LA CHASSE A L'ESCOMPTE
Rarement le portefeuille commercial de la Banque de France a été aussi peu élevé. Si, par les chiffres qu'il indique, on voulait juger de l'état de notre commerce, on commettrait une grosse erreur. Le portefeuille d'établissements de crédit t«ls que le Crédit lyonnais, le Comptoir national d'escompte, la Société générale, le Crédit industriel, s'élevait fin juin, à 883 millions, alors que celui de la Banque n'atteint pas 500 millions. Pendant l'année 1891, la Banque de France a escompté 10 milliards d'effets de commerce, tandis que les grands établissements financiers de Paris et des départements en ont escompté plus de 20 milliards.
Cette concurrence dans l'escompte est un véritable « signe des temps. » Depuis deux ou trois ans, les sociétés de crédit croient avoir trouvé la pierre philosophale en courant après le papier escomptable, en lui faisant une véritable chasse. On ne peut ouvrir un de leurs rapports sans lire un pompeux éloge de ce genre d'opérations.
Autrefois, les émissions, les placements de titres, les participations, les syndicats étaient le plus en faveur. Mais, où sont les neiges d'antan ? Quand le diable devient vieux, il se fait ermite. Les établissements de crédit^ après avoir touché à tout, en viennent à l'escompte : c'est, pour eux, la découverte et la conquête d'un monde nouveau ; c'est l'art financier idéal, l'habileté suprême ; il n'y a rien de plus sûr, de plus productif, et tous se félicitent d'avoir fait celte merveilleuse découverte ! Recevant de l'argent de leurs déposants à 1/2 %, à 1 ?^, à 1 1/2 %, à 2 %, soit à vue, soit à longue échéance, comme il faut employer ces capitaux, ils cherchent à escompter la plus grande quantité possible de papier au taux le plus réduit. A Paris et en province.
Portefeuille commercial de la Banaue et des établissements de crédit.
Les établissements de crédit plaçaient dos valeurs.
Aujourd'hui, ils font de l'escompte.
des commis-voyageurs sollicitent les négociants pour obtenir l'escompte de leur papier : ces mêmes commisvoyageurs étaient naguère encore occupés à proposer le placement des valeurs les plus diverses. Maintenant, leur grande occupation, c'est la chasse à l'escompte.
Importance de l'escompte.
Maigres bénéfices pour les banquiers.
Les opérations d'escompte sont assurément, de toutes les affaires de banque, les plus utiles aux commerçants et aux particuliers : elles permettent, en facilitant le crédit à ceux qui en ont besoin, de développer l'ensemble de" leurs affaires. Un pays dans lequel les escomptes commerciaux seraient nuls, n'aurait ni activité, ni ressources, ni avenir. L'escompte est donc, en soi, une opération utile : mais pour se livrer à ce genre d'opérations, il faut un tact, un doigté, si nous pouvons nous exprimer ainsi, que possèdent seuls les banquiersescompteurs de profession. Quand ces banquiers-eS' compteurs font crédit à un commerçant ou à un particulier habitant leur ville ou leur département, ils connaissent à fond la « valeur » de l'emprunteur, ses habitudes commerciales, ses relations d'affaires et de famille, sa situation morale et pécuniaire. Les plus petits banquiers-escompteurs de province pourraient raconter, dans tous leurs détails, la vie, les mœurs, les habitudes de leurs clients. Et cependant, malgré toutes les précautions qu'ils prennent, malgré tous les renseignements dont ils s'entourent, ils se trompent et subissent parfois de grosses pertes. Peu, très peu de maisons de banque ont réussi, en se livrant exclusivement à l'escompte des effets de commerce : quand elles gagnent quelque argent, c'est plutôt dans d'autres opérations accessoires : en ouvrant des souscriptions aux émissions; en plaçant des titres avec commission; en encaissant ou escomptant des coupons échus ou à échoir, en participant à des syndicats, à des créations de sociétés dont elles placeront ensuite les titres dans leur clien-
lèle ; en prenant part à des opérations de spéculation, etc. En bornant exclusivement leurs affaires à l'escompte des effets commerciaux, ces maisons auraient à peine couvert leurs frais généraux.
Il n'en peut être autrement. Le bénéfice que donne l'escompte consiste dans la différence entre le taux de l'argent emprunté et celui prêté. Un banquier paie aux capitaux qu'il détient, en comptes courants, en comptes de chèques, 1, 1 1/2, 2 % d'intérêt. S'il emploie ces capitaux à escompter des effets au taux de 1 1/4, 2 %, 2 1/2 %, 3 %, son bénéfice brut sera de 1/4, 1/2, 3/4, 1 %. Que représente 1/4 % ou 1/2 % de différence d'intérêt sur 1 million d'effets escomptés ? 2,500 à 5,000 francs I Celte différence est-elle de 1 % à 2 ?^ ? C'est pour le hamiuier-escompteur 10,000 à 20,000 francs de profit hrut par million prêté. Que dans le nombre d'effets iKimis à l'escompte, quelques « broches » restent en souffrance : le bénéfice est bien compromis ! Et quand (l(^ ce bénéfice brut il faut encore déduire les frais généraux de la maison de banque, que reste-tril en fin de compte ? Un maigre bénéfice, sinon une grosse perte.
