‹ Fin de l'indépendance bohêmeChapitre 38 sur 239 · INCERTITUDES DE L OPINION · texte numérisé non relu

INCERTITUDES DE L OPINION

risme comme formant» dès les premières années, une Église absolument indépendante et nettement séparée de TÉglise catholique. En réalité, il fallut de très longues années pour que la foule de ceux qui acclamaient Luther se rendît compte de l'importance de la révolution qui s'accomplissait et s'avouât qu'elle était sonie de l'ancienne communion des croyants. Si l'on étudie ce qui se passe alors dans la plupart des provinces qui deviennent ensuite protestantes, on s'aperçoit que, dans l'opinion générale, la Réforme n'est pas un schisme, mais une transformation de l'ancienne organisation religieuse : les chefs officiels ont manqué à leurs devoirs, ils n'ont pas voulu ou n'ont pas su écarter les abus contre lesquels s'indigne depuis si longtemps la conscience chrétienne; d'autres s'en chargeront. Le clergé a été corrompu par ses richesses et a oublié la parole du Sauveur: la direction reviendra aux laïques. Mais personne n'admet que, pour obtenir ces changements secondaires et en quelque sorte individuels, une révolution soit nécessaire ; pendant de longues années, on poursuit une réconciliation, on croit à un compromis. Les progrès du Protestantisme furent même déterminés en partie par ces espérances optimistes : beaucoup eussent reculé devant une révolte, ne voulaient qu'adresser à la papauté une sorte de mise en demeure. Les questions de dogme ne jouèrent certainement pas dans cette première période un rôle prépondérant: une doctrine n'a toute sa force et sa précision que lorsqu'après s'être transmise d'âge en âge, elle a été consacrée par le temps, et est devenue un préjugé. Au xvi^ siècle, les croyances variaient de ville à ville, une multitude de nuances et d'interprétations établissaient une chaîne ininterrompue entre les orthodoxies de Rome et de Wittenberg; de là, la conviction que même sur le terrain scientifique une entente n'était pas impossible.

Nous avons un curieux exemple de cette longue persistance des idées modérées et conciliantes, qui seules expliquent bien des particularités de l'histoire du Protestantisme primitif, dans ce qui se passe au sein d'une des provinces

76 INCERTITUDES DE l'oPINION

du royaume bohème, la Siiésie. La Réforme y pénétra de très bonne heure et entraîna fort vite la très grande majorité des habitants ; mais il s'écoula près d'un quart de siècle avant qu'ils s'avouassent le sens et la portée de leur choix. Le schisme s'accomplit par degrés, fort lentement, avec beaucoup de prudence; non seulement les protestants prétendent fort longtemps ne pas se séparer de TÉglise, mais les prêtres mêmes, très mécontents sans doute des décrets qui menacent leurs richesses ou limitent leur influence, ne traitent pas les dissidents en révoltés et ne les retranchent pas de la communion des fidèles; jusque vers i55o, alors que la plupart des cures sont occupées par des pasteurs mariés, l'évêque de Breslau est toujours en titre le chef de tout le clergé de la province '.

Les événements se déroulèrent en Bohême dans des conditions analogues ; la doctrine de Luther, qui d'ailleurs ne se présenta pas dès le premier jour avec une rigueur absolue, n'y fut connue que peu à peu, et si les seigneurs et les villes se rapprochèrent du Protestantisme, la justification par la foi n'en fut certes pas la principale raison. La lutte s'engagea entre deux sentiments et deux tendances et non entre deux confessions, ou plutôt les différences de caractères et de natures qui existent à l'état latent dans toutes les sociétés et toutes les religions et qui s'étaient à tant de reprises déjà manifestées parmi les Hussites, trouvèrent de nouveaux éléments, et comme de nouveaux prétextes dans la profession de foi de Wittenberg. Les uns, plus timorés, respectueux de la tradition, demeurèrent attachés aux anciens rites et aux cérémonies consacrées; les autres, plus hardis et plus logiques, se rallièrent avec joie aux doctrines allemandes. Ce qu'ils voyaient surtout dans cette évolution, c'était le moyen de sortir d'une situation fausse et de se soustraire à une sujétion

I. Ces faits ont été mis clairement en relief par M. Grûnhagen, Gesch. Schlesiens, II, p. 5. L'immense service que le concile de Trente rendit à rÉglise romaine fat de « rompre le pont » entre l'hérésie et l'orthodoxie ; ce n'est que vers 1 56o aussi que les progrès de la Réforme sont arrêtés.

Page 1