‹ Fin de l'indépendance bohêmeChapitre 201 sur 239 · AVÈNEMENT DE MATHIAS · texte numérisé non relu

AVÈNEMENT DE MATHIAS

relie qui répugnait aux moyens extrêmes sans lesquels la suppression de Thérésie était impossible. Les idées politiques et religieuses dans lesquelles il avait grandi lui interdisaient toute réconciliation sincère avec une révolution qui aboutissait dans Tordre matériel à la ruine de l'autorité monarchique et dans Tordre des croyances à une rupture complète avec Rome; mais son fanatisme de tête s'effarait devant les mesures de rigueur; il n'avait pas la cruauté de ses opinions. Par ce dualisme des idées et des instincts s'expliquent ses brusques revirements, ses sévérités intermittentes, ses concessions aussitôt reprises, et aussi ses fatigues et ses tristesses abandonnées. Avec les convictions et les projets de Ferdinand II, il avait la tolérance résignée et indifférente de Maximilien. Sa démence, une des plus tragiques de l'histoire, ne nous paraît plus ainsi seulement comme une fatalité héréditaire, mais comme une sorte d'abdication de Tâme accablée par de trop lourdes obligations et tiraillée par des devoirs contradictoires. Cette folie fut peut-être ce qu'il y eut de meilleur en lui, et, seule dans tous les cas, elle nous permet de comprendre la légende qui vante la bonté de son âme et la largeur de ses vues.

Nul n'a mieux plaidé la cause de Rodolphe auprès de la postérité que son rival et son successeur; il se chargea de prouver aux plus prévenus que les difficultés dont on s'était armé contre le roi précédent, ce n'était pas celui-ci qui les avait créées, et, dans tous les cas, nul moins que Mathias n'avait le droit d'accuser quelqu'un de faiblesse et d'incurie.

L'enthousiasme avec lequel le nouveau souverain avait été accueilli en Bohême ne survécut pas même au sacre : les partis étaient en présence, aussi acharnés ; ni les Catholiques n'oubliaient leurs projets, ni les Protestants, leurs griefs et leurs espérances. Les nobles parlaient en maîtres : à qui Tusurpateur devait-il sa couronne? A quel titre marchanderait-il sa reconnaissance, et, si la fantaisie lui venait d'écarter leurs pétitions, sur quoi s'appuierait-il? Hongrois,

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Autrichiens, Moravcs, Bohèmes, Silésiens, tous visaient le même but, substituer à la monarchie une république oligarchique, et Mathias n'était pas homme à trouver en luimême les forces qu'il cherchait vainement au dehors.

Au moment où il fut couronné roi de Bohême, il avait cinquante-quatre ans, c'est-à-dire qu'il était arrivé à l'âge où, chez la plupart des hommes, les facultés d'action décroissent sensiblement, et chez lui elles n'avaient jamais été très remarquables. Ce prince que l'ambition précipita dans tant de tragiques aventures et dont la vie fut si accidentée, était en réalité un indifférent et un timide, et, dans les dernières années, les émotions plus encore qu'une grave maladie avaient épuisé sa force et émoussé son activité. Un de ses principaux griefs contre Rodolphe avait été l'opposition que celui-ci avait toujours faite à son mariage; une fois débarrassé de son frère et malgré les objurgations de Khlesl qui essayait d'attirer son attention sur des soins plus urgents, il s'occupa surtout de s'arranger une vie facile et agréable. Il épousa, avant la fin de 161 1, sa cousine Anne, de sens rassis et d'esprit borné : ils eurent une cour brillante, donnèrent des fêtes ; Anne aimait les festins prolongés, Mathias, la musique et la conversation; tous deux partageaient le goût de leur prédécesseur pour les œuvres d'art, et, dans la succession de Rodolphe, ses admirables collections n'étaient pas ce qu'ils prisaient le moins. Quant aux affaires, ils les ajournaient, et le bien public leur était certainement plus indifférent qu'à celui qu'ils avaient détrôné.

Il est vrai que la tâche des souverains était ingrate. Autour d'eux, des factions déchainées, les seigneurs à l'affût de la première occasion pour arracher au roi ses dernières et maigres prérogatives; et quelles ressources! Plus d'armée, une administration encore rudimentaire et en désarroi, les domaines engagés; pour revenus, les subsides que votaient les diètes avec une prudente parcimonie. Mathias avait été élu Empereur d'Allemagne : dernière ironie de la fortune qui ne l'accablait de ses faveurs que pour lui en montrer l'inanité; l'Empire était partagé en deux camps ennemis, et au-

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cune des deux factions ne se souciait beaucoup de Mathias.

