LES MERCENAIRES DE PASSAU
duc augmentait. Ceux des seigneurs catholiques qui avaient protesté d'abord contre un coup de main aussi inconsidéré que perfide, déconcertés par les nouvelles qui arrivaient du sud du royaume, se renfermaient dans l'expectative, et leur apathie n'était guère moins funeste que la trahison ouverte des Berka, des Martinits et des Slavata. Après une escarmouche malheureuse, la partie de la ville de Prague située sur la rive gauche de la Vltava, fut enlevée par les bandes de Léopold, et une capitulation, criminelle leur livra le château royal. Les principaux chefs de la noblesse étaient absents ou prisonniers, et la direction de la diète était tombée à des intrigants déconsidérés. L'Archiduc, dont l'arrogance croissait avec le succès, avait quitté l'habit ecclésiastique et pris officiellement le commandement de l'armée d'invasion. Les conjurés avaient jeté le masque, réclamaient l'abolition de la Lettre de Majesté et complotaient le meurtre des principaux seigneurs protestants.
Au dernier moment, lorsque tout dépendait de la rapidité de l'exécution, Rodolphe retomba dans ses hésitations habituelles; le crime qu'il avait approuvé, le courage lui manquait pour l'exécuter. Il menaçait la Vieille-Ville d'un bombardement, mais en négociant avec les États. Dès lors tout espoir de succès était perdu. Les puissances catholiques, que les meneurs n'avaient ni consultées ni prévenues, refusaient leurs secours et ne cachaient pas leur désapprobation. Quelques milliers de bandits ne contiennent pas longtemps une population de plusieurs millions d'hommes. Les dévastations des mercenaires et leurs insolences avaient exaspéré les habitants; Prague était en pleine révolution; le peuple, soupçonnant les moines d'être les secrets auxiliaires de Léopold, se ruait sur les églises, brisait les images, envahissait les couvents, insultait ou massacrait les religieux ; la campagne était parcourue par des bandes de gueux qui assassinaient les soldats isolés, arrêtaient les courriers, interceptaient les convois. Redoutables alliés pour les nobles que ces paysans aux abois qui ne ménageaient pas plus leurs maîtres que les étrangers ! Les routes étaient
si peu sûres que personne n'osait plus se risquer hors de la ville, les crimes agraires se multipliaient, et une jacquerie semblait imminente. Léopold jugea sa situation fort aventurée au milieu de ce pays en insurrection, et, le 1 1 mars, ses troupes évacuèrent la Petite- Ville de Prague et commencèrent leur retraite à travers la Bohême méridionale, harcelées par les troupes des États. Les vainqueurs ne pardonnèrent pas ù Rodolphe sa perfidie : il avait perdu ses derniers partisans et tout le monde désormais appelait Mathias.
Le coup de main de Léopold avait soulevé dans l'Allemagne entière une extrême émotion; l'anxiété avait été vive surtout dans les provinces autrichiennes et hongroises dont le sort était directement en jeu. Aussi, de tous côtés, répondit-on sans délai au cri de désespoir poussé par les Tchèques, et Mathias rassembla rapidement une armée pour chasser les envahisseurs de Prague. Quand il arriva, la ville était déjà sauvée, mais l'annonce de ses préparatifs et de son approche avait hâté la retraite des mercenaires. La reconnaissance, l'espoir de trouver en lui un maître plus sensé, le besoin d'un protecteur qui contînt l'anarchie menaçante, triomphèrent facilement des derniers scrupules de quelques membres de la diète. Personne ne défendit Rodolphe, les Protestants étaient exaspérés et les Catholiques furent facilement convaincus par l'ambassadeur d'Espagne : ils abandonnèrent à sa destinée le maître qui les compromettait sans utilité, ne voulant pas s'aliéner par une sotte résistance le souverain du lendemain. L'Empereur se cramponna au pouvoir, résista jusqu'à la dernière heure : même après avoir signé son abdication (avril i6i i), l'obsession d'une revanche hantait son délire, et les plus étranges projets germèrent dans son esprit. Mais la mort l'avait déjà marqué; il souffrait depuis longtemps d'une hydropisie, la gangrène se déclara; le 20 janvier 161 2, il succomba et on l'enterra sans pompe, dans le mausolée où reposaient déjà Ferdinand I" et Maximilien II ; depuis lors, aucun roi de Bohême n'a été enterré à Prague.
