MAÎTRE MORGAN
présent, et il n'était nulle part. Son cabinet d'avocat s'était peu à peu transformé en un des rouages essentiels de la grande machine qui met en branle toute la France, mais ce rouage transmettait silencieusement son action universelle et restait inaperçu. A côté et audessus des divers services publics, Edouard avait institué un ministère occulte des recommandatioifô, qui était devenu quelque chose d'analogue à ces maisons louches dont on ne parle pas en public, mais dont on se donne tout bas l'adresse à Foreille, dans Tintimité. Et, d'année en année, la clientèle de ce mauvais lieu augmentait — sans qu'on le sût, toutefois, car chacun se cachait pour y venir, et nul ne se vantait, après, d'y être allé. C'était le rendez-vous de tous les inventeurs ayant besoin d'un patronage pour « lancer » quelque invraisemblable invention, de tou$ les hommes à projets grandioses et chimériques, de tous les brasseurs d'affaires étranges ou véreuses, de tous les fonctionnaires qui désiraient un avancement injuste, de tous les vaniteux qui convoitaient une distinction imméritée, de tous les personnages interlopes auxquels il fallait une estampille officielle qui les sauvât du dis-
crédit définitif et leur rendît une apparence de respectabilité, de tous les exploiteurs de l'État, de tous les écumeurs du budget, de tous les politiciens tarés, de tous les boursiers suspects, de tous les intrigants de haut ou de bas étage, qui errent à travers la société, cherchant un coup
à faire Ce personnel de Cour des miracles
trouvait accès auprès de Morgan ; il mettait à beauxdeniers comptants sa ténébreuse influence au service de ces forbans, et favorisait secrètementleurs entreprises de tout ordre, financières, industrielles ou commerciales, après s'être, au préalable, fait intéresser pour une forte part — et sans bourse délier — dans les bénéfices. Depuis des années qu'il opérait de la sorte, en dépit des précautions infinies qu'il prenait pour supprimer toute preuve matérielle de sa vénalité, on commençait à savoir confusément qu'il y avait quelque part une caisse mystérieuse oîi l'on pouvait passer, avec la certitude de tout obtenir, après qu'on avait payé. Cela confirmait l'opinion déjà trop répandue que la justice, le mérite, les titres acquis, les services rendus, ne sont rien et que, seules, la protection, la faveur peuvent quelque chose. Cette idée corruptrice gagnait chaque jour du ter-
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raîn, s'étendait de Paris à la province, comme une gangrène : en sorte que les pratiques de Morgan avaient une conséquence sociale que n'ont pas celles des coquins ordinaires, et que ce député trafiquant cyniquement de son crédit était le ferment le plus actif, le plus malfaisant d'une lente et profonde décomposition de la conscience nationale. Non content d'attendre et d'accueillir les tripoteurs de toute espèce qui accouraient à lui, comme vers le patron naturel de tous les aigrefins de France, il était en relations avec un monde ignoble d' « hommes d'affaires », de courtiers marrons, louvoyant entre le code et la maison centrale, d'aventurières jeunes ou vieilles, moitié femmes galantes et moitié proxénètes, qui racolaient pour lui des gens prêts à payer grassement son entremise et qui, moyennant commission, travaillaient avec un zèle d'associés, à achalander son officine.
Il encaissait ainsi des sommes énormes, qui ne faisaient que passer entre ses mains, pour aller s'engloutir dans une des innombrables spéculations auxquelles il était mêlé : car il avait un tempérament de joueur plus encore que d'avare» et il ne convoitait si i^assionné-
ment Targent que pour se donner Tàpre jouissance d'exposer aussitôt celui qu'il avait gagné, dans Tespoir de gagner dix fois davantage sur un nouveau coup plus hardi. Une société se constituait-elle pour exploiter n'importe quoi : mines de houille au Tonkin, gisements aurifères en Californie, conserves de viandes à LaPlata; — un syndicat «'était-il formé pour accaparer les étains ou les cuivres disponibles sur le marché et les revendreavec un scandaleux bénéfice, Morgan était dans l'affaire, anonyme et présent. n avait on ne sait combien de journaux à ses gages, — des journaux financiers, surtout — qui, sur un mot d'ordre de lui, poussaient à la hausse ou à la baisse de telle ou telle valeur, créaient des paniques artificielles, provoquaient d'inexplicables engouements, dupaient avec effronterie le public. De pauvres diables ruinés se désespéraient, criaient, sans savoir à qui s'en prendre,en sentant glisser de leurs doigts la petite épargne lentement amassée ; mais ils ne l'apercevaient pas, lui, tapi dans l'ombre au milieu de ses paperasses, invisible, immobile comme un poulpe blotti sous son rocher, et projetant de tous côtés ses longues tentacules avides qui aspiraient sans bruit tout cet or.
MAItRE MORGAN. 95
£t tel était Faustère ascétisme des dehors sous lesquels il dissimulait ses convoitises effrénée s, ses instincts et ses procédés de malandrin que, — à part ses acolytes ou ses complices, dont nul d'ailleurs ne connaissait son indignité totale et dont chacun au contraire était intéressé à taire ce qu'il en savait, — personne n'avait pu concevoir encore sur son compte autre chose que de vagues soupçons, analogues à ceux dont Thérèse et Farjasse échangeaient l'expression, deux jours avant cette visite matinale que son frère était venu lui faire à l'improviste.
— Ça ne va pas mal, je te remercie, dit Morgan, en prenant la main que Gostalla lui tendait. Eh bien! y a-t-il du nouveau depuis hier? Es-tu ministre aujourd'hui?
Michel se mit à sourire et dit :
— Oh! pas encore... Seulement, tu sais, je crois que ça brûle... Il n'y a que deux jours, en somme, que la crise est ouverte : il faut bien laisser au Président de la République le temps àe s'habituer à l'idée de me prendre... Et toi, es-tu tout à fait installé dans ton nouvel appartement?
96 FIN DE RÊVB.
— A peu près, comme tu vois.
— Ça m'a Fair très bien... un peu triste, par exemple. A ta place, j'aurais mis une ou deux gravures... Que diable fais-tu de tous ces casiers?
— Ce sont mes dossiers, mon cher... il faut avoir des dossiers en ce monde.
— Tant que ça 1... Et ce gros coffre-fort là, qu'est-ce que tu mets dedans ?. . . Tes valeurs ?. . •
— Mes valeurs?. . . Oh ! non. . . Elles circulent, mes valeurs... C'est pour mes petits papiers... J'en ai un tas, de petits papiers... ça sert...
— Ah! drôle d'idée!... Et combien louestu ça?
— Je ne loue pas, j'ai acheté.
— Bigre!... toute la maison?...
— Pourquoi pas?
— Ah! çà, mais tu gagnes donc bien de l'argent?
— Pas mal.
— Tu ne plaides pourtant jamais, que je sache. ••
— Non, mais je donne des consultations d'affaires et je les fais payer fort cher. On se trouve bien de mes conseils et on revient, ou bien on m'envoie du monde.
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— Comme chez les médecins... Alors tous ces gens que j'ai vus là dans ton antichambre, en entrant...
— Des clients, mon cher.
— Sapristi!... Il y en a un qui a une tète!... Je n'aimerais pas à le rencontrer au coin d'un bois, celui-là! Maïs tu as des clientes aussi?... J'ai vu une espèce de marchande à la toilette, avec un cabas à fleurs... C'est une plaideuse, ça !... Si tu n'étais pas un homme rangé, maintenant, ma parole d'honneur, je me serais demandé avec un peu d'inquiétude ce que cette affreuse vieille peut bien venir t'offrir ! .. .
— C'est possible... On n'est pas responsable de la mine qu'ont les gens...
— C'est égal... tu as de la chance, tout de même, de gagner tant d'argent sans plaider... Moi, j'en ai plaidé des centaines de causes, autrefois, quand j'étais au quartier : et ça ne me rapportait pas de quoi payer mes bocks, à la fin de l'année I
— Oh ! toi, tu n'as pas le sens pratique.
— Et tu l'as, toi, c'est une justice à te rendre... Je me souviens qu'au collège tu voulais un jour acheter toutes les billes chez le marchand et le$ revendre à nos camarades
f8 PIN DE RÊYB.
quatre sous, au lieu de deux, la douzaine!...
— Eh bien! quoi? Ça prouve que j'avais rinstinct des affaires, voilà toul... A propos, Tarticle du Réfractaire^ je sais qui Ta fait...
— Moi aussi.
— Qui te l'a dit?
— Farjasse... U m'a même demandé ce que tu en pensais.
-r- Ah! vraiment...
— Oui 1... Et je n'ai pas pu lui répondre, puisque je ne t'avais pas vu encore quand il me l'a demandé. .. Il est gentil, mon filleul, hein?
— Oui... un amour d'enfant... Est-ce que c'est ton fils, décidément?...
— Dame I tu sais... je ne jurerais pas que oui, — et je ne jurerais pas que non.
— Si tu le faisais coffrer, quand tu seras ministre?...
— Oh 1 comme sous l'Empire, alors 1
— Laisse-moi donc tranquille ! Tes tartines contre l'Empire, tu sais, je n'y crois pas, ni toi non plus d'ailleurs : tu es bien trop malin pour ça. . . Si tu ne veux pas le faire coffrer, achète-le.
— L'acheter ?. . . Et avec quoi ? bon Dieu I . . . Je ne suis pas un capitaliste comme toi^ moi...
MâItrE MORGAN. 99
— Eh bienl elles fonds secrets?... Qu'est-ce que tu en fais ?
— Les fonds secrets I... Voyons! ne dis donc pas de bêtises I
— Ça ne te va pas non plus ?... Alors, faisle assommer par la Sûreté... Il habite un quar^ tier perdu, plein de rôdeurs...
— Tais-toi donc !... Il y a des gens qui, s'il» t'entendaient, croiraient que tu parles sérieusement.
Assis devant son bureau, Morgan caressait, d'un mouvement machinal qui lui était coutumier, sa longue barbe blonde, et de l'autre main jouait avec un couteau à papier. Il tourna du côté de Michel ses yeux d'acier, son visage impassible, fixa un instant sur lui son étrange regard sans fond et dit avec un sourire :
— Tu as raison,... c'est une expérience que je voulais faire... Je te tàtais...
— Ah ! fit Gostalla^ j'aime mieux cela ! Elle était un peu lugubre, ta plaisanterie, tu sais ! . . .
— Gomment !... tu as pu croire que j'avais une vraie rancune contre ce garçon parce qu'il a essayé dem'égratigner?... Bah I je suis plus philosophe que ça!...
— Si tu t'étais vu dans une glace pendant
que tu me parlais de le faire assommer, tu comprendrais que j'ai pu m'y tromper.
— Avais-je donc Tair si méchant?
— Mais oui... Assez comme cela..* Alors, tu crpis<«ussi que c'est contre toi que l'article était dirigé ?
— « Aussi », dis-tu !... Qui donc te l'a déjà dit, que c'était contre moi?... Farjasse, sans doute ?
— Oui, Farjasse. Il ne me l'a pas dit nettement, pour ne pas me faire de la peine. Mais enfin, tu ne me prends pas pour une bète, j'imagine?...
— Dieu m'en garde I... Tu es très fort...
tout ce qu'il y a de plus fort !..•
— Soitl... Ainsi, tu es d'avis que toutes les sales insinuations contenues dans cet article te visaient, toi, personnellement?
— Mais c'est évident 1... Gomment n'as-tu pas vu ça tout de suite ?... Ce jeune homme, — ton fils ou ton filleul, comme tu voudras, — sait que tu as de l'affection pour moi ; et, naturellement, cette affection, il trouve que je la lui vole... 11 me déteste donc .. Comme il ne me parait pas avoir pour toi non plus une grande tendresse, il imprime sur nous deux
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je ne sais quelles ridicules histoires..* c'est tout simple... J'en aurais fait tout autant à sa place.
— Laisse-moi espérer que non I
— Mais si, maissi... c'estde bonne guerre...
Et je ne lui en veux pas, je t'assure. Pourquoi lui en voudrais-je, d'ailleurs?... Tu as remarqué sans doute la parfaite indifférence avec laquelle la presse a accueilli ces absurdes commérages...
— Oui, c'est vrai... J'en ai même été sur* pris... Moi qui craignais que cela ne fit un bruit du diable...
— Penh I... Ne t'inquiète donc pas, va...
Je connais mieux la presse que toi... Et tes négociations, où en sont-elles? J'ai à peine pu te voir hier. . . Ton cabinet avance-t-il ?
— Mon cher, il est faitl... oui, fait, entendstu?
— Ah! vraiment I.... Et depuis quand?
— Depuis hier soir... J'ai tout mon monde, maintenant.... Et si avec ces hommes-là pour collaborateurs, je ne fais pasde grandes choses, ce serait à désespérer de la France et de la République.
— Pas de phrases, heinl... Tu n'es pas à
la tribune, ici... Alors tu es prêt, tout à fait prêt?
— Tellement, que je suis venu me reposer chez toi et te demander à déjeuner... Ça me fera plaisir de voir ta femme et d'embrasser tes mioches. Car, il n'y a pas à dire, je les adore, ces gamins-là... C'est si gentil, les enfants!...
— Boni bon!... Mais qu'est-ce que tu me donnes à moi?
— Qu'estrce que je te donne?... Pour ton déjeuner?
— Non... dans ton ministère... Je ne te fais pas l'injure de supposer que tu ne m^aies pas réservé un portefeuille.
— Un portefeuille!...
— Oui... Et je crois même t'avoir assez clairement indiqué, depuis deux jours, que c'est celui des finances qui me convenait le mieux...
Gostalia s'était levé.
— Écoute, Edouard, dit-il gravement, il faut en finir avec cette question-là... et qu'elle ne revienne plus jamais entre nous... Si j'e* de l'affection pour toi, si je t'aime, et depu longtemps, plus qu'on ne s'aime d'ordinai entre firèreSi — surtout entre frères ^ui n'o
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pas le même përe, — tu le sais mieux que personne... Je te dirai même qu'il y a des gens qui trouvent que je t'aime trop. Tel que tu me vois, je me suis demandé quelquefois, non pas si tu mérites cette profonde tendresse — je veux le croire, j'en suis sûrl... — mais si elle n'est pas de nature à diminuer la clairvoyance qu'il faut toujours garder, même à l'égard des gens qu'on aime... Tu m'as dit autrefois que tu voulais être député : je me suis mis en quatre, tu t'en souviens peut-être, pour t'ouvrir les portes de la Chambre. Tu me dis aujourd'hui que tu veux entrer dans mon ministère. Je te réponds : Non, jamais!...
— Ah!... je ne m'attendais pas à cela!
— Écoute, te dis-je!... Vois-tu, mon petit, tu ne comprends pas du tout ce que c'est pour moi, ce ministère ! Songe donc qu'il y a plus de dix ans que je l'attends, que je m'y prépare, et que mon cœur bat à la pensée seule de la belle et bonne besogne que je vais faire quand j'aurai le pouvoir. J'ai dit qu'un an de pouvoir était plus fécond que dix années d'opposition héroïque : à moi de le prouver, maintenant! Rendre à la France son rang parmi les nations, lui rendre, peut-être... je n'ai pas
besoin de te dire quoi!... Tu sais que je ne parle jamais de cette chose-là... j*y pense toujours, cela suffit!... Faire accepter, faire aimer la République, une République probe, honnête, généreuse, telle que je la conçois.. Ah! quel beau rêve, mon ami!... Et tu vou* drais que je commence par un acte de népo.
tisme, que je commette pour mes débuts une faute semblable à celles que j*ai si souvent flétries chez les précédents gouvernements?... Non! ce n'est pas possible!... Ceux que j'ai choisis pour lieutenants, — les mêmes dont je t'ai dit les noms hier, — sont mes amis, c'est vrai, des amis dévoués, sûrs, des républicains patriotes et intègres, des hommes comme il m'en faut, enfin, pour mener à bien mon œuvre ! Intelligent, tu Tes, certes, autant que pas un d'entre eux. Tu n'aurais même pas mal faitdu tout aux Finances, je le reconnais... Mais tu as un vice originel que rien ne peut effacer : tu es mon frère. Et c'est pourquoi je ne veux pas de toi, mon pauvre Edouard... Tu me pardonnes, dis?
Il s'avançait vers lui, les deux mains Rendues, son bon sourire énanoui sur les lèvred.
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L'autre se leva et dit de sa voix sèche :
— Ainsi, pas une miette du gâteau pour moi?... Tout pour toi et tes amis!... Soitl... N^en parlons plus. Je suis homme, heureusement, à faire mon affaire à moi tout seul, tu entends!... Viens déjeuner, Périclèsl
A Tangle da boulevard de Ménilmontant et de la me, parallèle au mur du Père-Lachaise, qui porte le nom mélancolique de rue du Repos, s'élève une maison dontle rez-de-chaussée était occupé, il y a quelques années, par un débit de boissons. Peint, à l'extérieur, en rouge vif, ce cabaret n'aurait pas plus attiré l'attention que beaucoup d'autres établissements analogues, également badigeonnés au minium, qu'on rencontre à chaque pas le long de cet horrible boulevard et des horribles rues qui viennent s'embrancher, de droite et de gauche, sur cette artère — - sans la singularité de son enseigne : Au Grand Jour.
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Le mobilier se composait de chaises grossières et de quelques tables de marbre, poisseuses et maculées de vin. Au fond, un comptoir garni de brocs d'étain, de litres et de verres; et, dominant ce comptoir, un socle enjuponné de drap rouge qui supportait le buste en plâtre de la République , coiffée du bonnet phrygien. Au-dessus de ce buste était accrochée une grande couronne d^immortelles rouges, autour de laquelle s'enroulait un crêpe ; dans l'espace vide, au centre de la couronne, se détachait en noir sur fond de papier blanc une date : 22-29 mai 1871. Plus bas, sous le socle, s'allongeait une vue panoramique, en couleur, de Paris incendié, publiée par un Magazine anglais, quelque temps après la Commune : la Cour des Comptes, le Ministère des Finances, les Tuileries, l'Hôtel de Yille brûlent; d'innombrables points rouges marquent l'emplacement des foyers secondaires; les batteries versaillaîses de Montmartre, les batteries fédérées des Buttes-Chaumont et du Père- Lachaise se canonnent avec rage et rayent l'air de leurs obus, dont les paraboles s'entre-croisent au-dessus de la ville en flammes, comme les fusées d'un feu d'artifice meurtrier. •• Çà et
MÈRE ET FILS, iM
là, piqués au mur, des portraits détachés des journaux illustrés : Théophile Ferré, Rossel, Delescluze, Raoul Rigault, Millière, etc. Au Las de chacun de ces portraits est fixé un petit bouquet d'immortelles rouges.
Quand ils se rendent le matin à leur tâche, outils surTépaule, brûle-gueule aux lèvres, les ouvriers s'arrêtent à la porte de ce cabaret; et, s'il n'est pas ouvert, ils cognent à la devanture en criant : « Eh!... la Cantinière, on ne se lève donc pas aujourd'hui? » Alors l'escalier à vis, qui met en communication la salle du bas avec un logement de deux pièces situé au-dessus, à l'entresol, l'escalier craque sous un pas pesant, le gaz s'allume dans la salle où flotte un miasme composite — la puanteur de l'alcool frelaté mêlée à celle de la fumée refroidie du tabac de la veille — la porte s'ouvre, une grosse voix dit : « On y va, les enfants, on y va! » Ils entrent et, debout devant le comptoir comme des animaux devant l'auge d'un abreuvoir, ils tendent leur verre que remplit jusqu'aux bords celle qu'ils ont appelée « la Cantinière ».
C'est une femme grande et forte, dont les formes ont cet aspect massif que les sculpteurs
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donnent aux statues de viUes et aux cariatides. Sa figure, envahie maintenant par une graisse iaunàtre, sur laquelle se détache le sillon blanc d'une longue cicatrice, garde les restes d'une beauté sculpturale et dure. Le front est d'un dessin superbe; des cheveux grisonnants le couronnent, aussi rudes à l'œil qu'une crinière, et rejetés en arrière, sans raie ni bandeaux, comme des cheveux d'homme. Le nez a la belle ligne droite et ferme que l'on remarque chez les Trastévérines, la bouche, des lèvres charnues, rouges, qui semblent faites pour lancer des chansons guerrières. Un menton puissamment modelé, une voix rauque et profonde, complètent le caractère masculin de cette tête.
Vingt-cinq ans auparavant, Aurélie Vidalin passait pour la plus belle fille du quartier Latin. Les peintres, lessculpteurà, — dont une assez nombreuse colonie est installée dans les environs du Val-de-6râce, de l'Observatoire et de la gare Montparnasse, — lui faisaient « poser la tète » ou « l'ensemble » dans leurs ateliers. Elle participa ainsi à la confection d'un grand nombre de tableaux ou de statues représentant Glytemnestre/ Jocaste, Sapho, Frédégonde, ou
MÈRE ET FILS. lli
Lucrèce Borgia ; car l6 je ne sais quoi de violent et de fatal qu'on remarquait dans sa beauté semblait prédestiner cette femme à figurer surtout des personnages tragiques.
Entre temps, Aurélie eut plusieurs liaisons : une, entre autres, avec Michel Costalla, alors jeune étudiant en droit. C'est à cette époque précisément que naquit cet enfant dont Costalla voulut bien accepter, sinon la paternité, du moins le parrainage. Vers la fin de l'Empire, elle faisait partie de la troupe d'un théâtre de barrière, et joua avec un certain succès le rôle de Théroîgne de Méricourt, dans une pièce dont le sujet était emprunté à l'histoire de la Révolution. Les applaudissements qu'elle recueillit dans ce rôle, peut-être aussi le souvenir des tirades déclamatoires qu'elle y avait lancées, ne devaient pas être sans influence sur le reste de sa vie. Au 18 Mars, elle se jeta dans le mouvement insurrectionnel, moitié par conviction etmoitié par instinct de cabotinage, — comme si la Commune eût été une sorte de « reprise » de la pièce où elle avait goûté de si douces satisfactions d'amour-propre, et où elle avait en même temps pm'sé les confuses notions d'histoire, les lieux-communs révolu-
tionnaircs, dont elle s'éian taTt an de ces fonds d'idées étroites, fausses et tranchantes, qui ont pour produit naturel le fanatisme et qui Talimontent.
Au début, elle se contenta de figurer en péplum rouge sur les planches des cafés-concerts, entonnant à pleine gorge, devant un auditoire de fédérés enthousiastes, le Ça ira et la Car^ magnole. On reprenait en chœur, après elle, en tapant sur les verres, ces hymnes féroces de la guerre civile. On Tacclamait, on la portait en triomphe : et tout cela, ces bravos, ces cris, celte étreinte et ces caresses brutales de la foule, la grisait, décuplait son exaltation. Elle se lassa bientôt de lancer des couplets, si violents qu'ils fussent, contre les « chouans » de Versailles, et accompagna les bataillons insurgés aux remparts, en costume de cantinière, le fusil sur l'épaule. Quand les pantalons rouges entrèrent, on la vit fa^re le coup de feu dans les rues, comme un homme, s'atteler aux canons, incendier des maisons... Elle aurait fait sauter Paris tout entier, si ellel'avait pu. Laissée pour morte au pied d'une barricade, avec une balle dans l'épaule et un coup de baïonnette dans la figure, elle fut recueillie par des amis pondant les ter-
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rîbles jours de répression qui suivirent l'écrascment de la Commune, échappa parmiracleà la déportation comme à la fusillade ; et, après s'être cachée pendant quelques mois, reparut, obtint d'artistes, d'écrivains, d'hommes politiques qu'elle avait autrefois connus au quartier Latin, quelques secours qui lui permirent de faire suivre à son enfant les cours d'une école municipaleetd'acheterpourelle-même un fonds de marchand de vins à Belle ville. Son établissement ne tarda pas à prospérer, car il trouvait une nombreuse clientèle dans les ouvriers du quartier. Une sorte de légende s'était faite sur le rôle qu'Aurélie avait joué pendant la Commune, On lui attribuait l'honneur d'avoir tiré les derniers coups de feu de l'insurrection expirante; on racontait que sur la dernière barricade de Charonne, elle s'était dressée, enveloppée d'un drapeau rouge, et qu'au milieu de la grêle des balles, offrant son corps en cible aux lignards, elle chantait à tue-têle le refrain d'une chanson de Vermesch :
Vive la Commune qui soûle Ses braves b de vin bleui
De vieux ouvriers à barbe grise, survivants
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do la scmaino sanglante, montraient aux jeunes avec respt^ct la large balafre qui sillonnait sa joue. Autant que sa vaillance, sa bonté l'avait rendue populaire. On la savait pitoyable aur pauvres gens, toujours prête à |)artager son pain avec eux. Pas un de ces rudes manœuvres au milieu desquels elle vivait, qui ne Tadmiràt comme une héroïne et ne Taimàt comme une sœur. Une haine furieuse, implacable contre tout ce qui appartient à la caste bourgeoise, s^alliait, dans le cœur de cette étrange femme, à des instincts humanitaires qu'elle exprimait en un langage mystique, et à une ardente charité pour les petits et les humbles, les parias de la société, les « prolétaires » qu'elle appelait avec effusion ses frères. Depuis que le pouvoir avait passé des mains des conservateurs à celles des républicains, que l'amnistie avait été votée, son cabaret était devenu un club permanent, où Ton parlait sans fin de la Commune passée et de la Commune future, du a Grand Jour », des héro9 et des martyrs de Mai, — où les haines sociales s'attisaient au souvenir sans relâche évoqué des tueries faites par les « versaillais ». Immobile derrière son comptoir, Aurélie écoute attentivement. Parfois on invoque
Bon témoignage, on lui demande de fixer un point douteux delà terrible histoire, de donner un fait, une daté, le lieu, l'heure et les circon-r stances de la mort de tel chef des fédérés qu'elle a connu... Alors la Cantinière ferme les yeux et se recueille une seconde, puis commence à parler lentement, d'une voix sourde : et tous ces hommes se taisent, frissonnent. Elle dit ce qu'elle a fait en ces jours maudits dont le souvenir obsède sa pensée, elle compte ce qu'elle a vu de l'inexpiable tragédie. Peu à peu, sa voix s'anime, ses yeux brillent, fixant dans l'espace d'effroyables images, d'abord visibles pour elle seule et qu'elle rend bientôt visibles pour ses auditeurs, tant elle met de précision cruelle à les décrire. Elle se lève, fait de grands gestes, narre la résistance suprême, — au Père-Lachaise,parmi les tombes, — la Commune acculée, cernée dans Belleviile et lançant des volées d'obus au hasard sur Paris, les explosions, les incendies et ce qui se passait derrière les murs des « abattoirs », à Mazas, à la Roquette, à Lobau... A leur tour, les yeux des buveurs mornes s'allument, unrefletde guerre sociale passe dans leurs prunelles hébétées... Ils croient voir devant eux des tas de pavés couverts de taches
rouges, des cadavres rangés comme des bottes de blé le long du mur d'exécution, — Taffreux mur, moucheté de balles, éclaboussé de frag-ments de cervelle... Et quand ils sortent du cabaret, saouls d'alcool et de fureur, quand remontant sur les hauteurs de BeUeville, ils découvrent au pied de leur colline la grande ville qui rougeoie dans la nuit, plus d'un songe, en regagnant son logis, qu'il ferait beau voir de nouveau Paris flamber comme un feu de forge.
Les jours anniversaires de la semaine de mai, Aurélie arrivait au Père-Lachaise dès le matin. Elle allait s'asseoir sur un banc, dans la partie déserte du cimetière, loin des tombes bourgeoises, — qui semblent craindre de s'aventurer dans cette sorte de faubourg de la nécropole, — du côté de ce coin sinistre où ont eu lieu les exécutions, et où des renflements du sol rappellent encore la présence de l'horrible engrais que la guerre civile a enfoui là. Indifférente au calme, à l'apaisement, à la douceur printanière de la nature, elle restait près de ses morts jusqu'à la fermeture des portes^ revivant heure par heure les terribles journées, roulant sans fin dans son esprit un rêve
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haiaeux et des visions sanglantes. Ces jourslà, les gardiens avaient peine à la faire sortir du cimetière. Depuis longtemps, d'ailleurs, ils la connaissaient. Quelques-uns se souvenaient de l'avoir vue venir, plusieurs années auparavant, avec un enfant qu'elle tenait par la main. Elle le menait tout droit à l'angle que forme le cimetière du côté de Charonne, au c Mur », contre lequel on a fusillé et qui, couvert maintenant de couronnes rouges, de loin semble encore tout maculé de sang frais. Elle lui montrait les bonnets phrygiens, les triangles, les emblèmes socialistes figurés au milieu des rouges immortelles, les dédicaces révolutionnaires qui accompagnent les couronnes, les innombrables noms gravés sur les pierres du mur à la pointe du couteau, avec quelque devise menaçante. On avait surpris en passant près d'elle des lambeaux de phrases où il était question de combats, de barricades, de massacres... L'enfant écoutait, sombre et concentré, un pli dur entre les sourcils. Puis le couple étrange redescendait, par l'allée circulaire, sans échanger une parole; et les visiteurs paisibles, les parents qui viennent apporter des fleurs sur la tombe d'un mort aimé, se retour^*
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naient pour regarder avec étonnemeni cette femme au masque tragique qui arpentait à grands pas les allées, traînant après elle cet enfant blême, au regard farouche.
