LES SERFS 55 I
qui se sauvent devant l'invasion, emportant leurs pauvres richesses, encombrant de leurs bestiaux les places et les rues ; plus tard, de la désertion qui éclaircit les rangs des seigneurs. Beaucoup organisent déjà leur fuite, envoient en avant leurs femmes, leurs enfants, leurs trésors. La cité est pleine de rumeurs, on vit dans l'épouvante de prétendus complots préparés par les Catholiques ; à la nouvelle, fausse d'ailleurs, que le juge royal de la Nouvelle- Ville a été vu au château, l'épouvante est universelle. On se défend avec un luxe minutieux de précautions contre des périls imaginaires : deux fois par semaine, des visites domiciliaires; on voit dans chaque étranger un espion, dans chaque catholique, un traître, et on ne songe pas à organiser les milices ou à se préparer à un siège. Les portes de la ville sont gardées par quelques pauvres diables qui, de temps en temps, déposent leur arme contre le mur pour aller se réchauffera l'auberge. A la première sommation, Prague capitulera.
Des seigneurs légers, bornés, ambitieux, une bourgeoisie sans conviction et sans courage, voilà tout ce qui restait de la Bohême, puisque le servage avait supprimé le peuple. En 1609 cependant, çrâce à l'influence des Frères bohèmes et de Boudovets, les Etats avaient paru s'apercevoir que ces serfs avaient une âme et que leur conscience avait droit au respect : à défaut de l'égalité sur la terre, on leur reconnaissait l'égalité devant Dieu '. — Mais que signifiait une formule, que la grande majorité de la diète aurait d'ailleurs repoussée sans doute si elle en eût nettement aperçu toutes les conséquences lointaines ? De fait, la loi était si contraire aux traditions qu'elle ne fut jamais sérieusement appliquée; comme par le passé, le paysan dut suivre la religion de son maître. Il s'y résigna sans effort, parce que, le plus souvent, le seigneur et le serf adoraient le même Dieu; mais comment se serait-il passionné pour une cause qui était si peu la sienne? On a conservé une sorte de complainte présentée
I. La Lettre de Majesté proclame la liberté de conscience des paysans, et rintention des seigneurs était de leur reconnaître le droit de se construire des églises.