‹ Fin de l'indépendance bohêmeChapitre 85 sur 239 · L*ÉGLISE ET LA REFORME · texte numérisé non relu

L*ÉGLISE ET LA REFORME

cile de Trente, le Catholicisme prouva qu'il avait en lui assez de vitalité pour ne pas reculer devant les réformes nécessaires, mais ces réformes, loin de faciliter une entente avec les rebelles, — comme Tespérait l'indécision de ceux qui avaient plus de bonne volonté que de clairvoyance, — n'aboutirent qu'à marquer plus nettement la rupture, fonifièrent Tautorité pontificale et donnèrent au dogme la précision et la rigueur qui lui manquaient. Le clergé se tranforma et fut soumis à une discipline inflexible, l'indépendance des Églises nationales disparut, les divergences de rites furent condamnées sans appel. — Les Protestants se croyaient maîtres du terrain, et ils s'aperçurent que la bataille commençait à peine. Ils ne se doutaient pas encore de l'importance du Coflcile de Trente qu'ils étaient déjà chassés de toute l'Europe méridionale ; Philippe II mettait au service de la foi menacée ses troupes, ses trésors et l'implacable obstination d'un génie dans lequel s'incarnait le fanatisme espagnol, trempé dans des siècles de croisades. A son appel, la défense s'organisa partout. Dans beaucoup de pays, les conquêtes du Protestantisme avaient été plus bruyantes que réelles; l'élan des premiers jours s'était épuisé, des querelles intestines le rongeaient. C'était au tour des assaillants d'être surpris, et ils furent vivement ramenés en arrière.

Dans la lutte désormais ouverte entre le Protestantisme et le Catholicisme, et qui s'est continuée jusqu'au jour où l'apparition des idées philosophiques a, sinon réconcilié les diverses sectes chrétiennes, du moins détourné leur colère contre un nouveau et plus redoutable ennemi, les véritables organisateurs de la victoire furent les Jésuites. Les haines qui les poursuivent, la terreur presque mystique qu'ils inspirent, sont justifiées par les faits. On peut en parler sans haine et sans amour, mais non sans admiration ou sans épouvante. S'il est vrai de dire que c'est du Concile de Trente que date la rénovation du Catholicisme, il n'est pas douteux que sans leur influence l'œuvre du Concile n'eût pas été ce qu'elle fut, que seuls ils tirèrent des résolutions de Trente tout ce qu'elles renfermaient et qu'ils

igo LES JÉSUITES

fournirent à la papauté le cadre de Tarmée dont elle avait besoin. « Les machinations de Satan sont inépuisables, dit rhistorien de la Société, mais elles sont déjouées par la bonté divine. Pour éteindre la sainte religion et perdre une foule innombrable d'âmes, l'ennemi du genre humain avait inventé de séduire un moine et de le pénétrer de son horrible esprit. Ce fut un moine qui défit l'ouvrage d'un moine. Pour que la sagesse de Dieu ne parût pas inférieure à la ruse du serpent, il fallait opposer aux nouvelles bandes d'infidèles de nouveaux bataillons de croyants » '. Bataillons du Christ, armée de Dieu, soldats de la foi, les expressions militaires reviennent avec une sorte d'obsession sous la plume des écrivains de la Compagnie, et c'est bien une machine de guerre qu'avait créée Ignace de Loyola, la plus redoutable qui ait jamais été inventée pour le triomphe d'une idée. Sans volonté, détaché de tout lien terrestre, le jésuite est le plus discipliné des lansquenets comme le plus fougueux des apôtres et le plus héroïque des martyrs. Aucune tâche n'est trop ingrate à ses yeux, ou aucun devoir trop périlleux. Comme toutes les légendes, la légende du jésuite, telle qu'elle hante l'imagination populaire, est ridicule si on veut l'appliquer à tel ou tel personnage, mais vraie d'une vérité générale et profonde si on l'étend à la Société tout entière. En dépit des Provinciales, les jésuites sont personnellement de fort honnêtes gens ; quand on les rencontre dans l'histoire comme dans la vie, on éprouve volontiers pour eux de l'estime, souvent une certaine sympathie, quelquefois une respectueuse admiration. Modestes, instruits, de bonne compagnie, leur dévotion est sincère et souriante, leur piété, indulgente et aimable : moins durs aux autres qu'à eux mêmes, ils comprennent le monde et le dédaignent en le dominant ; nul n'a su mieux qu'eux être des pêcheurs d'âmes, et ils ont conservé de leur fondateur la grâce irrésistible et le talent d'être tout à tous. Et cependant, au moment même où l'on ressent le plus

t. Orlandini, Historia Societatis Jesu^ pars prima, i.

