LA DÉFAITE DES VILLES
Hus et Luther. — La Reforme allemande en Bohême. — Mathias l'hermite et les premiers disciples de Luther. Cahéra. — La tactique des Protestants tchèques. — Coup d'Etat de 1534. — Transformation de l'Utraquisme. Onhodoxesct Progressistes. Attitude de Ferdinand. Mystopol. — L'Unité : ses progrès. Premiers rapports avec Luther. Loukach. — Les Protestants de l'Empire et les Tchèques. — La ligue de Smalkalde. Union des villes et confédération de Prague. — Bataille de Mûhiberg. — Attitude des seigneurs; mine des privilèges municipaux.
Les progrès de la royauté en Bohême pendant la première partie du règne de Ferdinand avaient été singulièrement facilités par la réunion de divers États sous Tautorité d'un même souverain. Le moment vint aussi où les adversaires du roi cherchèrent des alliés au-dehors. Le temps n'était plus, en effet, où les Tchèques hérétiques étaient au ban de l'Europe. — « Telle était la haine des Allemands pour les Tchèques et les Moraves, écrit le chroniqueur Bartoch, que c'était pour eux une souffrance d'entendre même prononcer le nom de Bohême; ils le prouvaient par des outrages, des injures, les condamnaient à l'enfer, inventaient des guerres et autres mauvaises choses. Mais alors Dieu toutpuissant daigna susciter un savant moine, Martin Luther, qui fit connaître aux peuples étrangers sa vérité et sa loi, et dans les contrées allemandes qui nous entourent, les habitants, depuis si longtemps défavorables et hostiles aux Tchèques et aux Moraves, furent convertis par lui à la Communion sous les deux espèces; par là, grâce à Dieu, il amena ces Allemands à de meilleurs sentiments et ils conçurent de l'amitié pour les Moraves et les Tchèques. »
Le changement que signale le chroniqueur quelques années à peine après la rupture de Luther et de Rome, s'ac-
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centua peu à peu et modifia profondément la situation de la Bohême : menacés par un même adversaire, tous ceux qui s'étaient séparés de l'Église, se rapprochèrent. Sans doute, Tunion dogmatique des Luthériens et des Utraquistes ne fut jamais absolue, et les haines de races, qui subsistaient sourdement, empêchèrent ordinairement une entente cordiale entre les Germains et les Slaves ; mais, du moins, les Tchèques savaient que, de l'autre côté des montagnes, l'opinion leur était favorable. Dès ce moment, les hétérodoxes bohèmes firent entrer dans leurs calculs des éléments étrangers nouveaux et tentèrent de profiter des difficultés que le Protestantisme créait un peu panout aux Habsbourgs, tandis que les Luthériens ou les adversaires de la maison d'Autriche s'habituèrent à compter sur leur diversion. L'histoire de la Réforme bohème cesse donc à partir de cette époque d'être purement locale ; la lutte des rois et des Protestants tchèques n'est plus qu'un épisode de la guerre européenne engagée entre la papauté et les doctrines nouvelles, entre la monarchie universelle de Charles-Quint et les Bourbons.
L'Allemagne était depuis fort longtemps agitée par un esprit de révolte contre la domination pontificale et la parole de Hus n'y tomba pas sans écho. Lorsque le Réformateur traversa la Franconie et la Souabe pour se rendre à Constance, il fut surpris des sympathies qu'il rencontra sur sa route, et la nouvelle de sa condamnation provoqua dans quelques cercles une douloureuse émotion. Plus tard, les prédications taborites répondaient trop bien aux idées démocratiques et socialistes, fort répandues alors dans rAUemagne du Sud, pour passer inaperçues : les radicaux tchèques conservent longtemps l'espérance d'entraîner le reste du monde chrétien, et « les lettres des hérétiques », écrites en allemand, éveillent ça et là une fermentation qui inquiète à diverses reprises les représentants de la Curie '. Les communautés vaudoises, très nombreuses à cette
1. Sur la propagande hussite en Allemagne, v. Haupt, Die religiôsen Sekten in hranken vor der Reformation (1882) et die Husitische Propa-
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époque dans les contrées voisines de la Bohême, avaient préparé le terrain à l'hérésie, et pendant longtemps on suit à la trace à travers diverses provinces de l'Empire comme un courant hussite, — plus ou moinsaltéré. Il importe cependant de ne pas exagérer l'importance de faits curieux, mais isolés: en général, la Réformé tchèque resta purement nationale, et les rancunes séculaires qui divisaient les Slaves et les Germains opposèrent un obstacle insurmontable aux progrès de la doctrine hussite. Non seulement des milliers de croisés répondirent à l'appel des papes contre les révoltés, mais la littérature allemande contemporaine témoigne d'un fanatisme très ardent; les satires, les sermons, les poésies populaires, comme les traités des théologiens, accablent les Tchèques d'injures et de railleries; une des plaisanteries qui reviennent le plus souvent est qu'il faut faire rôtir l'oie bohème '. Les ravages des bandes taborites et les désastres des armées germaniques rendirent les rancunes plus atroces, et ceux même qui attaquaient en Allemagne les abus de rÉglise s'attachèrent soigneusement à séparer leur cause de celle des Hussites.
