LA DIÈTE DE I 5 J
Mtximilien II : son enfance, son caractère et sa politique. Espérances et désillusions des Réformés. — Les partis religieux vers 1 570. — Développement de rUnité; luttes intérieures, incertitudes dogmatiques. Augusta et Blahoslas. — Les Luthériens. — Premiers efforts de restauration catholique: Tarchevêque Antonin Prous de Mohelnitse.— La diète de i5j5 ; la Confession tchèque. Victoire incomplète et stérile des Protestants.
De son mariage avec Anne Jagellon, Ferdinand avait eu quinze enfants. A sa mort, treize étaient encore vivants, dix filles et trois fils. L'aîné, Maximilien, hérita de la Bohême, de la Hongrie, de la Haute et Basse-Autriche; Ferdinand, le cadet, qui avait longtemps gouverné la Bohême, reçut le Tyrol et l'Autriche antérieure ; le dernier, Charles, la Styrie, la Carniole, la Carinthie, Goritse, Trieste et les possessions d'Istrie. — Pourquoi ce partage qui compromettait l'œuvre à laquelle Ferdinand avait voué sa vie? Faut-il l'attribuer à une de ces faiblesses dans lesquelles l'homme
se révèle chez le souverain, ou à un reste de défiance, sinon de rancune, contre son fils aîné, Maximilien ?
Le père n'avait pas toujours été très satisfait de la conduite de ses enfants; dans les dernières années de sa vie, comme on suppliait l'Empereur de se ménager : « Ce n'est pas le travail qui me tue, répondait-il, mais le chagrin que me causent la mésalliance de Ferdinand et les idées religieuses de Maximilien. » — Ce dernier sunout avait été pendant longtemps séparé de son père par de très graves malentendus '. Il affectait volontiers des allures de prince héritier, se plaignait qu'on ne lui laissât aucune influence en Bohême, bien que les États eussent accepté son autorité, et que le pouvoir y fût toujours exercé par son frère ; il jugeait sévèrement les ministres et blâmait la confiance absolue que leur accordait l'Empereur. — Au point de vue religieux sunout, il accueillait favorablement les idées nouvelles, s'entourait de personnes suspectes, tenait à distance les prédicateurs catholiques : pendant plusieurs années, il refusa de prendre pan aux cérémonies romaines, préféra ne pas être couronné roi de Hongrie plutôt que de communier sous une seule espèce. Il recevait les délégués des sectes persécutées par son père, acceptait leurs pétitions et écoutait leurs doléances. Son prédicateur était un luthérien marié, Phauser, que Ferdinand chercha vainement pendant plusieurs années à ramener à des croyances moins hétérodoxes ou à éloigner de son fils. Phauser nous a laissé luimême le récit d'une de ses conversations orageuses avec l'Empereur. Ferdinand commençait à discuter avec lui, puis, peu à peu, la colère le gagnait : il lui enjoignait de répondre et lui défendait de parler, l'appelait Antéchrist, monstre, vaurien, lui crachait à la figure; il vociférait en allemand, en latin, en italien, caressait son poignard, criait qu'il se
I. Maximilien cul môme un moment l'idée, vers i56o, de fuir à Tétranger, pour se soustraire aux exhortations par trop pressantes de son père. Ce dernier, malgré tout, paraît avoir toujours conservé pour lui la plus vive afièction. Cp. un très intéressant article de M. Reimann, Die religiœse Entwickelung M, II in den Jahren 1 5 54-1 564, dans la SybeVs historische Zeitschri/i, t. XV.
MAXIMILIBN 11 211
laisserait écorcher vif avant de trahir l'Église, qu'il aimait mieux être damné avec le pape que sauvé avec Luther. — Bien qu'il faille sans doute rabattre quelque chose des paroles de Phauser, sot vaniteux qui ne mérite qu'une confiance modérée % ces violences, racontées au fils, les dénonciations des Jésuites, les obsessions de tous les ministres de la Curie, semblèrent longtemps ancrer de plus en plus le jeune prince dans ses résolutions et faillirent peut-être le pousser à quelque extrémité.
