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LA VALEUR COMPARATIVE DES RENTES ANGLAISES, ALLEMANDES ET FRANÇAISES

Ce que valent Le 2 3/4 % anglais vaut 97 francs ; le 3 % allemand, 87 francs; le 3 % français, 100 francs. En rente anglaise,

1 franc de rente coûte 35 fr. 27 ; en rente allemande, 29 francs; en rente française, 33 fr. 33. A quelles causes attribuer ces différences de prix ? Est-ce à la situation fmancière, au crédit plus ou moins grand de chacun de ces pays, à la confiance que chacun d'eux inspire ? Est-ce, au contraire, à la différence de classement des rentes dans les portefeuilles des rentiers anglais, allemands, français ?

Situation fi- La situatiou fmancière de la Grande-Bretagne est

HcLncièFâ de l'An."

gieterre. incontestablement des plus brillantes : les budgets se

soldent en excédents considérables ; le chancelier do l'Echiquier n'aurait que l'embarras du choix pour trouver les ressources qui, par suite d'un événement inattendu, seraient nécessaires au Trésor. Le crédit de l'Angleterre est hors de pair et la confiance qu'il mérite est justifiée par l'honnêteté scrupuleuse avec laquelle ce pays a toujours rempli ses engagements.

Situation fi- La situation financière de l'Allemagne est loin de pou-

nancière de l'Ai- . , • n j n* i i

lemagne. voir entrer en comparaison avec celle de lAngleterre.

Les impôts sont lourds ; les charges de la guerre ou plutôt de la préparation à la guerre augmentent tous les ans ; depuis 1871, les emprunts ont succédé aux emprunts ; la dette de l'Empire s'est élevée de 20 millions à

2 milliards en chiffres ronds ; les 5 milliards que nous lui avons payés ont donné à l'Allemagne l'illusion de la richesse : il n'est pas un seul Allemand qui ne se soit figuré devoir bénéficier en partie de cette rançon colossale qui nous a été imposée. Pour conserver ses conquêtes, elle est obligée de maintenir ses forces militaires sur un pied formidable, d'accroître ses dépenses.

Mais l'Allemagne n'a pas encore épuisé la totalité des ressources qu'elle pourrait demander à l'impôt, et ce serait une grosse erreur que de croire ce pays ruiné et pouvant à peine soutenir ses finances. Le monopole des tabacs pourrait lui procurer plusieurs centaines de millions par an ; une augmentation des droits sur l'alcool lui donnerait d'importantes recettes annuelles. Si donc le crédit allemand est haut coté, c'est qu'on sait que le pays peut largement subvenir aux charges qu'il supporte.

La situation financière de la France est bonne. Les situaiionii impôts y sont lourds, sans doute, mais ils ne dépassent Kramt. pas les forces de la nation et sont facilement acquittés. Les sources de l'activité nationale se sont développées depuis vingt ans et la richesse publique et privée s'est accrue. Rien de plus justifié que le crédit dont jouit la France : elle doit la confiance qui l'entoure à la fidélité avec laquelle les engagements qu'elle a contractés ont toujours été ponctuellement tenus.

Si donc, pour évaluer exactement le taux auquel doivent se négocier les rentes de ces trois pays, il fallait s'en rapporter seulement à la situation respective de leurs finances et de leur crédit et comparer en mémo temps le degré de confiance que leur accorde le monde entier, on pourrait dire que les rentes anglaises, allemandes, françaises se valent et méritent de se négocier au même prix. Il est clair, en effet, que, si nous établissions le môme parallèle entre les rentes italiennes, autrichiennes, espagnoles, portugaises, turques, en appuyant notre examen sur les mêmes termes de comparaison, — finances, crédit, confiance, — il nous serait facile de démontrer pourquoi les unes valent mieux ou sont moins mauvaises que les autres : mais, on le voit, ^ vauur èjîai.-

,, . , . i,Aii .1 de» rentes, roui-j»

en ce qui concerne 1 Angleterre, 1 Allemagne et la difféi-cms. France, la comparaison pécherait par la base. Toute question politique mise à part, ces trois rentes ont une valeur intrinsèque égale et, cependant, elles se négocient à des cours très différents.