L'hérésie tchèque, bien qu'elle ait compté un certain nombre de partisans dans l'Empire, n'y exerça donc qu'une influence très secondaire sur le développement de l'esprit anti-catholique. Il ne semble pas non plus que la doctrine de H us ait eu une action sérieuse sur Luther. Les écrivains protestants, désireux de créer à la croyance nouvelle une sorte de légitimité, ont relevé avec soin tous les faits qui tendraient à établir une étroite relation entre les deux grands ennemis de Rome. Ils ont rappelé qu'André Proies, vicaire-général de l'ordre des Augustins, mort en i5o3, ne voyait pas dans H us un hérétique, et que Grivenstein, l'un des maîtres de l'Université de Vittenberg, blâmait
ganda in Deutschland, dans le Hist Taschenhuch de Raumer (1888). Haupt met très clairement en lumière ce qu'il y eut de sérieux et de fécond dans la Réforme tchèque, mais il exagère un peu Taction qu'elle exerça en Allemagne. Cp. Goll, La nouvelle littérature sur les Vaudois (1887, p. 23). I. Hus en tchèque signifie oie.
ouvertement la sentence du concile de Constance; Luther lui-même, peu de temps après son entrée au couvent, tomba par hasard sur un recueil des sermons de Hus, et, après les avoir parcourus, se demanda avec angoisse comment un tel homme avait été condamné. En somme, tous ces menus]détails n'ont pas grande signification; il n'est pas certain que Luther ait connu l'opinion de Proies, et quant aux sermons de Hus, ils appartenaient sans doute à la première période de sa vie et ne contenaient probablement rien qui pût inquiéter l'orthodoxie la plus scrupuleuse; dans tous les cas, ce n'est certes pas là que le moine allemand a puisé l'idée première de sa théologie.
On a beaucoup abusé du mot de précurseurs de la Réforme : c'est une lourde erreur de voir des ancêtres directs de Luther dans tous ceux qui, d'une manière ou de l'autre, ont été en lutte avec Rome; — mais cette erreur est fort ancienne. De très bonne heure ainsi se répandit la légende de la prophétie de Hus. Le martyr de Constance avait annoncé la venue de Luther : brûlez l'oie, avait-il dit; dans cent ans vous entendrez chanter le cygne, et celui-là, il faudra bien que vous le supportiez '. — La veille du jour où Luther afficha ses thèses sur les indulgences, raconte une autre légende, Frédéric le Sage aperçut en songe le moine écrivant sur les portes de l'église ; sa plume était si longue qu'elle touchait à Rome la tiare du pape et que la couronne roulait par terre, et c'était une des plumes de l'oie brûlée à Constance. Des gravures nous représentent Luther allumant sa torche au bûcher de Hus. — Toutes ces prédictions sont naturellement postérieures à la rupture définitive de Luther et de Rome, et de fait, pendant les premiers incidents, ce sont les adversaires du Réformateur, non ses partisans, qui essayent de confondre sa cause et celle de l'hérétique condamné par un concile œcuménique. Le plus redoutable adversaire avec lequel il se soit mesuré dans
I . La légende s'appuie sur une lettre de Hus écrite de sa prison à ses amis de Bohème; mais, en réalité, ses paroles s*appliquaient aux amis qu'il avait laissés à Prague. V. Palatsky, Documenta, p. 33.
