LE PREMIER PARLEMENT AUTRICHIEN
sur les moyens d'assurer la défense contre les Turcs, la majorité refusa net : ce serait compromettre les libertés du pays; si les autres diètes voulaient envoyer des députés à Boudiéovitse, elle ne refuserait pas d'écouter leurs propositions, mais l'assemblée entendait se réserver le dernier mot. « Certes, entre tant que cette bande florisse, écrivait à Ferdinand sa sœur Marie, il n'est pas possible que vos affaires peuvent bien aller » '.
Ferdinand revint à la charge en ibSj : les Hongrois et les Autrichiens le soutenaient, les Silésiens et les Moraves n'étaient pas éloignés d'entrer dans ses vues; les Tchèques opposèrent à sa proposition une fin de non recevoir. L'année suivante, le roi renouvela sa demande avec plus d'insistance, fit intervenir les ambassadeurs de Venise et du Pape, les députés des autres pays: le succès ne fut pas plus grand; les Chevaliers en paniculier se montraient intraitables. Cependant les progrès des Turcs les décidèrent à quelques concessions. Soliman avait occupé toute la Hongrie entre la Theiss et le Danube, une garnison turque avait pris possession de Bude, Témotion était extrême en Europe : les Tchèques acceptèrent, plus ou moins sincèrement, l'idée de délibérations communes avec les représentants des autres pays; ils refusèrent seulement d'envoyer leurs députés à Linz, ce qui était certainement leur droit; le roi décida les autres délégués à venir d'abord à Koutna- Hora, puis à Prague (1541); malgré les diflicultés qui se produisirent, l'utilité de ces assemblées plénières fut clairement démontrée par l'événement, mais l'épreuve ne fut pas renouvelée. A diverses reprises, la question revint sur le tapis; lesTchèquesnevoulaienttoujourspasaller à Vienne ou à Linz; les représentants des autres provinces ne refusaient pas moins obstinément de se rendre à Prague ; le roi, fatigué et désespérant de triompher de ces mauvaises volontés réciproques, finit par se lasser. L'unité de la monarchie, si
I. V. Rézck, les États tchèques et la politique extérieure, dans la Revue tchèque, Osviéla, 1883, p. 3.
elle se réalisait jamais, se ferait sans les États et contre eux.
Cet échec partiel met en lumière les difficultés que rencontrait Ferdinand et permet d'apprécier à leur juste mesure les rares qualités qui, seules, lui permirent d'accomplir les fort importantes réformes qu'il mena à bonne fin. Ne soyons pas cependant trop sévères pour les seigneurs tchèques : leur résistance, bien que leur |intransigeance ait été funeste, s'explique tout naturellement; les sacrifices qu'on sollicitait d'eux étaient de telle nature qu'un patriotisme quelque peu susceptible ne s'y résigne jamais qu'avec tristesse, et l'abnégation qui eût été nécessaire froissait les sentiments les plus respectables et les préjugés les plus enracinés. Ils avaient un vague pressentiment que la voie dans laquelle on les poussait les menait à une demi servitude; malheureusement, ici comme toujours, leur perspicacité n'était pas assez claire ni leur résolution assez virile. Certaines conséquences d'une situation sont inéluctables : du jour où l'on avait accepté pour roi Ferdinand, il était vain de prétendre maintenir la Bohème dans un isolement absolu, et le seul moyen que son autonomie ne disparût pas complètement, était de s'avouer qu'elle devait désormais être limitée.
En général d'ailleurs, les craintes des seigneurs, qui ne visaient encore qu'un avenir éloigné, n'étaient pas partagées par la masse de la population. Parmi les nobles, l'ancien parti patriote, bien qu'il commençât à se tenir sur la réserve et que le roi dépassât quelque peu ses espérances, savait en somme gré au souverain d'avoir relevé l'autorité et sauvé le pays de l'anarchie. Ferdinand, en dépit de ses qualités supérieures et bien qu'il s'y efforçât, ne fut jamais populaire : il était trop besogneux, trop absorbé pardes travaux multiples, exigeait trop d'argent pour ces éternelles guerres hongroises qui ne rapportaient ni honneur ni profit ; il fut toujours un étranger, sachant à peine quelques mots de bohème. Mais, si on ne l'aimait pas, on lui était reconnaissant de l'ordre rétabli, de la bonne justice maintenue, de la prospérité réelle du pays. Peu à peu, des liens
solides se nouaient entre les sujets et le prince, la dynastie étrangère prenait racine. Il était permis à ce moment d'envisager l'avenir avec confiance. Les plus désastreux effets de la domination des Jagellons étaient réparés : pourquoi la Bohême ne se développerait-elle pas en paix sous une monarchie assez forte pour mettre fin aux discordes civiles et dominer les compétitions, assez contenue par les lois pour que les libenés publiques n'eussent rien à craindre de la volonté des souverains ? Pourquoi, tout en conservant sa langue, ses lois, ses traditions, ne trouverait-elle pas dans son union avec les pays voisins, une garantie de sécurité et d'influence? Après tant de soufifrances et de troubles, n'avait-elle pas le droit d'espérer un avenir plus calme?
