NOTIONS FONDAMENTALES D'ECONOMIE POLITIQUE ET PROGRAMME ÉCONOMIQUE
A PROPOS d'un livre RECENT (1)
Un nouveau A aucune époquc les questions économiques et so- Moîfna^L ^' ^' clalcs u'out autaut préoccupé les esprits. Le nouvel ouvrage que M. de Molinari, un maître entre tous, vient de publier, répond donc à un véritable besoin. Exposer la doctrine telle qu'elle résulte d'une observalion attentive des faits, rechercher les conséquences de ces faits eux-mêmes, étudier en quelque sorte la marche économique de l'humanité, tel est le but que s'est proposé l'auteur dans l'œuvre qu'il fait paraître et qui ne le cède à aucune autre comme talent, disposition, largeur de vues, clarté dans la méthode.
Bases de l'éco- Qucllcs sout Ics bascs de l'économie politique ? Pournomie politique, j^^p^j^^^^g ^ cctte qucstiou, M. de Molluari se place au
(1) Gustave de Molinari, JSotions fondamentales d'économie politique et programme économique.
point de \^ie, non pas de l'humanité seule, mais de la création tout entière, dont l'homme n'est qu'une partie. D'accord avec la science et la philosophie modernes, il constate ce fait que « les lois naturelles qui gouvernent l'existence de toutes les espèces vivantes sont celles de l'économie des forces et de la concurrence, agissant -ous l'impulsion d'un mobile organique, la crainte de lii peine et l'appât du plaisir ».
En quoi consistent ces lois et quels sont leurs modes Lois naturelles. • laction? L'observation et Texpérience nous apprennent que la vie ne peut se conserver et se développer que par une assimilation continuelle de forces : ces forces vitales, la nature n'en fournit gratuitement qu'une portion à ses créatures ; elle leur impose la nécessité d'agir pour s'emparer des matériaux qui contiennent . les
litres et les approprier à la consommation. Cette action indispensable à la conservation de la vie, c'est le travail.
l'out travail implique une dépense de forces, et toute dépense des forces nécessaires à l'accomplissement des fonctions vitales de l'organisme implique une soufliance, de môme que toute assimilation de ces mêmes forces procure une jouissance. Tel est le mobile de la peine et du plaisir. A quelque degré que se trouve placé un être vivant dans l'échelle de la création, il est gouverné par ce mobile. Il fuit la peine et cherche le plaisir. En conséquence, il applique l'énergie et l'intel- , Energio et inligcnce, consciente ou inconsciente, dont la nature l'a pourvu, à acquérir la plus grande somme de forces vitales en échange de la moindre dépense : c'est la loi de l'économie des forces. Cependant l'énergie et Tintel- Hgence sont inégalement distribuées, non seulement entre les espèces, mais encore entre les individus de la .'Hôme espèce. De cette inégalité naturelle il résulte que les plus forts et les plus capables l'emportent sur les moins forts et les moins capables dans l'acquisition de la subsistance, et, lorsque celle-ci est insuffisante pour tous, qu'ils survivent seuls : c'est la loi de la concurrence.
telllgenco.
La concurrence ou lutte pour la vie s'est manifestée d'abord entre l'espèce humaine et les espèces animales se disputant los substances alimentaires. Elle s'est continuée entre les différentes variétés de la race humaine elle-même. Et c'est ainsi que la guerre entre les hommes apparaît comme une conséquence de la lutte primitivement engagée entre l'espèce humaine et les espèces animales ses concurrentes. #
Mais progressivement, avec la découverte et la mise en culture des plantes alimentaires et les autres pro' grès qui augmentaient la productivité du travail humain, une ère nouvelle s'ouvrit, celle de la civilisation : sous des formes diverses, les Etats se constituèrent. Et ils se sont constitués et organisés sous l'impulsion également des lois naturelles, lois de l'économie des forces et de la concurrence.