Marchrs rjoiu's.

Uni té «le rentes on Angloterrc.

Diversité Allcmafme.

A un autre point de vue, il convient de faire observer tout d'abord que, dans les trois pays, le marché des rentes est intérieur, c'est-à-dire que les étrangers interviennent peu pour en acheter ou en vendre. Il existe peu de rentes françaises à l'étranger ; les fonds allemands ont leur principale clientèle en Allemagne ; les consolidés anglais, au contraire, sont les plus recherchés, depuis quelques années, par les capitalistes étrangers. En France, particulièrement, de nombreux capitalistes ont acheté" des rentes anglaises parce que, pour eux, TAngleterre est à Tabri des commotions politiques qui peuvent agiter et troubler les autres pays d'Europe.

Est-ce (( l'unité » de rentes qui justifie la supériorité des consolidés anglais sur les fonds français et allemands ? Pas davantage. L'unité de rentes, qu'il ne faut pas confondre avec l'unité de budget et l'unité de dettes, est un idéal qui n'existe pas. En Angleterre, le type de la rente par excellence a été, pendant de longues années, le consolidé 3 %, qui est devenu le consolidé 2 3/4 et sera bientôt le consolidé 2 1/2 %. Mais, à côté de ces consolidés, existaient et existent d'autres fonds aussi sûrs, tels que les annuités terminales et les fonds coloniaux. Les placements des capitalistes anglais peuvent se porter sur ces divers types.

En Allemagne, l'unité de rentes existe moins que partout ailleurs. Le 3 % allemand date seulement de 1872 ; mais les rentiers qui veulent acquérir des rentes allemandes ne manquent pas d'occasions : rentes prussiennes, badoises, bavaroises, hessoises, wurtembergeoises, saxonnes, rentes de Brunswick, de Nassau, etc., s'offrent, à leur choix. Tous les types de rentes se croisent sur la cote de la bourse de Berlin ; à côté du 3 % allemand ou prussien, on y trouve encore des rentes 4 %, 3 1/2 %, 3 %, voire même parmi les emprunts de

villes, dont les garanties sont aussi sérieuses que celles présentées par les fonds d'Etat, des rentes 5 % et 4 1/2 %; c'est un véritable kaléidoscope.

Chez nous, l'unité de rentes serait presque atteinte on «> rappi...

, ,,,,.». che do I unile en

si, à côté des rentes 4 1/2 %, appelées a disparaître ûien- Franco. tôt, et des 3 % amortissable et 3 % perpétuel, il n'existait pas un grand nombre de « rentes indirectes », c'està-dire de titres garantis « par » l'Etat ou ayant une garantie « de » l'Etat. Telles sont les actions et obligations des grandes compagnies de chemins de fer, les annuités dues à plusieurs compagnies, comme la Société algérienne, le Lérouville à Sedan, l'Orléans à Ghâlons, le Nord. Mais, en réalité, quand nous disons, en France, que nous possédons tel chiffre de (( rente », que nous achetons de la « rente », nous voulons implicitement parler du 3 % perpétuel; cela n'empéchc pas que. bien souvent, les titres garantis par l'Etat ont été plus recherchés que 1rs rentes ellesmêmes et leur ont fait concurrence parce qu'ils coûtaient meilleur marché et rapportaient davantage; bien souvent aussi, les cours cotés sur les divers types de rentes, 4 1/2 %, 3 % amortissable et 3 % perpétuel, ont été influencés par les achats ou les ventes qui, suivant la fantaisie des capitalistes et des spéculateurs, se portaient sur Tun ou l'autre de ces fonds.

des renlos.

L'unité de rentes, qui, répétons-le, n'existe nulle part, ^^9 'j^»f„2 ">♦*''•' n'est donc pas la cause de la différence de cote des fonds anglais, allemands et français. Cette différence tient surtout au mode de classement des rentes dans les portefeuilles et aux causes qui motivent ce classement.