S'il en est ainsi pour les banquiers de profession, pour . R>«ques «é-
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ceux qui sont le plus habitués à ce genre d'opérations, ïubiissement»
u 1 -, » A» 1 V. Je crédit.
combien les risques doivent être plus nombreux pour les établissements de crédit, êtres impersonnels, obligés de s'en rapporter à de nombreux employés qui, sur le crédit, la solvabilité, la w valeur » des clients, auxquels un compte d'escompte est ouvert, ne peuvent prendre des renseignements aussi méticuleux et précis qu'une banque particulière ! Une société qui fait l'escompte effectue, en réalité, le prêt direct : elle a pour garantie la solvabilité de l'emprunteur. Escomptant au taux le plus réduit, elle rend, sans doute, le crédit d'autant plus facile qu'il est à plus bas prix, mais les risques qu'elle court sont en proportion des facilités qu'elle
accorde aux emprunteurs. Tel négociant qui hésite à effectuer une opération à courte qu à longue échéance, parce que ses capitaux sont insuffisants, ou bien parce que ceux qu'il emprunterait lui coûteraient trop cher, est moins timoré lorsqu'il est sollicité par des banques qui lui prennent son papier au meilleur marché possible. Au lieu de se laisser guider par la prudence, il est entraîné par les facilités de crédit mises ainsi à sa portée ; il en use et en abuse.
La Banque de Ce n'cst pas au hasard que la Banque de France fixe trice du crédit, le taux de SOU «scomptc ; ce n'est pas une fausse expression que celle qui consiste à dire que cette institution est le « régulateur du crédit ». Aussi, quand des banques par actions, des établissements financiers, lui font concurrence, courent après le papier de commerce en offrant des conditions qu'elle-même ne pourrait offrir, nous disons qu'il y a là une exagération évidente, une erreur qui pourra coûter cher à ceux qui la commettent.
On cite déjà, du reste, une société de crédit, et non la moins importante, qui renonce à cette « chasse à l'escompte ». Trouvant, sans doute, que le papier de choix devenait de plus en plus difficile à escompter avec profit, obligée, d'autre part, à employer une partie des ressources et des dépôts accumulés dans ses caisses, elle a jugé plus sage d'employer une partie de ses disponibilités en achats de rentes 4 1/2 %. Le choix de la rente qu'elle a achetée, comme placement temporaire, n'est peut-être pas très heureux, car cette rente est menacée d'une conversion prochaine ; mais ce n'est pas le moment de discuter le mérite, les avantages ou les désavantages de cette opération : il convient seulement de la signaler pour montrer, à l'appui de nos réflexions, que les opérations d'escompte doivent être très limitées, et n'offrent pas à ceux qui s'y livrent des bénéfices aussi gros qu'on semble le dire et le croire.
Uuellc conclusion tirer de ces faits ? C'est que si les opérations apsociétés de crédit ont raison, dans une certaine nriesure,, ?ûbSmen"s de comprendre dans le cadre de leurs opérations et de ne pas négliger l'escompte commercial, elles manquent de prudende et sortent-de leur rôle lorsqu'elles font ces escomptes en trop grande quantité et à trop bon mar- 'hé. Elles devraient avoir de toutes autres visées. Les
ipitaux sont abondants; les rentiers français ont besoin de placer leurs épargnes et s'intéresseraient dans des entreprises nouvelles, sérieuses, honnêtes. N'y a-t-il donc. plus rien à faire en France et dans nos colonies ? Nos routes et nos chemins de fer sont-ils terminés ? \os canaux sont-ils tous creusés ? N'y a-t-il rien à faire
I pour la terre et. pour l'agriculture ? N'exisle-t-il pas des affaires industrielles qui, faute d'argent, ne peuvent prendre un grand essor ? En Algérie, au Sénégal, au Congo, à Madagascar, au Tonkin, n'y a-t-il pas là un immense empire colonial à mettre en lumière et en valeur? Les débouchés de notre commerce d'exportation sont-ils fermés? Et ce commerce, lui-môme, a-t-il tout le développement qu'il devrait avoir ? N'est-ce pas aux sociétés de crédit qu'il appartiendrait de prendre une initiative féconde dont les résultats pourraient être aussi fructueux pour elles que pour le pays tout entier? oue font-elles ? Elles battent des sentiers battus. Elles manquent d'impulsion, de direction^ d'action.
Acheter et vendre des valeurs au comptant et à terme, ^i>'ur vériiabie encaisser des coupons, garder des titres en dépôt, louer des coffres-forts à tant par mois, recevoir des fonds en comptes de chèques, s'intéresser dans des syndicats et participations, effectuer des conversions, faire la chasse
I l'escompte, c'jest saris doute quelque chose. Créer des entreprises nationales, aider. partout au réveil de l'esprit d'initiative, s'efforcer de remettre sur pied des valeurs' émises^ par elles,, qiii^ ont oausé à l'épargne dé
nombreux "'déboires *; préndi'è partout* la défense des
rôle.
intérêts financiers des capitalistes et des rentiers, lorsque ces intérêts sont menacés ou en souffrance, en un. mot, faire des affaires sérieuses, productives pour elles et pour l'ensemble de la nation, serait mieux.