Un changement assez grave se produisit cependant dans la conduite de Maximilien, vers !56i. Il était question de son élection comme roi des Romains: mais Pie IV, malgré son dévouement aux Habsbourgs, n'avait pas dissimulé à Ferdinand que, pour consentir à cette élection, il exigerait des garanties formelles. — L'Empereur eut avec son fils un sérieux entretien, lui exposa la situation et les dangers au-devant desquels il courait ; lui-même, quelle que fût son affection pour Maximilien, ne le soutiendrait pas contre les Catholiques. Le Jeune homme se soumit, Jura de vivre et de mourir dans la Sainte Église romaine, comme ses ancêtres, assista désormais aux cérémonies religieuses, et, après son élection, promit obéissance et fidélité au pape et à l'Église (i562).
Ces déclarations satisfirent Pie IV et les Électeurs ecclésiastiques *. Les Protestants, malgré tout, gardèrent confiance en Maximilien ^. Sa soumission n'allait pas sans réserves :
1. Je sais bien que ce n'est pas l'opinion de la plupart des historiens qui ont parlé de lui, mais ses discours et son attitude ne me paraissent pas mériter d'autre jugement.
2. M. Schwarz vient de commencer la publication de la Correspondance de Maximilien avec Pie V, (Paderbon, i888). Les lettres parues postérieures, il est vrai, ne modifient sur aucun point essentiel les faits déjà connus.
3. La question de l'élection à l'Empire joue un très grand rôle dans la crise religietise de Maximilien. Il avait été très irrité des efforts de Charles- Quint pour faire nommer roi des Romains son fils Philippe II, et c'est à ce moment que les contemporains commencent à parler plus nettement de ses tendances protestantes, tandis qu'auparavant^ il n'y est fait que quelques rares allusions. Ses relations intimes avec les Électeurs luthériens s'expliquent de même par le besoin de se créer un parti opposé à celui des Espagnols. Dés que ses inquiétudes disparaissent, son ardeur protestante diminue visiblement.
212 MAXimUEN II
il réclamait toujours des réformes profondes, approuvait les demandes que Ferdinand adressait au concile de Trente et blâmait sa timidité et ses défaillances, refusait de communier sous une seule espèce '. Son règne allait-il inaugurer une ère nouvelle? Lorsque, en 1 563, il se rendit en Silésîepour recevoir l'hommage de la province, les pasteurs lui dirent qu'ils avaient conservé toutes celles des cérémonies de l'ancienne Église qui pouvaient être maintenues sans idolâtrie : il les accueillit avec bonté, les encouragea à persévérer dans cette voie de modération, leur promit sa protection. Ses paroles retentirent au loin.
L'avenir ne réalisa pas ces espérances. La politique de Maximilien n'est pas sans doute inspirée par les mêmes idée^ que celle de son père, mais, en somme, elle n'est pas très sensiblement différente. Il ne persécute pas les Réformés, mais il est bien plus éloigné encore de les soutenir; son règne n'est pas une contre-partie du règne précédent, mais une suite, assez effacée et médiocre, comme la plupart des suites. Cela est surtout sensible à partir de 1 569, c'est-àdire lorsque, à la mort de Don Carlos, Maximilien commence à songer à la succession espagnole et éprouve par conséquent le besoin de se ménager les bonnes grâces de Philippe II. Auparavant, sans beaucoup d'audace, il a montré quelques velléités de réforme, essayé de réconcilier les Confessions ennemies, soutenu les solutions pacifiques et modérées : désormais, plus indifférent à l'Allemagne et dans l'espoir de devenir le chef de la maison de Habsbourg, il sacrifie à ses ambitions, sinon ses convictions, du moins ses doutes et, bien que ses sentiments intimes ne varient guère, il accepte docilement les instructions de l'Espagne et de Rome ^.