En Angleterre, la spéculation s'occupe peu des consolidés : il n'y a pas, sur la rente anglaise, de ces vastes spéculations à ternie, comme il s'en produit chez nous. Les titres de rentes sont répartis en peu de mains. Sur les 15 milliards de consolidés anglais, le sixième appar-

La rente aniTlaise n'a pas de « flottant ».

\*ou de spécu

lation rentes

des.

tient à des services publics et le reste est détenu par quelques centaines de mille de rentiers. Et quels sont ces rentiers ? Des banques, des banquiers, des sociétés d'assurances, des corporations, etc., qui ont pris l'habitude, ou sont obligés, par la loi ou par leurs statuts, d'effectuer des placements déflnitifs ou temporaires, d'employer leurs disponibilités et leurs réserves, en consolidés. Il n'y a pas, sur la rente anglaise, de « flottant » : tout titre à vendre trouve immédiatement un acheteur qui fait un placement défmitif ou à longue échéance. Ce n'est qu'en cas de crise aiguë, quand un grand événement se produit, quand des banques suspendent leurs payements, qu'un certain chiffre de consolidés vient s'offrir sur le marché ; voilà pourquoi, en raison de ce classement tout à fait exceptionnel, aristocratique pourrions-nous dire, une fluctuation de 1/8 à 1/4 % dans les cours de ces rentes est très remarquée par le monde financier : c'est un avertissement. En Allemagne, il y a peu de spéculation sur les rentes aiienian- et pcu dc placcmcnts au comptant. On en achète, on en vend comme toute autre valeur, indifféremment. Le classement des fonds allemands est des plus précaires ; les fonds des capitalistes et des rentiers se portent un peu partout ; on trouvera dans le portefeuille d'un rentier allemand des rentes bavaroises, hessoises, aussi bien que du 3 % allemand, prussien, ou des actions de chemins de fer et valeurs industrielles. Au 1" avril 1891, les inscriptions sur le Grand-Livre de la dette publique prussienne étaient au nombre de 9,632 sur lesquelles 6,203 comptes étaient ouverts à des rentiers ordinaires. Les titulaires des comptes inscrits au Grand-Livre de la dette prussienne résidaient presque tous en Prusse (8,438) ou en Allemagne (1,094). Hors d'Allemagne, il n'y avait que 100 titulaires de comptes (16 en Angleterre, 14 en Autriche, 52 dans divers ETtats européens, et 18 dans des pays situés hors d'Europe). .

On voit, par ces chiffres, que le rentier allemand n'a pas, comme objectif principal de ses placements, la rente

sur les

nationale ; il s'en soucie peu. Un banquier allemand pourra emmagasiner un certain nombre de titres de rentes, comme spéculation, dans le but de revendre le stock peu à peu, en détail. Les petits rentiers et capitalistes allemands sont peu nombreux ; la fortune publique n'égale ni celle de TAngleterre, ni la nôtre ; elle est moins démocratisée que chez nous.

En France, la spéculation et le comptant s'exercent un France, largement sur la rente. Les banquiers, les spéculateurs, «•? coVptan" les capitalistes, sans parler des achats des caisses miîe"^"^^"'^ * d'épargne et des placements obligatoires pour les mineurs, les incapables, les interdits, forment la clientèle habituelle, quotidienne du marché. Les opérations de la spéculation et du comptant se combinent et se complètent mutuellement ; le marché de la rente française à terme, à la coulisse et au parquet des agents de change, est des plus larges ; celui au comptant est non moins étendu ; les transactions ont une ampleur qu'au- ( une autre valeur ne possède au même degré.

Le classement dans les portefeuilles est merveilleux ; sur 100 francs de rentes, plus de 75 francs sont au nominatif, c'estrà-dire classés définitivement, immatriculés au nom de titulaires qui ne s'en dessaisissent qiie par nécessité. Pour tout rentier français, la rente est la base solide d'un placement stable, définitif. On a constaté maintes fois que tout portefeuille sérieux renferme 50 % en rentes, 25 % en obligations et actions diverses françaises, 25 % en titres étrangers, fonds d'Etat, obligations, actions, etc. Le nombre des rentiers français est plus considérable qu'en aucun autre pays : les rentes françaises sont divisées entre près de 5 millions d'inscriptions.

