaient fort onéreux : aux Magyars, on avait promis la complète égalité des diverses confessions, et l'autorité royale sortirait certainement fort amoindrie des négociations entamées avec la diète. Dans la paix de Sistva, on renonçait à tous les avantages qu'annonçaient les premiers succès. Rodolphe, dont la tendresse pour Mathias avait été fort éprouvée par les derniers incidents, le soupçonna d'avoir mal défendu ses intérêts et d'avoir fait de la popularité à ses dépens. Il ne se hâta pas de ratifier la paix : les revirements n'étaient pas rares en Transylvanie; pourquoi la victoire ne reviendrait-elle pas aussi vite qu'elle s'était éloignée?

La fortune veut être prise de force et elle ne prodigue guère ses caresses aux amoureux transis qui l'implorent de loin. Rodolphe appartenait à cette classe de politiciens Imaginatifs qui s'épuisent en admirables et vaines conceptions; sa fantaisie était fort ambitieuse, « mais il ne s'émouvait que par boutades ». Après beaucoup de temps perdu et des hésitations puériles, il ratifia le traité de Vienne, mais refusa de signer l'acte de confirmation de la paix de Sistva. Les bonnes raisons ne manquaient pas : Bocskay venait de mourir, et les mécontents avaient perdu avec lui leur chef le plus dangereux; les événements, dont la Tran-

sylvanie était le théâtre, permettaient de reprendre roffensive avec de sérieuses chances de succès, et le roi, fon irrité de l'attitude des Turcs dans cette question, les accusait, non sans quelque apparence de vérité, d'avoir violé les conditions convenues. Il n'était pas absolument décidé pourtant à recommencer la guerre, pensait peut-être plutôt, en inquiétant la Porte, à en obtenir quelques concessidns de détail et à la détourner d'une intervention trop directe dans les affaires de Transylvanie et de Hongrie. Il est très diflScile de juger la conduite d'un homme sans cesse sous le coup d'accès de folie; de plus, les archives de Rodolphe ont été détruites et nous n'avons d'autres renseignements que ceux que nous fournissent ses adversaires : or, leur sincérité est contestable et ils étaient dans tous les cas assez mal instruits des intentions du roi. Il semble cependant ressortir des documents, d'une part, que le parti auquel il s'arrêta n'était pas aussi déraisonnable qu'on se plaît à le prétendre d'ordinaire, et aussi qu'il avait conservé au moins la direction générale du gouvernement : on retrouve en effet sans trop de peine dans ses résolutions à cette époque, à travers de très nombreuses fluctuations de détail, les deux idées maîtresses qui avaient toujours dominé sa conduite, l'horreur de l'hérésie et un vague sentiment de ses devoirs de souverain. Laisser échapper les provinces qu'il avait tenues un moment dans sa main et dont la possession devait mettre à jamais l'Autriche à l'abri des invasions musulmanes, lui semblait une insupportable déchéance, et il voyait dans la conquête de la Hongrie méridionale la condition indispensable de l'affermissement de son pouvoir à l'intérieur; il espérait en même temps racheter ainsi aux yeux de la postérité les scandales de sa vie privée et retrouver le calme de sa conscience en bien méritant de l'Église chrétienne. Son ambition avait un côté fanatique, et, comme il y mêlait une idée de rédemption, il voulait tout mener par lui-même. Les résultats de cette intervention personnelle n'étaient pas toujours très heureux. Il ne se décidait souvent qu'après de longues réflexions, et, dans ces journées de luttes inté-

Page 1