PREMIÈRES DÉSILLUSIONS
et, de retour à Breslau, s'était marié dans une des riches familles de la bourgeoisie. Sa conduite pendant la terrible peste de 1 55b ^ont il signala le premier le caractère contagieux, établit sa réputation, et il passa bientôt pour le meilleur médecin de TEmpire. En i56o, il fut nommé médecin de Ferdinand qui mourut entre ses bras; Maximilien le combla de titres et d'honneurs et il le consultait souvent.
Bien des points communs rapprochaient le malade et le médecin.. Crato avait conservé dans ses lignes générales la doctrine luthérienne, mais le particularisme étroit et l'intolérante subtilité des successeurs du grand Hérétique le choquaient et l'irritaient. En relations suivies avec les savants et les écrivains les plus illustres de son temps, en correspondance avec le théologien Ursin et le célèbre philologue Camerarius, avec Calvin et Socin, Hubert Languet et Monau, il haïssait les sectes et leurs querelles, aurait voulu adoucir les rivalités et apaiser les colères qui divisaient les défenseurs de l'Évangile à la grande joie des Catholiques. Il voyait de près l'impression fâcheuse que produisaient ces divisions sur Maximilien à qui elles fournissaient une excuse vraisemblable pour couvrir ses reculades et s'en tenir au staiu quo. Mais il prêchait dans le désert, et Maximilien, en face de ces Progressistes moins avides de conquérir la liberté religieuse que de se nuire les uns aux autres, retombait dans son inertie. La tolérance était peut-être la seule solution qui eût tenté sa faiblesse; du moment qu'il ne s'agissait que de remplacer une tyrannie par une autre, à quoi bon compromettre pour un résultat contestable des avantages matériels évidents ?
Les années passaient sans amener de modifications sérieuses en Bohême. On eût dit que Ferdinand n'avait pas cessé de régner, et les effusions de Maximilien n'avaient pas plus de sanction que lorsqu'il était prince régent. Il avait laissé d'abord le gouvernement du royaume à son frère Ferdinand, poursuivait avec la Curie les négociations entamées par son père pour ramener les hérétiques, sollicitait du pape le mariage des prêtres. Il ne venait toujours pas à
Diirre de 1567 221
Prague. Les affaires d'Allemagne, une guerre nouvelle avec les Turcs, assez difficile et peu brillante, lui servaient à la fois de raison et de prétexte pour excuser son absence. Tout s'use cependant et il lui fallut bien un jour aborder la question.
En 1667, l'Empereur arriva à Prague et les États lui présentèrent leurs vœux. Ils demandèrent tout d'abord que les Compactats fussent rayés des Tables du Pays, c'est-àdire, ne fussent plus garantis par la constitution. La leçon qu'ils avaient reçue sous le règne précédent n'avait pas été perdue : le serment par lequel les rois s'engageaient à respecter les Compactats n'était plus une garantie, mais une menace, depuis que le Hussitisme s'était si profondément modifié sous les influences luthériennes. Maximilien accueillit favorablement leur pétition, promit d'étendre également sa protection sur ceux qui communiaient sous les deux espèces et sur les Catholiques. Ainsi disparurent, sans discussion et sans éclat, cent trente et un ans après le traité d'Iihlava, ces célèbres articles arrachés avec tant de peine à l'absolutisme romain et qui avaient été si longtemps regardés comme le palladium de l'indépendance nationale. Rien ne marque mieux le changement accompli et combien ceux qui défendaient encore les anciennes traditions du Hussitisme orthodoxe étaient loin de représenter désormais la moyenne de l'opinion publique '.
L'abolition des Compactats devait, dans l'esprit des Tchèques, inaugurer une politique de large tolérance. Malheureusement, à peine écarté d'un côté, le péril reparaissait de l'autre. L'Empereur exigea des États la promesse que l'on n'abuserait pas de sa bonté pour permettre l'introduction dans le pays de sectes hérétiques, l'on ne tolérerait que ceux qui acceptaient pour règle la parole de Dieu. — Dans ces
I. V. pour les relations de Maximilien et des Protestants de Bohême, en dehors des ouvrages indiqués plus haut, un très important article de Reimann, Derbœhm. Landtag des J, ib'jb, dans les Forschungen ^ur deutschen Gesch, i863. M. Reimann a utilisé les dépêches du nonce du pape et elles jettent une lumière inattendue sur les événements.
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termes, la restriction n'était pas gênante, et personne n'éleva d'objections contre ces réserves de style : qui donc ne se réclamait pas de la parole de Dieu I — En réalité, Maximilien ménageait à ses successeurs un moyen de procédure, et la porte restait ouverte à l'arbitraire. Où commençait l'hérésie? Étaient-ils couverts par l'Écriture, ces Anabaptistes dont le roi sollicitait l'expulsion auprès de la diète morave? Et les Frères, contre lesquels on rappelait de temps en temps les mandats précédents ? Le jour où reviendrait sur le trône un souverain dont l'orthodoxie serait active, ces vagues formules ne lui fourniraient-elles pas un prétexte aussi commode de persécution que les Compactats?
