ANARCHIE RELIGIEUSE
moins difficile d'extirper l'hérésie que d'arrêter ses conquêtes. Accomplie au hasard, sans plan, suivant le caprice des individus, la Réforme bohème souffrait d'un mal incurable, l'incertitude et la confusion des doctrines. Sans doute, la très grande majorité des hérétiques tchèques se réclamait de Luther; — dans les provinces du nord en particulier, les Luthériens étaient si nombreux que, dès 1546, ils avaient • leurs surintendants particuliers. Mais ils étaient fort peu unis, rongés par les mêmes divisions qu'en Allemagne; orthodoxes et libéraux, disciples de Flacius ou d'Osiander, se poursuivaient ici d'acerbes accusations comme dans l'Empire. Le clergé luthérien se recrutait au hasard : quiconque était allé à Vittenberg ou avait passé quelques mois en Allemagne était jugé digne d'une cure. — Médiocres directeurs de consciences que ces théologiens improvisés, qui commettaient les plus lourdes erreurs et tombaient dans les plus choquantes contradictions! Il était rare que les pasteurs qui se succédaient dans une chaire ne prêchassent pas des doctrines différentes.
A côté des Luthériens, les diverses sectes hétérodoxes avaient continué leur propagande. Dans les provinces du centre, les disciples de Zwingle et de Calvin étaient assez nombreux, et leurs succès étaient favorisés par la nouvelle orientation de l'Unité qui s'éloignait de Luther en même temps que d'Augusta et inclinait vers les théologiens suisses et français. Les Anabaptistes, fort nombreux en Moravie en dépit des vexations de toutes sortes, étaient au contraire très rares en Bohême, mais Schwenkfeld ' y comptait des partisans, spécialement dans les districts limitrophes de la Silésie. En dehors enfin de ces sectes classées, d'autres
I . Schwenkfeld, 1490-1561. Partisan dévoué des idées réformatrices, il se sépara de Luther sur la question de la communion. C'est un des plus nobles cœurs et des plus grands esprits qu*ait produits la Réforme. Il protestait contre toute tyrannie, aussi bien celle de Luther ou de Zwingle que celle du pape, réclamait la liberté chrétienne, « non celle de la chair, mais de Pesprit et de la conscience ». Par certains côtés de sa doctrine et par Timportance qu'il attachait à la pureté de la vie, il rappelait les Frères. V. Kadelbach, Gesçh, Schivenkfelds und der Schwenkfelder (Laubau, 1860).
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groupes se formaient, mal définis, sans autre raison d'être que rignorance ou l'exaltation de quelque prédicateur, les prétentions pédantesques d'un seigneur; elles disparaissaient aussitôt, non pourtant sans laisser dans le pays une nouvelle cause d'inquiétude et de confusion.
Par suite, au milieu de cette ébullition générale, rien de stable et de solide. Tous les progrès restaient précaires tant que les hérétiques n'avaient ni symbole commun ni constitution régulière. Ferdinand et les progressistes le comprenaient également; de là Tâpreté avec laquelle ils se disputaient la nomination du Consistoire. C'était une des clés de la situation, et le roi était bien décidé à la conserver.
Il s'arrangea pour la mettre une bonne fois à l'abri de toute surprise. Dès 1 553, l'archiduc Ferdinand avait attiré son attention sur l'appui qu'apporterait à sa politique un Consistoire dévoué à la défense des intérêts catholiques, et il lui avait proposé de déposer de son autorité privée l'Administrateur et d'en installer un autre. Le roi recula : depuis iSiy, les États avaient exercé en toute liberté le droit de nommer le Consistoire, il n'osa pas empiéter aussi ouvertement sur leurs prérogatives. Il fut plus hardi en 1 562. On lui présenta une liste d'administrateurs dont les tendances luthériennes étaient connues ' ; il refusa de les confirmer, et, sans consulter les États, en désigna d'autres *. Les États s'indignèrent, rappelèrent les coutumes, leur longue possession. Ferdinand, suivant son habitude, négocia : l'affaire était grave, elle exigeait une mûre réflexion, à son prochain voyage, il leur annoncerait sa résolution définitive ; loin de lui d'ailleurs la pensée d'empiéter sur les privilèges des seigneurs; qu'ils lui montrassent un titre, un décret, et il s'inclinerait. — Ils n'en avaient aucun, et il le savait ; aucune ordonnance n'avait sanctionné leurs prétentions ; comme
I. Parmi eux se trouvait Mystopol, qui avait réussi à rentrer en grâce auprès des Protestants ; les autres avaient été choisis parmi les prêtres accusés d'hérésie par Gelastus.
1. Borovy, Die Utraquisten in Bœhmen, p. 8. — Tomek, ^administration de l'Eglise utraquiste (Tschas. tschesk. Musça, 1848).