MATHIAS L HERMITE
rancunes contre la papauté, longtemps oubliées au milieu de soucis plus cuisants, se rallumaient et débordaient dans un flot de gravures et de pamphlets. On traduisait, on répandait à profusion des satires qui couraient le monde depuis un quart de siècle, la Vérité de Marsile Ficin, divers traités de Pic de la Mirandole contre les vices du clergé romain, des dialogues d'Érasme, une conversation de saint Pierre et de Jules II qui essayait en vain d'obtenir l'entrée du paradis.
La plupart de ces traités sont antérieurs à Luther, et il est difficile d'apercevoir dans cette polémique trace de préoccupation dogmatique; ^bien plutôt une recrudescence de l'ancienne piété, le réveil des espérances séculaires, des désirs de réforme universelle. La Bohême s'était heurtée jadis à la haine et à la guerre, mais maintenant l'Allemagne elle-même venait à elle et s'associait à son œuvre : l'heure allait enfin sonner où la loi du Christ serait véritablement rétablie sur la terre. Mais pour cela, ne fallait-il pas commencer par corriger les abus dont souffrait l'Église utraquiste, et pour convertir le monde, le plus urgent n'était-il pas de se convertir soi-même? Le contraste entre la sainteté poursuivie et la conduite des fidèles et des prêtres avait toujours attristé les âmes généreuses; l'enthousiasme nouveau rendait plus intenses les désirs de rénovation et les scandales plus odieux. La Bohême n'était-elle pas l'apôtre de Dieu, et lorsque son maître l'appelait à la moisson, serait-elle indigne de prendre part au travail? — Ces ardeurs obscures, ces fièvres, s'incarnèrent dans un de ces mystiques qui semblent avoir pour mission de remuer les âmes et de les ouvrir aux idées nouvelles. De même que Hus, Luther eut ses précurseurs dans le royaume; le plus actif fut Mathias l'hermite.
C'était un pelletier, originaire de Zatets : « poussé par l'esprit », il s'était retiré dans la solitude et avait vécu pendant six ans sur une montagne, adonné tout entier aux macérations et à la méditation. En 1 5 19, sa conscience lui ordonna d'aller combattre c< les vices et les injustices,
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les abus et les péchés qui se commettent contre la loi et la volonté du Seigneur. » Au mois d'août, il arriva à Prague avec quelques disciples et commença à prêcher '. Bientôt Taffluence fut si grande et l'enthousiasme si vif que le clergé de la ville s'émut; il réussit à obtenir des magistrats l'interdiction de ces sermons; mais cette apparence de persécution exalta le zèle de Mathias et de ses fidèles. Comme la salle de réunion avait été fermée, il prêchait partout, dans les rues, sur les quais, sur les ponts, dans les auberges, toujours prêt à répandre la bonne nouvelle et entouré d'une foule enthousiaste, tour à tour recueillie et bruyante. « Jadis, disait-il, à Sodome, à Gomorrhe, à Sébora, à Ninive, dans toutes ces villes qui ont été consumées par le feu de l'enfer, les péchés publics n'étaient ni aussi nombreux ni aussi épouvantables qu'au jourd'hui, dans ces jours de l'Antéchrist, dans ces temps terribles où les vices se sont multipliés plus que le sable de la mer et la poussière de la terre. La famine a sévi, puis l'abondance est revenue : mais quand finira la disette dont souffrent les âmes? Comment, dira-t-on, les âmes souffrent, lorsque tout regorge de prédicateurs, de prêtres, de docteurs et de livres! — Qu'importe? A quoi sert-il de prêcher, de lire, de connaître la volonté de Dieu? — Ce qu'il faut, c'est exécuter cette volonté ; sans cela les âmes souffrent de la faim et de la soif. Certes, les prêtres ne manquent pas; mais que poursuivent-ils ? La gloire de Dieu? Le salut de leur âme et celui de leur prochain? — Non, mais les honneurs et la gloire de ce monde, une vie de volupté et de débauche. Ce sont des démoniaques et de faux prophètes, et leur exemple est un objet de scandale et une cause de corruption. Aussi que de hontes! des banquets dans lesquels les convives versent la boisson dans leur estomac et la rejettent ensuite à leurs pieds, souillant
I . Le notaire Bartoch, p. 160. Cp. Les anciennes chroniques tchèques y p. 435. « Cette môme année, vers la Saint Martin, vinrent à Prague du désert quelques personnes pieuses, et parmi eux Mathias Thermite. Il commença à prêcher et les auditeurs allèrent vers lui, — d'abord en petit groupe — , mais ensuite toujours plus nombreux ; car les prôtres n'étaient pas d'une vie exemplaire, et le peuple désirait toujours des prédicateurs bons et nobles. »