La diète fut moins heureuse encore sur un autre point. Elle avait supplié le roi de lui rendre la nomination du Consistoire; c'était le seul moyen, le plus naturel au moins et le plus simple, de combattre l'anarchie religieuse et de constituer l'Église bohème. Les seigneurs furent fort marris de la réponse du souverain : l'affaire était importante, il convenait de l'étudier mûrement; pour le moment, le temps pressait, le roi prendrait une résolution à son retour ; les États n'avaient qu'à montrer leurs privilèges ; si les textes étaient probants, ils étaient sûrs qu'on ne leur refuserait pas justice, r- La réponse était digne de Ferdinand.
Il résultait de ce premier contact entre le monarque et les sujets que, si Maximilien n'avait aucun goût pour la persécution et était décidé à respecter les positions acquises, il faudrait lui forcer la main pour obtenir de lui de nouvelles et importantes concessions. Hésitant entre les vagues conseils de sa conscience et les tentations de la politique, sans vive sympathie pour Rome qu'il ménageait par calcul, sans malveillance pour les Protestants qu'il mécontentait, il se tirait d'affaire, comme les irrésolus, en s'en remettant aux circonstances. Aucun des partis ne comptait plus sur le roi, mais tous pensaient qu'on obtiendrait beaucoup de lui, en lui forçant la main. De là, le calme des années qui suivent cette première escarmouche. C'est un moment de concentration et de recueillement. L'apaisement apparent cache
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un trayail sourd et continu : les groupes se constituent, les alliances se nouent, les programmes se précisent. L'histoire, s'il est permis de parler ainsi, devient plus intime. Les sectes revêtent leur caractère définitif, les places se marquent; depuis lors, les situations respectives ne varieront plus guère et les Confessions ne subiront plus que des modifications secondaires.
Une sorte de coordination et de classement avait suivi le bouillonnement tumultueux provoqué par la Réforme. Sans doute, les credo variaient encore souvent de village à village et l'ignorance ou la présomption des patrons ou des pasteurs protégeaient d'assez nombreuses et singulières fantaisies. Peu à peu cependant, la plupart des irréguliers rentraient dans le rang, les doctrines les plus étranges disparaissaient, et la grande majorité de la nation se répartissait en un petit nombre de groupes très nettement distincts. Si on laisse ainsi de côté quelques Juifs, protégés tour à tour par la bienveillance besogneuse des souverains et la hautaine avidité des seigneurs, et quelques dizaines de communautés anabaptistes, qui rachetaient par leur piété, la simplicité de leur vie et leur ardeur laborieuse, leurs théories quelquepeuhasardeuses,etqui,d'ailleurs,ne se rencontraient guère qu'en Moravie où les seigneurs leur vendaient fort cher leur tolérance, la foule des Bohèmes se groupait en quatre partis, réunis deux à deux par leurs tendances et leurs convictions; d'une part, les Utraquistes et les Catholiques, de l'autre, les Luthériens et les Frères. Le royaume reproduisait ainsi, avec des nuances qu'expliquent les traditions nationales, les grandes divisions que l'on constate alors dans tous les pays de l'Europe. Tandis que, en effet, les défenseurs des anciennes idées se divisaient en violents et en modérés, les mêmes nuances de tempéraments se traduisaient parmi les Protestants par l'opposition chaque jour plus accentuée des Luthériens et des Calvinistes; en Bohême, les Utraquistes correspondent aux Catholiques mode-
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rés et les Frères aux Calvinistes. Comme cependant une des lois générales de Thistoire veut que la direction revienne aux caractères les plus énergiques et aux partis les plus accusés, les Catholiques intransigeants et les Protestants exaltés, bien qu'ils ne représentent qu'une faible minorité, finissent par entraîner dans leur orbite les Utraquistes et les Luthériens. Naturellement, ceux-ci ne suivent pas cette impulsion sans un certain mécontentement, de sorte que l'histoire se compose à ce moment d'une double série d'actions, très nettement séparées bien qu'elles réagissent les unes sur les autres : d'une part, la lutte des Protestants et des Catholiques, de l'autre, dans chacun des deux camps, les rivalités et les tiraillements des fractions particulières de chaque armée.
Les Utraquistes ressentaient quelque honte de leur rôle assez inattendu d'auxiliaires de la Papauté : il se rebiffaient, insistaient sur les dilBFérences qui les séparaient de Rome comme ils avaient cherché jadis à en atténuer la portée, prétendaient conserver leur autonomie : inutile défense et regrets superflus! L'époque n'était plus des réticences, des révoltes timides et des programmes incolores; entre l'insurrection et la soumission, il fallait choisir, et peu à peu rUtraquisme glissait à la soumission. Seulement, à mesure qu'il montrait plus de condescendance vis à vis de la Curie, il était abandonné par ses fidèles, et leur désertion toujours plus rapide le mettait à la discrétion des Catholiques. Le moment était proche où il ne lui resterait plus qu'à se résigner à une capitulation pure et simple. Déjà, il ne se maintenait plus que par une sorte de force d'inertie et par l'indififérence ou le calcul de ses rivaux.
En apparence, il gardait ses positions, conservait ses cadres : à sa tête, l'Administrateur et le Consistoire; au-dessous, les 45 doyens qui se partagent la surveillance de tout le clergé du royaume, tiennent la main à ce qu'on ne nomme aucun curé suspect : les prêtres s'engagent solennellement avant leur entrée en fonctions à obéir aux doyens, à ne pas s'écarter des doctrines de l'Église, à conserver les cérémonies habituelles. — En réalité, cette vaste organi-