On retrouvait Aurélie dans les réunions populaires, dans les meetings. Elle y venait, enveloppée dans un vieux manteau à taille qui accusait Tampleur puissante de ses formes, et dont Tétoffe élimée blanchissait .aux coutures, les mains dans les poches, la tète couverte de son étemelle capeline de drap rouge, tantôt seule, tantôt accompagnée de son fils, — l'enfant qu'elle menait jadis au Père-Lachaise, et qui maintenant, devenu homme, collaborait au Réfractaire. On s'écartait, on la faisait asseoir au premier rang, souvent même l'assemblée réclamait pour elle une place sur l'estrade. Elle écoutait gravement, avec un signe de tète approbatif, les motions les plus incendiaires et les plus folles. Quelquefois elle demandait la parole et, rejetant sa capeline en arrière, se dressait d'un mouvement lent et raide de visionnaire. Il se faisait aussitôt un grand silence. Les premiers mots semblaient sortir avec effort de sa bouche, puis, tout à coup, elle éclatait en invectives passionnées
contre les traîtres, les vendus, les « pourris », les «ventrus», les bourgeois exploiteurs du peuple; elle se déclarait anarchiste, réclamait comme unique moyen de salut et de délivrance pour le prolétariat la « propagande par le fait ». Elle adressait aux morts de 71 de vibrantes apostrophes : « vous qui avez donné votre vie pour la sainte cause de la Révolution sociale, morts héroïques... » Alors, des applaudissements frénétiques partaient de tous les bancs, mêlés à des trépignements de plaisir; toute la salle se levait soudain, des poings s'agitaient en l'air, des voix rauques hurlaient : « Vive la Commune I » — tandis que, les yeux fixes, comme on ne sait quelle étrange sibylle en proie à son dieu, la terrible monomane continuait à lancer au milieu du tumulte de furieuses imprécations contre la société...
Or, le jour même oîi V Officiel KV^ïi annoncé que le chef de TÉtat confiait à Gostalla le soin de former un ministère, un homme et une femme, dont la mise annonçait une autre condition sociale que celle de la majeure partie des habitants du quartier, s'arrêtèrent vers dix heures du soir en face de la devanture
120 F;N de rêve*
rouge du cabaret du « Grand Jour ». La porte s'étanl ouverte pour livrer passage à un consommateur qui sortait, des silhouettes d'hommes assis ou debout apparurent un moment au milieu d'une épaisse fumée, tandis qu'un bruit de voix avinées et violentes se répandait au dehors avec une traînée de lumière qui vint frapper de l'autre côté de la rue le mur du cimetière, contre lequel les deux personnages s'étaient postés en observation. Puis, la porte se referma, assourdissant le vacarme des conversations, et tamisant de ses vitres couvertes de buée la clarté crue du gaz, qui flamboyait à rintérieur.
— Vous voyez quel bouge cela est, dit rhomme. Persistez-vous dans votre projet, Thérèse?
— £hl mon ami, où voulez-vous que je voie cette femme et son fils, que je leur parle à tous deux, si ce n'est ici?... Vous savez bien que je ne suis pas une mijaurée, d'ailleurs... Allezvous donc avoir plus peur que moi d'entrer dans un cabaret où des ouvriers fument et boivent?
— Dame 1 écoutez donc : je ne suis pas démocrate, moi, comme vous, répondit Furjasse.
MÈHE ET FILS. 121
Cela me fait un peu le même effet que si vous me demandiez de descendre dans la fosse aux ours du Jardin des Plantes... Et encore je suis sûr que ça pue davantage là dedans... Mais enfin, puisque vous le voulez, soit!... Seulement je vous répète que je ne crois pas du tout à l'efficacité de votre démarche...
— Nous ne pouvons pourtant pas laisser traîner chaque jour Michel dans la boue sans tenter quelque chose... Vous avez lu, hier encore, cette nouvelle attaque du RéfractaireL., Et puis, vous le savez bien, ce n*est pas là tout ce qui m'amène ici : je meurs d'envie de connaître cette femme et ce jeune homme. . . Allons, Camille, entrons 1...
Farjasse ouvrit la porte, et ils se trouvèrent dans le cabaret. Des hommes, en costumes d'ouvriers, étaient debout devant le comptoir et gesticulaient en parlant. D'autres se tenaieixl assis autour de petites tables de marbre en des attitudes écrasées, l'œil noyé, envahis déjà par la morne stupeur de l'ivresse commençante. D y avait là des charpentiers, aux larges panta* Ions de velours à côtes; des mécaniciens, aux mains noires d'huile et de charbon; des maçons, aux visages blancs de plâtre comme
122 FIN DE RÊVB.
des faces de Pierrots; des polisseurs et des bronziers, dans les cheveux de qui scintillaient des paillettes de cuivre rapportées de Tatelier; de vieux socialistes barbus, à tète de conspirateurs, qui buvaient Tabsinthe dans un coin, en lisant des journaux; des marbriers italiens, sculpteurs d'emblèmes funéraires, qui jouaient aux cartes, une cravate de couleur prétentieusement nouée autour du cou, la cigarette aux lèvres, la fine moustache noire tranchant sur la pâleur mate de leur teint, les cheveux ondulés et luisants de pommade, Tœil de velours, le sourire doux et faux, Tair artiste...
— M"*® Vidalin? demanda Farjasse à un garçon qui passait, portant un litre et des verres.
— La Cantinière? la voilà!... répondit rhomme. Et il montra Aurélie, assise à une petite table, près du comptoir, en train de recoudre un bouton à un gilet. Thérèse s'avança vers elle, et, avec un peu d'hésitation dans la voix :
— Madame? dit-elle.
Aurélie redressa la tète, qu'elle tenait pen* chée sur sa couture, et dit brusquement :
— D n*y a pas de madame, ici... Appelezmoi citoyenne, si ça vous est égall...
— Eh bien ! citoyenne, reprit tranquillement Thérèse, nous voudrions. Monsieur — pardon!... le citoyen que voici et moi, — avoir avec vous un moment d'entretien.
— Ahl Eh bien! allez-y... causez.
— r €'est que, dit Farjasse, les choses que nous avons à vous dire sont d'un ordre un peu intime ; et, s'il était possible de nous soustraire â la présence des personnes qui nous entourent et qui ne pourraient manquer de nous entendre...
— Les compagnons qui sont là sont tous mes amiSy répliqua-t-elle vivement. Je n'ai rien de caché pour eux. Mais, puisque vous y tenez, montons.
Elle les précéda dans l'escalier à vis, et les introduisit dans sa chambre. C'était une pièce d'assez pauvre apparence. Le mobilier se composait d'un lit de fer, d'une table servant de toilette et de quelques chaises. Un chassepot rouillé, avec son sabre-baïonnette, était accroché au mur, sous un drapeau rouge dont l'étofFe et la hampe portaient des traces de balles. Visà-vis, un portrait de M. Thiers entouré de gra-
f24 FIN DE RÊVE.
vures représentant des scènes (Inexécutions en 1871. Thérèse, surprise, s'arrêta une seconde devant ce portrait.
— Ça vous étonne de voir cette tète-là ici, dit Aurélie, n'est-ce pas?... Je vous présente l'un des deux hommes que je hais le plus... Ça fait du bien de regarder l'image des gens qu'on déteste, — comme celle de ceux qu'on aime; — et c'est pour cela que je veux toujours l'avoir sous les yeux, l'assassin!... Quant à l'autre... inutile d'en par^ 1er... J'attends qu'il crève pour le coller là, près de son patron, et je vous prie de croire que ce n'est pas ce mur^à que j'aurais voulu pour eux!... Maintenant que nous sommes seuls, qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
— Mon Dieu! dit Camille, c'est bien simple, et pourtant ce n'est pas trop commode à vous expliquer... si j'ai bien compris ce que vous venez de nous dire... Nous sommes, madame Gauthier que voici, et moi Camille Farjasse, des amis de Costalla...
A ce nom, elle tressaillit, et son visage prit une expression de violence terrible.
— Ahl dit-elle, vous tombez bienl... Cet
autre homme dont je vous parlais tout à Theure, ma seconde haine, c'est lui!
— On m'en avait prévenu, madame, répliqua Thérèse avec douceur, mais je ne pouvais pas le croire... J'espépais que vous auriez gardé quelque souvenir d'un temps où — si je ne me trompe — vous n'étiez pas son ennemie...
— Et où j'étais sa maîtresse, n'est-ce pas ?
Achevez donc votre pensée et ne tournez pas autour des mots comme celai... Est-ce que vous croyez que ça me gêne de dire devant vous que Costalla était ïnon amant I Ah ! bien, oui !... Je ne suis pas une bourgeoise hypocrite, moi, et je n'ai pas plus peur du mot aujourd'hui que je n'avais peur de la chose, il y a vingt-cinq ans, lorsque j'étais une jolie fille !... Mou amant? Oui, votre Michel l'a été, c'est vrai... Et même..
— Oui, je sais, je sais !... Peut-être même quelque chose déplus, n'est-ce pas?... On me l'a dit, madame, je suis au courant... Mais alors, si vous avez pu croire pareille chose un seul jour, une seule minute, pourquoi traitezvous ? pourquoi, — surtout ! — laissez-vous traiter ainsi cet homme par votre fils ? C'est horrible, je vous assure, c'est monstrueux...
126 FIN DE RÉTÉ.
Tenez, j'allais presque vous dire que c^est... contre nature !
— .Doucement, ma chère Thérèse, interrompit Farjasse, vous allez trop vite en besogne !... Madame ne vous a pas dit et ne pouvait pas vous dire qu'elle était sûre : elle suppose... elle croit qu'il pourrait se faire... Mais c'est tout !... Et c'est justement pour cela, — permettez-moi de vous le rappeler, madame, — que notre ami n'a pas pu s'intéresser à votre fils autant que vous l'auriez souhaité, sans doute. En bonne justice, vous n'aviez pas le droit de lui en vouloir...
Aurélie s'était levée; et, se campant, les bras croisés, en face de lui, répliqua :
— Ah ! çà, dites donc, vous, l'avocat, est-ce que vous croyez par h >sard que, si je déteste votre ami, c'est seulement parce qu'il n'a pas eu le cœur de m'aider à élever mon fils !... Détrompez-vous, je vous prie I... Une fille du peuple, comme moi, sait ce qu'elle doit attendre du bourgeois qui lui fait un enfant : la bourbe pour la mère, et pas même une croûte de pain pour le gosse I C'est monstrueux : mais cela est ainsi, et cela sera jusqu'au jour où nous aurons fait sauter votre sale société... Et ce
{our-là viendra, patience I patience !... Ce que je ne pardonnerai jamais àCostaila, — jamais, entendez-vous.. «
A ce moment, un grand brouhaha éclata dans la salle d'en bas. Une voix m&le, colorée, vibrante, dominait toutes les autres, disant :
— Bonsoir! mes amis, bonsoir!...
— Ah! mon Dieu ! s'écria Thérèse, en prêtant Toreille, mais c^est Michel qui est en bas!
; — Non, madame, dit Aurélie. C'est mon fils qui rentre du journal... La ressemblance des deux voix est singulière, n'est-ce pas!... Qu'en dites-vous ?...
La voix disait maintenant :
— ' ...Ouï, Président du conseil ! le lâche qui attendait à l'ombre des orangers de San-Rerao que la fortune eût prononcé entre Versailles et Paris, entre la réaction et la révolution sociale, tandis que vous vous faisiez casser la tète sur les barricades pour défendre la République contre les Vendéens ! Président du conseil ! l'orléaniste ventru, le renégat de la démocratie, qui est venu nous traiter d'esclaves ivres et nous menacer de ses argousins, ici même, dans ce Belleville qu'il appelait au-
128 FIN DE RÊVSr
trefois, quand il avait besoin de ses votes, la Citadelle de la Liberté I Président du conseil! Tami des généraux égorgeurs du peuple...
Thérèse et Farjasse écoutaient avec une sorte de stupeur celte violente diatribe où, chose étrange, ils retrouvaient non seulement le son de la voix de Costalla, mais aussi sa véhémence, son procédé d'accumulation, le souftle tribunitien qui emportait ses phrases.
— J'allais vous dire ce que je ne pardonnerai jamais à Costalla, dit Aurélie. Vous le savez maintenant : mon fils s'est chargé de vous l'apprendre...
Puis s'approchant de la porte restée ouverte^ elle se pencha sur la rampe de l'escalier et cria:
— Marins, monte donci La voix répondit :
— Voilà! m'man, ou y va... Je t'apporte les épreuves de mon article de demain... tu vas voir le déjeuner du matin que je lui sers, au Président du conseil !
Il disait cela en montant les marches, de sa voix forte et bien timbrée, où détonnait çà et là le grasseyement des gamins de Paris. Comme
il prononçait les derniers mois, il s'arrêta, surpris, à la vue de cet homme et de celte femme qu'il ne connaissait pas. Et le regard d'avide curiosité que Thérèse jeta sur lui se changea en un regard de stupeur, quand elle vit combien peu son aspect répondait à l'idée qu'elle s'était formée de son être extérieur, d'après le son plein de sa voix et la véhémence de sa parole.
C'était un jeune homme d'apparence chétive ; des cheveux courts et frisés, presque crépus, descendaient bas sur le front, ne laissant qu'une étroite marge de peau entre leur ligne et celle des sourcils. Les yeux noirs s'enfonçaient profondément dans l'orbite que surmontaient deux protubérances très marquées. Son front large et bas, son nez droit, son menton carré, lui donnaient un profil de médaille romaine. Le maxillaire inférieur formait saillie en avant, comme la mâchoire de ces chiens terriers qui ne lâchent jamais prise : et ce détail ajoutait encore un trait à l'expression d'indomptable ténacité qui était la caractéristique de ce dur visage. Il était vêtu d'une de ces longues blouses noires à manches que portent les ouvriers typographes, et coiffé d'un de ces chapeaux de
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feutre mou, sans bordure ni galon, qu^on vend pour quelques sous dans les magasins de nouveautés. Ses doigts longs et maigres étaient maculés de taches d*encre d'imprimerie. Il tenait à la main Tépreuve de son article du lendemain, imprimée sur une longue bande de papier, qu'il tendit à sa mère, en disant.:
— Prends garde : ça ne doit pas encore être sec.
Aurélie prit le papier, posa son autre main sur l'épaule du jeune homme et dit :
— Mon fils Mari us, citoyennel... Si vous voulez voir un homme qui imprime lui-même les articles qu^il écrit, regardez I
Cette effusion d'orgueil maternel parut l'impatienter.
— Allons ! c'est bon ! fit-il d'un ton sec, avec le geste impérieux de l'homme du peuple par* lant à une femme. Assez comme ça... Assiedstoi...
Puis se tournant vers Thérèse et Farjasse :
— Vous avez quelque chose à me dire? domanda-t-ily en restant debout, une main appuyée sur le dossier de la chaise où Aurélie s'était docilement assise.
— Oui, monsieur, répondit Farjasse. On
nous a dît au bureau du journal, quand nous y sommes passés tout à Theure, que vous veniez de partir pour rentrer chez vous : c'est pourquoi nous sommes venus.
— Ah! Eh bien, me voici... Qu'est-ce que vous me voulez?
— Monsieur, dit Thérèse, je suis une de vos lectrices assidues... c'est bien vous qui signez : « ViNDEX » au Réfractaire, n'est-ce pas?
— Oui, madame, c'est moi, répliqua-t-il froidement.
— Vos articles sont bien éloquents, n ne broncha pas.
— ... Bien éloquents, mais bien sévères...
pour quelqu'un qui est notre ami commun, à monsieur et à moi... Et alors... vous comprenez... j'ai voulu voir si en causant un peu avec vous et avec madame votre mère... il ne serait pas possible de vous amener à comprendre ce qu'il y a d'excessif, de profondément injuste dans vos...
Elle parlait avec effort, gênée par la fixité insoutenable de ces deux prunelles brillantes comme des diamants noirs, par la raideur de cette attitude, par l'impassibilité de ce visage de bronze. Elle ajouta, souriant d'un air con-
iraint pour déguiser le trouble dont elle se sentait gagnée, et s'adressant à Camille, comme pour lui demander secours :
— N'est-ce pas, mon ami, que j'ai raison?
Alors Marins, tournant la tête du c6té de
Farjasse, lui plongea jusqu'au fond des yeux ce même regard aigu dont il venait de fouiller ceux de Thérèse, — comme ferait un homme qui relire son épée de la poitrine d'un premier adversaire et se met en garde contre le second.
— Absolument raison , reprit Farjasse.
Vous ne vous contentez pas de discuter la politique de Costalla, — ce qui est votre droit, — vous attaquez sa personne avec une violence...
— ... Dont il a lui-même donné l'exemple contre ses adversaires...
— Mais ses adversaires étaient ceux de la République même, et vous, républicain...
— Avant d'être républicain, je cuis socialiste : et cet homme a osé dire qu'il n'y a pas de question sociale I
— Est-ce doDC si grave que cela?
— Oui, monsieur, très grave.
— De sorte, monsieur, dit Thérèse, qu'au«
cune consîdératton : ni ses services, nî son désintéressement, ni son patriotisme, ni sa bonté... — Les services dont vous parlez, c'est à la République bourgeoise qu'il les a rendus, et cette République-là, je la déteste autant que lui-même a pu détester l'Empire. Son désintéressement, je n'y crois pas; car s'il ne vole pas lui-même, il laisse voler autour de lui et trouve sans doute son compte à tous ces tripotages» Son patriotisme, je ne lui en sais aucun gré : étant obstinément réfractaire à l'absurde et funeste idée de patrie, qui arme et jette deux peuples l'un sur l'autre pour la plus grande gloire de quelques traîneurs de sabre, et pour le malheur de centaines de milliers d'êtres humains. Quant à sa bonté, vous m'accorderez bien qu'il devait quelque chose à ma mère, si même il ne devait pas quelque chose à moimême. Or, pendant les jours de misère noire que nous avons traversés, lorsque j'ai eu la lâcheté de m'adresser à lui, de lui demander non pas une aumône, mais un peu d'aide, de protection, j'ai trouvé son cœur aussi dur que le bois de cette table... Ah! il est bien de sa caste, allez!... Ne parlons plus de cet homme, madame : je le hais!..»
Il prononça ces mots avec une si eiïrayanlc expression que Thérèse comprit qu il était inutile d'insister. Elle se leva :
— Excusez-moi, madame, et vous aussi, monsieur, de vous avoir importunés.
Et, suivie de Farjasse, elle s'engagea dans Tescalier, traversa rapidement la salle du bas, et sortit.
Ils firent quelques pas, sans se parler, dans la direction de La Yillette. La longue ligne des réverbères s'enfonçait devant eux dans la nuit, éclairant d'une lueur indécise et blafarde des maisons basses, sans lumière aux fenêtres, ayant une apparence sordide, quelque chose de ramassé et de sinistre qui faisait peur, — on bien encore des hôtels meublés qu'on devinait être des repaires du crime et de la prostitution. Le boulevard était presque désert. On y voyait seulemcntpasser, comme des ombres, quelques filles rôdant aux abords d'établissements louches, dont les devantures de verre dépoli, violemment éclairées par derrière, attiraient de loin les regards, comme d'énormes lanternes.
Çà et là, des « assommoirs » flamboyaient dans la nuit, projetant sur le trottoir une clarté de torge; et Ton voyait sortir de rombre, se diri-
gcr sur ces phares, la marche titubante de malheureux ouvriers à demi gris déjà, qui allaient s'achever là. De l'autre côté du boulevard, le mur du cimetière, haut et droit comme un mur do prison, avec la forme confusément entrevue des monuments funéraires qui dépassent sa crête : la débauche, l'ivrognerie, la mort.
— Oh! dit Thérèse en prenant le bras de son compagnon, l'horrible quartier I
— Oui... Et vous voyez bien que ce n'était pas la peine d'y venir... Vous avais-je assez annoncé que vous n'obtiendriez rien?
— Rien... vous aviez raison... Il n'y a qu'à les laisser poursuivre leur œuvre de haine... Quelles dures et étroites cervelles de sectaires I Quelle mère et quel fils, mon ami I
— Intéressants, n'est-ce pas?... Le fils surtout, qui est bien autrement intelligent qu'elle. Tandis qu'il parlait, j'observais ce front bas, ces yeux trop rapprochés, ces sourcils qui se rejoignent, ce déplaisant visage maigre etblème... Quelle jolie tête de petit Brutus, ne trouvezvous pas, ma chère?... ou bien déjeune moine ligueur, de Jacques Clément?... Qu'en ditesvous?
Thérèse s'arrêta une seconde et dît :
— Ah! mon Dieu! mon ami, vous m'effrayez!
— Bah! répondit-il en souriant, n'ayez peur!
Michel n'est ni dictateur, ni roi de France... Si Brutus ou Jacques Clément avaient eu, comme M. Marins Vidalin, la faculté d'épancher leur fiel dans un journal, l'idée ne leur serait pas venue de faire ce qu'ils ont fait... Ne vous mettez pas martel en tête au sujet de ce polisson, je vous prie : ce serait lui faire trop d'honneur que de le craindre.
— Qui sait?... Rappelez-vous ce geste dominateur, ce ton impérieux et hautain, ce regard, surtout!... Je vous dis qu'il y a quelque chose d'effrayant dans les yeux de cet homme... Et quelle voix étrange! Je l'ai toujours là qui résonne à mes oreilles, qui me poursuit... Le croiriez-vous, mon ami, je suis jalouse, oui, jalouse!... Quand je pense que cette mégère a un fils et que, peut-être, l'homme que j'ai tant aimé... Ah! Camille, il m'a été dérobé, ce petit monstre!
— Ainsi s'exprimait, il y a quelques centaines d'années, une charmante femme, Valentine Visconti, au sujet d'un bâtard de son mari... Sans vous en douter, Thérèse, vous venez de
MÈRB ET FILS. 137
plagier un mot historique qui date de cinq siècles I
— Ah! mon ami, certains mots semblent vieux parce qu'il y a très longtemps qu'on les a dits pour la première fois ; mais le sentiment qu'ils expriment est si foncièrement humain, que ces mots-là restent éternellement jeunes. ••
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Chargé de la formation d*an ministère, trois jours après Touverture de la crise, Costalla avait pu soumettre immédiatement au Président de la République une liste de huit noms qui parurent le lendemain à V Officiel. Le chef du Cabinet prenait pour lui-même laprésidence du Conseil, avec la Justice. On se félicita dé voirie ministère si promptement constitué. Le pays, qui en cette année 1881 souffrait déjà de la lenteur de ces sortes d'opérations autant que de leur fréquence, éprouva un soulagement véritable, en apprenant qu^il n'allait pas avoir à passer par la période de désarroi, d'inoerti-
tude, d'attente énervante, que lui font traverser d'ordinaîre les hommes politiques en gestation d'un Cabinet. L'opinion générale fut que Taisance avec laquelle Costalla prenait possession du pouvoir montrait quelque chose de confiant et de résolu, qui sembla de bon augure pour l'avenir.
Les titulaires des sept autres portefeuilles étaient des hommes nouveaux, jeunes pour la plupart, qui ne s'étaient pas encore usés par des passages successifs d'un ministère dans un autre. Ils n'appartenaient point à cette catégorie de politiciens « ministrables » qui louvoyent entre les groupes, exploitant au profit d'une ambition sans grandeur les convoitises ou les rivalités mesquines des coteries parlementaires.
La déclaration du nouveau Cabinet ne pouvait guère échapper à la banalité qui semble être de rigueur pour les documents officiels de celte sorte. Elle ne tranchait guère sur celles — si nombreuses, hélas I et si vaines I — que la Chambre avait entendues précédemment, que par quelque chose de plus chaud, une note patriotique plus vibrante et plus fière, qui ne laissa pas d'être remarquée à l'étranger. On en
JOUn DE TRIOMPHE. !41
conclut que le nouveau Cabinet jugeait venue rheure de renoncer à Teffacement systématique que la France avait dû s'imposer depuis ses désastres. Dans un autre passage se trouvait exprimée l'idée chère à Costalla d'une république animée d'un large esprit de tolérance. Désarmant les préventions et les défiances, cette république-là devait faire justice des calomnies, attirer à soi tous ceux qui hésitaient, qui se dérobaient encore à son attraction, parce qu'elle leur offriraitle spectacle d'un gouvernement uniquement dévoué au bien public, et supérieur en valeur morale aux gouvernements qui l'avaient précédé. Si quelques sectaires s'émurent de l'appel adressé de nouveau par Costalla à tous les hommes de bonne volonté, quel que fût leur passé ; si le Réfractaire s'empressa de dénoncer les « cyniques avances faites aux réactionnaires » par le chef de la majorité, beaucoup de bons esprits pensèrent que cette politique de conciliation était la bonne, et que hors d'elle, il n'y avait pas pour la France d'autre perspective que de voir s'éterniser les divisions, les stériles et criminelles compétitions des partis qui lui avaient déjà fait tant de mal.
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Le surlendemain de l'entrée en fonctioxis au Cabinet, Gostalla invita ses collègues à dîner avec lui à Soisy, dans la petite maison de campagne où il aimait à venir se reposer le soir, même en hiver, des fatigues de la journée. Ce dîner ne devait avoir aucun caractère officiel : dîner d'amis plutôt que de ministres. Costalla se montra dans cette réunion tel qu'il était souvent dans l'intimité : éblouissant de verve, d'esprit et d'éloquence. Au dessert, il se leva, une coupe de Champagne à la main et, d'une voix qui soudain était devenue grave : « Mes amis, dit-il, je bois à celles dont nous ne pouvons pas prononcer en public le nom cher et sacré, mais dont le souvenir est dans votre cœur comme dans le mien ! A celles dont la rédemption doit être notre pensée du jour et de la nuitl... A celles dont l'amour nous donnera la force qu'il nous faut pour travailler d'une manière efficace au relèvement de la Patrie ! A l'Alsace, mes amis, et à la Lorraine!... »
Ils s'étaient levés, pâles, les yeux humides, et tendaient vers lui leurs verres. Les coupes s'entre-choquèrent au milieu d'un grand silence et furent vidées avec une sorte de solennité, qui donnait à cette scène on ne sait quel caractère
JOUA DB TRIOMPHE. l4:<
religieux^ Taîr d*une de ces libations qui chez les anciens accompagnaient les serments et plaçaient leur accomplissement sous la sanction de la divinité. Puis ils s'embrassèrent les uns les autres, comme avaient fait les Girondins à leur dernier banquet : cependant qu'une imago allégorique pendue au mur, représentant l'Alsace sous les traits d'une jeune femme blonde vêtue de noir et coiffée d'un large nœud de rubans, les regardait et semblait sourire doucement à l'engagement muet qu'ils prenaient de bien mériter d'elle.
Les premiers actes du nouveau Cabinet prouvèrent que Costalla était fermement résolu à ne pas se laisser détourner de l'exécution du programme de conciliation qu'il avait exposé au pays en prenant possession du pouvoir. Un député radical avait sommé le Gouvernement de procéder à une « épuration » sévère du personnel des Affaires étrangères. Ce fut pour le président du Conseil l'occasion de prononcer un grand discours où il s'éleva, en termes chaleureux, contre la politique de vexations et de violences qui aurait, disait-il, pour unique résultat, si par malheur elle prévalait un jour, de partager la France en deux camps irréconci^*
144 FIN DE RÊVB.
liables. Quelques mois plus tard, une autre motion, tendant à la suppression de Tambassade de France auprès du Saint-Siège, fut également repoussée grâce à son énergique intervention. Pour la combattre, il avait invoqué des considérations de Tordre le plus élevé : les croyances chrétiennes toujours vivaces dans la majeure partie de la nation, les traditions séculaires de notre politique, la nécessité de conserver à la France sa clientèle catholique. Les journaux d^extrème gauche prirent aussitôt texte de ces sages paroles pour lancer contre celui qui avait eu le courage de les prononcer l'accusation d'apostasie. On lui rappela aigrement certain discours où, dans la chaleur d'une véhémente invective contre le 16 Mai et ses alliés, il avait eu la funeste inspiration de dénoncer le clergé comme Tennemi de tout progrès, sans calculer la portée d'une pareille accusation, et tout le mal qui pourrait sortir de cette semence de haine si imprudemment lancée aux quatre coins de la France. Il se défendit en répondant que c'était là un de ces mots de combat qu'on laisse échapper dans la lutte el dont un homme de gouvernement n'a le droit ni de se souvenir, ni surtout de s'inspirer après
JOUR DB THIOMPHE. 145
la victoire. Cet aveu loyal de la faute qu'il avait commise, en attisant par cette sortie imprudente les plus basses passions démagogiques, n'était pas fait pour plaire aux intransigeants de son parti : la rupture se trouva consommée.
