UTRAQUISTES ORTHODOXES 23 I
La Curie est allée jusqu'au bout des concessions qu'elle juge possibles, quand elle a permis la Communion sous les deux espèces; elle n*ira pas plus loin. L'heure des tergiversations est passée : qui n'est pas avec l'Église, est contre elle; ne recevront l'ordination que ceux qui signeront les articles du concile de Trente. Devant cet ultimatum, l'Utraquisme se cabre. — Il y viendra. Lamentable agonie d'un pani qui avait eu ses jours de gloire! Elle se prolongera encore quelques années, il mettra près d'un demi-siècle à mourir. Mais, dès ce moment, affaibli par des désertions incessantes, discrédité par la médiocrité de ses prêtres, diminué par ses compromissions et ses inconséquences, l'Utraquisme n'est plus qu'un mot, un souvenir; il n'a jamais eu de programme, il n'a plus de partisans. Sa situation deviendra toujours plus fausse et plus intolérable à mesure que les passions seront plus ardentes et les programmes plus tranchés. Ballotté entre ses traditions et ses pusillanimités, il ne sait plus même pour qui il doit faire des vœux.
A première vue, la situation des Catholiques ne paraît pas beaucoup meilleure. Les espérances qu'avait placées Ferdinand dans la nomination d'un archevêque de Prague ne se réalisent pas. Les titulaires ont été choisis cependant avec beaucoup de tact et de perspicacité. En 1567, le nonce du pape félicite Antonin Prous de Mohelnitse « de ses vertus et des services insignes rendus par lui à la foi chrétienne », le remercie au nom du Souverain-Pontife, dont la seule consolation dans ces temps troublés est dans la pensée « que la religion ne manque pas d'apôtres courageux et indomptables » ; — et ce ne sont pas là de simples formules de rhétorique. Antonin, à combattre les jésuites, a acquis une partie de leurs rares qualités. Fils soumis de l'Église, il était bon patriote, aimait la langue tchèque ; les hérétiques bohèmes lui savaient gré, malgré tout, de respecter leur nationalité; il voulait les convaincre que le
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souvenir des anciens combats n'avait laissé aucune colère dans le cœur des pontifes et que les Tchèques trouveraient en eux des guides et non des despotes. Son successeur, Martin Médek (i58i-i59o), n'avait ni le cœur aussi haut, ni l'esprit aussi ouvert; il n'était pas cependant indigne de sa grande situation; fort instruit, — il parlait cinq langues, — patient, modeste. Goutteux, souvent malade, il eut du moins le mérite de reconnaître dans Georges Berthold de Breitenberg l'homme le mieux fait pour continuer l'œuvre commencée et de le soutenir sans jalousie et sans faiblesse. Orateur et poète, Breitenberg, plus connu sous le nom de Pontanus, fut vicaire-général jusqu'à sa mort 1616, il avait été l'élève des jésuites, et personne ne les appuya avec plus d'habileté et de dévouement.
Pendant de longues années encore, tout ce zèle et ces talents s'usent en pure perte. Lorsque Prous avait accepté, après bien des hésitations, le grand honneur qu'on lui proposait, il n'ignorait pas les difficultés qu'il allait rencontrer; — il avait eu beau s'armer de courage, à plusieurs reprises le désespoir faillit s'emparer de lui. Tant de bonne volonté, des intentions si pures, un labeur de tous les instants, et quels résultats? — Aucun. Le sol est ingrat et la semence ne lève pas. A sa mort, en i58i, la situation ne s'est pas sensiblement modifiée; non seulement l'hérésie est plus insolente que jamais, mais, des maux dont souffre le Catholicisme, aucun n'est corrigé et la plupart ne sont pas atténués.
La détresse matérielle du clergé est extrême. L'archevêque n'a pour vivre que la pension que lui paye l'Empereur... de temps en temps. Le chapitre est si pauvre que souvent les prêtres refusent de renoncer à leur cure pour accepter une charge de chanoine ; ses revenus ne lui permettent même pas d'entretenir la cathédrale dont quelques parties menacent ruine. Les rentes assignées aux divers autels sont retenues par les seigneurs sous les prétextes les plus futiles. Pour ne pas mourir de faim, les vicaires de l'église métropolitaine en sont réduits à vivre en communauté et demandent un supplément de ressources à la vente de la bière
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qu'ils fournissent aux employés inférieurs. On devine par là le son des prêtres de paroisses. A ce point de vue, les curés utraquistes n'ont rien à enviera leurs collègues catholiques. Les dîmes ne sont pas payées, les domaines ecclésiastiques sont confisqués; la plupart des prêtres déclarent qu'ils meurent de faim, n'ont pour vivre que les chiches aumônes de leurs paroissiens. A leur mort, le seigneur s'approprie leur maigre héritage ; les décrets de Ferdinand qui leur permettent de disposer de leurs biens, sont sans cesse violés. Ceux des couvents qui n'ont pas été complètement démolis, ont été ravagés, leurs terres, usurpées ; dans les maisons jadis les plus prospères végètent misérablement une dizaine de moines. De iSyo à i58o, la misère du clergé semble encore augmenter. Les confiscations continuent et la propagande des Jésuites n'a pas encore réveillé l'ancienne générosité des croyants. Lorsque, en 1 586, Rodolphe demande à l'assemblée du clergé un emprunt de 1 2,000 florins, la consternation est générale : les abbés et les supérieurs des couvents supplient, les larmes aux yeux, qu'on les épargne, et les commissaires royaux, émus de leur détresse, consentent à ne rien exiger de ces pauvres religieux '.