cette période, Jean Eck, est aussi celui qui insiste le plus vivement sur la ressemblance de certaines affirmations de Luther avec les doctrines rejetées par les pères de Constance : dans ses Obélisques, il appelle le moine de Vittenberg « un Bohême » et dans la célèbre discussion de Leipzig en i5i9, il félicite ironiquement les Tchèques d'avoir conquis un pareil défenseur. — Le premier mouvement de Luther devant cette imputation fut un élan d'indignation et de révolte : jamais, répondit-il, schisme d'aucune sone ne m'a plu ou ne me plaira; les Bohèmes ont eu ton en se séparant de l'unité catholique de par leur autorité privée. L'après-midi cependant, tout en continuant à blâmer l'hérésie, il reconnut que parmi les anicles enseignés par Hus quelques-uns étaient véritablement conformes à la vérité chrétienne et évangélique et que l'Église n'avait pas le droit de les condamner'. A ces mots, une agitation extrême se manifesta dans l'assemblée et Eck triompha bruyanmient : la révolte était dévoilée, et il croyait dès lors tout danger conjuré ; tous ceux qui avaient été abusés par l'enseignement de Luther se détourneraient avec horreur dès qu'ils apercevraient en lui le disciple de Hus. — Ce sont encore des défenseurs de la papauté qui, un peu plus tard, affirment que l'hérésiarque est né ou a été élevé en Bohême et qu'il se préparerait à y chercher un refuge.
Assez longtemps Luther au contraire ne sut pas très bien lui-même quelle attitude il prendrait vis-à-vis des Utraquistes. A la suite de l'extrême émotion provoquée par l'incident de Leipzig, il avait étudié d'un peu plus près la doctrine et la vie du martyr de Constance; l'ardeur et la fermeté de sa foi, la dignité de sa vie, le courage avec lequel il avait affronté la colère du concile et le bûcher avaient fait sur lui une profonde impression. « Jusqu'à présent, écrivait-il quelque temps plus tard à Spalatin, sans le savoir, j'ai enseigné et défendu toutes les opinions de Hus ; sans le savoir,
I. Goll, L'opinion de Luther sur Hus, dans le Journ. du musée boh,y 1880, p. 67.
Jean Staupitz les a enseignées; bref, nous sommes tous Hussites sans le savoir; mais bien plus, Paul et Augustin sont des Hussites. » Dans son important traité de la Captivité de Babylone, il prend nettement parti en faveur des Tchèques : c( S'il faut nommer hérétiques et schismatiques impies les uns ou les autres, ce ne sont pas les Grecs et les Bohèmes, c'est vous, Romains, qui l'êtes »; — et dans sa réponse à Eck : « A Leipzig, dit-il, je n'avais pas encore lu Jean Hus; sans cela ce n'est pas quelques-uns des articles condamnés à Constance que j'aurais défendus, mais tous, comme je le fais maintenant que j'ai lu le livre de Hus, d'une si haute raison, si noble, si chrétien et tel qu'il n'en a pas été écrit de pareil pendant quatre siècles ». En 1621, il comparait Hus à Saint Jean.
Mais, à côté de ces déclarations, d'autres témoignaient encore d'une certaine hésitation. Tout en blâmant la conduite du pape qui avait violé le sauf-conduit accordé à Hus, il regrettait que les Tchèques n'eussent pas supporté cette injure avec une résignation chrétienne. « Je ne veux pas défendre l'erreur de Hus, écrivait-il, bien que ma raison n'ait rien aperçu d'erroné en lui. Je ne veux pas non plus honorer en lui, comme les Bohèmes, un saint et un martyr. » Il y avait à ces incenitudes une double cause : d'abord, dans les premiers temps, alors que Luther ne s'était pas encore résigné à une révolte ouverte, il ne voulait pas faire le jeu de ses adversaires ; mais surtout, et l'étude des livres de Hus le confirme de plus en plus dans son opinion, la théologie incomplète et inconséquente des Utraquistes ne satisfaisait pas sa science et sa logique ; il admirait leur courage, mais s'étonnait qu'ils se fussent décidés à un schisme pour des questions secondaires et de pure forme : le Calice est utile, mais à elle seule la Communion sous les deux espèces ne justifie pas la révolte contre l'Église. « Hus, disait-il dans les dernières années de sa vie, a arraché quelques ronces de la vigne du Seigneur, il a attaqué les vices du clergé et du pape; moi, le docteur Martin Luther, j'ai attaqué toute la doctrine enseignée par
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le pape et je l'ai renversée. » Il mettait le doigt sur la plaie secrète de TUtraquisme, sur la cause de sa faiblesse et de sa décadence : on ne triomphe d'une religion qu'en fondant une religion nouvelle, et c'est ce que n'avait ni vu ni voulu le Hussitisme. En dépit de toutes les tentatives de rapprochement, un malentendu sépara toujours les Protestants allemands des Réformés tchèques, des Frères bohèmes sunout qui représentaient plus directement sur ce point la tradition hussite : moins instruits, moins conséquents, moins hardis aussi, ceux-ci restèrent les disciples du Christ plutôt que les élèves de Luther; ils acceptèrent en principe la doctrine de la Justification par la foi, mais l'important pour eux fut, après comme avant, de bien vivre et non de bien croire.