Les sciences Qn peut alors, cu suivaut la marche lente de la civiiiliques viennent satiou, se rendre compte de l'ordre chronologique natu-
en premier leu. ^^^j ^^^^ leqUCl SOUt UéCS et SC SOUt dévCloppéCS tOUteS
les sciences et, en particulier, les sciences politiques et morales ; ces sciences se sont produites à mesure que le besoin s'en faisait sentir. La science de la constitution des sociétés et des gouvernements apparaît la première : elle répond, en effet, à la nécessité manifeste • où se trouvaient les individualités humaines de s'asso-
cier pour se défendre. C'est seulement après cette science du gouvernement et celles de la morale et du droit que pouvait apparaître l'économie politique, c'està-dire la connaissance des phénomènes de la production, de la distribution et de la consommation des ri* chesses, et des lois naturelles qui régissent ces phéno- .. L'économie po- mèucs. Mais, uuc fois née, l'économie politique a vu
iitique vient en- *, . . ,
suite. son rôle s accroître incessamment. Et, « au moment ou
nous sommes, remarque M. de Molinari, des faits nouveaux, d'une importance considérable, ont rendu particulièrement active la demande de la connaissance des' phénomènes et des lois économiques. »
Sans doute, tous les phénomènes de la vie économique sont loin encore d'être entièrement élucidés ; niais, dans son état actuel d'avancement, la science peut déjà fournir des notions, positives sinon complètes, sur les lois naturelles qui régissent ces phénomènes.
L'homme, comme toutes les autres créatures pourvues de vie, étant soumis à ces lois, c'est aussi la souffrance et la jouissance qui sont les mobiles naturels et nécessaires de son activité ; il agit pour éviter l'une et pour se procurer l'autre. Il a des besoins. Les choses matérielles et immatérielles propres à satisfaire les besoins de l'homme sont « utiles » et constituent ce que M. de Molinari appelle des « utilités ». Voilà un terme substitué ici à celui de richesses et dont h; sens est beaucoup plus étendu.
Les «utilités 9.
La production, la disti'ibution et la consommation des « utilités » sont l'objet de l'économie politique.
Il y a des utilités gratuitement fournies par la nature, mais elles sont en petit nombre ; la plupart doivent être produites. Et comment le seront-elles? Par le travail de rhomme et des agents qu'il s'approprie et assujettit à son service. Produire, c'est, en somme, créer des uti* lités.
Mais l'individu, réduit à ses propres forces, ne pourrait produire qu'une quantité d'utilités tout à fait insuflisante pour satisfaire aux nombreux besoins physiques, intellectuels et moraux qui le sollicitent. Si ces besoins aujourd'hui reçoivent amplement satisfaction, comment l'homme y est-il parvenu ? Par deux procédés, qui sont : l'association des forces productives et la division du travail ; l'augmentation progressive des pouvoirs de production des utilités.
A l'origine, l'homme ne mettait en œuvre que ses forces, ses armes ou ses outils naturels pour produire les utilités appropriées à la satisfaction de ses besoins.
Production, distribution et consommation dos utilités.
Mais, peu à peu, il a asservi les animaux et s'est emparé des forces de la nature ; il les a dressés à travailler pour lui, en se bornant à les diriger, à les entretenir et à les
Le capital. renouvcler. Il a ainsi créé et accumulé une quantité croissante de pouvoirs de production. « Ces pouvoirs de production des utilités, que l'homme a créés et accumulés en lui-même et hors de lui-même, c'est le capital. » Et le capital apparaît sous trois aspects différents : capital personnel de l'homme, capital immobilier, capital mobilier, entre lesquels devra se faire la distribution des utilités produites. Ces utilités seront ensuite consommées. Et elles doivent l'être d'une manière conforme à l'intérêt général et permanent de l'espèce humaine.
Son emploi. Cet intérêt consiste dans la conservation et l'accrois-
sement du capital, sous les formes et dans les proportions requises par les besoins de la production. Conserver et accroître les valeurs investies dans le personnel et le matériel de la production, tel est donc le but de la consommation et ce but, elle tend incessamment à l'atteindre sous l'impulsion des mêmes lois naturelles qui gouvernent la production et la distribution de la richesse.