La suppression des biens ecclésiastiques était un des principaux points du programme hussite, un de ceux aussi qui avaient été le plus consciencieusement réalisés ; la question était de savoir si cette spoliation avait eu les heureux résultats qu'en avaient attendus les Réformateurs. On s'apercevait un peu tard que, si la richesse excessive est dangereuse, la misère est plus corruptrice encore. Il faut de l'héroïsme pour braver un patron dont dépend le pain quotidien, et l'héroïsme n'est ni de tous les jours ni de tous les hommes. Le malheureux curé n'est plus qu'un serviteur à gages que l'on loue pour six mois et que l'on renvoie dès que ses services ont cessé de plaire. Chaque semestre, de longues files de prêtres, catholiques ou utraquistes, quittent leurs
1. Borovy, Antonin Brous, p. i3o et sq. Borovy, Médek, passim. — Sur la situation du clergé régulier, Tomek, la ville de Politse, p. 93.
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paroisses, brutalement congédiés par un seigneur dont les exigences ont lassé leur patience, et s'en vont au hasard, tristement, au devant des mêmes souffrances et des mêmes opprobres.
Dans leur détresse, qui les soutiendra? — Leurs chefs? Mais ils n'ont ni crédit ni courage; ils ne connaissent pas leurs subordonnés, bien assez occupés à se défendre euxmêmçs. — Leur foi ? Mais savent-ils seulement ce qu'ils croient et quelle est la doctrine de leur Église? — Grandis au milieu des divisions, ils se sont peu à peu habitués à l'erreur. Leurs consciences, émoussées ou faussées, sont accessibles à toutes les tentations, prêtes à tous les marchés, satisfaites des plus grossières compensations. Depuis plus d'un siècle le schisme domine, attire les esprits aventureux et les cœurs ardents, écréme à son profit la masse religieuse. Les vexations, trop connues, effrayent les vocations. Où se donne l'instruction? — A l'Université, où la plupart des professeurs sont luthériens. Aussi, combien sont misérables les serviteurs que l'Église recrute pour sa défense. Lorsque le nouvel archevêque passe en revue ses futurs auxiliaires, son courage défaille : c'est avec de tels soldats qu'il combattra le bon combat !
Beaucoup de prêtres font des dettes, négligent leurs fonctions, ne disent pas leurs messes; leurs mœurs sont grossières ou débauchées. En 1 570, il y a à Kroumlov six prêtres mariés; on les relâche, quand ils ont promis de ne plus retomber dans leur péché. Les doyens ne tarissent pas en lamentations sur la conduite de leurs subordonnés, leur ivrognerie, les rixes où ils se conmiettent, les scandales qu'ils provoquent. Prenons au hasard le rappon d'un de ces doyens, celui de Most : le curé de Betchov, malade, incapable, néglige ses devoirs, ne songe qu'à gagner de l'argent, marie ses paroissiens sans observer les formalités régulières; — le curé de Teln, vaniteux, dépense 80 thalers par an pour sa toilette ; — celui de Louzets coun les auberges et exige un thaler pour chaque mariage qu'il célèbre ; — Iç curé de Novosedlitse est un moine fugitif que le patron
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a accepté à condition qu'il enseignerait la pure doctrine catholique : il ne tient pas ses promesses, refuse de distribuer la communion sous une seule espèce, introduit dans sa paroisse les cérémonies luthériennes, fait la fête avec les paysans, passe sa vie dans les cabarets, vend lui-même de la bière, et, révérence parler, fait chaque année un enfanta sa femme; — le curé de Tchauch danse, est très fort à lescrime, a le corps couvert de cicatrices, dit rarement la messe ; admonesté, il se tire d'affaire en niant tout ce qu'on lui reproche et persiste dans ses errements ; — le curé de Jirgétin scandalise ses ouailles en se promenant avec sa femme ; — un autre observe fidèlement les cérémonies catholiques, mais fréquente trop assidûment les brasseries et les cabarets ; il se promène armé de deux fusils, et c'est dans cet attirail militaire qu'il s'est présenté au doyen; sa cuisinière est habillée comme une madame ; il a demandé aux notables d'être les parrains de son enfant et l'a fait baptiser avec pompe ' . — Remarquez qu'il s'agit précisément des régions où le Catholicisme conserve ses plus nombreux adhérents, puisque dans les quinze cures du doyenné de Most, dix-sept cents personnes environ communient sous une seule espèce contre onze cents qui reçoivent la communion utraquiste. — Tous ces scandales et ces désordres ne se rencontrent pas seulement dans les petites paroisses : à Kadan, un prédicateur, moine fugitif, est ivre tous les jours. Quelquefois les chefs eux-mêmes, les doyens, donnent le mauvais exemple.
Le clergé régulier est pire. Les moines n'observent pas la règle de leur ordre, passent leurs journées au cabaret, se grisent, se donnent en spectacle. Souvent les prieurs sont les plus coupables. Ils maltraitent leurs paysans, exigent des redevances excessives, séduisent les filles, enlèvent les femmes. Dans le couvent des Carmes déchaussés de Tachov, en 1 568, l'abbé, fantasque, ivrogne, rosse de coups les domestiques, frappe de verges le cuisinier, un vieillard,