La principale différence entre Mathias et son frère, c'est que, tandis que celui-ci s'isolait dans une sorte de captivité, l'autre avait du goût pour la représentation et mettait assez habilement en œuvre dans des négociations individuelles le charme de séduction que lui avait légué Maximilien et le respect que la royauté inspirait encore après de si nombreuses défaites. Il n'était d'ailleurs que le docile interprète de la volonté de Khlesl, pour lequel on créa le poste de directeur du Conseil privé et qui, sous ce titre modeste, exerça tous les droits d'un premier ministre.

La politique de l'évêque ne fut pas très heureuse. Dans l'Empire, il rêva de prendre un rôle de médiateur, sans rien céder cependant des intérêts catholiques. L'atnarchie était complète et les princes protestants formaient un véritable état dans l'état: il voulut rapprocher les adversaires et arracher les Electeurs à leurs combinaisons en les ralliant autour de leur chef suprême pour une guerre générale contre les Turcs. L'idée était séduisante, mais elle n'était ni neuve ni réalisable. Les affidés de l'Électeur palatin ne parurent pas plus aux diètes que par le passé; les princes catholiques venaient quelquefois aux rendez-vous que leur donnait l'Empereur et même votaient des subsides ; cette condescendance satisfaisait leur conscience sans leur coûter cher, parce que les impôts votés n'étaient pas payés. L'activité de Khlesl eut cependant un résultat, non celui qu'il attendait : l'Espagne et ses alliés jugèrent ses menées suspectes, l'accusèrent, ou peu s'en faut, de trahison et d'apostasie. Le discrédit habituel de l'autorité impériale grandit encore, si c'est possible. Les princes levaient des troupes, commençaient les hostilités, signaient la paix, sans consulter Mathias ou même le prévenir. L'échec était si criant, l'incapacité de Khlesl si évidente, que, près du roi, on commença à désirer et à comploter la chute du premier ministre ; autour de l'archiduc Maximilien se groupait une fraction extrême qui méditait contre Tévêque, et, s'il le fallait, contre son maître, une révolution analogue à celle qui les avait portés au pou-

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voir. Elle avait son candidat, Ferdinand de Styrie, et dès 1614, ouvrait avec la cour d'Espagne les négociations qui se terminèrent par l'élection de Ferdinand à l'Empire et par la croisade contre les Protestants.

Si Khlesl avait essaye de la conciliation en Allemagne, c'était moins par conviction que par impossibilité d'agir autrement. Dans les provinces héréditaires il avait adopté un système plus franc et plus hardi et il s'était mis inmiédiatement à l'œuvre pour relever l'autorité royale : les événements se chargèrent de démontrer que les Tchèques n'avaient eu que trop raison quand ils avaient soupçonné Mathias d'être plus hostile encore à leurs désirs que son frère. Et comment en aurait-il été autrement? Il y avait là des traditions trop anciennes et des nécessités de situation trop fortes.

Quant à Khlesl, c'était pour lui une question d'honneur plus encore que de conscience, la seule justification possible de sa conduite antérieure. Seulement, l'entreprise était scabreuse : il n'avait plus seulement en effet, en face de lui, les diètes des diverses provinces, affaiblies et intimidées par leur isolement, mais deux Ifgues étroitement unies. D'une part, la confédération des Autrichiens, des Hongrois et des Moraves subsistait toujours, et de l'autre, au moment où les Bohèmes avaient obtenu la Lettre de Majesté en 1609, ils avaient conclu avec les Silésiens une alliance par laquelle ils s'engageaient à se soutenir mutuellement contre quiconque violerait leurs privilèges. Les deux ligues tendaient à se rapprocher, l'idée de la confédération autrichienne renaissant ainsi sous une forme féodale. La royauté qui n'avait pas su contenir les revendications des diètes isolées, ferait assez mauvaise figure devant une coalition permanente qui opposerait à ses moindres velléités d'usurpation une infranchissable barrière. Si l'union des diverses provinces se cimentait sous la direction des États, la disparition du Catholicisme en Autriche n'était plus qu'une question d'années, et, comme la dynastie des Habsbourgs était trop engagée pour qu'une réconcilia-

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