« Si un prince âgé et qui depuis si longtemps possédait, non sans quelque dignité, les titres d'Empereur et de Roi, nous ditSkala, n*eut ni funérailles publiques ni pompe éclatante, comme son père ou son grand-père, la cause en fut surtout que, dans TEmpire comme dans ses états héréditaires, il montra trop d'indulgence pour les Évangélistes et que, malgré le pape et les Jésuites, il osa leur accorder cette célèbre Lettre de Majesté, digne d'une louange éternelle, qui leur assurait la liberté religieuse. Mais, du moins, il repose avec assez d'honneur et de respect dans le souvenir constant et l'éternelle fidélité de tous les cœurs pieux, et son âme a été reçue dans la maison et dans la gloire de son Rédempteur '. »
Avec quelle singulière rapidité se forment les légendes! L'opinion de Skala, en effet, n'est pas isolée; dans le récit de la plupart des écrivains protestants, Rodolphe devient le défenseur et presque le martyr de la liberté de conscience : les malheurs et les souffrances du pauvre insensé étouffent le souvenir de ses fautes; l'attachement qu'il a toujours montré pour Prague et la faiblesse qui, en dernière analyse, a paralysé tous les efforts du parti réactionnaire sous son règne, rejettent dans l'ombre le souvenir des velléités de persécution. Toutes les incertitudes, toutes les transes se sont effacées devant l'enthousiasme provoqué par la Lettre de Majesté. Puis surviennent les jours terribles, la guerre civile, la honte et l'invasion, la restauration catholique impitoyable, et les regrets se tournent, toujours plus vifs, vers les années de calme relatif et de bonheur mitigé. Déjà pendant les discussions tumultueuses de 1609, la diète avait montré une véritable faiblesse de cœur pour ce prince auquel elle était attachée par les services qu'elle lui avait rendus et la fidélité qu'elle lui avait gardée; au moment où les passions étaient déchaînées, elles s'arrêtaient au pied du trône, les diatribes respectaient le souverain, et lorsque Boudovets séparait le prince des fanatiques qui le compromet-
talent et rejetait sur eux la pleine responsabilité de son obstination, sa réserve était sincère autant que politique. Jusqu'à l'expédition de Léopold que Timagination populaire expliquait à la gloire du roi! Il voulait, en laissant son héritage au jeune Archiduc, écarter du trône l'ennemi de la Bohême, Ferdinand; l'ingratitude des Tchèques l'avait frappé au cœur : « Prague, ingrate Prague, murmurait-il dans sa fièvre, je t'ai faite glorieuse, et maintenant tu me chasses, moi, ton bienfaiteur; que la vengeance céleste s'abatte sur toi et que ma malédiction retombe sur toi et sur tout le royaume ». Des témoins avaient entendu ces paroles, et le chroniqueur de l'exil, courbé sous cette malédiction prophétique, rapporte tristement leur récit.
L'histoire, qui sourit de la légende, doit se garder cependant d'accepter avec complaisance toutes les accusations dont Rodolphe a été l'objet : jamais le maniaque bizarre et lubrique que nous dépeignent certains chroniqueurs ne se fût maintenu aussi longtemps sur le trône au milieu d'une situation aussi compliquée et en face de tant d'ambitions acharnées. Après une première période qui n'avait pas été sans honneur et quelquefois sans éclat, Rodolphe donna plus d'une preuve, même dans la deuxième partie de son règne et en dépit des accès de démence qui l'assaillaient, d'une intelligence plus suivie et d'une volonté plus réelle qu'on n'est souvent disposé à l'admettre. Parmi les fautes qu'il commit, quelques-unes étaient presque inévitables, et beaucoup ont leur origine dans la juste colère que lui inspira l'odieuse défection de son frère. Son grand malheur fut d'être dominé par des ambitions irréalisables, et il fut la victime d'une contradiction incurable de son esprit et de son tempérament. Sa pensée inconstante trahissait l'union ou, plus justement, la lutte des deux races auxquelles il se rattachait et des deux périodes historiques auxquelles il appartenait. Les traditions espagnoles et allemandes se disputaient son âme. Catholique ardent, il avait hérité cependant de Maximilien, en même temps que beaucoup de nonchalance physique et morale, une certaine douceur natu-