A ce moment même, il s'était épris d'un projet de rapprochement entre la France et sa vieille ennemie d'outre-Manche. Le bruit courait qu'il avait déjeuné en tète à tête avec un prince de la maison royale d'Angleterre et qu'il avait été question, dans ce déjeuner mystérieux, d'autre chose et de plus de conséquence que des mérites comparés de la cuisine française et anglaise. On racontait qu'un général russe, adversaire déclaré de la prépondérance allemande, et presque aussi populaire à Paris qu'à Moscou, grâce à sa bravoure héroïque, avait été secrètement reçu par lui lors d'un voyage que ce héros de la dernière guerre d'Orient était venu faire en France; des nouvellistes prétendaient même qu'après cette entrevue avec le patriote panslaviste, Gostalla n'avait pas su dissimuler si bien ses sentiments intimes, que son visage ne portât la marque d'une profonde satisfaction.
Cependant le 14 Juillet approchait. Sur la
M FIN DB RËVB.
proposition du Président du Conseil, il avait été décidé que la fête nationale serait célébrée avec un éclat inaccoutumé. La revue de toutes les troupes formant le corps d'armée de Paris devait être passée, comme d'ordinaire, sur l'hippodrome de Longchamps. Mais à cette solennité s'ajouterait cette fois un spectacle unique, d'une grandeur imposante, sur lequel Gostalla comptait pour exalter le sentiment patriotique, dont le réveil s'était si clairement manifesté à la suite des événements de 1870, et dont le développement contii^u était pour lui un sujet d'orgueil et d'espérance.
Depuis la funeste guerre, l'armée de la France avait été refaite, au prix d'efforts persévérants et d'immenses sacrifices ; mais les nombreux régiments de création récente n'avaient pas encore reçu leurs drapeaux; et beaucoup, parmi les anciens, — si ce n'est tous, hélas ! — avaient perdu le leur, qui à Sedan, qui à Metz. . . Le moment était venu de donner à l'armée nouvelle ses insignes. Une circulaire du ministre delà Guerre avait donc invité les commandants des différents corps d'armée à se rendre, pour le 14 juillet, à Paris, avec une délégation dWficiers, de sous-officiers et de soldats, tirée de
JOUR DE TRIOMPHE. il!
chacun des régiments qu'ils avaient sous leurs ordres. Après la revue et le défilé aurait lieu la cérémonie de la distribution des drapeaux.
Le grand jour arriva. Paris avait fait sa toilette de fête avec l'ingénieuse coquetterie qu'il met à se parer. Une multitude innombrable de drapeaux flottaient, sous Tardente lumière d'un soleil de juillet, à la façade des édifices, aux fenêtres des maisons, aux mâts de cocagne, aux estrades ou aux arcs de triomphe dressés sur les places publiques, partout enfin oîi Ton avait trouvé la place nécessaire pour fixer une hampe; et ce pavoisement universel donnait une apparence de jeunesse aux plus vieilles bâtisses des plus pauvres quartiers, réjouissait les yeux en rehaussant de teintes vives la morne surface des grands murs gris, éveillait dans les cœurs une secrète allégresse, un besoin de crier, de chanter, d'applaudir. Dans les voies étroites des quartiers populaires, les drapeaux attachés horizontalement aux fenêtres, des deux côtés de la rue, se rejoignaient presque, formaient en l'air une sorte de dais tricolore où dominait la teinte éclatante et superbe du rouge ; et quand un souffle de brise agitait tous ces morceaux d'élofi'e, c'était pour l'œil des pas-
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sants un papIUoiement joyeux, la sensation étrange d^avoir un champ de coquelicots et de bluets suspendu et flottant au-dessus de leur tète. Des lanternes vénitiennes accrochées à un fil de fer tendu dans l'encadrement des croisées, des verres de couleur symétriquement rangés sur le rebord des fenêtres, — préparatifs de l'illumination du soir, — des guirlandes de feuillage, des festons de papier tricolore, complétaient la décoration extérieure des édifices publics ou privés, ajoutaient à cet air de gaieté que Paris avait pris soudain, et qui était comme une sorte de sourire épars de la grande ville, heureuse de se sentir belle dans ses atours de fête.
La revue ne devait avoir lieu qu'à deux heures. Mais des le matin, les habitants des quartiers excentriques avaient commencé à descendre. Le mouvement ne s'était plus arrêté, avait au contraire gagné de proche en proche les autres quartiers moins éloignés; en sorte que vers midi, les Champs-Elysées, l'avenue de l'Impératrice, offraientle spectacle d'une immense fourmilière en migration, dont la tète de colonne touchait au Bois, tandis que la queue n'était encore qu'à la place de la Cou**
corde, et qui s'avançait noire, compacte et grouillante , d'un mouvement égal et ininterrompu, grossie au passage par le tribut des rues voisines qui déversaient encore du monde dans ce grand fleuve humain. Parallèlement au courant des piétons, un courant de voitures, tantôt plus rapide, tantôt plus lent, quelquefois suspendu par de brusques arrêts, coulait dans la même direction. Et tout cela s'engouffrait, disparaissait dans la vaste mer de verdure qui s'étend à l'extrémité dé l'avenue de l'Impératrice.
Le Bois, où la ville tout entière semblait s'être vidée, présentait l'aspect pittoresque et charmant d'un immense campement improvisé. A tous les carrefours, le long de toutes les allées, s'étaient installées des buvettes en plein air ; des tonnelets, ornés de petits drapeaux tricolores et couverts de feuillages fraîchement coupés ou de fougères, avaient été posés sur des tréteaux. Au milieu des clairières^ des soldats faisaient halte, couchés à l'ombre près des fusils en faisceaux; quelques-uns essuyaient avec une poignée de gazon leurs souliers blancs dépoussière ; d'autres, accablés par la longue marche du matin, dormaient, éten-
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dus sur le dos. Dans les allées passaient et repassaient, raides et solides sur leurs montures, des gendarmes à cheval, en grande tenue, à qui la culotte blanche, les hautes bottes noires, le tricorne, et surtout le retroussis rouge de Ja tunique, donnaient un air de soldats d'ancien régime. De lointaines batteries de tambours retentissaient dans toutes les directions, mêlés au grondement sourd des milliers de voitures qui roulaient vers Longchamps.
Sur le champ de courses, un pavillon flanqué de deux annexes avait été élevé : le pavillon central destiné à recevoir le Corps diplomatique, la maison militaire du Président de la République et les Ministres, l'annexe de droite réservée au Sénat, celle de gauche à la Chambre des députés. Entre cette construction nouvelle et les tribunes des courses, oîi s'entassaient les invités de la Présidence, un espace libre d'une centaine de mètres à peu près avait été ménagé pour le défilé des troupes. A quelque distance delà, lemonticuledumoulin, couvert de monde, ressemblait à une ruche immense sur laquelle un essaim compact se serait posé. Sur la lisière du Bois, une foule innombrable s'était amoncelée depuis le matin, formant une li^në
sombre que les toilettes d'été portées par les femmes, les ombrelles de couleurs vives moucheiaient de points clairs. Des gamins, qui avaient grimpé aux arbres pour mieux voir, faisaient de loin TefTet de grosses lanternes vénitiennes accrochées aux arbres.
Tandis que les tribunes se garnissaient peu à peu, la grande pelouse unie du champ de courses restait vide, sillonnée seulement par des estafettes qui la traversaient au galop. Debout sur les gradins, les spectateurs braquaient leurs lorgnettes, cherchant à découvrir la troupe. On ne la distinguait pas encore, mais on sentait que ces massifs d'arbres qui bornaient tout un côté du vaste hémicycle recelaient quelque chose de formidable, que Tarmée était là, cachée derrière ce rideau de verdure. Sa présence invisible se devinait à des reflets d'acier qui jaillissaient parfois dans les clairières, à je ne sais quel sourd fourmillement d'hommes et de chevaux qu'on percevait obscurément, comme un lointain murmure d'Océan. Et voici que tout à coup un premier régiment débouche du bois, puis un second, puis un troisième, que des escadrons, que des batteries paraissent, sortant d'ici, de là, de partout,
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sans h&te^ sans confusion; et que, comme une immense cuve qui ferait eau de toutes parts, le champ de courses se remplit à son tour par tous les points de sa circonférence, d'une lente infiltration d'hommes. Derrière ceux-ci, d'autres arrivent d'un pas cadencé, évoluent et se groupent avec précision : chaque corps occupant exactement la place indiquée d'avance, sans hésitation, sans heurts, comme s'ajustent les unes à côté des autres les différentes pièces d'une machine savamment agencée. Au spectacle de cette force si bien réglée, si sûre d'elle-même, un frisson de plaisir courut dans la foule.
Comme l'infanterie achevait de prendre ses positions, un drapeau hissé au sommet du moulin annonça l'arrivée du cortège officiel qui entra dans le pavillon qu'on lui avait réservé, tandis que le canon tonnait au Mont-Yalérien, que les tambours battaient aux champs, et que les soldats présentaient les armes. Après que le général gouverneur de Paris eut passé au petit galop sur le front de bandière des troupes, le défilé commença. Le bataillon de Saint- Cyr ouvrit la marche, suivi de plusieurs régiments de ligne et des chasseurs à pied, qui défilèrent
d'une allure preste et dégagée, en jetant au vent l'alerte soniîerie de leurs clairons. Puis un grondement sourd, pareil à un tonnerre lointain, retentît : c'était rartillcriô qui venait de se mettre en branle. On ne vit d'abord qu'une sorte d'avalanche noire, qui arrivait en faisant trembler le sol, et dont rapproche, comme la vague d'un raz de marée, éveillait l'idée d'une force irrésistible. Bientôt on put distinguer la ligne écarlate formée par les plumets de crins rouges, retombant sur le devant des shakos.
Six par six, essieu contre essieu, les longues pièces de campagne passèrent au grand trot, entraînées par un mouvement tellement uniforme, qu'elles semblaient soudées l'une à l'autre, et que les roues de chaque rang avaient l'air de tourner toutes sur un même axe horizontal. A travers un nuage de poussière, on entrevoyait des artilleurs droits sur leur selle comme des cavaliers de bronze, le sabre courbe à la main, des servants assis, immobiles sur leurs caissons, le mousqueton on bandoulière ; et cette poussière même, au lieu de nuire à la beauté du défilé, lui donnait quelque chose do plus épique, car elle permettait aux spectateurs de mieux se figurer l'aspect de ces mêmes bat*
ieries un jour de bataille, au milieu de la fumée des pièces.
Soudain, toutes les têtes se penchèrent en ivant, avec une expression d'ardente curiosité, la multitude ondula, et ce mot, prononcé avec une sorte de craintive admiration, vola de bouche en bouche : « La cavalerie ! »
Elle s'était rangée à l'extrémité de l'hippodrome, du côté de Boulogne, attendant que l'infanterie et l'artillerie lui laissassent le champ libre. Des tribunes, on ne l'apercevait, à cause de là distance, que sous l'aspect d'une masse sombre, couverte de scintillements, qui faisait penser à quelque énorme bête fantastique, dont les écailles luisantes auraient miroité au soleil. Comme la dernière batterie achevait de défiler, cette masse confuse s'était mise à son tour en mouvement, rapprochée des tribunes, et Ton avait reconnu d'abord les cuirassiers, aux deux rangs superposés d'éclairs que projetaient leurs cuirasses et leurs casques. Tout à coup une sonnerie stridente de trompettes avait éclaté, — une sonnerie dont les notes aiguës déchiraient l'air, avec je ne sais quoi non de vif et de joyeux comme les clairons des chasseurs, mais de sauvage, de cruel, qui évoquait le sou-
venîr des âges barbares, — et la grosse cavalerie était apparue à un tournant de la piste, s'avançant au petit trot. Isolés à quelques pas en tète de leurs escadrons, les officiers de cuirassiers, un peu avant d'arriver à la tribune officielle, dressaient eu Faîr leur longue latte, dont ils abaissaient la pointe vers la terre en passant devant le chef de l'État, d'un beau geste large, qui exprimait avec une noblesse singulière tout ce qu'il y a de majestueux dans le respect de la Force pour la Loi. A la vue de ces robustes hommes, cuirassés et casqués de fer, une acclamation jaillit, plus vibrante encore et plus nourrie que celle qui venait de saluer l'artillerie : comme si, au milieu de la poussière soulevée par les chevaux, chacun avait vu surgir tout à coup l'image de la Patrie, non pas humiliée et déchue, mais plus puissante qu'elle n'avait jamais été, et consciente de sa force nouvelle. A cette clameur, un nom se mêlait, associé spontanément par cette immense multitude à la pensée de patriotique espérance qui venait de faire battre tous les cœurs en même temps, vingt mille bouches criaient : « Gostalla I Costalla!... »
Assis sur Testrade présidentielle, un peu en
arrière du chef de FÉlat, il s'était senti, dès son entrée dans la tribune, l'objet d'une vive curiosité de la part des membres du Corps diplomatique et des attachés militaires étrangers. Aussi s'était-il appliqué d'abord à ne rien laisser paraître des sentiments que lui inspirait le spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Il avait gardé une attitude impassible au passage de la ligne, se contentant d'échanger quelques observations avec ses collègues sur le degré de précision du défilé des divers régiments. Et pourtant quelle émotion le serrait à la gorge en les voyant ! Ah I s'il les avait eus, ces soldats bien équipés et bien armés, solides et aguerris comme de vieilles troupes ; s'il les avait eus, douze ans auparavant, à la place de ces mobiles inexpérimentés, dépourvus de tout, auxquels il avait demandé de vaincre et qui n'avaient su que mourir!...
Il commençait à peine à rentrer en possession de lui-même, que ses nerfs, tout vibrants encore, reçurent l'ébranlement d'une nouvelle et puissante émotion. Ce fut lorsque la tête de colonne de l'artillerie arriva, droite comme un mur, à la hauteur de la tribune. Sa nature vive
et impressionnable, toute de premier mouvement, incapable d'éprouver une sensation forte sans la traduire immédiatement au dehors par des gestes ou par des paroles, échappa encore une fois à la domination qu'il s'efforçait d'exercer sur elle. Penché en avant pour mieux voir, il se mit à battre des mains avec une sorte de frénésie, sans souci du décorum, ni de la présence de tous ces graves diplomates, flegmatiques et compassés, qui regardaient avec stupeur le premier ministre de France applaudir aussi bruyamment qu'un gamin do Paris, Quand résonna l'aigre fanfare des trompettes de cavalerie et que les cuirassiers parurent, on le vit pâljr, puis se lever brusquement : c'était un hommage qu'il rendait à la mémoire des braves qui, sous ce même uniforme, étaient morts pour la France à Reichshoffen. Et soudain, l'envie le prit d'arrêter ces hommes au passage ; de leur conter, du haut de cette estrade, en présence de tout ce peuple, l'héroïque et légendaire sacrifice de leurs devanciers ; do les adjurer, au nom de la Patrie, d'être prêts à recommencer ce que leurs aînés avaient fait... Ah ! quel discours eût été celui-là ! Le « Bravo » qu'il leur jeta, — à défaut de cette harangue
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qui lui brûlait les lèvres, — fut lancé d'une voix si retentissante, que des ambassadeurs tournèrent la tète de son côté. « Tiens-toi, lui dit tout bas un de ses collègues, on te regarde. » Il reprit place dans son fauteuil et ferma les yeux pendant quelques secondes, car la vue de ces superbes escadrons le troublait si profondément qu^il se sentait prêt à éclater en sanglots. Ce fut seulement quand son nom retentit, lancé par des milliers de voix enthousiastes, qu'il parvint à reprendre Tair froidement indifférent qui convient à un personnage officiel en représentation. Mais le regard qu'il jeta sur le groupe des attachés militaires étrangers, au moment où s'achevait cet admirable défilé de Tartillerie, avait une intensité d'expression qui disait assez de quelle joie et de quelle fierté son cœur était rempli.
Comme la dernière voiture d'ambulance s'éloignaient, les commandants de corps d'armée vinrent se ranger devant le Président de la République, tandis que les porte-drapeau so groupaient des deux côtés de l'estrade. Un grand silence se fit quand le Président se leva et prononça ces paroles : « Officiers, sous-officiers et soldats qui représentez l'armée fran-
çaise à cette solennité, la Patrie vous confie avec ces nobles insignes la défense de son honneur, de son territoire et de ses lois. » Et ce fut une minute inoubliable que celle oïl, remis aux colonels des divers régiments auxquels ils étaient destinés, tous ces drapeaux s'inclinèrent devant le chef de l'État. De vieux généraux, émus jusqu'aux larmes, mordaient leurs moustaches. Ces drapeaux neufs leur rappelaient les glorieuses loques noircies par la poudre, trouées par les balles, déchirées par la mitraille, qu'ils avaient promenées triomphalement pendant vingt années sur tous les champs de bataille de Crimée, d'Afrique, d'Italie, de Chine, du Mexique, jusqu'au jour mauJit ou il avait fallu se séparer d'elles. L'un d'eux, le plus illustre, — dont la campagne, à la tète de l'armée de la Loire, avait mis en relief les talents et qu'on désignait tout bas pour le commandement suprême, si l'on venait un jour à se battre de nouveau, — s'approcha de Costalla et eut l'idée de lui serrer discrètement la main en passant. Cela suffisait à faire entendre bien des choses, que le général ne jugeait pas à propos d'exprimer, même à voix basse. Mais il avait compté sans l'instinct de
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mise en scène qui n'abandonnait jamais son ami, même aux heures où il se trouvait sous l'empire d'un sentiment profond et sincère.
Au lieu de se contenter de rendre ce serrement de main, Costalla se jeta dans les bras du glorieux soldat, l'enveloppa d'une longue étreinte. Et telle était la connaissance qu'il possédait des moyens d'agir sur les masses irrésistiblement, telle la subtilité divinatrice du flair qui lui faisait en toute circonstance trouver sans effort le geste, l'attitude, le mot qui plaît à la foule, qui la frappe, qui la transporte, — que cette manifestation un peu théâtrale, qui eût semblé touchante à quelques-uns, de mauvais goût à d'autres, mais en tout cas absolument inopportune s'il s'y était livré devant un petit nombre de spectateurs, parut sublime aux milliers de personnes qui avaient forcé les barrières pour se rapprocher et mieux voir, parce qu'elle condensait en une sorte de tableau vivant de la revanche, juste au moment voulu, et de la façon claire, concrète et saisissante qu'il fallait, toutes les idées chauvines de relèvement national, de gloire militaire, éparses depuis plusieurs heures au sein de cette multitude. Tout cela,
révélé à Costalla par une intuition rapide comme réclair, et exécuté aussitôt, sans nul charlatanisme de sa part; car il éprouvait réellement lui-même la patriotique émotion que cet artifice instinctif avait pour but de provoquer plus sûrement chez les autres.
Des larmes semblaient prêtes à jaillir de ses paupières ; il contemplait ardemment les nouveaux drapeaux; et chacun devinait, rien qu'à Texpression de ses yeux, qu'il aurait voulu pouvoir dire : « Je regarde ceux-ci, mais c'est aux autres que je pense, à ceux de 1870, qui sont là-bas, prisonniers, à Potsdam!... » L'effet produit fut immense : la foule électrisée mit toute son âme dans le long cri dont elle salua le ministre patriote...
Le soir, parlant avec Thérèse et Farjasse de cette cérémonie grandiose, — où le cœur de la population parisienne avait si manifestement battu à l'unisson du sien, — des ovations sans fin qu'onlui avait faites au retour de Longchamps, dans les allées du Bois, sur l'Avenue, aux Champs-Elysées, partout enfin où il avait été reconnu, Costalla disait : « Ah! la grande, la généreuse nation!... Quel ressort dans ce
peuple!... Comme il comprend, comme il vibre!,..
— Eh bien! moi, interrompit Camille, j'ai rencontré un homme qui ne vibrait pas du tout, et j'ai le regret de Rapprendre que c'est ton frère... Sais-tu ce qu'il m'a dit tout à l'heure? Que cette manifestation était absurde et qu'il y aurait demain vingt-cinq centimes de baisse sur la rente !
— Il fallait lui répondre, répliqua vivement Michel, qu'il y aurait en même temps cent pour cent de hausse sur la réputation de la France à l'étranger ! . . .
Puis s'adressanl à Thérèse :
— Eh bien! es-tu contente?... Ta place étaitelle bonne?... As-tu bien vu tout : le défilé, la distribution des drapeaux?... On m'a joliment applaudi, n'est-ce pas?
Ces derniers mots furent prononcés par lui d'un air un peu fat, avec cette naïve et puérile vanité de laquelle n'est exempt aucun de ceux qui, — chanteurs, musiciens, orateurs, comédiens ou députés, — font profession de quêter les suffrages de la multitude et pour qui cette forme grossière mais enivrante de la faveur publique, l'applaudissement, devient ud
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besoin aussi impérieux que pour certains ivrognes leur litre de gros vin,
— Ténor, va! dit Farjasse, en éclatant de rire.
— Presque tous les grands hommes le sont un peu, Camille ! répliqua doucement Thérèse. S'il n'y avait pas en lui un artiste, — un artiste incomparable même, — je vous demande s'il serait devenu ce qu'il est?.,.
Après quoi, répondant à la question de Gostalla:
— Oui, mon ami, dit-elle, je suis bien heureuse. C'est un beau jour pour toi que celuici, un vrai jour de triomphe!... Je crois que tu n'en as pas rencontré de pareil encore dans le cours de ta carrière, et que tu n'en retrouveras pas de sitôt un qui le vaille.
Ténor ou non, — vous entendez, Camille?
— peut-être même parce que tu es en effet un admirable ténor, aujourd'hui tu n'as pas été l'homme d'un parti, tu as été la France elle-même... Tout le monde l'a senti... Et il me semble que c'est une chose grande entre toutes, que de parvenir à incarner en soi, comme tu viens de le faire, la pensée et l'espoir d'un grand peuple... Cela est très
noble et très beau... Je te félicite et je t'admire, mon ami.
— Si tu es satisfaite, pourquoi donc cet air préoccupé que tu avais tout à l'heure?
— N'y fais pas attention... Une lubie de femme... Je suis un peu nerveuse, tu sais...
je me fais des idées qui n'ont pas le sens commun...
— Mais encore, laquelle?. . . Voyons ! parle. ..
— Puisque je te dis que c'est absurde?
— Tu veux savoir ce qu'elle avait? demanda Farjasse. Eh bien! mon cher, puisqu'elle ne veut pas te l'avouer, je vais te l'apprendre, moi...
— Camille, je vous en prie, taisez-vous!
— Non! non! Elle a passé l'après-midi, mon bon ami, à se figurer que l'on allait tirer sur toi!... Comprends-tu ça?
Costalla se mit à rire :
— Tirer sur moi!... Et qui diable pourrait avoir cette idée saugrenue, ma chère Thérèse?
— Est-ce qu'on sait? dit-elle. Le premier venu... un fou... un fanatique!... Si ta crois que tu n'as pas d'ennemis, tu te trompes!...
Je t'en connais, moi... et dont la haine me fait trembler.. •
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— Ah! oui, le Réfractaire et sa séquelle, n'est-ce pas?... Bah ! ces gens-là ne sont guère dangereux, va! ils bavent et ne mordent pas... Rassure-toi, ma chère, — et ne pense plus comme moi qu'à cette belle journée !»••
La revue du 14 juillet avait été la constatation éclatante des progrès réalisés par Tarmée, Mais cette cérémonie d'apparat, élaborée de longue main, et à laquelle n'avaient pris part que des troupes instruites à Tavance du rôle qu'elles devaient jouer, ne fournissait aucune indication sur les mérites ou les vices du système adopté pour faire passer nos forces du pied de paix au pied de guerre. Les Chambres avaient bien accordé au ministre de la Guerre du précédent Cabinet les crédits nécessaires à la mobilisation d'un corps d'armée ; mais l'émoi provoqué dans le pays par l'annonce seule de
cette mesure, et Fattitude de certaines puissances, avaient obligé le gouvernement à laisser les crédits sans emploi. L'opinion s'était ainsi répandue que le projet avait été définitivement abandonné. Ck)stalla jugea au contraire qu'il importait au prestige de la France de procéder enfin à cette épreuve, dût la susceptibilité jalouse de nos voisins s'alarmer de cet acte d'indépendance.
Un essai de mobilisation partielle fut donc décidé en conseil. Afin de donner à cette expérience toute la valeur désirable et d'en faire précisément la répétition générale d'une véritable mobilisation de guerre, on convint de tenir le projet da gouvernement secret. L'époque et le corps d'armée désignés, ainsi que le thème des opérations, ne devaient être révélés qu'au moment même où serait lancé l'ordre qui mettrait en branle toute l'immense machine. Quelques officiers de Tétat-major du ministre de la Guerre, seuls mis dans la confidence, travailleraient avec leur chef à l'élaboration du plan définitif.
Or, deux jours avant la date fixée, un journal de Paris, V Étoile j annonça que le 13" corps d'armée devait être mobilisé le surlendemain,
et publia le programme exact des manœuvres qu'il allait avoir à exécuter.
Cette divulgation excita au plus haut point h surprise et la colère de Costalla. Le préfel de police, le procureur général reçurent Tordre d'ouvrir une enquête immédiate, à laquelle le ministrie de Tlntérieur devait prêter le concours des plus habiles agents de la Sûreté.
Le premier point établi fut que les renseignements avaient été vendus à V Étoile par un certain Aubry, soi-disant « homme d'affaires», qui n'était en réalité qu'un aventurier de la pire espèce, associé à une dame Godefroy, que les rapports de police signalaient elle-même comme intrigante dangereuse. Le journal ne paraissait pas avoir eu dans cette affaire d'autre mobile que de donner à sa clientèle une preuve de la promptitude et de la sûreté de ses informations, n n'en était pas moins certain — l'exactitude et la précision des détails publiés le démontraient indubitablement — que des pièces destinées à demeurer secrètes, des documents confidentiels concernant cette épreuve de mobilisation avaient été copiés ou soustraits. L'en* quête devait donc continuer. On était bien sur la piste d'un daa coupables; mais il y en avait
d'autres, évidemment, qu'il fallait découvrir et frapper, surtout si — comme le juge d'instruction inclinait à le croire, — la communication n'avait été faite au journal qu'en vue de provoquer sur le marché une de ces paniques favorables aux coups de Bourse, dont quelqu'un, sans doute, avait profité, celui-là même qui, selon toute vraisemblance, avait conçu le plan de cette machination, et s'était servi d'obscurs comparses pour l'exécuter, sans se compromettre lui-même.
Le 13 septembre, le chef de la Sûreté vint rendre compte à Costalla du résultat des perquisitions ordonnées chez Aubry et chez la dame Godefroy. On n'avait pas réussi à mettre la main sur Aubry. Cet individu n'avait pas de domicile fixe : sans doute il se cachait, ou bien il avait quitté la France au premier bruit des poursuites intentées à VÉtoile. Quant à la Godefroy, — une affreuse petite femme contrefaite et voûtée, les lèvres peintes, les sourcils passés au crayon magique, couverte de bijoux faux, — on l'avait trouvée chez elle, rue Bergère, dans un appartement dont le luxe et le clinquant étaient bien le cadre qui convenait à sa physionomie de vieille entremetteuse Lora-
UNE AME MORTE. ili
quo les agents étaient arrivés, elle leur avait ri au nez, d'un air fort insolent, et avait dit, en montrant une cheminée pleine de papiers brûlés : «Je vous attendais... Vous arrivez trop tard!... » Sans se laisser déconcerter par cette assurance, les agents avaient procédé à une perquisition minutieuse, au cours de laquelle l'un d'eux était parvenu à découvrir, soigneusement dissimulée derrière la boiserie d'un placard, une forte liasse de lettres et de papiers divers, qu'on avait aussitôt remise entre les mains du juge d'instruction. En voyant qu*on avait trouvé sa cachette, cette femme était entrée dans une colère terrible, s'était mise à injurier grossièrement les agents, à crier qu'elle les ferait révoquer tous, qu'elle se moquait de la justice... On avait eu toutes les peines du monde à l'entraîner au dépôt oii elle avait été mise immédiatement au secret. Le chef de la Sûreté avait été très frappé de l'audace extraordinaire dont la mégère avait fait preuve. Il en concluait qu'elle devait avoir quelque protecteur mystérieux, sur qui elle comptait pour se tirer d'affaire. Cette hypothèse était d'ailleurs confirmée par un fait singulier : condamnée quelque temps auparavant à trois mois de pri-
son pour tentatives de corruption exercées sur un fonctionnaire public, à Toccasion d'une adjudication de travaux, la Godefroy n'avait jamais fait sa peine, ce qui ne pouvait s'expliquer que par l'intervention en sa faveur d'une influence occulte et puissante...