Aussi, les sympathies qui l'avaient d'abord accompagné, ne tardent pas à s'éloigner de lui. A l'origine, écrit l'ambas-
I. On trouve de curieux renseignements sur l'attitude de Maximilien dans les Mémoires de Castclnau, édition Le Laboureur, t. I et II, passim.
3. Maurenbrecher, K. M. II und die deutsche Reformation, dans la SyheVs hist, Zeitschrift, t. VIL
sadeur vénitien^ on ne le craignait pas, mais on l*aimait; aujourd'hui le respect et l'amour qu'on lui portait diminuent chaque jour '. — Cette désaffection croissante l'affligeait, et il cherchait à reconquérir ses peuples par de pompeuses déclarations; mais comme elles ne répondaient à rien de réel, elles ne servaient qu'à accroître le mécontentement général, et on l'accusait de duplicité ^. Le mot revient avec obstination sous la plume de tous ceux qui l'ont observé de près, et dans certaines circonstances décisives, il s'impose presque à nous. Il n'est pas cependant complètement exact. En réalité, il appanenait à cette catégorie d'hommes qui ont, avec plus de finesse dans l'esprit que de netteté, plus de bonne volonté que d'énergie. Il était de l'école nombreuse des trompeurs malgré eux, c'est-à-dire de ceux qui promettent plus qu'ils ne sauraient tenir. Son long séjour en Espagne et ses relations difficiles avec son père avaient déjà développé en lui un penchant à la ruse et le goût des petits moyens^; la contradiction des buts politiques qu'il poursuivait et de ses sentiments intimes exagéra toujours davantage ces défauts.
La désillusion croissante de l'opinion publique, l'enthousiasme qui avait précédé son avènement, remplacé par le doute et l'inquiétude et se changeant enfin en colère et en mépris, cette lamentable banqueroute d'un règne qui avait suscité tant d'espérances, cet avortement d'un esprit supérieur par certains côtés, mais que des lacunes irréparables condamnent à l'inaction, toute cette douloureuse tragédie morale nous est racontée dans les portraits successifs que nous tracent de Maximilien les ambassadeurs vénitiens. La déchéance fut cruelle pour un homme qui avait nourri de si hauts projets et s'était fait une habitude et un besoin de la sympathie générale.
1. Fiedier, p. 393. Les paroles de l^ambassadeur s*appliquent aux Allemands, mais elles ne sont pas moins exactes pour la Bohême.
2. Id,f p. 283 : on I^accuse d'ôtre artificieux et d'avoir un langage peu en rapport avec ses sentiments... En paroles, il promet beaucoup... Il est très propre à faire commettre de grandes erreurs tant aux ambassadeurs qu*à tout ceux qui traitent avec lui.
3. V. le portrait que nous fait de lui Paolo Tiepolo, dans Albert^ III, p. 1 3 1 .
Il se donnait cependant beaucoup de mal pour la conserver. Avec beaucoup de bonne grâce naturelle, simple, bienveillant, d'un abord facile et ouvert, il eût été, nous dit un de ses contemporains, d'un de ces mots profonds qui peignent un homme, un admirable courtisan : il se faisait tout à tous, se pliait à toutes les situations et à tous les caractères. Moins exubérant que son père, toujours maître de sa pensée, il semblait se livrer tout entier, étaler les replis les plus intimes de son cœur. Recevant tout le monde, accueillant toutes les objections, comprenant tous les sentiments et y abondant, il se croyait quitte envers ceux qu'il avait ainsi comblés de ses sourires. II était de ceux qui préfèrent tout le monde, que leur bonne volonté universelle entraîne à des déclarations contradictoires et qui, s'imaginant de bonne foi avoir obligé tous ceux pour lesquels ils sont bien disposés, accusent volontiers d'ingratitude les sots qui les ont pris au sérieux et se plaignent niaisement d'être dupes.