Des progrès immenses et de toute sorte ont ainsi été accomplis ; ils ont, depuis un siècle surtout, augmenté la puissance productive de l'homme. Et, cependant, il est manifeste que, pour diverses causes, la condition du plus grand nombre ne s'est pas améliorée dans la proportion de l'augmentation des produits. De là, des souffrances et un mécontentement qui ont donné naissance à ce qu'on est convenu d'appeler la « question sociale w.
socfai?"^^*'^" Cette question, les socialistes prétendent en trouver la solution dans des théories conçues de toutes pièces, dans des systèmes nouveaux d'organisation ou de réorganisation sociale. Il serait trop long d'en faire Ténumération et d'entrer dans le détailde chacun de ces systèmes. Contentoiis-nous de dire que ce qui, en résumé,
caractérise les •conceptions du socialisme, c'est la méconnaissance des lois qui gouvernent la production de la richesse. Toutes ces conceptions pèchent invariablement contre la loi de l'économie des forces, et leur application aurait pour conséquence inévitable un renchérissement de la production, une diminution de la richesse produite ou une augmentation de la quantité de travail nécessaire pour la produire.
Si cette application était partielle, elle déterminerai! la ruine des industries et des nations soumises aux expérimentations socialistes, au profit de leurs concurrentes demeurées fidèles aux principes et aux pratiques économiques. Si elle était universelle, elle provoquerait l'appauvrissement de l'espèce humaine. C'est assez dire rfue le socialisme est antiéconoinique.
.\ ces systèmes du socialisme qui entendent ne pas j-lus tenir compte des lois naturelles, que si elles nexistaient pas, M. de Molinari oppose un programme économique qui, se résumant au contraire dans la connaissance de plus en plus complète et l'application de ces mômes lois naturelles, met en jeu l'initiative privée, celle de l'individu et celle des associations. Et cette initiative, rien ne saurait la mieux stimuler que la concurrence internationale. Il s'ensuit donc que le premier article du programme économique doit être la suppression des obstacles naturels ou artificiels qui s'opposent au développement de la concurrence entre les producteurs des différentes nations, en un motv, l'établissement du libre-échange, parce que le libre-échange est la condition indispensable du progrès de la concurrence et que la concurrence elle-même est le véhicule de tous les autres progrès. Réduire l'appareil de guerre entre les Etats civilisés et simplifler les gouvernements en limitant leur rôle^à celui de « producteurs de sécurité » et en leur enlevant toutes les attributions et fonctions qu'ils ont usurpées et usurpent chaque jour sur le domaine de l'activité privée : voilà également, entre bien d'autres, un des principaux articles du programme.
Le socialisme méconnaît les lois de la production.
Concurrence et initiative.
Liberté des échanges.
Programme Mais pouF amener Tapplication de ce programme, la ^*^n"faïîtTd*airer méthode économique, bien différente de la méthode lopmion. socialiste, n'a point pour objectif la conquête du gou-
vernement ; elle se propose uniquement de convertir l'opinion et de se servir de la pression de l'opinion convertie pour contraindre le gouvernement à accomplir les réformes devenues nécessaires, ou à les laisser accomplir. Eclairer l'opinion du monde civilisé, telle doit être l'œuvre essentielle des réformateurs. « L'opinion étant éclairée, dit M. de Molinari, il suffira de la laisser faire. »
Toutefois, ajoute-t-il, « nous ne pouvons nous dissimuler qu'un programme économique fondé sur les lois naturelles répond beaucoup moins, dans l'état actuel des esprits, à la demande de progrès que les programmes politiques et socialistes, et que c'est seulement après que l'expérience aura fait justice de ces derniers, qu'il pourra avoir son tour. »
Mais enfin, si ce programme économique ressort de la connaissance exacte des lois et des phénomènes de la vie des sociétés, s'il est fondé sur la valeur de l'homme et sur ses conditions d'existence et de progrès, il s'imposera tôt ou tard, comme se sont imposées de tout temps les réformes devenues nécessaires. Le livre de M. Le uouvcau llvrc dc M. de Molinari est une œuvre de
de Molinari est ^, , . i i i . • .
une œuvre de maître, quc tous, pcuscurs et philosophes, économistes maître. ^^ ^^^^ ^^ moude, Ics législateurs surtout, trouveront
plaisir et profit à lire. Les faits, les développements heureux, les aperçus neufs autant que justes y abondent. Toujours clair, toujours élégant, le style de l'auteur ne se ressent en aucune façon de la difficulté que présentent l'exposé et la discussion d'un sujet aussi vaste, car jamais il ne fatigue le lecteur.
Ce programmf s'imposera.
QUESTIONS ÉGONOMFQUES : 1891-1895