Ce jour-là, Costalla dînait chez son frère. Il avait quitté le ministère un peu avant sept heures, et était arrivé rue du Mont-Thabor, soucieux et préoccupé. La vue de sa belle-sœur à laquelle il témoignait beaucoup de sympathie, d'estime et d'affection ; de ses neveux qu'il ché*rissait tendrement, l'avait rasséréné. Pendant le repas, il avait causé de mille choses tout à fait étrangères à la politique, bavardé avec les enfants, improvisé un conte de fées, — tribut qu'ils exigeaient de lui ch aque fois qu'il venait. . . Puis, le dîner achevé, il s'était mis à former avec leur mère de beaux projets d'avenir pour chacun d'eux. Celui-ci serait soldat, celui-là entrerait à l'École des Beaux-Arts; lui-même avait toujours regretté de ne pas être peintre ou sculpteur : il serait donc singulièrement heureux de voir l'un des siens choisir la carrière des arts. Comme d'habitude, Morgan avait à peine prononcé quelques paroles. Le regard vague,
l'étrange pli vertical, — qui, seul, sur cet énigmalique visage, révélait Fincessant travail intérieur de la pensée, — plus profondément creusé que jamais entre les sourcils, il s'absorbait dans une de ces méditations intenses dont il n'avait jamais confié le secret à personne. Et à les voir, Tun froid, silencieux, arpentant le fumoir les mains derrière le dos, la taille sanglée dans sa redingote noire d'une méticuleuse propreté; — l'autre, effondré dans un fauteuil, le gilet déboutonné du bas, afin de digérer plus à l'aise, parlant avec enthousiasme de Rubens, son peintre favori, sans souci de la cendre du cigare répandue sur ses habits, on devinait qu'il y avait, au moral comme au physique, de profondes et essentielles dissemblances, une radicale antithèse d'instincts, de sentiments et d'idées entre ces deux hommes sortis, par un hasard étrange, du même sein.
— Eh bien ! demanda tout à coup Morgan, et cette affaire de Y Étoile y où en est-elle? Étes-vous toujours décidés, comme on le prétend, à faire un las d'histoires au sujet de cette publication du plan de mobilisation?...
— Plus que jamais. réDondit Michel. Nous
voulons savoir qui a fait le coup : et nous le saurons.
— C'est donc si grave que cela, d'avoir fait connaître le lundi au public ce que vous deviez lui apprendre le surlendemain?...
— Comment, si c'est grave! Des pièces confidentielles volées, — volées au ministère de la Guerre!... Toutes les espérances que je fondais sur cette expérience, déçues par la divulgation du plan qui devait rester secret jusqu'à la dernière minute ! Tout cela pour favoriser sans doute quelque sale tripotage de Bourse ! Et tu demandes si c'est grave?... Ce n'est pas grave, mon cher, c'est criminel!
— Soit!... Alors, l'instruction marche?
— Oui, le gredin qui a vendu la pièce au journal n'est pas encore arrêté, mais tu as vu sans doute, dans les journaux de ce soir, qu'on a fait une bonne prise, — une certaine Godefroy...
— Oui, je sais... Mais on n'a rien dû trouver d'important chez elle.
— On n'a rien dû... Que veux-tu dire par là?
— C'est bien simple... Les journaux annon* cent qu'elle avait brûlé ses papiers quand les
agents sont arrivés : je pense donc qu'on n'a rien dû trouver.
— Ah! c'est ça?... Eh bien! tu te trompes...
Elle n'a pas tout brûlé. Elle en avait mis un assez grand nombre en réserve dans une cachette qu'on a découverte. Cela ne se sait pas encore : ne le dis à personne...
— Ah 1 fit simplement Morgan. Il reprit, de sa voix sèche et brève, après un silence de quelques secondes :
— Alors on a saisi des papiers... Intéressants, ceux-là, sans doute?
— Comment veux-tu que je le sache? C'est au juge d'instruction qu'on les a remis, naturellement. ^
— Ah ! oui, c'est vrai... Mais est-ce que tu n'auras pas la curiosité de savoir un peu ce qu'il y a dedans?
— Ça, mon petit, ça ne te regarde pas...
Comme ministre de la Justice, j'ai le droit de me faire tenir au courant de l'enquête. Mais je ne sais pas si j'userai de ce droit : je ne veux entraver en rien l'action de la justice.
— C'est beau, ça!...
Le lendemain matin, Costalla travaillait dans son cabinet, quand un huissier vint lui
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dire que le procureur général demandait à le voir immédiatement. Introduit aussitôt, ce magistrat exposa, d*un ton fort ému, qu'il avait cru devoir, sans retard, aviser son chef de la tournure nouvelle que prenait l'affaire. En effet, le juge d'instruction avait à peine commencé le dépouillement de la liasse saisie chez la Godefroy, qu'il avait mis la main sur des papiers très compromettants pour un personnage ayant une situation considérable au ministère de la Guerre...
— Un officier ! s'écria Costalla. Vous devez vous tromper, monsieur !
— Hélas ! le doute n'est pas possible, monsieur le Ministre!...
Et, complétant les indications sommaires qu'il venait de donner, le procureur raconta que le général de brigade Ayguebelle, souschef d'un des plus importants services au ministère de la Guerre, était en relations d'affaires avec la Godefroy; que les quelques lettres déjà lues prouvaient, jusqu'àFévid once, qu'il se livrait, de concert avec cette aventurière, aux plus coupables intrigues ; que, criblé de dettes, en proie aux usuriers, il s'él.iit fait, à plusieurs reprises, avancer par elle de i'ar-
UNE AME MORTE. i77
gent pour prix de services qu'il lui avait rendus; que ces services paraissaient avoir consisté principalement à patronner auprès de l'administration des fabricants de fournitures militaires, des inventeurs qui, en échange de commandes obtenues, versaient à la Godefroy de fortes sommes sur lesquelles il touchait lui-même une remise. Les accointances malheureusement démontrées du général avec Tassociée d'Aubry permettaient de supposer, — bien qu'on n'eût encore rien trouvé de positif sur ce point, — qu'il n'était pas étranger à la divulgation du plan de la mobilisation ; et sa détresse expliquait assez comment, d'expédient en expédient, il en était arrivé à concevoir sans doute l'idée de tenter quelque coup de Bourse sur une baisse artificiellement provoquée.
— Quelle honte I... Quelle hontel... répétait Gostalla. Tout s'explique maintenant :
l'audace de la Godefroy, ses menaces aux agents... voilà bien le protecteur mystérieux dont me parlait le chef de la Sûreté...
Il s'était levé, très ému, et marchait à grands pas dans le cabinet.
— Mise à la retraite par retrait d'emplM.i<
c'est la première chose à faire... Après cela, des poursuites!...
n s'arrêta, comme effrayé de ce qu'il venait de dire.
— Un général sur les bancs de la correctionnelle, à côté de cette gueuse!... Oh! ce n'est pas possible !... Alors, quoi?... Étouffer l'affaire? Donner à Ayguebelle les moyens de fuir?... Mais s'il fuit, tout le monde comprendra qu'il est complice de la Godefroy, c'est à peine si le scandale sera moindre, et nous aurons commis en pure perte un acte de faiblesse et une iniquité... Voyons! Monsieur le procureur général, aidez-moi, trouvez quelque chose que je puisse proposer à mes collègues!
Le procureur hocha tristement la tête :
— Si c'est à l'homme que vous vous adressez, monsieur le Ministre, il vous répondra que c'est pour lui comme pour vous une humiliation et une douleur de voir un des chefs de notre armée mêlé à ces ignominies. Si c'est au magistrat, il ne peut vous dire qu'une seule chose : c'est qu'en laissant échapper ce coupable, vous perdez le droit de frapper les autres.
— C'est vrai... Mais s'il faut que justice soit
faite, il faut surtout que Thonneur de Farinée soit sauf. .. Il y a un moyen peut-être de le sau • ver... Monsieur le procureur général, veuillez passer dans cette pièce et attendre... J'aurai l'honneur de vous prier de rentrer dans quelque temps.
Le procureur s'inclina et passa dans la pièce voisine. Costalla se mit à son bureau, écrivit quelques lignes, sonna et dit à l'huissier :
— Cette lettre, au ministère de la guerre, par un planton à cheval, et vivement!
Le général Ayguebelle avait eu de beaux débuts dans la carrière militaire. Laissé pour mort dans les fossés du Mamelon-Vert, blessé de nouveau à Magenta, puis au siège de Puebla, il passait en 1870 pour un des plus brillants officiers de l'armée. Après la guerre, il fut envoyé comme colonel dans une grande ville du Midi. A courir, comme il l'avait fait depuis sa sortie de Saint-Cyr, les grands chemins de Crimée, d'Italie, d'Afrique et du Mexique, il avait contracté des habitudes aventureuses, un goût de l'imprévu, du changement, un besoin de vie intense et accidentée, que les labeurs paisibles, un peu monotones
de la garnison pouvaient difficilement satisfaire. De ces expéditions lointaines, à travers tant de peuples divers par les usages, la religion, la conception du bien et du mal, — du spectacle presque quotidien pendant vingt ans, de la force triomphante, du pillage, des razzias, des maraudes, de Tassouvissement impuni des passions brutales que la guerre déchaîne, en même temps qu'eUe éveille les plus hautes vertus, — ce sabreur avait rapporté un mépris hautain de la morale bourgeoise, les instincts d'un reître égaré dans une société régulière et se heurtant à ses conventions, qu'il ne comprend pas, avec la même surprise et la même irritation qu'un animal de proie aux barreaux de sa cage. La notion du devoir ne s'était pas encore oblitérée totalement en lui, comme il arriva par la suite, mais elle s*élait déjà, si l'on peut dire, rétrécie ; sa conscience ne lui imposait rien, au delà de l'observance extérieure et en quelque sorte machinale, de la discipline et de l'honneur professionnels. Pour se distraire, retrouver ces émotions vives dont il était maintenant sevré et qui étaient pour lui le ragoût indispensable de la vie, Ayguebelle se mX à jouer. Le jeu s'abattit sur lui comme
UNE AME MORTE. 18i
une de ces passions foudroyantes de la quarante-cinquième année, qui s'emparent de l'homme tout entier et le consument jusqu'aux os. Il jeta successivement dans le gouffre sa petite fortune personnelle, l'argent de ses parents et de ses amis. Alors, degré par degré, le malheureux commença de descendre, de s'avilir. Après le jeu, ce fut la débauche, et avec la débauche, ce fut l'absinthe. Une circonstance heureuse parut devoir le sauver. Ses états de services étaient tellement brillants, qu'il reçut, après quelques années passées dans le grade de colonel, les étoiles debrigadier et fut choisi pour un poste important dans les bureaux du minis-tère de la Guerre. Mais il était trop tard : ses trois vices le tenaient d^une forte prise et ne devaient paslàcherleur proie. Sa situation et sarésidence nouvelles allaient même lui fournir les moyens de les assouvir avec plus de facilité que dans une ville de garnison. Sa besogne finie au ministère, — il l'accomplissait avec une ponctualité qui faisait illusion à ses chefs et dissimulait les désordres de sa vie privée, — le général devenait, jusqu'à une heure avancée de la nuit, l'hôte des tripots et des maisons louches. U rentrait chez lui hébétéi le cerveau vide, lô
i8^ PIN DE RÊVE.
corps flasque, buvait coup sur coup plusieurs gorgées de sou affreuse liqueur, s'enivrait d'une ivresse morne, puis s'endormait d'un lourd sommeil, pour recommencer le lendemain.
A passer ainsi toute une partie de son temps au milieu de compagnons de jeu suspects, d'entremetteuses et de filles, lapnbeau par lambeau, sa dignité, sa fierté s'en allaient. Ce qu'il y avait de meilleur en lui, sa vaillance, l'élan héroïque de son âme et de sa chair vers le péril, l'abandonnaient même. On lui offrit successivement du service actif en Tunisie, puis au Tonkin : il refusa. Les fatigues, les blessures, les clairons sonnant la charge ne le tentaient plus. La déchéance physique marchait de front avec la dégradation morale. Son allure devenait lourde ; il prenait des goûts bas, fuyait la société de ses égaux, se plaisait au contraire dans un monde ignoblelde bookmakers, de jockeys, d'entraîneurs, de ci-devant hommes du monde, décavés comme lui, de déclassés de toutes les carrières qu'il rencontrait dans les maisons de jeu. Il avait perdu peu à peu jusqu'à ce goût de propreté méticuleuse, ces habitudes de rangement méthodique qu'ont presque tous les vieux officiers. Le désordre et
rincuric régnaient dans son appartement: du Uugc sale, des faux-cols, des cravates traînaienl sur les meubles, avec des paperasses, des protêts, de vieux journaux, des vêtements jetés au hasard, des cigares à demi fumés, des verres poisseux. Ces petits détails mêmes disaient le renoncement définitif à la lutte contre les honteuses passions auxquelles il était maintenant asservi, l'abandon de soi-même, et que cet homme ne dirigeait plus sa vie, qu'elle s'en allait à vau-l'eau, comme une épave.
Harcelé par ses créanciers et menacé par eux de voir mettre sur sa solde une saisie-arrêt qui l'eût gravement compromis en attirant l'attention de ses chefs sur son inconduite, le général accepta l'offre qu'on lui fit de le présenter à une certaine madame Godefroy, qui l'aiderait à se procurer des ressources. Cette femme vit tout de suite le parti qu'elle pouvait tirer d'un pareil client. Elle mit toute son astuce à s'emparer de lui, à l'alléger avec un art infernni de tout scrupule importun, à étouffer les timides et suprêmes protestations de cette couscience obscurcie. « Il avait besoin d'argent? Quoi de plus simple! Elle lui en ferait prêter par de braves gens qui seraient trop heureujj
f84 FIN DE RÊVE.
d'obliger ainsi ]e général, en échange de petits services qu'il leur rendrait. Et quels services? Un rien, un mot adroitement dit à tel chef de division ou de bureau pour obtenir une fourniture, une petite commande, Tadoption d'un nouveau modèle de gamelles, de sacs ou de brancards... n ne trouvait plus de crédit nulle part, était noté comme insolvable par tous les usuriers de Paris? La belle affaire! Elle se chargeait de le remettre à flot en lui négociant ses billets, dont personne ne voulait plus... » Elle en avait ainsi pour vingt mille francs, signés de son nom, et le tenait par là, — comme par les lettres compromettantes qu'elle avait eu l'habileté de se faire écrire, — se servant de tout cela contre lui, comme d'un mors dont elle le secouait rudement dès qu'il essayait de broncher, de se dérober à l'impérieuse domination qu'elle exerçait sur lui. Et depuis deux ans déjà que durait entre eux ce commerce, les derniers vestiges de sens moral qui subsistaient encore dans Ayguebelle avaient été si bien effacés par la main malfaisante de l'aventurière, que le misérable, épuisé d'ailleurs de corps et d'esprit par la vie qu'il menait, n'était plus qu'une sorte d'instrument inerte, dont la drC^
lesse se servait avecun cynisme tranquille pour assurer le succès de ses intrigues»
— Monsieur le général Ayguebelle ! annonça rhuissier, en laissant passer un homme grand et mince, à barbiche grisonnante et moustaches cirées, dont la prestance gardait quelque chose d'élégant et de jeune, qui contrastait étrangement/ avec le teint plombé, la mollesse des joues, le je ne sais quoi de sénile et d'usé qu'accusaient la lourdeur des paupières et Taffaissement de la lèvre inférieure.
— Général, dit Costalla, si j'ai prié mon collègue de la Guerre de vous donner Tordre de passer immédiatement à mon cabinet, c'est que j'ai des choses de la plus haute importance à vous dire... Vous l'avez deviné, sans doute; et vous savez, je suppose, quelles sont ces choses.
Il répondit simplement et sans trouble apparent :
— Je rignore, monsieur le Ministre.
— VousFignorez?... Apprenez donc que les soupçons les plus graves pèsent sur vous au sujet de la divulgation du plan démobilisation.
Pas un muscle ne bougea sur ce morne visage. Il ne parut ni indigné, ni surpris, ni hon-
186 FIN DB RÊVB«
tcux de Taccusatioa, et dit tronquîUemeDt, d'une voix indifférente :
— Je ne suis pour rien dans cette affaire.
Alors Costalla, — dont la bonté naturelle se
serait peut-être laissé attendrir, s'il avait eu devant les yeux le spectacle d'un coupable repentant — Costalla exaspéré par cette impassibilité, ne fut plus maître de son indignation. il éclata en reproches véhéments, lui jeta à la face ses relations avec la Godefroy, ses tentatives pour procurer des commandes à des industriels, auxquels il vendait sa protection.
— C'est une erreur, interrompit le général.
Jeneleurvendaîspasmaprotection,jeleurpromet^i.s seulement d'appuyer leurs demandes; et en échange de ce service, ils me rendaient celui d'escompter mes billets...
Tout l'homme était là, — dans cette distinction puérile entre deux degrés d'indignité, — tel que l'avaient fait l'inconduite, la recherche des expédients louches, la démoralisation pro« gressive aboutissant de compromis en compro»
mis, de défaillance en défaillance, de chute en chute, à une inconscience absolue dont la pro-. fondeur avait quelque chose d'effrayant, comme
tout ce qui est insondable — et quelque chose aussi de désarmant, comme tous les phénomènes où Ton sent qu'il entre de la fatalité.
Costalla le regarda avec plus d'étonnement, cette fois, que de colère. Ayguebelle se tenait debout devant lui comme au port d'armes, avec ce je ne sais quoi de raide qui fige les attitudes d'un militaire de grade inférieur, quand il se trouve en présence d'un de ses chefs. U n'avait pas l'air plus ému qu'au début de l'entretien; ses yeux ternes fixaient toujours sur Costalla le même regard éteint. Et l'on devinait bien, aie voir, que cette insensibilité n'était pas feinte, qu'il n'avait besoin d'exercer sur lui-même aucune contrainte pour voiler à ce point son regard, que s'il ne restait plus de flamme dans ses yeux, c'est que l'âme elle-même était morte en lui^ et qu'il ne présentait plus qu'un simulacre d'homme, comme on rencontre des simulacres d'arbres qui demeurent debout, bien que leur cœur ne soit plus que pourrrituro et poussière.
Alors, devant ce malheureux qui ne comprenait pas, qui sans doute n'avait jamais compris la portée des actes auxquels il s'était prêté, devant ce lamentable débris d'un soldat autre-
fois fier et vaillant, devant cette épave humaine roulée en tous sens par les passions et qu'un flot fangeux apportait à ses pieds, Costalla se sentit pris de pitié et c'est d'une voix moins rude qu'il se remit à lui parler.
— Écoutez-moi bien, général... Par le fait seul de vos accointances avec la Godefroy et des intrigues auxquelles vous avez participé, votre situation est perdue, irrémédiablement perdue. . . Vous allez être mis à la retraite d'une façon infamante, poursuivi devant les tribunaux, rayé des cadres de la Légion d'honneur..
Pour la première fois, un signe d'émotion parut sur le visage d'Ayguebelle. Ses lèvres remuèrent, il pencha un peu la tète et regarda sa rosette :
— Je l'avais pourtant bien gagnée, dit-il.
£t ce simple mot, prononcé de cette voix douce et triste qui tremblait, fut plus déchirant qu'une plainte bruyante ou que des sanglots, car il évoquait, en regard de l'heure présente si honteuse et si triste, tout un passé plein d'actions héroïques, dont chacune avait contribué à parer la poitrine de cet infortuné du glorieux insigne qui allait en être arraché.
— Oui, certes, vous l'aviez bien gagnée,
reprit Costalla. Pourquoi donc faut-il que vous ayez cessé d'en être digne?...
Il fit le geste las et découragé de quelqu'un qui ne sait pas, qui ne veut pas faire reiTort de se placer en face de lui-même, et de chercher à déterminer les obscurs et lointains mobiles de sa conduite^ — le geste navrant d'un vaincu do la vie qui met tout sur le compte de la fatalité, — et ne répondit pas.
Costalla continuait :
— J'ai cherché s'il n'y avait pas un moyen .d'épargner à l'armée la honte dont elle se sentira couverte en voyant l'un de ses chefs assis sur le banc d'infamie, entre une aventurière et un escroc... Ce moyen existe... Réfléchissez un instant... Je pense que vous le trouverez... comme je l'ai trouvé moi-même...
Il parut chercher pendant quelques secondes et demanda :
— Vous voulez m'envoycr en mission à l'étranger?...
— Pour représenter la France, n'est-ce pas, et l'armée nouvelle, celle qui vient de recevoir ses drapeaux I... Pour montrer au monde un de ceux qui la mèneront vers les Vosges et qui, en attendant les batailles futures, ensci-
gnent à nos soldats, par l'exemple d'une vid sans tache, le culte du devoir et de l'honneur !.. Nous vous enverrions faire la fête à Rome, à Pétersbourg ou à Vienne, à Berlin, peut-être, vous, l'associé, le protecteur de la Godefroy, — et demain nous ferions signer au Président de la République le décret gui commue en quelque dix ans de maison centrale la peine de mort prononcée par un Conseil de guerre contre un pauvre diable de militaire qui a levé la main sur son sergent!... Non, non, monsieur, ce n'est pas à vous donner une mission que j'ai pensé! Cherchez autre chose!...
— Alors, je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur le Ministre.
— Je vais donc vous l'apprendre, puisque vous m'y forcez, — dit Costalla, d'un air grave qui donnait quelque chose de singulièrement solennel à ses paroles. — Le moyen qui vous reste d'échapper vous-même à l'ignominie et de ne pas laisser imprimer en votre personne une souillure à l'armée tout entière, c'est de prendre une de ces résolutions viriles qui réparent, qui effacent, parce qu'elles portent en elles une vertu souveraine de rédemption...
Je pense que vous m'avez compris, cette fols,
général... Sur cette croix, qui prouve que vous avez su regarder en face et sans trembler la mort, jurez que dans les vingt-quatre heures vous aurez pris cette résolution; et moi, de mon côté, je vous jure que votre nom sera sauvé de la honte ! . . .
Ayguebelle resta muet. Son visage flétri continuait à n'exprimer riei:, — si ce n'est peut-être la secrète et insurmontable horreur qu'inspire presque toujours l'idée de la mort aux jouisseurs, dont l'énergie physique aussi bien que la vigueur morale s'est émasculée peu à peu dans le plaisir. Quand il se décida enfin à ouvrir la bouche, ce ne fut pas pour répondre s'il consentait au pacte proposé, mais — ce qui prouvait clairement qu'il ne l'acceptait pas, — pour balbutier d'une voix chevrotante de nouvelles explications sur sa conduite. « Ce n'était pas lui qui avait livré le plan de la mobilisation du ii^ corps. Peut-être, dans certaines circonstances, — il s'en apercevait maintenant, — avait-il agi avec légèreté...
Mais communiquer des pièces confidentielles, jamais! Il n'avait recommandé que des inventions utiles et après s'être assuré au préalable de leur mérite. Qu'y avait-il donc de si grave
à cela? On verrait bien en le jugeant, qu'il avait été moins coupable que victime... »
Costalla récouta pendant quelques instants plaider ainsi, d'un ton pleurard de vieil enfant, les circonstances atténuantes de son déshonneur. Puis il alla ouvrir la porte de la pièce voisine et, sans colère, mais avec une indicible tristesse :
— Monsieur le procureur, le Conseil sera saisi dans deux heures de raffaire du général Ayguebellé, et vous recevrez aujourd'hui même mes instructions au sujet des poursuites à exercer contre lui.
Et, détournant les yeux du coupable, il se laissa tomber avec accablement dans son fauteuil, tandis que le général, les talons joints, le haut du corps un peu penché en avant, s'inclinait militairement et sortait du pas raide d'un automate.
Le 3 journées qui suivirent furent pour Cosh talla au nombre des plus pénibles qu'il etkl encore traversées. 11 ne pouvait penser qu'à cette malheureuse affaire, et son irritation contre Ayguebelle augmentait. L'exaltation même de son patriotisme le rendait plus sensible qu'un autre à l'humiliation qu'infligeait à l'armée l'indignité d'un de ses chefs. Thérèse et Farjasse essayait vainement de le calmer.
Us avaient été très frappés d'un détail auquel leur ami ne croyait pas devoir attacher d'importance, tant la culpabilité du général lui sem« blait irréfutablement établie sur tousles points : les papiers saisis chez la Godefroy, bien qu'ils
194 FIN DE flÊVE
démontrassent de la façon la plus évidente rimmoralité de ce malheureux, ne prouvaient cependant pas qu*il eût trempé dans la divulgation du plan de mobilisation. C'est par induction, en concluant d'une vilenie à une autre vilenie, que le procureur général Favait signalé comme l'auteur probable de la soustraction et de la communication des pièces. Or, il était à noter qu'Ayguebelle avait formellement repoussé cette accusation, alors qu'il n'essayait même pas de nier un seul des autres faits qu'on lui avait reprochés, et se contentait d'équivoquer sur eux. Cette remarque importante, que Thérèse et Farjasse avaient faite simultanément, au moment même oîi Costalla leur racontait son entrevue avec le général, leur donnait à penser que le scandale n'avait peut-être pas encore éclaté tout entier.
— Je ne serais pas étonné, avait dit Camille à M""' Gauthier, si la suite de Tins truclion venait à révéler de nouvelles turpitudes, et je ne jurerais pas que ce pauvre Ayguebelle fût le seul, ni même le plus grand coupable... Il est trop clair que la publication du plan a été faite en vue d'un coup de Bourse : ne trouvez-vous pas que cela vous a un petit parfum
MONSIEUR X***. i95
yankee, Thérèse, qui décèle le Morgan?...
Kappelez-vous ce qu'il m'a dit après la distribution des drapeaux : il n'a vu dans cette belle manifestation qu'une probabilité de baisse sur la rente ! Qui sait si, ce jour-là même, ce ténébreux personnage n'a pas conçu l'idée de quelque vaste et malpropre spéculation, fondée sur l'effarement habilement provoqué du public ?... Aussi, quand je vois Michel se jeter à corps perdu dans cette affaire, suivre l'enquête avec un intérêt passionné, ne plus rêver que l'arrestation d'Aubry, le châtiment exemplaire de la Godefroy et d'Ayguebelle , j'ai peur... Quel drame! s'il allait découvrir que son frère est — comme il pourrait se faire — l'un des auteurs, peut-être même l'auteur principal de cette machination I...
Les mesures prises en Conseil contre le général Ayguebelle, le jour même où le ministre de la Justice avait eu avec lui la pénible explication que l'on sait, — mise à la retraite pair retrait d'emploi et internement à la prison du Cherche-Midi, — ces mesures de rigueur, suc* cédant à l'arrestation de la Godefroy, avaient produit une impression de stupeur. L'opinion publique, vivement émue, accordait créance
aux commérages les plus extravagants. On prétendait que le gouvernement avait mis la main sur une vaste association d'espionnage, organisée en vue de nous dérober et de livrer à l'étranger les plus importants secrets de notre organisation militaire. Des journaux prenaient avec passion parti pour ou contre le général Ayguebelle : ceux-ci — le Réfractaire était du nombre rr- le traitant hautement de victime expiatoire qu'on offrait à la vindicte publique, afin de pouvoir lui soustraire d'autres coupables ; ceux-là, stigmatisant au contraire sa conduite et félicitant le gouvernement de n'avoir pas hésité aie frapper. Enfin, un bruit assez étrange commençait à courir, sortant on ne sait d'oti. Il se disait que les papiers saisis n'étaient pas compromettants pour Ayguebelle seul, qu'ils l'étaient encore bien davantage pour un individu dont il était fréquemment question dans les lettres adressées à la Godefroy, et qu'on désignait dans cette correspondance sous le nom de « Monsieur X... »
Qui était ce Monsieur X...? Sur ce point essentiel, il restait de l'incertitude et l'on était réduit à mettre en avant plusieurs conjectures.