La nature ne l'avait pas mal traité, bien que sa générosité envers lui eût été en somme plus apparente que réelle. Bien pris, de belle mine, le teint frais, les yeux vifs, un grand air de majesté répandu sur toute sa personne, la première impression était favorable, mais un examen plus attentif la corrigeait un peu. La taille était médiocre, les jambes grêles, la lèvre grosse et pendante, la santé surtout assez mauvaise. Il croyait avoir été empoisonné, était tourmenté par des palpitations et des oppressions terribles, il traîna long»* temps un érysipèle à la jambe : toute fatigue lui était impossible. Plus tard, il souffrit d'un commencement de pierre, avec d'épouvantables maux de reins qui le tordaient pendant des trente ou quarante heures; il en sortait brisé, anéanti. Mauvaises conditions pour soutenir de longs combats, suivre un plan longuement médité. Aussi, de très bonne heure, ce qui paraît dominer en lui c'est le découragement, la fatigue. Il se laisse vivre, ne conduit pas les événements. Après avoir si sévèrement jugé la confiance que son père plaçait dans ses ministres, il se repose aveuglément des soins du
goQYernement sur ses officiers, déclare qu'un roi ne saurait agir autrement.
Ses rêYes fragiles se brisent au dur contact de la réalité. Sa première grande entreprise, sa guerre contre les Turcs, échoue misérablement : l'expérience lui suffit ; il abdique ses vastes pensées, sans même avoir le courage de rompre complètement avec elles. Par tempérament comme par réflexion, il désire la paix, il ne réussit pas à l'assurer. Il n'a que de nobles velléités. Chez certains hommes, et à ce signe on reconnaît les politiques de marque, les œuvres valent mieux que le cœur, chez Henri IV par exemple. Maximilien est un dilettante, épris de généreuses idées, qui, égaré dans le domaine de l'action, s'y compromet et s'y discrédite. A ce point de vue, il annonce le règne de Rodolphe II dont il a, avec moins de paresse et plus d'élévation morale, le goût des choses de l'an, l'intelligence ouverte et jusqu'à la passion des travaux mécaniques, mais aussi l'absence de volonté et l'indécision flottante. Lors même que les intérêts politiques ne l'eussent pas livré aux influences espagnoles, par faiblesse, par bonté d'âme, par désir de ne pas déplaire à une partie de ses sujets et de ne pas se créer des ennemis impitoyables, par largeur d'esprit et parce que, sur beaucoup de points plus avancé que ses contemporains, il ne prenait pas très au sérieux les questions dogmatiques qui les passionnaient, il ne serait pas sorti d'une politique d'expectative : il n'avait aucune des qualités nécessaires à un révolutionnaire, et sa timidité eût toujours reculé devant les responsabilités gravej.
Quelles étaient ses opinions intimes en matière de foi? — Son premier maître, Wolfgang Severus, était en secret un disciple de Luther. Phauser, qui, dans la suite, fut plusieurs années son chapelain, était un protestant avéré, et on ne saurait nier que Maximilien a paru assez vivement attiré à cette époque vers le culte réformé. Mais qu'y avait-il dans ces velléités hérétiques de sérieux et d'affecté? Quelle part faire entre les besoins sincères de la conscience et l'inquiétude d'un jeune homme qui n'est pas fâché de se créer des
2l6 MAXIMILIEN II
amitiés en dehors de son père? Si à un moment il se sépara presque ouvertement de TÉglise romaine, il ne fit cependant jamais publiquement profession defoi protestante. La Réforme était déjà sortie de sa glorieuse période d'orage et d'assaut, n'avait pas conservé intact Télan des premiers jours : les rivalités des sectes, le fanatisme des pasteurs et leurs subtilités dogmatiques déplaisaient au prince dont les conceptions idéales étaient souvent en cruelle contradiction avec la réalité. Dans ces conditions, les circonstances extérieures l'emportèrent : peu à peu il se départit de son opposition contre TÉglise ; les raisons plausibles ne manquaient pas à cette apostasie, et la transition fut si bien ménagée que Maximilien en sortit à son honneur.