Qu'eût-il fallu pour cela ? D'abord, que la royauté n'essayât pas d'abuser de sa victoire et, après avoir arrêté les empiétements des États, qu'elle consentît à respecter leurs légitimes prérogatives; puis, que la diète renonçât sans arrière-pensée à quelques-unes de ses revendications et se résignât à un rôle de contrôle et de modération ; en d'autres termes, il était nécessaire que l'état de guerre ouverte ou sourde, qui avait mis aux prises jusqu'alors les principaux facteurs de l'autorité, fît place à une bonne volonté réciproque. Malheureusement, c'était là un rêve à peu près irréalisable; non seulement parce que les intérêts ne désarment guère et qu'il est dans la nature des choses qu'une lutte engagée ne se termine que par l'écrasement complet d'un des combattants, mais surtout parce que cet apaisement aurait exigé une confiance qui n'existait d'aucun côté.
Le grand malheur de la Bohême, à cette période décisive de son histoire, fut qu'elle ne put pas aimer ses souverains parce que ceux-ci ne l'aimèrent pas. Lorsqu'une dynastie est nationale et qu'elle a grandi avec le pays, le chef et les sujets se sentent solidaires, et, en dépit de tous les malentendus, un dévouement commun à la patrie noue entre eux des liens indissolubles. Sortis du même sol, nourris des mêmes pensées, poursuivant le même but,animés des mê-
mes passions, combattant les mêmes ennemis, la conscience d'une destinée commune suffit d'habitude à rendre les conflits moins acerbes et les réconciliations plus sincères. Mais, entre les Tchèques et leur maître d'occasion, quels souvenirs venaient adoucir les dissentiments? Ferdinand ne comprenait pas leur langue, n'avait pas la même foi ; leurs plus illustres héros n'étaient à ses yeux que des insurgés ou des bandits. Son gouvernement était juste et ses lois utiles, seulement ce qu'il cherchait, ce n'était pas le bonheur de la patrie, mais les moyens d'accroître au dehors sa propre influence personnelle : les Tchèques n'étaient qu'un instrument de sa gloire, le savaient et s'en irritaient. Le roi, de son côté, froissé de cette froideur qu'il jugeait injuste, irrité des défiances qu'il rencontrait, s'entourait d'étrangers et creusait ainsi entre lui et ses sujets l'abîme qu'il eût fallu combler. Par une conséquence cruelle de la situation, le dévouement au pays paraissait une sorte de trahison envers le souverain, et celui-ci ne s'estimait pas sûr de l'autorité tant qu'il n'avait pas la nation à ses pieds.
Aussi, tandis qu'il aurait dû trouver ses auxiliaires les plus dévoués dans les masses populaires, intéressées au maintien de l'ordre public et qui, comme cela se passa par exemple en France, semblaient devoir être les alliées du roi contre la noblesse, c'était précisément de ce côté qu'il se heurtait à une sorte d'aversion invincible. L'opposition venait moins des Seigneurs que des Chevaliers et des Bourgeois : plus difficiles à atteindre, moins accessibles aux séductions individuelles, avec des idées plus simples, une intelligence plus bornée et un instinct plus vif de conservation, ils suivaient avec une irritation croissante le développement d'un système politique dont tout le poids retombait sur eux, qui blessait leurs sentiments les plus ombrageux et les plus intimes, et dont ils ne comprenaient pas la nécessité. Ferdinand n'ignorait pas ces dispositions : toutes les fois qu'il s'était trouvé en présence, non plus de quelques oligarques, mais du gros de la nation, il avait senti cette répulsion sourde, et les mesures par lesquelles il avait
fondé son pouvoir et qui avaient surtout frappé les villes e^t la petite noblesse, telles que l'interdiction des assemblées provinciales et des assemblées communales, avaient natu^ rellement accru le mécontentement. C'était de ce côté qu'une insurrection était à craindre bien plutôt que du côté^ des Seigneurs.
Une rupture ouverte eût été cependant sans doute évitée s i aux questions politiques n'étaient venues se mêler les questions de dogme. Avec les théories dominantes à cette époque, Ferdinand ne devait pas se tenir pour véritablement roi tant qu'il n'avait pas imposé sa foi à ses sujets. Menacésdans leurs croyances, attaqués dans les libertés religieuses qu'ils avaient si chèrement achetées, les Tchèques essayèrent de secouer le joug qui peu à peu s'appesantissait sur eux. L'attachement aux doctrines utraquistes ou réformées était surtout vif dans les classes inférieures : nouvelle[raison pour qu'elles s'emparassent de la direction de l'opposition. Au moment de la crise décisive, en 1647, le mouvement partit en effet des sectes radicales et populaires, et la haute noblesse ne s'y rallia qu'assez timidement,pour l'abandonner très vite. Grâce aux sourds dissentiments qui affaiblirent l'insurrection, la royauté n'eut pas grand peine à l'étouffer, et après sa victoire, elle écrasa dans l'Église et dans l'État les éléments démocratiques dont elle n'avait pas su ou pas voulu obtenir l'appui. Les Seigneurs livrèrent à sa vengeance les Frères Bohèmes et les villes, mais avec eux disparurent l'honneur et la force de la nation.