Maïs ce que Ton tenait pour démontré, c'est que la Godefroy vendait à beaux deniers comptants, grâces, faveurs, avancements, dispenses, places lucratives, distinctions honorifiques, décorations même, — le tout obtenu par l'entremise intéressée de Monsieur X.^.
Quant à Ayguebelle, il ne fallait voir en lui qu'un vulgaire comparse des intrigues de la Godefroy, un auxiliaire de rencontre dont elle se servait quelquefois — comme coûtant moins cher que l'autre, — pour traiter certaines affaires concernant l'administration de la Guerre. L'affidé véritable, l'associé de tous les jours, qui s'adjugeait d'ailleurs sur les pots-de-vin une part proportionnée à l'importance de sa coopération occulte et à l'utilité de la protection dont il couvrait secrètement l'industrie de cette aventurière, — c'était, non pas ce pauvre diable de général qui allait, comme toujours, payer pour un autre, mais Monsieur X...^ l'influent et mystérieux Monsieur X...
Enregistrée par quelques journaux, entre autres par le Réfractaire — qui s'était engagé à en démontrer sous peu l'exactitude, dès qu'il aurait terminé certaine enquête à laquelle il
procédait lui-même afin, disait-il, « de contrôler les résultats suspects de Tenquète officielle », — cette rumeur avait d'abord paru chose négligeable et peu sérieuse à Costalla.
— Encore une manœuvre du citoyen Vindex et de sa bande, avait-il dit à Farjasse : je devais m'y attendre... Tu verras qu'ils vont nous révélerundecesjoursqueleurfameuxMonsieurX...
n'est autre que moi-même ou quelqu'un de mes amis!... En somme, cette histoire est absurde... Comme si tout ne s'expliquait pas, le plus tristement mais aussi le plus naturellement du monde, par la canaillerie de cet Ayguebelle !. .. Il nie avoir livré le plan de mobilisation à Aubry. Parbleu!... S'il avouait cela, ce serait le Conseil de guerre... Edouard m'en faisait, ce matin encore, la remarque I...
De plus en plus effrayé de la tournure que prenait l'affaire, Farjasse n'avait rien trouvé à répondre. Ce silence, l'aîr un peu contraint de son ami, avaient heureusement passé inaperçus de Costalla. Mais il n'en fut pas de même de la consistance prise, avec une extraordinaire rapidité, par la version nouvelle qui venait d'être jetée dans la circulation. Au bout de vingt-quatre heures, il n'était plus question
MONSIEUR X***. i99
Paris que de « Monsieur X... » et des révélalions promises sur son compte par le Réfrac^ taire.
Ému et préoccupé de voir ses collègues mêmes lui demander si vraiment la Godefroy avait un autre complice que Ayguebelle, Costalla voulut en avoir le cœur net et pria le juge d'instruction commis à cette affaire de passer à son cabinet. Aux questions qu'il posa, sans cacher qu'à ses yeux, le Monsieur X... dont il était tant parlé depuis quelque temps, et le général Ayguebelle devaient être, non pas deux coupables distincts, mais un seul et même homme, le juge répondit, d une manière un peu évasive : « La Godefroy avait fait preuve d'une rouerie et d'une astuce telles, que les interrogatoires, jusqu'à présent^ n'avaient pas servi à grand'chose. Le dépouillement de la liasse, trouvée chez elle, des papiers saisis chez le général, avaient présenté beaucoup de difficulté et pris beaucoup de temps, à cause de la multiplicité des pièces, de la nécessité de les classer méthodiquement, de les confronter. Un certain nombre d'ailleurs, et des plus importantes, étaient rédigées en un langage de convention dont il avait fallu au préalable chor-
cher la clé. Il était fréquemment question, dans les lettres des correspondants de la Godefroy, d'un certain Monsieur X... et d'argent remis « pour ses pauvres ». Kidentité du général et de ce Monsieur X... n'était pas chose absolument impossible; toutefois elle n*était pas encore établie d'une façon claire et péremptoire. Sur ce point capital, le juge commençait même à concevoir des doutes, à soupçonner des complications qu'il ne prévoyait pas d'abord, des complicités inattendues sur lesquelles l'enquête, en se poursuivant, ne pouvait manquer de faire bientôt la lumière... »
Comme le magistrat achevait de donner ces explications, la porte s'ouvrit, et Morgan entra dans le cabinet.
— Je te dérange? demanda-t-îl à son frère.
— Non pas... J'avais prié monsieur le Juge d'instruction de venir causer avec moi de cette affaire Godefroy-Ayguebelle. Nous avons fini : tu peux rester. . . Puis, se tournant vers le juge :
— Il est bien entendu, monsieur, que vous m'aviserez immédiatement de tout ce que l'instruction pourra vous apprendre sur ce Monsieur X...
— Ah ! çà, dit Morgan, tu y crois donc aussi
à ce Monsieur X...? Je n'aurais pas supposé que tu fusses naïf à ce point. Comment ! tu ne vois pas que c'est un personnage fictif dont la Godefroy se servait comme d'un appât pour attirer des dupes, en faisant croire qu'elle avait les moyens d'obtenir tout ce qu'elle voulait I Mais cela est évident, cela crève les yeux, n'estil pas vrai, monsieur le Juge d'instruction?
— Monsieur le Député, répondit celui-ci, je voudrais être aussi sûr de la chose que vous paraissez l'être vous-même. Cette explication, s'il était possible de l'admettre, aurait pour effet d'atténuer et de restreindre le scandale, — si retentissant, si regrettable déjà...
— Raison de plus pour n'en pas chercher d'autre I C'est le devoir du gouvernement de tout faire pour éviter un éclat plus grand encore.
— Mais c^est aussi le devoir de la justice de tout faire pour mettre la vérité, la vérité totale en lumière.
— Alors, ces absurdes commérages de journaux — et de quels journaux ! — cette histoire à dormir debout d'un protecteur mystérieux et puissant qu'aurait eu la Godefroy, tout cela serait vrail... H y aurait vraiment un Mon-
sieur X... — un Monsieur X... qui ne serait pas le général Ayguebelle?... Allons donc!... Le juge d'instruction répondit gravement :
— Je ne prétends pas cela, monsieur. . . Je no prétends rien... Je doute... je cherche... et je ne désespère pas de trouver... J'aurai Thonneur, monsieur le Ministre, de vous communiquer, ainsi que vous me l'avez ordonné, les nouveaux résultats de l'instruction, à mesure qu'ils seront acquis.
Et s'inclinant, il sortit.
— Voilà, dit Morgan, dès qu'il fut dehors, un jeune magistrat qui fait du zèle, qui veut découvrir quand même quelque chose de rare, de compliqué, de saisissant... Je ne comprends pas que vous ayez eu l'idée de le commettre à une instruction aussi délicate. Il ne vous y fera que des balourdises 1...
— Ah ! çà, répliqua Costalla, me diras-tu à qui tu en as, ce matin?... Tu es d'une humeur!... Qu'est-ce qu'il t'a fait, ce juge?
— Je n'aime pas les sots... Et cela m'ennuie de penser que je puis avoir affaire à un sot.
— Affaire à lui ?... A quel propos?... Je ne vois pas..., je ne comprends pas... ; mais parle donc... enfin!... Que veux-tu dire par là?. .
— Oh ! mon Dieu !... c est bien simple... ne t'excite pas, je t'en prie ; ça n'en v&ut pas la peine... T'a-t-il dit, ce petit monsieur rasé, si par hasard il a trouvé quelque billet de moi dans les papiers saisis chez cette femme?
— Hein !... quoi?... Une lettre de toi dans les papiers de la Godefroy ?
— Hé bien ! après ?... Crois-tu qu'une intrigante de profession comme elle n'ait jamais écrit à personne ? et que personne ne lui ait jamais répondu? Sois tranquille, val bien d'autres que moi l'ont fait.
— Mais tu ne m'avais pas même dit, l'autre soir, quand nous avons parlé d'elle après dîner, que tu la connusses !
— Comment te l'aurais-je dit? Je n'en étais pas sûr alors ; je connais tant de gens !.. . C'est seulement en y repensant que j*ai cru me souvenir qu'une dame Godefroy m'avait écrit à diverses reprises. J'ignorais que cette dame fût une aventurière ; le savais-tu toi-même il y a quinze jours?... Je crois bien que j'ai dû donner l'ordre à mon secrétaire de lui répondre — ou que je lui ai adressé moi-même un certain nombre de billets sans importance... C'est pour cela que je. te demandais si ton juge t'a-^
vait dit qu'il eût rencontré quelques lignes de mon écriture parmi les pièces dont il a commencé le dépouillement.
Tranquillement assis près de son frère, Morgan parlait posément, de sa voix nette et incisive, le visage aussi impassible, le regard aussi assuré que s'il se fût entretenu de quelque affaire indifférente concernant une tierce personne. La démarche qu'il tentait à ce moment était un de ces coups hardis qu'il méditait longuement et qu'il exécutait ensuite avec une froide et imp ?rturbable décision. Un peu déconcerté d'abord, en apprenant la saisie de la liasse mise en réserve par la Godefroy, et convaincu que si cette femme avait conservé certains papiers au lieu de les brûler comme les autres, c'était sans doute qu'il se trouvait dans le nombre des lettres de lui qu'elle voulait garder pour s'en faire une arme au besoin, — Morgan avait jugé que le meilleur moyen de parer à ce péril était d'atténuer, par une confession partielle adroitement présentée, la fureur que Michel ne manquerait pas d'éprouver, en apprenant par d'autres, à Fimproviste et sans les ménagements nécessaires, que son propre frère figurait parmi les correspondants^ de l'a-
fenturîère. Cette résolution prise, il était venu ce matin-là même au Ministère de la Justice, bien décidé à mettre au service de la redoutable partie qu'il allait jouer toutes les ressources de son esprit audacieux et retors.
Costalia s'était levé, en proie à une violente émotion.
— En relations avec cette drôlesse, toi, mon frère !... Ce n'était donc pas assez d'avoir trouvé un membre de l'armée, un général, mêlé à toutes ces turpitudes !...
— Pardon ! mon cas n'est pas du tout le même que celui du général... J'ai répondue des lettres où l'on me recommandait je ne sais qui ou je ne sais quoi... Évidemment j'aurais mieux fait de ne pas écrire — et si je me repens d'une chose, c'est précisément d'avoir commis cette imprudence... Mais enfin, quel est l'homme public, le député qui n'a pas reçu de lettres de ce genre?... Allons! voyons, ne pose pas pour l'incorruptible : tu en as reçu toi-même 1
— C'est possible; mais, neuf fois sur dix, je n'y répondais pas ; et, quand j'y répondais, ce n'était qu'à bon escient.
— Eh bien ! moi, je répondais à tout le
monde : voilà toute la différence. En somme, c'est une obligation du métier...
— Ouï, pour ceux qui regardent le mand({^« de député comme un métier, — et je vois avec douleur que tu es de ceux-là, de ceux qui assiègent les ministères, qui envahissent les bureaux de toutes les administrations, qui sollititent, qui quémandent, qui intriguent... Ah ! vous pouvez vous vanter d'êlre à la Chambre un certain nombre qui donnez à la France une fière idée du régime parlementaire et qui le font aimer, estimer, — pratiqué comme il Test par vous ! « Les affaires du Pays quand nous aurons le temps, les nôtres d'abord ! » n'est-ce pas? Ma réélection avant tout! Périssent la France et les colonies plutôt que ma circonscription ne m'échappe I...
— Que veux-tu, mon cher ? nous en sommes tous là... Il faut bien être de son temps !... Si tu m'avais donné le portefeuille que Je t'ai demandé, je me serais consacré aux affaires de mon ministère. Mais il t'a plu de jouer le per* sonnage de républicain austère, ennemi du népotisme : un type fort démodé, entre nous, et qu'on ne te demandait pas du tout de' ressusciter... Tu m'as donc envoyé me promener...
Alor» j'aî faît comme les autres : j'ai rendu do petits services à droite et à gauche, j'ai placé ici ou là des personnes qui m'étaient dévouées, — en un mot j'ai soigné ma clientèle électorale en me servant des procédés communément employés.
— Oui oui, je sais... «Monsieur le Ministre, j'ai besoin pour mon arrondissement d'un percepteur, de vingt bureaux de tabac, de trente instituteurs, d'un pont, d'un chemin de fer : donnez-moi tout cela ou je vous renverse 1 »
Ah! les jolis représentants du peuple I... Le mettez-vous assez en coupe réglée, ce pauvre Pays, l'exploitez-vous, le grugez- vous assez ?. . . Tiens, depuis dix mois que je suis au pouvoir et que je vois de plus près la cuisine que vous faites, il me prend des envies de vous balayer tous et je me demande, en vérité, s'il y a jamais eu quelque chose d'aussi mesquin et d'aussi malpropre que vous autres, dans les Chambres de lamonarchie de Juillet ou de l'Empire... Oui, j'en suis là, moi, moi, Costalla!
— Alors, répliqua Morgan avec une exprèssion indéfinissable d'ironie, qu'est-ce qui fcmpêchait de restaurer le comte de Chambord ?... Tu sais, moi, au fond, ça m'était égal...
— Tu n'as pas besoin de me le dire, va!...
Qu'est-ce que tu aimes dans la République, toi ? Est-ce une forme de gouvernement qui assure plus de garanties au progrès, à la justice, à la liberté?... Est-ce la conséquence logique, le complément nécessaire de l'évolution démocratique commencée il y a un siècle par la Révolution?... Ah! bien, oui!... Tu aimes le morceau de royauté que te donne ton mandat, tu y tiens comme un chien tient à Tos qu'il ronge !... Et il y en a toute une meute dans cette Chambre, qui sont semblables à toi, qui ne pensent qu'à la curée... Vos convictions, votre foi, les voilà!... C'est pour vous, pour satisfaire vos plates et égoïstes ambitions que la France a jeté par terre je ne sais combien de gouvernements, qu'elle a travaillé, qu'elle a combattu, qu'elle a souffert depuis quatrevingt-dix ans... Parole d'honneur 1 ça n'en valait pas la peine I...
— Oh ! mais tu deviens délicieusement réactionnaire..., prends garde qu'on ne t'entende!
— Ah ! tiens ! laisse-moi tranquille avec tes ironies... Ce qui se passe, ce que je vois de jour en jour plus nettement, n'est pas pour me donner envie de rire, je te le jure 1 A l'heure
qu'il est, la République se présente sous trois aspects différents : la République sectaire du citoyen Vîndex et de ses amis ; — la République sceptique et tripoteuse que vous inaugurez, toi et tes pareils ; — la mienne, enfin, pour laquelle j'avais fait ce beau rêve, qu'elle serait conciliante, probe et sage, qu'elle aurait l'esprit libre, le cœur large, les mains nettes — et qui est, je le vois bien, en train d'étré mangée par les deux autres, en attendant que ceUes-là s'entre-dévorent à leur tour. Voilà où nous en sommes, mon cher I... Et maintenant revenons à ton affaire. Je parle, je déblatère, et j'oublie qu'en ce moment même le juge d'instruction est peut-être en train de lire les lettres écrites par toi à la Godefcoy... Encore un signe des temps, à propos, cette femme. . . Yotre madame Roland, à vous autres I Te voici donc compromis. Eh bien! que vas-tu faire? Qu'astu à me dire, à me proposer ?... Car je pense bien que ce n'est pas pour rien que tu es venu ici ce matin... Voyons ! parle... Moi, je n'ai la force de penser à rien... je suis accablé, je voudrais être à six pieds sous terre... Que de mal tu m'as fait, en m'apprenant cela !...
Et se laissant tomber dans son fauteuil, ifl
appuya ses deux coudes sur la table et prit sa tète entre ses mains.
Morgan avait bien prévu qu'au premier mot, rindignation de son frère éclaterait. Mais avec la profonde connaissance qu'il possédait de cette nature impétueuse et mobile, il savait aussi qu'à ce jet spontané de sa colère succéderait une sorte d'accalmie ; et c'était ce moment, escompté par lui à l'avance, qu'il attendait pour démasquer complètement ses batteries, et risquer ce qu'il avait encore de scabreux à dire.
— Mon Dieu 1 — reprit-il après uii silence de quelques secondes, — tu demandes ce que je compte faire et si j'ai quelque chose à te proposer... Évidemment, il y aurait un moyen de tout arranger, — un moyen simple et pratique, — mais qui va néanmoins te faire jeter les hauts cris...
— Lequel?
— Ce serait de donner au juge d'instruction l'ordre de te communiquer les pièces du dossier : c'est ton droit comme ministre de la Justice. Tu en retirerais mes lettres et me les rendrais.. . Ou bien, si tu ne veux pas faire la chose toi-même, rien ne serait plus facile que de l'inviter à opérer lui-même ce retrait; il suf lirait
de luî laisser entrevoir que tu lui sauras gré de cette petite complaisance. . . Les fonctionnaires, on obtient d'eux tout ce que Ton veut, en leur faisant espérer de l'avancement...
— Ah! vraiment... très simple et très pratique, en effet, ton moyen!... Par malheur, il y a un article du Code qui traite de ces petites opérations-là, je t'en préviens!...
— Oh! le Code!... S'il fallait toujours se préoccuper de savoir ce qu'il autorise et ce qu'il défend!...
— Il n'y aurait plus rien à faire, n'est-ce pas?... En un mot, j'intenterais des poursuites à Ayguebelle pour avoir soustrait des pièces et j'en détournerais moi-même?... Eh bien, mon cher, je ne ferai pas cela!... Mais, j'y songe, tu me disais tout à l'heure que les billets écrits par toi à la Godefroy étaient sans importance : pourquoi donc désires-tu si vivement qu'ils disparaissent du dossier?...
— Parce qu'il faut tout prévoir... Je crains qu'au moment des débats, ces billets, tout insignifiants qu'ils soient, ne deviennent une arme aux mains de tes ennemis et des miens. Je ne me rappelle plus exactement ce que j'ai bien ^>u écrire à cette femme. Mais quelque inno-
tit FIN DE RÊVE.
cente que puisse être cette correspondance, — et je t'assure qu'elle Test, — on ne manquera pas d'essayer d'en tirer parti contre nous, contre la République même, de l'interpréter perfidement, d'égarer les esprits sur mon compte, sur le tien... On commence déjà... As-tu lule^^frac taire de ce matin?
— Pas encore.
— Eh bien! j'y suis accusé, — je me trompe,
— nous y sommes accusés de la façon la plus violente. Et tu remarqueras que, cette fois, il ne s'agit pas d'insinuations plus ou moins transparentes, comme précédemment, mais d'une attaque directe, sans ambages ni réticences ;
— à ce point que si je ne considérais pas le duel comme une des plus sottes choses qui soient, je devrais peut-être envoyer des témoins à ton monsieur Yidalin et tâcher de nous débarrasser de lui par un bon coup d'épée bien placé, puisque tu n'as voulu employer à son égard aucun des moyens que je t'avais indiqués... Veux-tu voir toi-même?
Costalla prit le journal que son frère lui tendait et lut rapidement l'article. Morgan y était ouvertement désigné comme étant le Monsieur X..., dont le nom mystérieux revenait
sans cesse dans les lettres des correspondants de la Godefroy. On Taccusait en outre d'avoir divulgué le plan de la mobilisation et réalisé un gros gain à la Bourse, sur la baisse qu'avait provoquée cette manœuvre, — d'avoir organisé, en vue de spéculations analogues et aussi coupables, une vaste entreprise de journaux financiers, — d'ajouter enfin à ces bénéfices tous ceux qu'il tirait du trafic des décorations, des faveurs, des places, auxquels il se livrait journellement, de connivence avec l'aventurière.
Ce réquisitoire se terminait sous la forme d'une violente invective contre Costalla luimême, — dénoncé comme complice des tripotages de son frère, — contre la république bourgeoise et le gouvernement tout entier...
— Eh bien! qu'en dis-tu? demanda Morgan, lorsque son frère eut fini de lire et rejeté le journal avec un geste de colère et de dégoût.
Costalla plongea son regard dans les yeux gris et impénétrables qu'Edouard fixait sur lui :
— Je dis, répondit-il, que si par malheur tu avais fait seulement la moitié des saletés dont on t'accuse ici, il n'y aurait pas dans toutes les maisons centrales de la France ni parmi les dix
214 FliC \jE rêve.
mille forçats de la Nouvelle-Calédonie, de plus vile, de plus basse, de plus abjecte canaille que toi... Voilà ce que je dis... Morgan ne broncha pas.
— Allons ! répliqua-t-il avec une sorte de sourire dédaigneux qui plissa légèrement Tangle de ses paupières, je vois avec plaisir que tu as toujours le cœur chaud et prompt aux indignations généreuses... C'est très bien... Mais parmi ces diverses accusations, il en est une qui doit te toucher encore plus que les autres, je pense : celle d'avoir divulgué le plan de mobilisation pour faire un coup de Bourse. Eh bien! si je te prouve à Tinstant même là fausseté de cette accusation, que penseras-tu du reste de l'article? Qu'il n'est qu'un tissu de calomnies, j'espère.
— Tu peux me prouver cela? demanda Costalla avec une sorte d'anxiété. Oh! fais vite alors!... Si tu savais de quel poids tu me soulageras!...
Edouard tira négligemment de son portefouille un papier qu'il lui tendit. C'était une attestation du syndic des agents de change port int que, des vérifications auxquelles il avait minulieuscmcnt procédé , résultait l'absolue cer-
MONSIEUR X . Îi5
titude que jamais Morgann'avaitdonnécrordre de bourse à aucun membre de la Compagnie.
— Eh bien! reprit-il, es-tu édifié maintenant?... Quand j'ai vu, il y a quelques jours, que le Réfractaire se disposait à me prendre do nouveau à partie, j'ai deviné sans peine sur quel point il allait m'attaqucr. C'est si facile de dire d'un homme qu'il spécule!... Je suis donc allé trouver le syndic, je lui ai demandé de procéder aux constations qu'il a faites, et dont il a consigné le résultat sur ce papier. .. Si j'intente un procès en diffamation au Réfractaire, comme j'en ai l'intention, tu vois que je ne suis pas sans armes contre lui... C'est dommage qu'il y ait ces lettres... Voyons! Michel, si ce n'est pas pour moi, fais cela pour ma femme, pour tes neveux, qui t'aiment tant : laisse-moi écrire là, sur ton bureau, un petit billet, dans lequel je repousserai sévèrement une demande de laGodefroy et lui intimerai défense de m'en adresser de nouvelles. . . Tu pourras bien au moins glisser ou faire glisser adroitement ce mot-là dans le dossier, puisque tu ne veux pas faire retirer mes lettres... Et tu comprends quel effet cela ferait au momont du procès...
— Ohl dit Costalla^ ne continue pas!... Tu
216 FIN DE RÉVB.
me donnerais des doutes sur la façon dont tu as obtenu cette attestation du syndic, et tu me gâterais la joie que je viens d'éprouver en la lisant ! . . . Écoute, Edouard, il n'y a qu'une chose à faire et celle-là^ du moins, a le mérite d'être honorable, franche, courageuse, digne de toi et de moi..., sans compter qu'il pourrait bien se faire qu'elle fût en même temps fort habile, ce qui ne gâte rien. Le Réfractaire annonce qu'il va provoquer une réunion publique, dans ta circonscription, au théâtre de Montmartre, afin de te flétrir devant tes électeurs et te sommer de donner ta démission de député, n'est-ce pas?... Eh bieni il faut relever le gant, aller hardiment au rendez-vous et confondre tes accusateurs : c'est lameilleure manière de couper court aux calomnies...
— Diable I dit Morgan, mais je n'ai pas l'habitude des réunions publiques, moi... Je ne sais pas trop quelle figure je ferai devant cette foule qui me sera sans doute très hostile, grâce aux bons soins de ton filleul I
— Bah ! lu n'y trouveras pas que des adversaires. Je dirai deux mots au préfet de police : sois tranquille . . . Moi-même je serai là ; je trouverai bien quelque baignoire grillée, quelque
loge sur la scène, pour entrer, voir et entendre sans être aperçu... Tu auras de la claque, mon cher, puisqu'il t'en faut!... Tu n'imagines pas comme ça soutient, comme ça donne des idées, de voir un tas de gens battre des mains, même quand on sait qu'ils applaudissent sur commande 1... Fie-toi à moi pour bien organiser les choses... Ça me connaît, les réunions publiques I... Ah I tiens, je voudrais presque être à ta place, ce jour-là I Quel discours je leur ferais I...
— Oui, mais moi, je ne suis qu'un orateur d'affaires... je n'ai pas ton « coup de gueule », comme dit Farjasse.
— Eh bien I je te le ferai, ton discours, ça n'est pas plus difficile que ça... tu n'auras qu'à l'apprendre par cœur, et à le réciter proprement sur place. Tu verras, ça ira tout seul... Traiter en quelques mots la question qui t'est personnelle, fermer la bouche de tes diffamateurs au moyen de la lettre du synd'c, annoncer que tu leur intentes un procès, que tu les traînes devant les tribunaux... puis élargir le débat, flétrir vigoureusement la basse manie des dénonciations, livrer au mépris des honnêtes gens et des bons citoyens la presse qui
218 PIN DE RÉVB.
vit d*iiisulies, qui clabaude sans cesse contre le Gouvernement et le distrait de son œuvre. . . Ça y est ! voilà le plan !... Et pour peu que tu te dégourdisses en leur disant tout cela, tu auras un succès énorme... Voyons ! qu'en distu? Ça ne te tente pas, un aussi beau coup à jouer que celui-là?...
Morgan s'était levé et se promenait, Tair soucieux, dans le cabinet.
— SoitI dit-il résolument. J'irai !•••
Les électeurs du xvii* arrofidissement sont conwh quéSy le dimanche 9.2 septembrCy à deux heures, au théâtre de Montmartre, où doit se réunir le meeting dCindignation devant lequel le citoyen Morgan, représentant du peuple, est invité à comparaître.
Ordre du jour :
Débat contradictoire sur les points suivants: i^ Le citoyen Morgan a-t-il, oui ou non, trafiqué de son mandat; J2^ Peut-il, oui ou non, continuer à représenter, comme député, l'arrondissement ?
Des centaines d'affiches, ainsi libellées, avaient. été apposées sur les murs, par les
220 FIN DE RÊVB.
soins do la rédaction du Réfractaire. En réponse à la sommation qui ]ui était adressée, Morgan fit aussitôt paraître dans les journaux une petite note conçue en termes d'une dédaigneuse sobriété, dans laquelle il annonçait l'intention de se rendre à cette réunion publique et d'y prendre la parole. Aussi, la curiosité était-elle vivement excitée dans Paris lorsque le jour fixé arriva. Dès le matin, des groupes commencèrent à se former dans le voisinage du théâtre. Les cabarets du boulevard extérieur regorgeaient d'ouvriers, descendus des hauteurs de Montmartre pour assister au meeting. On agitait bruyamment la question de savoir si le principal complice de la Godefroy, le mystérieux Monsieur X... était Ayguebelle ou Morgan : car cette triste affaire inspirait maintenant la sorte d'intérêt passionné qu'éveille dans les milieux populaires un de ces romans-feuilletons compliqués, pleins de surprises et de péripéties, oîi le traître, coupable de quelque noir forfait, dépiste d'abord toutes les recherches, jusqu'au moment où une circonstance fortuite permet de le démasquer et de le punir.
A midi, on commençait à faire queue et Taf-
fluence était déjà si grande que la police fut obligée d'intervenir pour dégager les abords du théâtre. Sur Finjonction des agents, la foule s'écarta docilement, mais pour aller se reformer en masse compacte à quelques pas de distance. Des loustics lançaient des lazzis d'une gaieté facile qui soulevaient des rires indulgents; des gamins criaient :« Viendra!... viendra pas I... » et cette plaisanterie obtenait un vif succès ; des camelots circulaient, criant d'une voix éraillée : « Demandez le portrait de M'sieur Morgan !... » Et ce portrait, — qu'un journal illustré venait de publier pour la circonstance, — acheté par quelques personnes, passait de main en main, fournissant matière à mille observations bizarres et facétieuses, à de surprenants commentaires, où se donnait carrière l'instinct gouailleur du peuple des faubourgs. Dans tous ces propos qui s'entre-croisaient, beaucoup de blague, mais plus de bonhomie railleuse que de méchanceté ou de colère, et nulle trace encore de passion politique. Si c'était là ce que le Réfractaire avait appelé « des comices populaires », ces « comices » étaient étrangement dépourvus de majesté. Il semblait que tous ces gens endimanchés, à l'air gai,
222 FIN DE RÊVB.
heureux et bon enfant, dont quelques-uns assis sur le rebord du trottoir déjeunaient d'un morceau de pain et de saucisson, en attendant le moment d'entrer, fussent venus là pour s'amuser, non pour faire Tœuvre de « justiciers » à laquelle ils avaient été solennellement conviés. Celui-là cependant se serait gravement trompé qui, sur ces apparences de belle humeur, eût jugé que la réunion ne pouvait manquer d^étre calme et pacifique. Cette foule de Paris est capricieuse et mobile commeFonde. La voici gaie, souriante, épanouie : un souffle passe, et la voilà tumultueuse et hurlante comme la mer soulevée soudain par une lame de fond. Le directeur du théâtre avait mis à la disposition de la Préfecture de police sa propre loge, dissimulée dans les coulisses, et d'où Ton pouvait voir tout ce qui se passerait sur la scène et dans la salle. Vers une heure, Costalla arriva en voiture fermée devant une porte qui mettait le derrière du théâtre en communication avec une petite rue absolument déserte à ce moment. Il put ainsi parvenir sans être remarqué, jusqu'à cette loge où Thérèse Gauthier, accompagnée de Farjasse, ne tarda pas à le rejoindre.