Le courage chez lui ne fut jamais à la hauteur de l'esprit. Il n'était pas de force à soutenir la coalition des influences qui cherchaient à l'arracher à la perdition, ses frères, son père, pour qui, en dépit de quelques légers nuages, il avait une très vive affection, sa femme surtout; Marie d'Espagne, la sœur de Philippe II, adorait son mari, auquel elle donna dix enfants, et qui l'aimait lui-même beaucoup. Après tout, que lui demandait-on? — Un engagement négatif. — Maximilien, dont la nature inquiète se plaisait à une opposition modérée, sentait bien au fond qu'il reculerait toujours devant une rupture ouvene avec le Catholicisme. Le savant cardinal Hosius ne le convertit pas, mais lui apporta un prétexte pour couvrir sa palinodie. Quel avantage lui offrait la Réforme? Une union plus intime avec ses peuples ; mais cette modeste espérance s'effaçait devant les brillantes perspectives que lui ménageaient adroitement les ambassadeurs du Pape et de l'Espagne. Tandis que, dans les autres pays, les questions de politique étrangère viennent en seconde ligne, parce que leur influence à l'étranger est l'effet naturel et presque involontaire du développement de leurs ressources intérieures, les chefs de la maison d'Autriche se sont toujours préoccupés davantage du dehors que du dedans; cela n'est pas moins vrai au xvi* qu'au xix* siècle. Quelle n'eût pas été la puissance de Maximilien, disent quel-
ques écrivains contemporains, s'il se fût hardiment jeté à Tavant-garde, et, prenant la tête du parti protestant, eût rallié autour de lui toute l'Allemagne luthérienne? L'unité germanique eût été dès lors réalisée par lui; appuyé sur la reconnaissance des Réformés de l'Empire, sûr du dévouement de ses sujets immédiats, il aurait transformé l'Europe; il lâcha la proie pour l'ombre, le jour où, conduit par le Tentateur sur le sommet du Temple, il renonça à la vérité pour la puissance. — La chose n'est pas si évidente. Est-il bien certain que la sécularisation des biens ecclésiastiques eût profité surtout à l'Empereur? La Réforme était intimement liée à l'autonomie des princes et des seigneurs ; leur reconnaissance aurait-elle été jusqu'à abdiquer leurs prérogatives entre les mains du protecteur de leur foi? L'Église catholique ne se fût certes pas résignée sans résistance à cette défection, sa défense eût été désespérée et l'issue des événements était au moins douteuse. Au moment où il était en pleine querelle avec son père, il avait tâté ses amis protestants pour savoir jusqu'à quel point il devait compter sur eux : ils avaient répondu par des conseils de prudence. Il se l'était tenu pour dit et s'était décidé dès lors à ne pas sacrifier à ces timides auxiliaires ses intérêts traditionnels. Il n'aimait guère les Espagnols, se défiait de Philippe II qu'il soupçonnait d'aspirer à l'Empire; dans ses conversations avec les ambassadeurs, pendant lesquelles il révélait ses sentiments avec un laisser-aller un peu affecté, il le traitait assez durement; Philippe II le savait et ne le lui pardonnait pas. Mais les liens étaient si anciens et si intimes que des deux côtés on recula devant une rupture qui eût ressemblé à une guerre civile, et les intérêts communs étaient si nombreux qu'ils triomphèrent toujours de cette froideur réciproque. Philippe II était à la fois le cousin, le beau-frère et le gendre de Maximilien; ses armées étaient nombreuses, sa volonté implacable, ses trésors passaient pour inépuisables. Il eût été un ennemi redoutable. Sa riche succession valait bien quelques ménagements. Maximilien, pour gagner sa bienveillance, envoya en Espagne ses
2lB MAXIMILIEN II