On achète de la rente tout à la fois comme placement définitif, placement temporaire, spéculation.

Que la rente monte, baisse ou reste stationnaire, tout le monde, chez nous, s'y intéresse : cela est tellement vrai que, chaque jour, les plus petites communes en

enregistrent les cours, qu'elles reçoivent après bourse par dépêche télégraphique.

Causes des C'est douc surtout au mode de classement des rentes cours entre les daus Ics portcfeuiUes, aux achats et aux opérations plus ItcsT ''*^"^*'^' ou moins étendues de l'épargne et de la spéculation, qu'il faut attribuer la différence de cours entre les fonds d'Etat de trois grands pays dont on ne peut mettre en doute ni les ressources pour acquitter leurs dettes, ni la loyauté pour satisfaire à- leurs engagements.

En Angleterre, la rente a un classement aristocratique : peu de rentiers; peu de réalisations; peu d'achats. En Allemagne, la rente a une clientèle clairsemée et un classement très flottant. En France, la rente possède la clientèle et le classement les plus démocratiques que l'on puisse désirer, de même que le plus large marché sur lequel s'exercent chaque jour le comptant et le terme. Aussi, bien que le 2 3/4 anglais se négociant à 97 francs, corresponde à du 3 % à 105 fr, 80, soit 5 fr. 80 plus cher que notre 3 %, et près de 19 francs plus cher que le 3 % allemand, c'est au classement et au mode de classement des rentes françaises que nous donnons la préférence.

Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que le 3 % français, tombé un moment, en 1871, à environ 50 francs, a haussé depuis vingt ans de 100 %. Quel est le pays qui, ayant eu à supporter et à réparer d'aussi grands malheurs que les nôtres, aurait obtenu, en ce laps de temps, d'aussi beaux résultats ? On nous cite les Etats- Unis d'Amérique : mais, au lendemain de la guerre de Sécession, les Américains ont pu réduire à presque rien leurs dépenses militaires, tandis que chez nous, tout en nous occupant de notre réorganisation et de nos besoins intérieurs, il nous a fallu assurer la sécurité de nos frontières et notre propre sécurité contre les ennemis du dehors.

C'est une force, pour un pays, que de pouvoir comp- Force aei'cler et s'appuyer sur la confiance et l'épargne de mil- ^""^"^ lions de rentiers, force qui fait défaut à l'Angleterre et à. l'Allemagne. Avec le maintien de la paix, nous avons la conviction profonde que les rentes françaises se négocieront, avant peu, à la parité des cours des consolidés anglais et ne tarderont pas ensuite à les dépasser. Sous l'empire, il y eut presque constamment 15 à 20 points de différence entre le prix des consolidés anglais et celui du 3 % français. Cet écart est maintenant de moins de 6 francs. Il aura bientôt disparu, grâce aux achats persistants et à l'appui de ces millions de petits rentiers qui considèrent la rente comme le refuge de leurs économies, comme un placement d'autant plus sûr qu'il ne leur a jamais causé de déceptions, comme l'ont fait quantité de valeurs de tout ordre et de tout rang.

Le 3 % français — ce sera notre conclusion — est Lc3«jandes. appelé à s'établir largement au-dessus du pair. Et déjà le j"^ !.'" '"'*''■ '" 2 1/2 % français, — dont tout le monde parle aujourd'hui, et dont il nous sera bien permis, quand il verra le jour, de revendiquer la paternité, car nous Tavons suffisamment fait connaître, soutenu et défendu, avant sa naissance, à un moment (l)où l'on nous reprochait presque de tomber dans l'exagération en prévoyant, à bref délai, la conquête du pair pour le 3 % ; — ce 2 1/2 % français, répétons-le encore avec une entière confiance, ne tardera pas à apparaître ; sagement utilisé, à son temps et i\ son heure, il peut assurer au pays le gage suprême de bonnes finances, c'estrà-dire un puissant amorlissoment : c'est le fonds de l'avenir, et iTun avenir prochain.

(1) Voir suprà, pages 477 el 498.

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