— Eh bien ! dît-il à ses amis, la journée ne s'annonce pas mal, il me semble. Je quitte Edouard à Tinstant : il est plein de résolution. .. son discours est parfait... Je crois que tout ira bien, à moins que le diable ne s'en mêle...
Qu*en dis-tu, Camille?
— Je dis que le diable a la manie de se mêler des choses qui ne le regardent pas, et qu^il serait sage de prévoir aujourd'hui la possibilité de son intervention. ..
— Tu n'es guère encourageant!... Vieil oiseau de malheur, va!... Et toi, Thérèse, qu'eu penses-tu?
— Oh ! moi, il ne faut pas me consulter... Si tu es sûr qu'Edouard a de quoi confondre ses adversaires, cette réunion publique peut, en effet, se terminer d'une façon avantageuse pour lui et pour toi... Mais, n'importe, c'est une grosse partie.... et j'ai peur!...
— Le public paraît bien disposé pourtant, m'a-t-on dit.
— Il y a, répliqua Farjasse, des lions qui paraissaient très bien disposés, cinq minutes avant le moment oïl ils ont eu la fantaisie de manger le dompteur... Toute la question est de savoir si ton frère saura simposer à cette
foule et la dominer; s'il n'y réussit pas, c'est un désastre... et malheureusement, un désastre qui ne l'atteindrait pas seul !... Je pense, comme Thérèse, que c'est une grosse partie, et je donnerais beaucoup pour être plus vieux de deux heures... Voilà...
La loge étroite et obscure dans laquelle ils échangeaient ces propos, était située à la hauteur des fauteuils de balcon, sur le côté gauche du théâtre. Quelques becs de gaz avaient seuls encore été allumés, çà et là, et leur lumière jaunâtre luttait sinistrement contre la pénombre de la salle.
— Avez-vous remarqué, dit Costalla, qu'une salle de théâtre, vide etmal éclairée, a toujours un air sépulcral?... Voyez quel aspect de tristesse et de désolation ont ces longues rangées de fauteuils... £t ces loges béantes, ces bai* gnoires pleines d'ombre, qui font de grands trous noirs, ne jurerait-on pas des caveaux de cimetière, dont la porte serait ouverte?... C'est funèbre...
— Ah ! tais-toi, dit Thérèse, c'est toi qui es funèbre!...
A ce moment, le lustre s'alluma. La salle apparut avec ses peintures blanches, jaunies
par la fumée du gaz, ses ors écaillés par places, ses draperies de velours rouge empoussiérées qui encadraient les avant-scènes; et l'aspect lugubre que présentait, en effet, ce grand vaisseau à demi noyé dans les ténèbres se dissipa instantanément. On donnait sur la scène la dernière main aux préparatifs, — toujours les mêmes, — qu'exige une réunion publique. Au fond, une estrade qui portait une longue table, des chaises et un fauteuiJ : c'est là qu'allaient prendre place dans un instant les membres du bureau et le président du meeting. Des deux côtés, plusieurs rangs de banquettes réservées à la presse ; sur le devant, une petite table et une chaise pour l'orateur.
Des hommes entrèrent, qui s'assurèrent d'un coup d'œilque tout était prêt : parmi eux, Farjasse reconnut et montra le principal organisateur de la réunion, un ancien général de la Commune nommé Hugues, le fondateur du Réfractaire. De nouveaux venus, journalistes, conseillers municipaux, électeurs notables do l'arrondissement, pénétraient les uns après les autres dans la salle par une porte réservée et prenaient place, ceux-ci sur la scène, ceux-là à l'orchestre ou au balcon. Un peu avant deux
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heures, Morgan parut, entouré d'une vingtaine d'amis, et suivi de près par quelques individus dont l'allure discrète et l'air indifférent s'accordaient mal avec l'activité d'un regard fureteur constamment en éveil: des policiers, sans doute, chargés de veiller sur lui et de le protéger au besoin. Le député de Montmartre était, comme toujours, correctement vêtu de noir et ganté ; mais il avait pour la circonstance pris un démocratique chapeau de feutre mou, au lieu du chapeau à haute forme qu'il portait d'ordinaire. Il s'engagea dans l'espace ménagé devant le premier rang des fauteuils d'orchestre et s'avança jusque dans le voisinage d'un petit escalier en bois de quelquesmarches, qu'on avait placé à cet endroit pour mettre la scène en communication directe avec la salle. Arrivé là, il s'arrêta, retira un de ses gants, ôta son chapeau et promena autour de lui le regard tranquille d'un spectateur qui entré dans un théâtre. Il caressait doucement sa barbe en échangeant avec ses compagnons quelques observations insignifiantes sur la distribution et la contenance probable de la salle. Puis il se retourna, chercha des yeux la loge où il savait que s:>n frère devait être et, Tayant
trouvée, fit du bout des doigts un petit salut presque imperceptible dans cette direction.
Après quoi, il se remit à causer avec ses voisins d'un air absolument indifférent, le dos appuyé à la scène, sans même daigner accorder un regard au rédacteur en chef du Réfractaire et à ses acolytes, qui l'observaient avec une curiosité haineuse... Et toujours sa grande main blanche et forte caressait la longue barbe blonde qui s'étalait en éventail sur le plastron du veston boutonné droit qu'il portait ce jour-là.
— Tudieu ! dit Farjasse, quel homme, tout de même!... Sais-tu bien qu'il a l'air aussi calme que si...
— ...Que si quoi? interrompit vivement Michel, en regardant son ami dans le fond des yeux.
— Eh ! parbleu, que si c'était un autre qui fût accusé de ce dont on Taccusel...
— Ah ! tais-toi, dit Costalla, tais- toi!... J'ai trop peur de voir que toi aussi tu le soupçonnes!... Il prononça ces mots d'un accent triste et découragé qui contrastait avec la gaieté factice des propos qu'il avait tenus quelques instants auparavant, et qui en disait long sur
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les angoisses dont il était secrètement torturé. A ce moment, deux heures sonnaient. Le général Hugues donna solennellement Tordre d'ouvrir les portes au peuple. On entendit d'abord un bruit sourd et qui semblait venir d'assez loin, — un bruit analogue à celui qud font les lames d'équinoxe en roulant, les uni sur les autres, les galets d'une plage. C'était le peuple qui semait, d'une poussée formidable, dans le vestibule du théâtre ; et ce bruit seul éveillait l'idée d'une force aveugle et irrésistible soudain mise en n^ouvement. A mesure que le flot, canalisé par les couloirs, approchait, de ce grondement confus, se détachaient des notes plus distinctes, des appels, des cris perçants de femmes à demi étouffées dans la presse... Enfin la marée humaine apparut, faisant irruption par tous les points à la fois. Et, en une seconde, comme si quelque énorme vague se fût engouffrée dans la salle, tout fut envahi, submergé, du parterre aux galeries supérieures. Ce fut d'abord un tohu-bohu indescriptible produit par le conflit de ces milliers de corps amoncelés dans un espace trop étroit qui, après s'être agités et démenés pour trouver un peu de place, se tassaient lentement
s'ajustaient tant bien que mal les uns à côté des autres, et finissaient par former une sorte demossuque humaine dense et compacte. Tout cela, au milieu de rires, d'exclamations, de quolibets, de jurons, de clameurs variées, et de ces parodies de cris d'animaux qui sont une des formes que revêt le plus volontiers la gaîté populaire. Une poussière impalpable soulevée par les pieds de cette multitude flottait dans Tair, donnant à distance quelque chose d® fluide au contour des objets, comme si un invisible voile de gaze grise se fût interposé entre eux et Fœil qui les regardait. Rendu à sa destination naturelle qui est la lumière, le bruit et la foule, le théâtre avait perdu son morne aspect de délabrement et d'abandon.
Avec ce grouillement de vie qui le remplissait de haut en bas, il faisait songer maintenant à quelque gigantesque fourmilière en émoi, à une bête énorme, une sorte d'hydre aux mille têtes... Et vraiment on sentait qu'au-dessus de toutes les âmes individuelles réunies là, planait une âme anonyme et collective, l'âme sensible, fantasque, violente et cruelle de la foule. Morgan, qui, toujours adossé à la scène, continuait à promener autour de lui le calme
et clair regard de ses yeux d'acier, eut à ce moment même, pour la première fois de sa vie, la perception confuse de cette entité formidable, avec laquelle il ne s'était encore jamais mesuré.
Le général s'avança sur le devant de la scène, comme un acteur qui vient faire une annonce au public, salua avec une aisance qui trahis^ sait l'ancien cabotin, — qu'il avait été, en effet, avant de parvenir aux honneurs sous la Commune, — et dit :
— Citoyens, vous avez été convoqués ici pour assister à un débat contradictoire sur les faits reprochés au citoyen Morgan, député de votre arrondissement... Selon l'usage, commençons par constituer le bureau...
Aussitôt un effroyable vacarme éclata. Vingt noms différents, parmi lesquels celui du général, furent lancés simultanément. Et chacun de ces noms était accueilli par des « oh!... » dédaigneux ou des « oui, oui!... » enthousiastes, par des bordées d'injures et de sifflets ou des salves d'applaudissements. Cette question, d'une insignifiance puérile : le choix d'un président de meeting, excitait des passions d'une violence incroyable. On se montrait le
poîng, on s'invectivait grossièrement, comme s'il s'agissait d'une affaire de la plus haute importance, touchant à de graves intérêts, à des convictions profondes et respectables.
— Et voilà pourtant ce que la politique fait de ce pauvre peuple de France, dit philosophiquement Farjasse : un tas de braves gens, humains, gais, heureux de vivre, tant qu'ils ne pensent pas à elle — des brutes forcenées, dès que la gueuse les tient!... Pouah!...
Le général Hugues proclamé président, non sans de violentes protestations d'une partie de l'assemblée, prit possession du fauteuil, avec la gravité rituelle — et irrésistiblement comique, pour qui n'est pas initié, — que les figurants ordinaires de ces cérémonies ne manquent jamais de déployer en pareil cas. L'œil inspiré, la voix émue, il proposa de déférer la présidence d'honneur à un jeune anarchiste qui venait d'être mis sous les verrous pour avoir lancé une bombe explosible, — laquelle heureusement n'avait pas éclaté, — dans la corbeille des agents de change, à la Bourse.
Cette proposition avait tout ce qu'il faut pour flatter d'une part la sentimentalité niaise, et de l'autre, l'instinct latent d'envie de la pau-
238 FIN DE RÉYE.
vreté contre la richesse, qui se trouvent représentés, à proportions à peu près égales, dans toute réunion populaire : elle fut donc approuvée, jugée délicate et de bon goût... Un murmure sympathique et attendri s'éleva :
l'ancien acteur avait du coup conquis son public. H le sentit et se rengorgea, comme un ténor après un i appel.
On bataillait derechef sur le choix des assesseurs, — ceux-ci voulant un cocher-poète qui disait des vers aux cérémonies anniversaires de la Commune; ceux-là, un prêtre défroqué dont la popularité naissante battait en brèche depuis quelque temps celle du cocher, — quand un frémissement d'ardente curiosité courut dans l'assistance et suspendit l'échange des invectives qui recommençait. Une porte, pratiquée à droite dans la toile de fond qui fermait la scène, s'était ouverte, et Aurélie Vidalin venait de paraître, accompagnée de son fils. Tandis que Marins se glissait prestement dans le groupe des journalistes, elle fit deux ou trois pas en avant, puis s'arrêta, cherchant des yeux une place. Elle était, comme toujours, vêtue de son long manteau à taille, qui moulait ses formes puissantes, et coiffée de sa capeline
rouge. Les maîns dans les poches de son manteau, elle regardait à droite et à gauche, ne sachant où aller, aussi peu intimidée par ce silence qui s'était fait à son entrée, par Tinquisition de ces milliers d'yeux qui ne perdaient pas un seul de ses mouvements, qu'elle aurait pu l'être par des clameurs hostiles. Une voix lança tout à coup ces mots : « La Gantinière au bureau ! ... » Alors une acclamation formidable s'éleva du parterre, monta comme une fusée jusqu'aux galeries supérieures, retomba de là en une gerbe de cris et d'applaudissements dont l'explosion fit trembler la salle. Une frénésie d'amour s'empara soudain do cette foule, une contagion d'enthousiasme spontané et foudroyant éclata, semblable à ces mystérieuses démences qui s'abattent tout à coup sur un troupeau de bœufs et les poussent éperdus, comme harcelés d'invisibles aiguillons, à tra-* vers les campagnes... Cinq cents bouches hur laient : « La Cantiniëre au bureau! » Et do.
bras se tendaient vers elle, de l'orchestre, de loges, du balcon, de partout, comme pour li saisir et l'enlacer dans une étreinte passion^ née... Le général s'était levé : du geste, il lui adressait galamment l'invite de venir s'asseoir
à ses côtés. Elle resta un instant immobile^ raidie en une attitude droite et sculpturale de cariatide, fermant à demi les yeux sous cette tempête d'acclamations, indifférente en apparence à cette ivresse soudaine qu'elle venait de déchaîner, mais ravie au fond en une extase de plaisir presque surhumain, que lui faisaient toujours éprouver, quelque habitude qu'elle en eût, ces rudes et enivrantes caresses de la popularité. Puis elle s'approcha du bureau, gravit les trois marches de l'estrade et, avant de s'asseoir, levant la main pour demander le silence, elle jeta, avec un singulier mélange de sincérité et d'emphase théâtrale dans le ton, ces deux mots : « J'obéis, citoyens I » qui provoquèrent de nouveaux transports,
— Ça se gâte, dit Farjasse, la mâtine a mis tout ce peuple en folie... Edouard aura de la peine à le ressaisir...
— L'horrible mégère ! ... Et pourtant comme on voit encore qu'elle a été belle, n'est-ce pas^ mon ami? demandait Thérèse à Costalla.
Et, dans la manière dont elle prononça ces paroles, il y avait on ne sait quoi d'infiniment mélancolique, quelque chose comme le réveil obscur d'une jalousie apaisée, mais non pas
JLE MEETING, 235
encore tout à fait guérie, — le tendre reproche inexprimé d'une femme qui sent se rouvrir la vieille blessure secrète de son cœur, mais qui ne veut pas récriminer contre le
passé.
— Ouï... elle a été fort bien, en effet, dans le temps ; c'est dommage qu'elle ait tant engraissé, répondit distraitement Michel, sans presque regarder Aurélie. Mais, en revanche, il contemplait avec une singulière intensité d'attention la face blême, maigre et tourmentée du jeune Vidalin assis, impassible, à son banc.
— Un masque de Brutus jeune! dit-il à Farjasse... Tu avais raison : c'est bien cela... 11 y a dans mon pays, sur nos côtes de Provence, bon nombre de gens dont la figure a gardé cette dure frappe romaine...
Thérèse regarda Michel, puis devinant la pensée qui venait de faire passer un nuage de tristesse sur le front de son ami, elle murmura, penchée vers lui :
— Sois tranquille, va! ce méchant drôle ne peut pas être ton fils !...
Le bureau était enfin constitué. Le président se leva, un papier à la main, et dit :
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236 FIN DE RËYB.
— Citoyens! je vais vous donner connaissance d'un certain nombre de questions qui ont été communiquées d'avance au citoyen Morgan, et sur lesquelles il est invité à s'expliquer devant le tribunal populaire...
« Lisez, lisez! » cria-t-on. La lecture de ce questionnaire, qui n'était en substance qu'une sorte de bref réquisitoire incriminant la vie publique tout entière de Morgan, fut écoutée dans le plus grand silence. Quelques « oh ! » furtifs marquèrent seulement les passages où il était le plus ouvertement accusé de vénalité et de concussions. Le président finissait à peine, qu'un homme de haute taille se leva, au premier rang des fauteuils d'orchestre et, d'une voix ferme, demanda la parole. Le nom de Morgan courut aussitôt de bouche en bouche, et un mouvement de vive curiosité se produisit, caria plupart des spectateurs, ou ne le connaissaient pas personnellement ou, s'étant occupés surtout de ce qui se passait sur la scène, ne l'avaient pas aperçu et se demandaient encore s'il oserait tenir sa promesse d'assister au meeting. Les amis du député profitèrent habilement de cette impression de surprise pour lancer une salve nourrie d'applaudissements, qui
ne provoqua point de protestations; car la foule, toute lâche qu'elle est, aime le courage, et la hardiesse de cette démarche, l'assurance de cette voix, même la façon leste et désinvolte dont il gravit les marches du petit escalier, puis, se retournant, promena sur la salle le regard résolu d'un dompteur qui entre dans la cage, — tout, enfin, jusqu'au plaisir qu'elle goûtait à voir face à face cet homme dont on avait tant parlé depuis dix jours, et à le dévisager curieusement, la prédisposait en ce moment à l'indulgence.
Ému et charmé de ce début de bon augure qu'il n'osait pas espérer, Gostalla rayonnait...
Tout à coup il fit un geste de violent dépit et dit :
— Allons! boni... Moi qui lui avais tant recommandé de parler debout!...
Après avoir hésité une seconde, Morgan venait de s'asseoir devant la petite table et, tirant de sa poche un paquet de notes et de papiers, les disposait devant lui.
Il commença par remercier ses électeurs d'être venus si nombreux à cette réunion qu'il aurait sans doute provoquée lui-même si on ne lui avait rendu le service de pourvoir à ce soin
« Il était heureux de l'occasion qu'où lui avait offerte d'aborder la discussion publique des calomnies semées contre lui. Il ne fallait pas s'y tromper d'ailleurs : bien qu'un journal d'opinions avancées eût particulièrement contribué à les jeter dans la circulation, ces calomnies n'étaient au fond qu'une de ces basses manœuvres auxquelles les réactionnaires, dignes élèves des jésuites, ont coutume de se livrer, sans craindre d'employer les voies obliques et détournées pour en assurer le succès... »
Il s'exprimait avec précision et clarté, mais sans chaleur, sans flamme, sans action oratoire. Il avait si bien pris, depuis des années, l'habitude de se contenir, de refouler au plus profond de son être intime tous ses sentiments, de se refuser à lui-même le droit de les manifester, de quelque manière que ce fût, qu'à ce moment critique où il aurait dû — ainsi que son frère le lui avait recommandé — se donner tout entier, prendre son âme même et la jeter frémissante sous les yeux de ce peuple, Morgan ne sentait vibrer en lui aucune émotion communicative et se heurtait à sa propre impassibilité, avec l'irritation sourde d'un homme frappant
en vain sur un caillou pour en faire jaillir Tétîncelle absente.
Les phrases se succédaient, correctes et froides, sans qu'aucune d'elles fût lancée avec ce nerf qui fait que la parole humaine porte comme une flèche. « A quoi tendent au fond ces accusations? A jeter le discrédit sur un représentant du peuple dont les opinions n'ont jamais cessé d'être républicaines. Peut-être même vise-t-on plus haut ; peut-être cherche-t-on à compromettre le grand citoyen qui dirige d'une main si prudente, si ferme et si habile, le parti républicain! Quels que soient les mobiles auxquels ont obéi les hommes qui ont entrepris cette campagne de basses dénonciations et d'injures et si vaines que soient leurs imputations, le moment est venu d'en faire justice, car elles sont intolérables pour un honnête homme... »
L'assemblée avait jusqu'alors écouté avec calme. Ces derniers mots soulevèrent quelques protestations ironiques, et un murmure de mécontentement courut dans la salie.
— Attention 1 dit Farjasse, je sens l'orage.
Les amis de Morgan crurent bien faire en opposant une manifestation de sympathie à ces
premiers symptômes d'hostilité : ils s6 mirent à applaudir. C^était une imprudence et une maladresse. La foule se crut provoquée et répondit à cette bravade par des protestations plus vives. L'autre parti riposta par de nouveaux applaudissements et le tapage commença
Pâle, mais très maître de soi, Morgan, à plusieurs reprises, essaya de reprendre la parole sans parvenir à se faire écouter.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria tout à coup Thérèse, qu'est-ce que cette femme va faire?
Aurélie venait de se lever. En la voyant se dresser sur l'estrade, avec sa haute taille, ses deux bras étendus comme pour une invocation, son air inspiré de prophétesse, on comprit qu'elle voulait parler, et l'intérêt qu'excitait cette intervention inattendue fit diversion au tumulte.
— Citoyens, dit-elle, laissez parler librement le bandit I
Ces mots, jetés avec une expression de haine et de mépris qu'il est plus aisé d'indiquer que de rendre, déterminèrent une explosion d'allégresse féroce, des ricanements, des clameurs sauvages, des : « Bravo I Aurélie! » dans lesquels on sentait vibrer l'amour ardent de la
LE MEETING. Uî
multitude pour celte femme. Quelqu'un cria : « A la porte, la pétroleuse! » Elle ne parut même pas entendre, mais le vacarme redoubla et il ne fallut pas moins que l'intervention du général Hugues, unissant ses efforts à ceux de la Cantinière, pour que Morgan pût reprendre le fil de son discours.
Il discutait maintenant les imputations énoncées dans le questionnaire dont le président avait donné lecture au début de la séance : protection occulte accordée à la Godefroy, trafic de charges publiques, de décorations, pots-devin reçus, tripotages de toute nature, spéculalions éhontées, bénéfices réalisés sur de scandaleux coups de Bourse, etc.
« Tout cela, disait-il, était faux, et de ce grand appareil de diffamation, qu'on avait savamment machiné contre lui, plus rien ne resterait debout au jour prochain où les diffamateurs, sommés de produire leurs preuves devant les tribunaux où il allait les traîner, seraient obligés de reconnaître qu'ils n'avaient pas à alléguer un seul fait qui supportât rexamen...»
Pour soutenir ces affirmations hardies, il aurait fallu que Morgan conservât l'assurance
hautaine dont il avait fait preuve au début de la séance. Malheureusement, depuis la violente escarmouche qui s'était engagée entre ses partisans et ses adversaires, depuis surtout qu'il avait vu ces centaines de spectateurs trépigner et hurler d'enthousiasme à la foudroyante apostrophe d'Aurélie, Morgan se sentait en proie à un malaise vague et ses nerfs avaient reçu, de cet incident tumultueux, une si violente commotion que sa présence d'esprit, son sang-froid, son audace ordinaires, l'abandonnaient peu à peu. Les explications qu'il donna sur quelques-uns des faits incriminés parurent embarrassées et peu probantes. Une tirade patriotique qu'il risqua, et qui aurait peut-être enlevé la salle, si elle avait été lancée avec plus d'entrain et de conviction lui valut seulement cette apostrophe : « Tais-toi donc, Yankee! »
— Il est perdu! dit tout bas Farjasse à l'oreille de Thérèse.
Des gouttes de sueur perlaient à ses tempes.
A de certains moments, on sentait qu'il faisait un immense effort pour trouver des accents de sincérité, de beaux élans d'indignation, des gestes pathétiques. Et il en aurait fallu, pour
saisir cette foule aux entrailles, la dompter de haute lutte, — comme on dompte an cheval rétif en labourant ses flancs et en broyant ses mâchoires. Mais cet effort restait impuissant : le coup d'aile, la belle envolée d'éloquence qui pouvait tout sauver encore, ne venait pas.
Comme Jacob aux prises avec Fange, il se débattait en vain contre quelque chose de mystérieux et de plus fort que lui ; et ce fardeau, qui Taccablait d'autant plus qu'il se raidissait davantage pour le secouer, c'était la réprobation publique qu'il sentait maintenant peser sur sa tète d'un poids écrasant. Homme de lutte, et de nature vaillante, il ne s'abandonnait pas cependant, et toute son énergie révoltée se défendait désespérément contre cette étrange paralysie qui le gagnait. De l'orchestre, on voyait les veines de son cou et de son front se gonfler, se tendre comme des cordes. Un tremblement agitait ses doigts qui se crispaient comme pour déchirer le tapis de la table. Sa voix devenait rauque, ses développements pénibles et incohérents. Une planche de salut lui restait, à laquelle il essaya de se ressaisir — cette attestation du syndic des agents de change, argument décisif qu'il réservait pour la fin et
qui devait achever la déroute de ses adversaires. Malheureusement, cette pièce importante fut introduite dans le discours d*une façon gauche, qui lui fit perdre la plus grande partie de sa valeur démonstrative. Des : « Oh! oh! » de surprise, d'ironiques ricanements d'incrédulité Taccueillirent, auxquels les amis de Morgan, découragés eux-mêmes, opposèrent seulement quelques grêles applaudissements. Alors il parut renoncer à la lutte, balbutia encore, au milieu d'une indiiïérence glaciale, quelques mots qu'on entendit à peine, puis on le vit ramasser avec une précipitation fébrile ses papiers, se lever, regagner sa place et se laisser tomber dans son fauteuil comme un homme épuisé.
Caché au fond de la loge, Costalla disait avec désespoir et colère :
— Pas un accent ému, pas un cri du cœur, pas ombre de talent, rien, rien, rien!... Ah! s'il était innocent, ce n'est pas ainsi qu'il se serait défendu, le malheureux!...
Et l'air morne de ses amis lui disait trop clairement que ses paroles traduisaient avec exactitude leur propre sentiment.
Comme il se levait pour sortir et entre-bail-
lait déjà la porte de la loge, on entendit une voix qui demandait la parole.
— La parole est au citoyen Marins Vidalinl proclama le président.
Sans rien dire, Costalla referma la porte et .revint prendre sa place.
— Pourquoi ne t'en vas-tu pas? demanda Thérèse. Ce vilain petit monsieur n'a évidemment à dire que des choses pénibles pour toi...
— N'importe... je veux l'entendre.
Debout, devant la table, Marins commençait à parler. Les premières phrases se perdirent un peu dans le bruit des commentaires que le public échangeait encore sur le discours de Morgan. Mais une minute s'était à peine écoulée, que le silence — un silence de surprise, de curiosité, d'attente presque anxieuse — régnait dans la salle.
— Le gredin a de l'autorité 1 dit Farjasse.
De l'autorité ! oui, c'était bien cela. Ce petit
homme, maigre et pâle, dont l'apparition avait presque fait sourire quand il s'était dressé pour demander la parole, possédait ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui imposel'attention. Était-ce la voix sortant de ce corps chétif, —
248 FIN DE RÊYB.
cette voix pleine et mâle qui avait quelques mois auparavant étonné et troublé Thérèse Gauthier par sa ressemblance avec une autre voix bien connue d'elle?... Ou bien ce masque étrange^ cette attitude hautaine, ce geste impérieux?... Tout cela sans doute contribuait à subjuguer la foule. Mais ce qui la suspendait, frémissante, aux lèvres de cet inconnu, c'est Taccent de sincérité profonde, la violence âpre et contenue de ce langage, la flamme de ces yeux, la passion intense — reflet de Tardent foyer intérieur — qui, dès les premiers mots, avait transfiguré ce dur visage de sectaire.
« Citoyens ! disait-il, vous venez d'entendre la défense de Finculpé. Nous Tavons accusé, aous Faccusons encore d'avoir trafiqué de son mandat, vendu ses recommandations, sa protection, toutes les faveurs de TÉtat, dont il dispose. Il n'a répondu que par de vagues dénégations équivalant, avec la franchise en moins, à des aveux... »
Et, passant en revue les différents faits de vénalité ou de corruption, il se mit à détruîro pièce à pièce tout le plaidoyer que venait de prononcer Morgan. Surprise par cette argumentation sobre et serrée, d'une vigueur et
d'une logique impitoyables, la foule écoutait avidement.