LES JlêsUITES 191

vivement le charme de toutes ces qualités séduisantes, un étrange sentiment d'inquiétude envahit l'âme : ils sont en dehors de l'humanité. A la fois par le but qu'ils se sont proposé et par les procédés qu'ils y ont employés, ils ont justifié toutes les accusations et toutes les colères. Certains dévouements, pour être sublimes, n'en sont pas moins contre-nature. Us ont renouvelé le crime d'Origène, se sont mutilés de leurs propres mains. Us ont abdiqué leur conscience et ont voulu imposer à l'humanité le même effroyable renoncement. De là, leur force, mais aussi leur échec définitif. Leur victoire eût condamné le monde à une éternelle enfance, aussi n'ont-ils rien fondé ni rien produit, ni un livre, ni un monument, ni une œuvre. Mais, pendant deux siècles, ils ont tenu tête à l'avenir. Comme à leurs yeux la seule faute irréparable était la révolte contre l'Église, tous les procédés leur étaient bons pour étouffer l'esprit d'imprudence et de libre recherche. Leur implacable douceur entassait sans remords les cadavres, quand les massacres étaient nécessaires pour rétablir l'autorité.

Nulle pan, leur action n'est aussi admirable à la fois et épouvantable qu'en Bohême. Quand ils y sont arrivés, le parti catholique n'existait plus, découragé encore plus qu'affaibli par les désertions ; ils l'ont refait de toutes pièces, réorganisé, l'ont réchauffé au feu qui les brûlait ; puis, après avoir préparé le combat avec autant d'adresse que de persévérance et d'abnégation, ils ont engagé l'action avec une conviction que n'effrayaient pas plus les dangers que les cruautés. Victorieux, ils ont abusé de la victoire sans remords et sans pitié, chassé du pays les hérétiques obstinés, courbé les autres sous un joug de fer. Pendant un siècle et demi, toute recherche a été proscrite, tout travail intellectuel, suspect; ils ont réalisé aussi complètement qu'au Paraguay leur idéal de gouvernement, et c'est miracle si la nationalité tchèque n'a pas expiré sous leur tyrannie. Non pas cependant qu'ils eussent contre la Bohême quelque haine : loin de là. Ils l'aimaient au contraire, mais comme l'œuvre qu'ils avaient pétrie de leurs mains et à condition qu'elle

répétât docilement l'hymne de soumission qu'ils lui apprenaient.

Ferdinand fut un des premiers souverains à pressentir les destinées futures de la Compagnie. L'Ordre avait été approuvé par le pape depuis quelque dix ans (27 sept. 1541), lorsqu'il demanda à Loyola de lui envoyer quelques moines. Le véritable fondateur de la mission allemande fut Canisius. Assistant de l'évêque d'Augsbourg au concile de Trente, puis professeur et recteur de l'Université d'Ingolstadt, réservée à une si grande célébrité, fort avisé, très fin, ambitieux, il gagna les bonnes grâces de TEmpereur qui l'attira à Vienne et le nomma prédicateur de la cour '. Telle était la confiance de Ferdinand en lui qu'il insista longtemps pour lui faire accepter l'évêché de Vienne. Ignace refusa de se priver d'un serviteur précieux, mais permit à Canisius d'administrer le diocèse pendant un an; en réalité, ses fonctions se prolongèrent quatre années. Ferdinand avait donné aux Jésuites de Vienne le couvent des Carmélites, deux chaires à l'Université, leur confiait d'importantes missions diplomatiques; ils avaient créé un collège pour les fils des familles nobles, et leur action s'étendait peu à peu.

Malgré tout, il semble que le séjour de Vienne plaisait peu à Canisius : un champ nouveau d'activité s'ouvrit bientôt pour lui.

Le chapitre de Prague et l'abbé de Broumov (Braunau) demandèrent à Ferdinand d'appeler les Jésuites en Bohême. De tous les maux dont souffrait le Catholicisme dans le royaume, les plus graves et les plus fâcheux étaient l'ignorance des prêtres et l'indifférence des fidèles. Or, le principal but des Jésuites était précisément de relever le niveau intellectuel et moral du clergé et de former par l'éducation

I. Canisius était né à Nimègue en i52o. Élève de l'Université très orthodoxe de Cologne, il avait été initié à l'Ordre par le Père Le Fèvre, avait beaucoup contribué à maintenir Cologne dans la religion catholique. Cp., outre les histoires générales, Lang, Gesch. der Jesuiten in Baiern (Nurenberg, 1819,) et, pour les rapports de Ferdinand et de la Compagnie, Drûffel, Briefe und Akten. Charles-Quint était au contraire assez mal disposé pour les Jésuites qui lui avaient fait une très vive opposition lors de l'afTaire de rintérim.