Ces divergences passaient inaperçues pour la foule : l'opiniojj se répandait que Luther était en quelc^ue sone l'exécuteur testamentaire de Hus. Les abus de l'Eglise romaine avaient provoqué depuis longtemps la formation d'un parti qui, fort indififérent au dogme, poursuivait sunout l'affranchissement de l'Allemagne du joug romain et la confiscation des domaines du clergé ; de très nombreux pamphlets prêchaient la guerre aux prêtres. A ce moment, cette faction radicale avait pour principaux représentants Ulrich de Hlitten et le chevalier de Seckingen : comment n'auraient-ils pas songé à l'exemple que leur avaient donné les bandes taborites?Hutten, dans un de ces dialogues qui agitaient si vivement l'opinion, n'hésita pas à faire l'éloge de Zizka et le proposa pour exemple aux chevaliers allemands. Les adversaires de Luther de leur côté s'appuyaient, pour le condamner, sur le concile de Constance; c'était le continuateur de Wiclif et de Hus que la Sorbonne avait déclaré hérétique. A la diète de Worms, ce qui entraîna la décision de l'Empereur, ce fut le refus de Luther d'abandonner ceux de ses anicles qui avaient été rejetés par l'Église Universelle '. U avait d'ailleurs offert un nouveau prétexte aux
I. Les textes ont été réunis par Goll, op. cit., p. 70 et sq. Cp., sur l'influence du Hussitisme en Allemagne, Bezold, Gesch. der deutschen Reformation, dans la collection Oncken, 1886, p. 124 et 277.
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accusations en se prononçant pour le rétablissement de la Communion sous les deux espèces.
Les Bohèmes suivaient avec une très vive attention les événements qui se produisaient à leurs portes. Un organiste de Prague, nommé Jacques, assistait à la discussion de Leipzig : était-ce un simple hasard ? — Luther eut une entrevue avec lui, lui témoigna le désir de mieux connaître Hus. A peine revenu en Bohême, Jacques rapporta ses paroles, et bientôt arrivèrent à Vittenberg des livres et des lettres enthousiastes, dans lesquels on engageait le moine à poursuivre courageusement l'œuvre à laquelle il s'était dévoué.
A ces relations toutes personnelles succèdent bientôt des rapports officiels. Dès i52o, dans sa lettre, si célèbre, à la noblesse allemande, Luther insiste sur la nécessité de créer à côté de l'Église nationale allemande une Égjise nationale bohème et indique les moyens de rétablir la paix religieuse en donnant satisfaction aux Utraquistes. A ce moment, il admettait encore la possibilité d'une entente avec Rome, mais il reconnut bientôt son erreur.
Il envoie aux États tchèques, en i522, une lettre dans laquelle il exprime son admiration pour Hus et sa sympathie pour lesTchèques; l'année suivante, dans une lettre aux Praguois, il développe tout un plan d'organisation : Pourquoi s'entêter à demander l'ordination de leurs prêtres aux hommes qui ont envoyé Hus au bûcher et excommunié Podiébrad ? Là est la source de tous leurs maux ; ils sont inondés de mauvais prêtres qui répandent les mauvaises mœurs et les doctrines erronées : le proverbe ne dit-il pas qu'un Allemand qui mérite la corde est assez bon pour faire un prêtre bohème ? Le seul moyen de remédier à ces désordres est de secouer définitivement le Joug du pape : chaque commune élira ses pasteurs et ceux-ci choisiront leurs chefs '.
Quand on connaît la lamentable décadence de l'Utraquisme, la médiocrité de sa doctrine et la faiblesse de son
1. De instituendis ministris ecctesiœ ad claris. senatum Pragensem, i523.