« ... VoilàThomme, citoyens, qui vientd'oser vous dire qu'il n'a rien fait pour démériter de votre confiance 1 Le misérable, en effet, se croit sûr de l'impunité. On a trouvé un nom à jeter en pâture à l'indignation publique, celui du général Ayguebelle, et l'on s'efforce de faire peser sur ce coupable moindre la responsabilité d'infamies anciennes ou récentes commises par un plus grand coupable, — celui-là même que votre protestation unanime a dû rappeler à la pudeur, quand il parlait tout à l'heure de sa conscience »
Des applaudissements éclatèrent.
— Ahl dit Costalla avec amertume, ils ont raison d'applaudir ! . . . Quelle véhémence, quelle force, quel don prodigieux I...
Il accompagna ces réflexions d'un soupir et, se renversant dans un fauteuil, resta un instant immobile, le regard vague — perdu dans une rêverie dont Thérèse suivait tristement l'ombre sur le front de son ami.
— Veux-tu que je te dise à quoi tu penses ?
lui demanda-t-elle tout à coup. £h bien! tu es en train de songer : « Voilà un jeune homme
2i8 FIN DE RÊVE.
qui a déjàrétoffe d'un orateur, comme je Tavais moi-même à son âge... Si pourtant ce jeune homme était mon fils!... » S'il n'avait pas de talent, tu ne ferais pas seulement attention à lui^ — mais il en a, et aussitôt un instinct de paternité vaniteuse s'éveille en toi!... Est-ce vrai, dis?...
Marins continuait : « Tandis que ce député prévaricateur reste libre et impuni, parce qu'il est puissant, sa complice, la Godefroy, est déjà sous les verrous, comme Ayguebelle. Ou bien on trouvera le moyen d'empêcher cette femme de parler, — ou bien, si elle parle, on dira qu'elle ment, qu'elle n'était pas en relations avec Morgan. Et quelle preuve pourrat-elle fournir de ses accointances avec lui, après que le dossier saisi chez elle aura été — comme il l'est déjà sans doute — soigneusement expurgé de tous les papiers compromettants pour son protecteur?... »
Puis il s'attaqua au document que Morgan venait de produire : l'attestation du syndic des agents de change. « Cette pièce, disait-il, ne prouvait rien, absolument rien... A supposer qu'elle ne fût pas l'œuvre d'une complaisance intéressée de la part de celui qui l'avait délivrée
à Morgan, comment croire qu'un criminel aussi retors que celui-là ait commis l'imprudence de spéculer au grand jour? Est-ce qu'il n'y a pas des hommes de paille, des prête-nom pour ces .
besognes-là? Voulait-on savoir qui était celui dont se servait Morgan pour ses coups de Bourse? C'était — le Réfractaire en avait acquis la preuve — son propre secrétaire, un nommé Durandeau. Que le gouvernement ordonne, s'il l'ose, une enquête, non pas seulement chez les agents de change, mais dans les maisons de coulisse, et il constatera que d'importantes opérations, se chiffrant par des centaines de mille francs, ont été faites au nom de Durandeau, en maintes circonstances, et notamment, lors de la récente panique provoquée par l'annonce de la mobilisation d'un corps d'armée...
— C'est faux ! cria Morgan de sa place.
— Ah! c'est faux, reprit l'autre. Eh bien!
répondez donc à ceci !
Il tira de sa poche et présenta aux spectateurs des premiers rangs une de ces lettres d'avis, avec en-tête imprimé, dont les maisons de coulisse, comme celles d'agents de change, se servent pour annoncer à leurs clients l'exé-
cution des ordres de Bourse qu'elles ont reçus d'eux. Et il lisait en scandant les mots : « Mes* sieurs Arnaud et C** ont l'honneur de saluer M. Durandeau et de l'informer qu'ils ont fait, pour son compte et d'après ses ordres, à la bourse de ce jour, les opérations suivantes : Acheté quatre-vingt mille francs, rente française, 4 1/2 p. 100 à 102.25... » Remarquez la date, citoyens : 12 septembre 1882... le jour même où se produisait la baisse!... Trois jours après, la panique était dissipée; le 4 1/2 p. 100 remontait de deux francs; le tour était joué... Faites le compte du bénéfice réalisé!...
— Je nie Tauthencité de cette pièce! cria de nouveau Morgan.
— Nierez-vous aussi l'authenticité de celleci? ripQsta Marins. Et il donna lecture d'une lettre adressée de Londres, où il s'était réfugié, par l'agent d'affaires Aubry, l'associé de la Godefroy. Ayant appris que le Réfractaire procédait à une enquête destinée à contrôler l'enquête officielle, cet individu, dans l'intention de défendre sa complice et de se défendre lui-même contre la prévention « d'escroquerie», s'était empressé de communiquer au journal certaines pièces prouvant
d'une manière irréfutable que la Godefroy n'avait pas fait parade d'un « crédit imaginaire » en affirmant aux gens qui recouraient à son entremise, qu'elle pouvait disposer en leur faveur d'une protection toute-puissante. Ces pièces, dont une reproduction photographique avait été annexée par Aubry à sa lettre, consistaient en deux billets, signés Durandeau, adressés à M"* Godefroy, au nom de Morgan, et en un billet de Morgan lui-même, qui ne laissait aucun doute sur les relations qu'il entretenait avec l'aventurière et son associé.
— Quelle honte ! quelle honte ! disait Costalla. Ah! que je suis coupable d'être resté si longtemps aveugle!... Je sentais bien, pourtant, qu'il y avait en lui quelque chose de tortueux et de louche... J'ai fait mieux que de le sentir : je le lui ai dit vingt fois à luimême, l'autre jour encore... Et je me laissais prendre à ses ruses, je tombais sottement dans tous les panneaux qu'il me tendait!...
Canaille, val
— Enfin! dit Farjasse, tu y viens donc!... Il est un peu tard, malheureusement... Sortons vite... Il s'agît de filer sans qu'on te voie, maintenant, car ça chaufi'el...
Le fils d*Aurélie achevait à ce moment son discours. Sa parole avait quelque chose de plus âpre encore qu'au début. La vengeance satis^ faite rayonnait sur son visage, étincelait dans ses yeux. Il s'acharnait avec une joie féroce sur cet adversaire accablé, Tinvectivait, Tinsultait encore, bien qu'il ne se défendit plus, le cinglait à coups redoublés de sa haine et de son mépris. Et toujours, ce geste tranchant, cette main qui s'élevait, puis s'abaissait comme si, armée de verges invisibles, elle eût aussi flagellé Morgan.
— « Maintenant, disait-il, vous savez, citoyens, pourquoi le Réfractaire a entamé cette campagne. Il était bon de montrer au peuple ce que devient la République entre les mains qui la détiennent aujourd'hui. Regardez bien cet homme : il est l'emblème, la personnification éclatante du régime ! C'est pourquoi, aspirant au jour béni qui verra balayée à Tégout toute cette pourriture bourgeoise, je vous propose de pousser avec moi le cri de foi indomptable, le cri d'espérance que jetaient à la face de leurs bourreaux nos martyrs de la semaine sanglante : « Vive la Révolution sociale! »
Juste à cet instant, Gostalla arrivait à la
porte de derrière près de laquelle stationnait la voiture qui l'avait amené. Une clameur confuse et formidable, partant de la salle, s'en- ^ gouffra dans les couloirs comme une trombe *^] de vent, remplit l'édifice. Puis des cris plus '^: distincts, des huées éclatèrent. 11 prêta l'oreille. èf Les mille voix de la foule hurlaient :« Démis- ^ ■^■' sion ! D émission I ... A la porte, les vol eurs ! ... »
Huit jours après les événements dont on vient de lire le récit, V Officiel ^nblm une note annonçant que le chef du Cabinet, à la suite d'un vote où le Ministère avait été battu de quelques voix, venait de remettre sa démission entre les mains du Président de la République.
L'opinion commune fut que les révélations faites sur le compte de son frère lors de la réunion publique de Montmartre, et Fimminence du procès scandaleux où allait être impliqué Morgan, étaient la principale cause de la détermination prise par Gostalla.
«— Gomment voulez-vous que je reste! avalt-
il dit à ses amis qui combattaient sa résolution. Ne sentez-vous pas de quel découragement, de quelle lassitude immense je suis accablé?
Je rêvais de rendre à la France son prestige et son rang : et depuis dix mois je m'use, je m'épuise à lutter contre les misérables intrigues parlementaires qui m'enlacent, qui me paralysent, qui me volent toute la sollicitude, toute Tactivité, tout le temps même que je devrais consacrer uniquement aux grands intérêts du pays... Je voulais travailler à la con« solidation de la République; et voici qu'un scandale éclate qui Tébranleplus que n'avaient pu faire depuis dix ans les attaques de tous ses ennemis conjurés. Des turpitudes sans nom sont révélées ; un général, un député républicain sont convaincus — et combien d'autres peut-être le seront après eux! — d'avoir prêté les mains à d'indignes tripotages...
Gomment ne serais-je pas écoBuré, par ce misérable avortement de mes plus belles espérances?...
Il quitta Paris le jour même où la Chambre était saisie d'une demande en autorisation de poursuites contre son frère, pour aller s'installer dans sa maison de campagne de Soisy . Cette
maison, très retirée, située sur la lisière de la forêt de Senart, était une villa de modeste apparence dont un épais rideau de vigne vierge tapissait du haut en bas la façade. Un jardin, clos d'une haie vive, l'entourait. Le mobilier, fort simple, ressemblait à celui d'un petit commerçant paisible qui, après avoir péniblement amassé trois à quatre mille livres de rente, vient sur le tard de sa vie se délasser à la campagne du rude labeur qu'il a fourni, et attendre en cultivant ses géraniums et ses roses l'heure du repos plus complet encore, de la quiétude absolue que rien — ni joie ni douleur — ne troublera jamais plus. Quelques belles reproductions d'œuvres de Rubens, de Courbet ou de Manet pendaient aux murs de la salle de billard ; une grande photographie, représentant l'Alsace sous les traits d'une jeune femme en deuil, ornait la salle à manger; sur la cheminée du salon se dressait la maquette en terre cuite d'un projet de monument qu'il ^vait été question d'élever, par voie de souscription publique, en l'honneur de cette Défense nationale dont Costalla avait été le clairon sonore, le clairon qui chaque jour sonnait la charge contre l'envahisseur; un portrait de
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Mirabeaa était accroché à la tète du lit de bois noir, dans la chambre à coacher du maître, au premier. Un ancien soldat de Tannée de la Loire cumulait les fonctions de gardien, de valet de chambre et de cuisinier.
« J'ai retrouvé avec bonheur ma petite maison, écrivait Michel, deux jours après son arrivée, à Thérèse. Il y a dans la solitude, dans le calme, dans le silence, qui m'enveloppent une vertu secrète d'apaisement. Mes nerfs se détendent : tu sais s'ils étaient vibrants depuis cette horrible séance à Montmartre !... Je ne lis pas de journaux; je n'ai dit à personne oh j'étais, je ne veux riensavoir de ce qui se passe : j'ai bien le droit de donner un peu de repos à mon corps et à mon esprit, après une crise aussi douloureuse!... Je me plonge dans la nature comme en un bain bienfaisant : elle m'aide à oublier les déceptions de tout ordre, — déceptions d'homme politique et déceptions d'homme privé ! — qui m'ont accablé ; elle mêle sa douceur à mes amertumes, sa joie saine et réconfortante à mes tristesses... Viens me voir. Je veux te montrer mes bois qui commencent à perdre leurs feuilles comme moi-même, hélas ! j'ai perdu mes illusions... J'ai besoin de près-
ser une main sûre et dévouée, una main honnête... Tu trouveras bien quelques moments à me donner, entre deux trains : je t'attends. »
Elle arriva le lendemain.
— Ah I dit-il en la voyant, je savais bien, chère amie des mauvais jours^ que je ne t'aurais pas appelée en vain ! . . .
Ils allèrent se promener dan s la forêt. On était au commencement d'octobre et déjà la campagne, mordue par les premières gelées blanches du matin, avait perdu son aspect luxu-^ riant d'été pour prendre un air de langueur comme si, depuis le plus humble brin d'herbe jusqu'aux arbres trois ou quatre fois cen*tenaires, tout le règne végétal eût souffert du même mal, d'un mystérieux tarissement des sucs nourriciers de la sève. Les larges feuilles étoiiées des platanes se détachaient au moindre souffle de brise, tournoyaient un instant dans l'air comme de grands papillons d'or et tombaient sans bruit autour d'eux, dans l'allée où ils marchaient. D'autres, en grand nombre , étaient tombées déjà les jours précédents, couvraient le sol; et leurs pieds, foulant cette litière de feuillage, en faisaient sortir un bruissement doux et monotone. L'atmosphère avait cette
limpidité cristalline qui donne aux belles journées d'automne un charme tout spécial de sérénité. Quelque chose pourtant manquait à cette belle lumière : la joie, la débordante ivresse de vie, que portent avec eux les ardents rayons du soleil d*été. De là, peut-être, une certaine mélancolie subtile partout répandue, comme si la nature^ même sous ce ciel encore bleu, sous la caresse de ce soleil encore chaud, eût déjà tressailli au premier frisson de Thiver obscurément pressenti.
Us arrivèrent à la limite d'une petite plaine enclavée comme un lac dans la forêt et qu'une haute falaise de verdure enveloppait de toutes parts. Le site leur parut si charmant que, pour le contempler plus à Vaise, ils s'assirent sur un tertre de gazon, au pied d'un grand chêne isolé, l'un des doyens de ces bois, dont la frondaison robuste avait gardé sa belle teinte d'un vert sombre, tandis que des tons de rouille maculaient çà et là les feuillages voisins. Entre ses racines énormes, qui labouraient le sol à plusieurs mètres à la ronde, une grosse fourmilière s'était établie ; et le petit peuple agile et menu courait, s'empressait, allait et venait autour d'eux avec une laborieuse activité, se
FIN DE REVE 26i
hâtait d'amoncelor des provisions, de consolider sa fragile cité, averti lui aussi sans doute, par un secret et infaillible instinct, que la morne saison approchait. Un troupeau de moutons passa, qui broutaient voracement Therbe rare et jaunie. Parfois Tun d'eux s'arrêtait, dressait la tète, jetait un bêlement; et le chevrotement grêle de ce cri était, dans cette solitude et dans cette paix profonde, infiniment triste à entendre, car on y sentait passer Teffarement et l'effroi de cette âme obscure de bête au spectacle des choses. Vinrent ensuite des vaches, qui défilèrent Tune après l'autre, rentrant à retable. Elles allaient d'une aUure majestueuse et très noble, quoique alourdies et gênées par le ballottement des pis gonflés de lait et, tout en marchant à pas égaux et lents, ces beaux animaux regardaient vaguement devant eux, de leur grand œil humide et doux, plein de rêve, qui reflète l'infini de la création sans chercher comme le nêtre à en pénétrer l'insondable mystère.
Tandis que son amie exprimait, en quelques paroles émues, la satisfaction qu'elle éprouvait à contempler ce spectacle, Michel, à demi couché sur le gazon, restait silencieux.
262 FIN DE rAyE.
— Qu*as-tu? demanda Thérèse. Tu ne parles pas, tu es triste...
— Ah! dit-il, d'un ton de profond découragement, comment ne le serais-je pas? Et il se mit à lui redire tout ce qu'il avait dit déjà : sa colère contre cette Chambre où il n'avait trouvé que des ambitions égoïstes et mesquines, des partis acharnés les uns contre les autres, sacrifiant sans cesse l'intérêt national aux exigences de leurs convoitises ou de leurs rancunes — son mépris pour cette conception byzantine du parlementarisme tel qu'il l'avait vu pratiquer — cette politique de coteries, ces honteuses coalitions de groupes hostiles, unis aujourd'hui pour renverser un ministère et s'entre-déchirant le lendemain, cette instabilité perpétuelle devenue la règle même du Gouvernement, cette ingérence scandaleuse des députés dans les administrations publiques, ce favoritisme éhonté, ces empiétements successifs du pouvoir législatif — représenté par une cohue de nullités tapageuses et avides — sur le pouvoir exécutif réduit à l'impuissance
— Ils sont là, disait-il, une poignée de politiciens qui ne veulent pas que la France soit gouvernée, qui ont décidé que les ministres se
• succéderaient dans les divers ministères avec, la rapidité et rinconsistance des ombres de la lanterne magique. Ces mêmes hommes ont décrété aussi que la République ne devait pas cesser d'être un parti étroitement fermé, into-lérant, exclusif, soupçonneux et tracassier; qu'elle resterait en armes après la victoire délinitive, campée au milieu de la France ainsi qu'en pays ennemi, opprimant et molestant ses anciens adversaires au lieu de les rallier comme je voudrais qu'on le fît aujourd'hui, moi qui pourtant puis me rendre cette justice de les avoir, quand il le fallait, rudement combattus!... Et pendant ce temps-là, ce pauvre pays proteste qu'il veut un gouvernement fort et stable, qu'il soupire après la paix intérieure... Mais ces messieurs ne daignent pas Fécouter.
Dieu sait où ils mènent la France et la République!...
— Hélas! dit Thérèse, tout cela n'est que trop vrai...
— Et cette ignoble affaire où il m'a fallu voir impliqué un homme que j'aimais, toute cette boue dont je me sens éclaboussé ! . , .Ah ! Thérèse , quelle humiliation, quelle douleur !...
Ils rentrèrent à la villa pour dîner. Michel
264 FIN DB RÈYE.
prit plaisir m lui faire visiter la maison, oh eUe n'était pas venue encore.
— C'est ici, lui dit-elle, que tu reçois tes bonnes amies, celles du corps de ballet de rOpéra, ou celles du faubourg Saint-Germain, n*est-ce pas?... Voyons, avoue-le-moi...
— Oh! répondit-il, tout ça, vois-tu, c'est comme la politique : on s'en dégoûte.
— Oui, reprit-elle, on le croit, mais on ^ revient!... Tu aurais bien tort de te gêner, d'ailleurs, si ça t'amuse.
£t, promenant un regard autour d'elle, comme si elle avait dû retrouver quelque chose de rimage de celles qui sans doute l'avaient précédée dans cette petite maison, — Thérèse soupira légèrement.
Ils descendirent à la salle à manger. Gomme la soirée s'annonçait fraîche, un fagot avait été jeté dans la cheminée et flambait.
— Oh! dit-elle, quelle bonne idée... cela fait plaisir de voir cette belle flamme I...
Elle s'assit devant le feu, présentant à la chaleur du foyer le bout de ses bottines qui s'étaient un peu mouillées à parcourir les sentiers moussus de la forêt. La flamme éclairait vivement les traits fins et charmants de son
FIN DE RÉYE. 265
visage que la marche avait coloré sur les joues d'une délicate teinte rose. Les bandeaux plats (le sa coiffure virginale restaient lisses sur son front; mais sur la nuque, de petits frisons rebelles s'étaient formés à Tair et un reflet du foyer, qui se jouait parmi eux, les faisait ressembler à des touffes de fils d'or.
— C'est étonnant comme tu es restée jeune, dit Gostalla qui l'observait depuis un instant. Regarde : je suis devenu gros, je grisonne terriblement.. Toi, au contraire, tu as gardé ta taille souple et mince, tes allures, ton teint de jeune fille., tu as toujours vingt -cinq ans...
— Ohl dit-elle, ne te moque donc pas de moi, je t'en prie... je suis une vieille femme maintenant, et j'ai bien l'air de ce que je suis...
Us se mirent à table.
— Te souviens-tu, demanda tout à coup Michel, d*une promenade que nous avons faite autrefois dans les bois de Verrières?... En quelle année était-ce donc déjà?...
— En 68, mon ami, il y a quatorze ans.
— Quatorze ans!...
— Oui... c'était au mois de mai... vers la fin... un jeudi...
— Tu te souviens du jour?... Quelle m< moire!...
— J'ai beaucoup de mémoire pour certaim choses... Nous avons passé dans un chenriu creux bordé de grands châtaigniers, qui conduit du Plessis-Piquet à Aunay... Nous avons fait un bouquet de muguet dans un bois qui est à... sur la droite...
— C*est vrai... je me rappelle maintenant...
Gomme c'est loin, tout cela!
— Je ne trouve pas : il me semble que c'était hier... Tu étais très préoccupé de ton élection qui devait avoir lieu quelques semaines après, et tu mo faisais de grands discours tandis que j'arrangeais mes fleurs. . . Je me souviens mémo que je pensais : « C'est drôle de m'avoir emmenée à la campagne pour me dire du mal du Gouvernement... » Nous avons dîné à Robinson, dans l'arbre... et puis nous sommes rentrés...
£llc s'arrêta et resta un instant silencieuse, comme ravie en une sorte d'extase au souvenir de ce beau jour. Ses yeux levés semblaient fixer dans le vide on ne sait quelle vision, sensible pour elle seule, de ces années heureuses. Puis elle dit lentement, d'un ton pénétré :
PIN Dfe ^ÊVE. 267
— Ce fut une journée délicieuse...
Et, quand elle ramena son regard sur rhomme qui Taimait dans ce temps-là, elle vit qu'il faisait effort pour retenir une grosse larme qui gonflait ses paupières.
— Eh bien! mon bon Michel, est-ce que tu deviendrais sentimental? lui demanda-t-elle avec un tendre sourire.
— Tu as raison, dit-il, c'est absurde... ; mais le présent est si triste quand je le compare à ce passé dont tu me parlais tout à Theure... que c'a été plus fort que moi... Allons! ma chère Thérèse, trinquons, veux-tu, à nos bons souvenirs d'autrefois,... aux bois de Verrières où je te menais cueillir du muguet,... à notre jeunesse et à nos amours qui sont loin,... à notre amitié qui demeure, elle, et qui ne m'a jamais paru un bien plus précieux qu'en ce moment!...
Ils entrechoquèrent leurs verres en échangeant un regard qui voulait être joyeux, mais que noyait, malgré qu'ils en eussent, une immense tristesse, toute l'amertume qui se cache au fond de ces imprudentes évocations des jours heureux envolés, des belles heures de jeunesse et d'amour tombées dans le gouffre
tes FIN DB RËYB.
du passé et qai^ jamais, jamais plus ne reviendront.
Neufheuressonnërentaudocherd'uneéglise de village. Les coups lents, — qu'on ne devrait jamais entendre sans pensera ce nouveau lambeau de notre vie qui s'en va, à cette nouvelle étape vers la mort, qui nous rapproche un peu plus de rincompréhensible et terrifiant mystère, — les coups lents tombèrent avec une douceur mélancolique dans la sonorité de la nuit.
— Ah 1 mon Dieu 1 dit Thérèse, déjà neuf heures!... Et mon train que je vais manquer, si je ne pars pas bien vite.
Elle mit son chapeau, sa voilette, son manteau. Debout contre la cheminée, il la regardait vaquer, avec de jolis mouvements menus et souples, aux préparatifs de son départ.
— Me conduis-tu jusqu'auprès de la gare?
demanda-t-elle, en lui tendant la main.
U prît cette main, attira doucement à lui son amie et répondit :
— Si tu savais combien je suis malheureux, combien j'ai besoin d'affection en ce moment... tu ne t'en irais pas, Thérèse...
U parlait d'un ton suppliant, et le regard dont il l'enveloppait exprimait, non le désir
brutal, mais la détresse d'une âme profondé* ment blessée, qui souffre et qui demande secours.
La jeune femme ne répondait pas, ne cherchait pas à dégager sa main. Elle restait là, devant lui, émue, palpitante, indécise, troublée jusqu'au fond du cœur. Car si, depuis dix ans, elle avait opiniâtrement repoussé tous les assauts du caprice impérieux que son ancien amant avait plus d'une fois démasqué devant elle, Thérèse se sentait maintenant désarmée par cette attitude humble, cette voix qui priait, cet air douloureux... Et voici qu'un instinct de charité s'éveillait en elle, lui murmurait tout bas qu'on ne refuse pas aux malheu reux ce q u'ils implorent; — et la noble, la vaillante créature se sentait faiblir, devenait lâche, n'avait pas le courage de dire non, ne trouvait plus en ellemême pour résister à sa pitié les forces qu'elle avait eues pour résister à son amour. Elle leva sur lui ses yeux qu'elle tenait baissés depuis qu'il avait pris sa main, le regarda longuement sans rien dire, d'un adorable regard de femme qui aime et qui se rend — un regard mouillé de compassion et de tendresse... Ce soir-là, Thérèse Gauthier ne rentra pas à Paris et,pen-
270 FIN DE Ri^VE.
dant quelques jours, dans cette retraite profonde, au milieu de cette belle campagne, de ces bois qui les enveloppaient de leur recueillement, ils savourèrent les joies ineffables d'un délicieux renouveau d'amour.
Un matin qu'elle était allée à Paris pour quelque emplette, Michel se trouvait seul, en bas, au salon et lisait quand le domestique vint lui dire que quelqu'un était là qui demandait à le voir.
— T'a-t-il donné sa carte?
— Non, monsieur.
— Comment est-il?
— Petit, maigre, pâle, très brun, une vilaine figure...
— Ah ! par exemple, voilà qui serait fort, s'écria Costalla. Et il se leva précipitamment pour aller à la fenêtre.
Marius Vidalin était là: il marchait dans une allée du jardin et — du même geste cinglant dont il scandait les phrases de son discours à Montmartre, — tranchait net, d'un coup sec de sa badine, de menues branches de la haie le long de laquelle il allait et venait. Costalla le suivit des yeux pendant un instant. « Il faut
donc, pensait-il, que cet être malfaisant frappe et détruise partout où il passe... Que peut-il bien venir faire ici?... Que me veut-il?... » Il laissa retomber le rideau de vitrage qu'il avait soulevé pour mieux voir, et dit, après quelques secondes d'hésitation:
— Fais entrer.
L'instant d'après. Marins était devant loi.
— Je ne sais, monsieur, dit-il, si vous me reconnaissez... Vous ne m'avez vu qu'une fois... et il y a plusieurs années de c^la.
— Vous vous trompez, monsieur, je vous ai vu il y a trois semaines à peu près; je vous ai même entendu, — car c'était à la réunion publique de Montmartre, — je sais donc parfaitement qui vous êtes...
— Ah ! vous étiez au meeting !...
n n'en dit pas plus, mais un éclair de joie féroce et de triomphe passa dans ses yeux.
— J'y étais, reprit Costalla, et vous devez comprendre qu'ayant assisté à cette séance, je sois d'autant plus surpris de vous voir ici, dans ma maison.
— Croyez que la surprise n'est pas moins grande pour moi... Si l'on m'avait dit, il y a huit jours seulement, que je franchirais, moi,
Marius Yidalin, le seuil de votre porte, j'aurais répondu : « Jamais I... » Soyez donc persuadé que, si vous me voyez devant vous, c'est que des raisons impérieuses m'ont amené.
— Prenez donc la peine de mêles faire connaître... Il me semble que nous ne devons tenir ni Tun ni l'autre à prolonger cet entretien.
— Je suis entièrement de cet avis, monsieur... Voici donc ce que je suis chargé de vous dire...
Un des membres les plus actifs et les plus résolus du parti socialiste avancé, nommé Pavia, — celui-là même à qui le général Hugues avait fait décerner la présidence d'honneur du mee« ting de Montmartre — venait d'être condamné sévèrement pour avoir tenté d'exécuter un de ces actes de « propagande par le fait » qui sont au nombre des articles essentiels du catéchisme anarchiste. Il avait lancé du haut de la galerie circulaire de la Bourse, dans la « corbeille » des agents de change, une bombe qui n'avait pas éclaté. Cet exploit, malheureusement incomplet, n'avait pas manqué d'exciter l'enthousiasme du parti tout entier, et la rédaction du Réfractaire s'était décidée à tenter un effort en faveur du héros et du martyre Marius
avait donc reçu la mission de proposer à Costalla le pacte suivant : Le Réfractaire cesserait d'attaquer Morgan, moyennant quoi Costalla s'engagerait à obtenir, soit la grâce pure et simple de Pavia, soit une importante réduction de la peine dont lejeune révolutionnaire avait été frappé. C'est ce que le fils d'Aurélie exposa en quelques mots.
— De sorte, reprit Costalla, que vous m'êtes envoyé en ambassadeur... Singulier choix qu'on a fait d'un homme qui, depuis plus d'un an, n'a peut-être pas laissé passer un seul jour sans me couvrir d'outrages et d'inf&mes calomnies!...