une nouvelle génération capable de réparer les fautes de ses aînés. A côté de leurs maisons de profès, c'étaient des collèges qu'ils fondaient, et non des cloîtres. Canisius panit pour Prague, afin de reconnaître le terrain. Il fut assez mal accueilli : à la pone ce chien, lui criait-on, nous avons l'oie qui veille pour nous. Il calma cependant les craintes des Utraquistes : ils ne viendraient pas fomenter de nouvelles querelles, mais seulement répandre la science; tous les Bohèmes n'avaient-ils pas intérêt à ce que les pasteurs du peuple fussent mieux pénétrés de leurs devoirs? — On leur avait désigné pour demeure le célèbre cloître de saint Clément, dans la Vieille- Ville, à quelque distance du pont de Charles IV. Il avait compté jadis i5o moines et les Dominicains y avaient dirigé des écoles longtemps prospères; ruiné et en grande partie détruit pendant les guerres hussites, il n'abritait plus que le prieur et deux religieux. Malgré l'activité avec laquelle les travaux de restauration furent poussés, les Jésuites n'en prirent possession qu'en i562; l'énorme construction qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de Clementinum ne s'éleva d'ailleurs que peu à peu, à mesure que leurs succès et les libéralités de leurs partisans leur permirent d'étendre leur établissement primitif ' . L'administrateur Scribonius avait supplié Canisius de lui envoyer des moines qui parlassent le bohème comme l'allemand : à cette condition seulement ils acquerraient quelque influence. Leurs chefs le savaient bien ; mais ces missionnaires, connaissant le tchèque, où les recruter? Ferdinand avait bien envoyé à Rome, en i55i, neuf jeunes Bohèmes pour y terminer leurs études religieuses; il n'y avait plus de place dans le Collège germanique qui venait d'être ouvert : Ignace les recueillit dans sa propre maison, les pénétra de son esprit; ils entrèrent tous dans la Société et devinrent les champions de la foi et les instituteurs de la génération qui triompha en 1621. Mais leur éducation était loin d'être terminée et, pour le moment, force était bien de

I. Sur l'introduction des Jésuites en Bohême, v. Frind, IV, p. 372.

se contenter de ce qu'on avait. A la place de science, du moins la foi fit des miracles.

Malgré les injures des premiers jours, l'impression que rapportait Canisius n'était pas défavorable. Il avait jugé la situation avec une pénétration qui lui fait grand honneur : le peuple de Prague communiait sous les deux espèces, mais, sauf cela, conservait les rites et les cérémonies catholiques, et quant aux hérétiques, ils manquaient de savants et n'étaient pas d'accord entre eux. Le terrain était plutôt plus favorable qu'à Vienne où la rébellion, plus jeune, était plus vivace et en communion plus intime avec le Protestantisme germanique '. — Cela ne signifiait pas que les confesseurs de la vérité n'auraient aucune épreuve à traverser. Les moines panirent d'Italie sous la conduite du recteur Cornélius Brogelmann. « Allez, leur avait dit le pape, comme des brebis au milieu des loups. N'ayez pas de crainte, Christ est à votre tête. Soyez prudents, ayez la simplicité de la colombe^ et, si le bien public et la religion le demandent, n'hésitez pas à sacrifier votre vie dans le combat sacré ^ ». Le voyage à travers l'Allemagne fut pénible : on les insultait, on leur jetait des pierres, on voulait les forcera faire gras les jours de jeûne. Enfin, le 18 avril i556, Ils arrivèrent à Prague. Le collège de Prague appartenait à la province de Germanie ; en 1 563 , on créa une province autrichienne, dont le provincial résida à Vienne.

Ignace, mourant, s'était relevé de son lit d'agonie pour donner aux missionnaires ses derniers conseils : peu d'hommes ont eu au même degré le don de communiquer le feu divin à leurs auxiliaires ; l'enthousiasme qui les inspirait les soutint contre les défaillances, et, ce qui est plus rare, les préserva de toutes les fautes. Canisius avait demandé au directeur de l'Ordre de lui envoyer des hommes « armés d'une sainte patience, brûlants du désir de supporter beau-

1. Ponebat suam Canisius opérant Pragce jucundius multoque lœtius quant Viennœ^ majoris spe/ructus allectus. Le peuple tchèque... ad honestum ac rectum suo propensus ingenio. Orlandini, p. 268.

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