fils Rodolphe et Ernest, ne parla plus de Philippe qu'avec respect, sollicita ses conseils, suivit ses indications. Les Protestants l'accusèrent de conspirer la ruine de la Réforme « avec le démon du Midi. » Leurs craintes étaient excessives comme Pavaient été jadis leurs illusions, et lorsque Maximilien s'offensait de ces suspicions, il n'avait pas tout à fait tort ; il conservait de sa jeunesse, avec une certaine largeur d'idées, l'horreur du recours à la force dans les questions de foi. « Les choses religieuses, écrivait-il encore en 1 674, ne peuvent être décidées par l'épée : aucun homme noble, craignant Dieu et aimant la paix, ne soutiendra le contraire. C'est là ce que nous ont enseigné Christ et les apôtres. Leur épée était la prédication de la parole divine et une vie chrétienne. L'expérience devrait convaincre que la foi n'est pas vaincue par les supplices et les bûchers. Ces moyens ne me plaisent pas et je ne les approuverai jamais tant que Dieu ne m'aura pas enlevé la raison. Je veux pour ma part gouverner noblement, chrétiennement, avec la ferme assurance que Dieu m'accordera pour cela sa bénédiction, pour que je puisse rendre compte de mon administration devant les hommes et devant le Seigneur. » A plusieurs reprises, il essaya de gagner Philippe II à ses vues pacifiques. Comme toujours, les solutions logiques et violentes l'emportèrent sur les conseils timides d'une modération vacillante ; Maximilien, quelles que fussent ses véritables intentions, finit par subir, dans une certaine mesure, l'impulsion espagnole, et, s'il répugna toujours aux cruautés, il refusa aux Protestants les institutions qui les auraient mis à l'abri de toute réaction. Son règne fut ainsi, en définitive, favorable aux Catholiques malgré les progrès apparents de l'hérésie, parce que l'avenir demeura réservé. Il ajourna les conflits, ne sut ni les résoudre ni les supprimer.
Comme dans ces conditions aucun parti ne pouvait compter absolument sur le souverain, et qu'il n'avait ni la volonté ni la force d'imposer sa médiation aux factions ennemies, la royauté perdit rapidement une partie de la puissance qu'elle devait à Ferdinand P^ Les nobles relèvent la tête,
CRATO DE CRAFFTHBIM 219
les diètes deviennent tumultueuses. Mais, pas plus en politique qu'en religion, un changement décisif ne se produit. Si Maximilien cède en fait, il a la prudence de ne pas reconnaître officiellement les progrès de ses adversaires. C'est une sorte d'intérim, pendant lequel les partis s'organisent ; la crise éclatera sous le règne suivant.
L'avènement de Maximilien avait provoqué parmi les Progressistes tchèques une très vive surexcitation. Les règnes qui se prolongent entraînent toujours une certaine fatigue : on était heureux du changement, on respirait, et tous ceux que menaçait l'intolérance de Ferdinand se plaisaient aux plus riantes imaginations. Ils s'aperçurent bien vite que le revirement, dans tous les cas, serait moins brusque qu'ils ne l'avaient supposé. Première désillusion : il leur fallait conquérir les concessions qu'ils pensaient devoir être acquises sans débat. La première déception passée, ils se reprirent à espérer. Maximilien prodiguait les bonnes paroles, recevait les députations des dissidents ; il avait autour de lui des intermédiaires très accueillants qui commentaient ses bonnes paroles, les accentuaient. Le rôle rempli jadis par le prédicateur Phauser était maintenant dévolu à un médecin, qui eut jusqu'à la fin l'oreille du maître, Crato de Craflftheim.
Né à Breslau en 1 5 19, Crato était parti à quinze ans pour Wittenberg où il avait fait ses études. Il avait vécu dans l'intimité de Luther, et c'est avec ses souvenirs qu'ont été composés en grande partie les célèbres Propos de table, publiés par Aurifaber. Il avait rencontré dans la maison de Luther la plupart des Réformateurs, Mélanchton surtout, dont la douceur et la gravité firent une profonde impression sur son esprit. Comme sa faible santé ne lui permettait pas d'être professeur ou pasteur, il s'était consacré à la médecine, avait fréquenté les universités d'Italie,