— Avais-je donc hesoin d'être de vos amis, répondit-il durement, pour vous proposer un traité de cette sorte? Si vous l'acceptez, c'est apparemment que vous y trouvez votre compte, et ce n'est pas parce que tel ou tel d'entre nous vous aura été délégué... On a demandé un homme de bonne volonté pour aller vous trouver. Cette mission me répugnait autant qu'aux autres, croyez-le bien!... Personne ne se proposait : il est bon que vous sachiez que vous nous faites horreur à tous... J'ai surmonté mes répugnances, mon aversion, parce qu'il y allait
de rinlérèt d'un homme qui a les mêmes idées que moi, qui souffre pour elles... Et je suis venu I Veuillez maiotenant me faire savoir la réponse que je dois rapporter.
— Voici, monsieur... Je pourrais vous répondre que, n'étant plus ministre, je n'ai pas qualité pour obtenir ce que vous me demandez. . .
Il haussa dédaigneusement les épaules et dit :
— Bah! le Gouvernement n'a rien à vous refuser...
— C'est possible... Aussi la difficulté n'estelle point là... Ce qui rend inacceptables les propositions que vous m'avez apportées, c'est que je refuse énergiquement — entendez-vous ! — d'intervenir en faveur de ce misérable justement condamné...
— Pavia n'est pas un misérable! C'est un croyant qui s'est sacrifié pour avancer l'heure où triompheront ses idées!... N'insultez pas cet homme, vous qui avez renié les vôtres!...
n cria plutôt qu'il ne prononça ces mots, avec une exaltation extraordinaire, des éclairs de fanatisme plein les yeux, des gestes violents. La colère commençait à gagner aussi Costalla.
— Vous qui parlez ainsi, qui, non content de
tilt clabauder contre moi dans votre ignoble jourjest nal, venez encore m'injurier sous mon toit,... BU allez dire de ma part à ceux qui vous envoient, qu'il y aura toujours en France, — je l'espère bien, du moins ! — un gouvernetaent pour défendre la société contre leurs stupides et exécrables attentats ! Dites-leur que je les considère comme une engeance malfaisante, comme les pires ennemis de la République etde la Patrie, comme une honte pour l'humanité et une menace pour la civilisation... Dites-leur que le triomphe de leurs doctrines serait la fin de tout, car ce que portent en elles ces doctrines absurdes et sauvages, ce n'est pas le progrès, c'est la mort...
— Et vous, interrompitviolemmentMarius, dites aux exploiteurs du peuple, dont vous êtes le chef, que cette sale société qui vous est si chère, cette société fondée sur l'iniquité et sur l'oppression, nous la démolirons comme vous avez démoli, vous autres, la Bastille — une moins horrible geôle! — et qu'après l'avoir jetée bas, nous sèmerons si bien ses débris aux quatre vents du ciel, qu'on ne retrouvera plus rien dans cent ans de ce qui existe aujourd'hui, rien de vos lois, rien de vos impôts, rien de vos
276 PIN DE RÊVB.
années ni de votre police, rien de votre capital, rien de votre propriété, rien de tout ce qui pèse si lourdement sur nous!... Dites-leur qu'ils n'ont plus longtemps àjouiretàsegaver, que nous nous comptons, que nous nous organisons, qu'une marée formidable monte qui emportera et submergera tout. . . Vous verrez, vous verrez ! . . . Quant à vos argousins dont vous nous menaciez tout à Theure, nous avons de quoi les recevoir 1 Tenez : regardez!...
Il tira brusquement de sa poche et lui montra un revolver.
— Quand je pense, ajouta-t-ii, que je pourrais avec cela débarrasser le peuple d'un traître tel que vous!...
Il accompagna ces mots d'un regard effrayant ; et, lentement, le canon de l'arme meurtrière montait, se dirigeait vers la poitrine de Gostalla.
— Ah ! c'est trop fort ! s'écria celui-ci. 11 bondit sur Marins, saisit et tordit le bras qui tenait l'arme. L'autre, incapable d'échapper à cette prise puissante, se débattait, cherchait à mordre. Gomme ils luttaient ainsi, Michel tâchant de le désarmer, le jeune homme résistant de toutes ses forces, avec l'exaspération de se sentir dompté, une détonation retentit.
FIN DE RÊVE. t7f j
— Ah ! méchant drôle , tu m'as blessé î 1 s'écria Costalla. !
Sa main droite lâcha prise subitement, le ]
revolver tomba et Marins prit la fuite. Michel lui laissa le temps de traverser en courant le jardin et de disparaître précipitamment. Puis il ouvrit une fenêtre, appela le domestique qui, travaillant à l'autre bout de la propriété, n'avait rien pu entendre.
— Je viens de me blesser avec ce revolver, dit Costalla, en lui montrant sa main enveloppée d'un mouchoir où des taches de sang commençaient à paraître : va chercher le médecin...
Thérèse rentra deux heures après. Son ami était assis dans un fauteuil du salon.
— Sais-tu, dit-elle, qui je crois avoir croisé dans le train?... Cet affreux petit Vidalin.
Jo n'ai vu que ses yeux, mais cela suffit...
Quand on a rencontré, ne fût-ce qu'une seule fois, ce regard de vipère, on ne l'oublie plus!
Ayant achevé de défaire son chapeau, elle s'approcha de Michel et s'aperçut alors qu^il avait le bras en écharpe.
te
— Mon Dieu ! s'écria-t-elle, tu t'es fait mal.. . tu es blessé peut-être!... C'est lui, n'est-ce pas?... Ah! le misérable!... Je Tavaisbien dit à Farjasse qu'il ferait quelque mauvais coup sur toi!...
— Calme-toi, dit-il, chère amie : ce n'est rien...
n lui raconta la visite de Marins, Texplica- Uon qu'il avait eue avec lui.
— Je ne sais même pas s'il a eu vraiment rintention dô tirer ou si le coup est parti par hasard... Nous luttions l'un contre l'autre, j'essayais de le désarmer...
— 11 n'en avait pas moins le revolver à la main et te menaçait.... Non, non, va! le drôle a bien su ce qu'il faisait!...
— L'important est que la blessure n'a aucune gravité... Le docteur vient de me le dire. . . La balle n'a fait que traverser les chairs. Quelques jours de repos, et il n'y paraîtra plus.
— Ne vas-tu pas déposer une plainte contre ce misérable?
— A quoi bon! Encore du scandale... J'en ai assez comme cela !
La blessure, en effet, était légère. Il y eut
cependant un peu de fièvre le soir, et Thérèse se décida à prévenir Farjasse.
— Eh bien! mon pauvre Michel, on tire donc sur toi, à présent, comme sur une simple tête couronnée, dit Camille en entrant. El c'est cette vermine de Marins ! . . . Thérèse avait raison décidément... Il n'y a que les femmei^ vois-tu, pour avoir de ces divinations-là!
Une semaine se passa. La plaie était en voie de cicatrisation. De grands médecins, appelés de Paris, avaient prescrit un repos absolu, contre Tavis du docteur campagnard qui plaidait — sans oser trop insister devant ses illustres confrères — la nécessité de laisser prendre au blessé un peu d'exercice, que sa constitution robuste réclamait, disait-il, impérieusement.
Des bulletins rassurants paraissaient chaque jour dans les journaux, — Car il avait été impossible de tenirlongtemps secrète la nouvelle. Les commentaires, comme de juste, allaient leur train et bien peu de gens acceptaient sans réserves la version officielle d'un accident survenu fortuitement : car il y manquait cet élément de drame qui platt à la foule et que son imagination ne se fait pas faute d'inventer,
quand la réalité ne la lui fournit pas. Mais si les opinions différaient sur l'origine de la blessure, tout le monde ou à peu près était d'accord sur sa bénignité. Seule, Thérèse — qui avait loué un petit pavillon voisin de la villa et s'y était installée afin de sauver les apparences — se montrait soucieuse et inquiète.
— La plaie se ferme, c'est vrai, dit-elle un jour à Camille, mais la fièvre ne cède pas. U est abattu, morne... Je crains des complications je ne sais où — quoi qu'en disent vos « princes de la science » — et je vois bien que notre bon vieux docteur du village n'est pas content, lui non plus...
Ce jour-là, Michel avait reçu de sa bellesœur, absente de Pari» au moment de l'accident, une lettre annonçant que, sauf contreordre par dépêche, elle viendrait le voir dans l'après-midi. Elle arriva, en effet, vers deux heures. Gostalla parut prendre plaisir à la voir et à parler de ses neveux avec elle.
— Il faut, lui dit-elle tout à coup, que je vous demande une grâce... Je ne suis pas veûue seule : Edouard a voulu m'accompagner : il est là, dans la pièce voisine et je vous serais bien reconnaissante de le recevoir.
Depuis le meeting, Michel n'avait pas revu Morgan. Avant de quitter Paris, il s'était contenté de [lui notifier par écrit son intention de n'avoir désormais aucun rapport avec lui.
— Ah! dit-il, vous me demandez une chose qui m'est bien pénible... Enfin, puisque vous le désirez si vivement, soit... qu'il entre... Je vous prierai seulement de nous laisser seuls, lui et moi... j'ai à lui parler.
Elle se retira et Morgan entra dans le salon.
— Eh bien ! mon pauvre Michel, comment vas-tu aujourd'hui ? demanda-t-il tranquillement.
Étendu sur une chaije longue près du feu, Michel le regarda pendant quelques secondes sans rien dire; et la colère dont était d'abord armé ce regard se fondait peu à peu en une expression de tristesse et de douleur.
— Te voilà I dit-il enfin sans répondre à sa question. J'étais pourtant bien décidé à ne plus te revoir.
— Bah! répondit-il, ce n'était pas sérieux... Pourquoi donc ne m'aurais-tu pas revu?
— Pourquoi ?... Tu oses me demander pourquoi?
— Hais certaiDement... Ce n'est pas un crime, en somme, de ne pas te valoir comme orateur de réunion publique... J'ai suivi ton conseil en me rendant à ce meeting et il m'en a cuit... Le gredin qui t'a mis en l'état où tu es a trouvé le moyen de déchaîner toute cette canaille contre moi. J'ai eu la faiblesse, — que je ne me pardonne pas! — de me laisser un peu émouvoir par ces interruptions, ces cris, ce vacarme, et la conséquence en a été que je me suis fort mal défendu. Mais qu'est-ce que cela prouve?... Sois tranquille, messieurs du Réfractaire ne me tiennent pas encore... Je prendrai ma revanche ailleurs, je te le jure, et ça ne tardera pas !
— Où cela, je te prie?
— Devantles tribunaux, mon cher, qui m'acquitteront haut la main.
— Tu as donc les juges dans ta manche, comme le syndic des agents de change !... Et l'opinion publique t'acquittera-t-oUe aussi?...
— Oh! l'opinion publique!...
Un sourire et un geste achevèrent la phrase interrompue ; et ce sourire de dédain, comme le geste qui l'accompagnait, exprimait de la façon la plus claire le cas que faisait cet homme
de la juridiction particulière dont Costalla venait de le menacer.
— A la bonne heure ! reprît Michel, moquetoi d'elle comme tu t'es moqué de Thonneur, du devoir, de la probité ! . . . J'aime encore mieux ton cynisme que ton hypocrisie.
— Merci ! tu devrais envoyer cette phrase-là au Béfractaire: ça pourrait servir à ton filleul.
— Oh ! je t'en prie, dit Costalla, pas de plaisanteries ! Je ne suis pas d'humeur à en entendre — et je m'étonne que tu sois, toi, d'humeur à en faire... Si j'avais le malheur d'être dans ta peau — le malheur, entends-tu, toute trouée qu'est la mienne en ce moment 1 — il me semble que j'aurais plus envie de pleurer que de rire.
— Et pourquoi cela, s'il te plaît ?
— Parce que je sentirais peser sur ma conscience un poids terriblement lourd. . . Et je ne te parle pas du mal que tu m'as fait à moi-même, de la désillusion cruelle que tu m'as infligée, do ta déconsidération dans laquelle tu m'enveloppes : car on me rend solidaire de les tripotages et de tes intrigues. . Quoique tout cela soit bien dur, je m'y résignerais encore!...
Mais le mal que tu as fait aux idées qui me
284 FIN DE RÊVB.
sont le plus chères, à la cause que je sers depuis plus de vingt ans, à la République, enfin, voilà ce que je ne te pardonnerai jamais !...
— Quel mal ai-je fait à la République?
— Le pire de tous : tu Tas déshonorée !
— Te voilà bien toujours avec tes grands mots...
— Tu l'as déshonorée, te dis-je!... Elle a maintenant, cette pauvre République que nous rêvions si honnête et si pure, une fleur de lys marquée sur Tépaule, et c'est toi qui la lui as imprimée en pleine chair... Tu ne Tas pas seu* lement déshonorée : tu as fourni à ses ennemis Parme empoisonnée avec laquelle ils la frapperont quelque jour. Quand un parti se réclame sans cesse, comme a fait le mien, d'un haut idéal de justice, de probité, de désintéressement; quand il se déclare supérieur à ses rivaux par sa valeur morale, quand il a dénoncé et flagellé impitoyablement toutes les faiblesses et tous les vices des gouvernements monarchiques, ce parti-là n'a pas le droit de compter des brebis galeuses dans ses rangs; car s'il s'en trouve, on cesse de croire à l'excellence de son principe, on se détache de luiç on cesse de le suivre, et le peuple dupé
PIN DE RÊVE. 28o
hausse les épaules en disant : a C'était pas la peine de poser pour la vertu !... Aussi blagueurs que les autres, ces gens-là !... » Et sais-tu ce qui arrive alors? A ce peuple las, découragé, qui enveloppe les institutions dans le mépris et le dégoût que lui inspirent ceux qui se sont servis d'elles pour pêcher en eau trouble et l'exploiter; à cette nation profondément désorientée qui cherche avec anxiété sa voie et ne la trouve pas, un homme se présente, qui se fait fort delà remettre dans le droit chemin. Et la vieille, la douloureuse histoire recommence : on écoute les paroles du charlatan, on croit à ses promesses, on se met à espérer en lui. Si quelqu'un lui demande : « Pourquoi donc cette trique que vous avez à la main? » il répond : « N'y faites pas attention : c'est pour chasser les voleurs!... » Eh bienl mon cher, cet homme-là, s'il vient un jour mettre la main au collet de la République, tu pourras dire que c'est toi qui l'as suscité !... Sa popularité sera faite de la réprobation universelle qui pèse sur toi; sa force sera de pouvoir crier à la France que nous sommes tous plus ou moins tes imitateurs ou tes complices et de l'en convaincre ; son succès, enfin, — s'il réussit
dans son entreprise, — n^aura pas de cause plus efficace que le discrédit dont vous aurez, toi et tes pareils, frappé le régime tout entier... Tu me demandais quel était ton crime?... Le voilà!...
Il parlait avec une animation extrême, en lançant de grands éclats de voix, comme à la tribune. Morgan s'était levé.
— C'est tout ce que tu as à me dire? demanda-t-il froidement.
— Oui. . . oui. . . adieu. . . Laisse-moi. . . Ce que je t'ai dit, vois-tu, c'est le verdict que prononce sur toi la conscience même du pays... Va te faire acquitter par tes tribunaux maintenant... Il ne te manquait plus que de déshonorer aussi la Justice !
Ce soir-là, CostalJa eut un violent accès de fièvre, qui dura toute la nuit. Les « princes de la science », rappelés en toute hâte par Farjasse, qui s'était installé dans la maison de son ami et partageait avec Thérèse les fonctions de garde-malade, le palpèrent à l'envi et, après avoir longuement délibéré, se mirent enfin d'accord pour déclarer que l'examen du malade avait révélé les prodromes d'une violente inUammation intestinale.
Le mal, après être resté stationnaîre pendant quelques jours, prît tout à coup le caractère inquiétant d'une pérityphlite — provoquée par la formation d'un abcès interne — et des discussions sans fin s'engagèrent entre les docteurs sur la question de savoir s'il fallait ou non tenter une opération.
— Que leur science est courte ! disait Thérèse avec désespoir.
A Paris, la nouvelle d'une aggravation alarmante de l'état de Gostalla avait été accueillie avec une douloureuse surprise. On s'arrachait les journaux qui publiaient les nouvelles de sa maladie. Un revirement subit s^était opéré dans les dispositions de la grande ville à l'égard de cet homme, qu'acné avait tant aimé, tant choyé autrefois — qu'elle boudait un peu, par incorrigible instinct d*opposition , depuis qu'elle l'avait vu prendre possession du pouvoir. — La tendresse de Paris pour son tribun d'autrefois, pour le puissant orateur qu'il avait tant de fois acclamé, se réveillait maintenant, se manifestait de mille manières. On rappelait les principaux faits de sa vie politique, tel de ses discours plus retentissant que les autres ; on citait, on prenait plaisir à répéter quelques-uns
de ces mots célèbres, firappés comme des mé* daiUes, qu^il jetait en prodigue au cours de ses harangues, qu'il semait aux quatre coins de la France et qui, recueillis au passage , circulaient, étaient connus et admirés de tous, des adversaires comme des partisans. Il s'organisa de véritablespëlerinages, non seulement d'amis mais d'inconnus, appartenant à toutes les clas* ses de la société : bourgeois, hommes du peuple, militaires, qui se rendaient à Soisy pour chercher des nouvelles.
— « Cela dépasse l'inquiétude d'un peuple suivant le progrès de la maladie de son souverain, — disait un diplomate étranger : — s'il survit, la France est à lui I »
Survivrait-il?... Voilà ce que se demandaient, avec une anxiété de jour en jour croissante, les deux fidèles amis qui ne le quittaient phis. Cette question terrible, ni l'un ni l'autre ne la formulaient avec des paroles ; mais leurs regards désespérés se l'adressaient sans fin, durant l'horreur des longues nuits qu'ils passaient auprès de ce lit, où se livrait devant eux le tragique combat de la mort et de la vie.
Parfois celle-ci semblait prendre le dessus : les membres du malade se détendaient, Thor-
friM DE RÊVE. 289
rible fièvre cessait de les secouer... il donnait un peu. Mais l'autre, comme une béte enragée qui ne lâche pas sa proie, revenait à la charge, après cette courte trêve, avec une sorte de fureur qui semblait exaspérée par le répit. Et de nouveau, le malheureux soupirait,^ gémissait, se tordait sur sa couche, brûlé par le feu dévorant qui venait de se rallumer, et que charriaient ses veines comme une lave.
Il arrivait parfois à Farjasse de s'assoupir pendant quelques instants. Une plainte du malade, — une de ces lamentations inarticulées et déchirantes qui ressemblent à des sanglots de tout petits enfants, et qui expriment mieux que toute parole l'infini de la souffrance humaine, — le réveillait brusquement. Il se dressait à demi sur son fauteuil, effaré, plein de stupeur et d'effroi, écoutant au dedans de lui-même le retentissement de cette plainte étrange qui semblait venir de très loin, d'un monde mystérieux oîi ne vont pas les vivants... et quand, au bout de quelques secondes, il avait recouvré ses esprits, il voyait devant lui une blanche figure de femme — immatérialisée par la douleur au point d'être devenue moins un assemblage de traits qu'un reflet
290 riN VB RÈVft.
d*âme, — deux grands yeux mornes que les
longues insomnies avaient cerclés de bistre, et
celte femme, tantôt se penchait sur Toreiller du
malade, essuyait légèrement, d'un mouvement
doux comme une caresse, son front mouillé de
^. sueur ; tantôt allait et venait dans la chambre,
P préparait des cataplasmes ou des potions, tout
i^ cela sans bruit, sans secousse, sans heurt, —
[ avec l'activité silencieuse et glissante d'une
[ ombre. Et Camille la suivait du regard sans
rien dire, ému jusqu'au fond du cœur par le
spectacle de la vaillance toujours prête, jamais
lassée, que cette frêle créature déployait dans
Texercice de son ministère de charité.
Au bout de trois semaines, les vomissements augmentèrent de fréquence : l'estomac ne tolérait plus aucun aliment. La peau du ventre était brûlante et tendre, le phlegmon avait gagné du terrain, tout envahi, tout empoisonné de ses infiltrations. Et la science dissertait toujours sur le cas, observait, diagnostiquait, palpait, percutait, notait avec soin les hauts et les bas de la température de ce pauvre corps, consumé par le foyer interne qu'on ne savait pas éteindre ; et ils étaient là trois ou quatre *^ des maîtres, des oracles!... — .qui le tortu-
byGooç
FIN DE RÊVE. tM
raient une heure chaque jour, quile maniaient comme un enfant qu'on emmaillote, le tournaient et le retournaient sur son lit et qui, après, se demandaient encore, ainsi qu'au premier jour, s'ils inciseraient l'abdomen ou ne l'inciseraient pas, et ce qu'il fallait le plus craindre : de la gangrène dans le premier cas ou de l'infection purulente dans le second!... 'l
— Ahl dit un jour Thérèse à Farjasse, après une de ces séances, qu'ils le laissent donc mourir tranquille, les bourreaux!...
Le trente et unième jour, il eut un premier accès de délire. Quelques-uns de ses amis les j
plus intimes, venus de Paris, comme chaque ^
jour, aux nouvelles, avaient été introduits par Farjasse dans la chambre voisine et, groupés près de la porte, le regardaient sans bruit. Pour la première fois depuis bien longtemps, 3
il dormait, mais d'un sommeil agité que tra- ^3
versaient de sourds gémissements, des sur- vj
sauts brusques du corps, des contractions ner- -j
veuses de la face, attestant que l'ennemi i
intérieur qu'il portait en lui, continuait son ^
œuvre lente et implacable de destruction. j
Tout à coup ses lèvres remuèrent faiblement, <
• *■ iii jiaçi "^!^!>?9v*^9i;piv"l
puis des paroles entrecoupées sortirent de sa bouche. Il disait :
— Ohl la belle armée 1... Combien sontils?... Un million, — et d'autres encore derrière ceux-là... des mQliers, des milliers, des milliers de baïonnettes... Les voilà, les turcos de Wissembourg, les cuirassiers de Reichshoffen, rinfanterie de marine de Bazeilles, les marins du siège, la ligne, Tartillerie... tous : ceux de Ghâteaudun et ceux de Patay... ceux de la Loire et ceux de l'Est, et ceux du Nord ! . .. Tiens, Ghanzy, prends tout cela, conduis-les, mène-les où je t'ai dit, val... Et s'il t'en faut plus encore, tu les auras, nous te les donnerons... Marche 1...
Il parut se rendormir, mais quelques instants s'étaient à po;'^;* écoulés qu'il se remit à parler, d'une voix faible d'abord qui, comme la première fois, alla s'affermissant de phrase en phrase :
— Qui sont ceux-là, avec leurs drapeaux jaunes?... Dieul... quelle marée d'hommes!... Et ces cavaliers innombrables, sur leurs petits chevaux sauvages qui hennissent et qui mordent?... Skobeleff, est-ce toi qui. viens au rendez-vous?... Sonnez, clairons
PîN DE RÊVE. 293
de France, sonnez Thymne pour le Czarl...
Il s'était dressé sur son séant, les yeux tout grands ouverts ; on crut que l'hallucination était dissipée, et déjà Thérèse s'élançait, quand il reprit :
— Je vois une grande ville du milieu de laquelle s'élève, comme le mât d'un navire, la flèche haute et mince d'une église gothique inachevée... Un drapeau flotte à la pointe... Je ne puis distinguer les couleurs... Si! je vois : bleu, blanc, rouge!.., Strasbourg!... Strasbourg!... Metz!... mon Alsace!... ma Lorraine!...
Il tendait les bras comme s'il eût voulu saisir et retenir la vision, née du délire, qui remplissait ses yeux d'extase. Puis, se laissant retomber doucement en arrière sur les oreillers, il s'endormit de nouveau, le visage serein, et comme transfiguré par une joie surhumaine.
A de certains moments, un peu d'accalmie se produisait, — un de ces sursis brefs et trompeurs que la maladie accorde aux mourants quand elle ramasse ses forces pour quelque nouvel assaut plus terrible. CostaUa semblait alors renaître à la vie. Pendant quelques mi- QuteS; il sortait de l'afl^reuse torpeur entre-
coupée d'accès de délire, où s'engourdissait de plus en plus son corps épuisé. Il reconnaissait ses amis, les regardait avec une expression de tendresse infinie, pressait faiblement leurs mains, leur adressait des questions d'une voix brisée qui faisait pitié à entendre.
Un jour, il dit :
— Sayez-vous à quoi je pense?... A ce groupe de Barye dont je vous ai parlé autrefois, qui représente un lion piqué par un serpent... tu sais, Thérèse, sur la terrasse du bord de l'eau... On a peut-être tort de ne pas croire aux pressentiments... Quand je serai mort, vous enverrez de ma part une petite repi^oduction de ce groupe à Marins Vîdalin... Il comprendra. . . j'espère. . .
Une autre fois, il demanda : — Camille, toi qui sais tout, de qui donc est ce mot : « Le rêveaétécourt,maisil aétébeau... »?
— Du maréchal Maurice de Saxe, mon ami.
— Ah! oui, c'est vrai... Il est très bien, ce mot... Et celui-ci : «J'emporte dans mon cœur le deuil de la Monarchie... » ? Il est de Mirabeau, n'est-ce pas ?...
— De Mirabeau, oui... Ne te fatigue donc pas à penser ainsi.
byGoOgl
FIN DE BÊVE. 295
n avait fermé les yeux. Thérèse et Farjasse commençaient à croire qu'il s'était rendormi, quand ils virent une larme qui filtrait entre ses paupières. En même temps il murmurait :
— Moi aussi, j'emporte un deuil dans mon cœur...
Il mourut un jour de décembre, un jour triste et gris, où la bise gémissait lugubrement dans les branches dépouillées des arbres de son jardin. La science, qui s'était montrée si tristement impuissante à le sauver, ne le lâcha pas encore : elle s'acharna sur cette misérable dépouille, ouvrit, tailla, scia, fouilla dans ses entrailles rongées par le mal qu'elle n'avait pas su vaincre. Après quoi, elle déclara, pour consoler le mort, que les circonvolutions de son cerveau étaient superbes, — si belles même qu'elle ne les lui rendit pas et fit don à une société d'anthropologie de ce cerveau de collection — afin que la jeunesse puisse comprendre, en regardant ce viscère exceptionnel flotter dans l'alcool d'un bocal, pourquoi Costalla avait été un grand orateur et peut-être aussi — quand le lobe du patriotisme aura été déterminé, ce qui ne peut tarder — pourquoi il avait été un grand patriote 1 ... La besogne fi aie^
296 PIN DE RÊyS«
laissant leurs aides rajuster et recoudre, les « Professeurs » sortirent, toujours graves , toujours solennels ; et dans le jardin, plein de gens qui pleuraient, on s'écartait respectueusement au passage de leur infaillibilité.
Le corps fut mis en bière, enveloppé dans un drapeau, en guise de linceul. On le descendit ensuite dans le salon du rez-de-chaussée ; on mit sur le cercueil, au milieu des fleurs, une statuette représentant cette Alsace — qui avait eu Tune de ses dernières pensées, — et pendant tout un jour la foule défila. La nuit venue, on le transporta à Paris, dans une des salles du Palais-Bourbon, transformée encha* pelle ardente.
Les obsèques furent célébrées le lendemain.
Les marches de Tescalier du Palais-Bourbon étaient couvertes d^une multitude innombrable de couronnes, car Témotion dont la capitale avait été saisie en apprenant le danger qui menaçait la vie de Gostalla, s'était communiquée à la province, propagée à l'étranger même, et de toutes parts les témoignages d'affliction, les emblèmes de deuil arrivaient. Des tentures noires, rehaussées de drapeaux en faisceaux et de palmes vertes, tapissaient la façade du
^tr^yTf-np^j «"
Palais; un long voile de crêpe, coupant le péristy] e en diagonale , mettait comme une énorme balafre noire au front du monument.
Le cortège se mit en marche par le pont et la place de la Concorde, au son du canon. Des milliers de personnes : représentants des corps de l'État et des Écoles, délégations des différentes villes de France, armée, etc., suivaient le char funèbre très élevé, sur lequel avait élé placé, recouvert d'un grand drapeau tricolore, le cercueil, visible de très loin, dominant la foule immense, accourue sur tous les pointsdu trajet. Et tous les yeux se fixaient sur celte sorte de nef pavoisée, qui s'avançait lentement, comme portée par un grand flot humain.
Ce furent de belles funérailles, auxquelles manqua seulement ce q|i*ajoute de majesté à ces pompes la Religion, lorsqu'ell e y est conviée . Paris avait pris un aspect de recueillement qu'on ne lui connaissait pas : en sorte qu'à la splendeur un peu théâtrale des obsèques organisées par l'État, s'ajoutait quelque chose de touchant qui manque d'ordinaire à ces cérémonies d'apparat, le deuil universel et profond de tout un peuple. Vers midi, le cortège s'engagea dans la longue et sinistre rue de la Ro-