‹ Finances contemporaines (volume 2)Chapitre 126 sur 229 · TROP BT TROP PEU · texte numérisé non relu

TROP BT TROP PEU

M. Nojrniarck évalue à M milliards la furtuoe mobilière de la Franc.

Êckos.

Ohé ! ohé ! les crév'-misère.

Les ceuss qu'a froid, les ceuss qu'a faim.

Les ceuss qui donn'nt leur vie entière.

Tout r san^ d' leur corps pour un peu d' pain,

Quoi qu' vous pensez et quoi qu' vous dites

De cetl' petit' statistiqu'-là?

Est-c' bientôt temps d' mett' le holà

Et d' supprimer les parasites?

Y a pas d' bon sens, y a pas d' bon Dieu :

Y en a qu'a trop et d'autr's trop peu !

C'te fortun' qu' Neymarck a marquée

Qui qui l'a fait, d'où qu'ell' provient ?

J' crois qu'y a pas d' chos' moins compliquée :

L' pauvr' la ga^ne, 1' rich' la délient.

Assez comm' \;a ! D'puis 1' temps qu' ça dure,

La patienc' du peuple est à bout :

On n' lui donn' rien, i' prendra tout!

Et ça s'ra just' ; car, j' vous l'assure,

Y a pas d' bon sens, y a pas d' bon Dieu :

Y en a qu'a trop et d'autr's trop peu !

Est-ce là un « malentendu social » ? N'est-ce pas plutôt la lutte déclarée entre le capital et le travail ? n'est-ce pas éjrarer l'ouvrier que de lui faire croire que la répartition de cette richesse entre ses mains le rendrait plus heureux ?

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200 francs, soit un capital de 6,000 francs. La rente est le titre démocratique par excellence ; elle est le refuge de l'épargne du travailleur, du bourgeois économe, qui, sou par sou, s'est constitué une réserve pour devenir rentier sur l'Etat, c'est-à-dire possesseur d'une inscription de rente ! Ce n'est donc pas de ce côté que nous trouverons l'aristocratie, la ploutocratie financière, comme on l'appelle.

Caisses d'épar- La trouvcrons-nous dans les Caisses d'épargne ? ^^* Pas davantage. En chiffres ronds, il existe 6 millions

de titulaires de livrets possédant, en dépôt dans les caisses, 3 milliards 200 millions, ce qui représente une moyenne de 500 francs par livret.

Quand on décompose cette moyenne, on s'aperçoit à quelle minuscule répartition elle descend. On compte 1,800,000 livrets dont la moyenne ne dépasse pas 9 fr. ; 1 million de livrets qui possèdent 50 francs chacun ; 1,200,000 livrets dont la moyenne est dé 150 à 350 francs chacun. Voilà donc une armée d'environ 4 millions de petits rentiers, féodalité bien redoutable de petits épargneurs qui possèdent 9 francs, 50 francs, 150 francs, 350 francs chacun. Restent 2 millions de livrets sur lesquels la moitié possède 1,000 fr. environ, en moyenne, et l'autre 2,000 francs !

N'est-ce pas encore là une véritable démocratie fmancière et nullement une aristocratie ?

Valeurs de che- Est-cc, du moius, parmi les actionnaires et les oblimms e er. gataircs dcs graudcs compagnies de chemins de fer que nous trouverons ces ploutocrates si décriés ?

Aux cours actuels, les actions et obligations représentent un capital de 19 milliards. Il existe tant en actions qu'en obligations, plus de 35 millions de titres. De même que sur les rentes françaises, les titres nominatifs représentent près de 75 % du total des titres. D'après le nombre des certificats et la moyenne des titres inscrits sur chacun d'eux, il y a en France plus

lun million de personnes possédant quelques litres : la moyenne est d'environ 10 à 12 actions, soit un capital de 10 à 15,000 francs ; la moyenne, pour les obligations, est de 25 titres, soit un capital de 11 à 13,000 fr. !

Est-ce parmi les actionnaires de la Banque de France que nous trouverons ces archi-millionnaires désignés à la vindicte publique ? Pas davantage. Sur les 182,500 actions de la Banque, 60,000 appartiennent à des mineurs, à des incapables. Le nombre des actionnaires est de 27,000, dont 10,000 à Paris et 17,000 en province, et la moyenne des titres que chacun d'eux possède, sait-on à

•mbien elle s*élève ? A 5 ou 6, c'est-à-dire qu'elle représente un capital de 20 à 25,000 francs.

Actions dn la Banque de France

Kst-ce dans les emprunts émis par la Ville de Paris, les départements, les villes de province, ou par le Crédit foncier et qui s'élèvent à près de 5 milliards, que nous allons trouver enfin ces riches capitalistes qui (( s'engraissent des sueurs du peuple » ? Les litres de la ville de Paris sont entre les mains des plus humbles. Il n'est pas une petite bourse qui ne possède une obligation entière ou un quart d'obligation. Quand, il y a quelques années, la ville de Paris procéda au nmouvellement des feuilles de coupons sur les titres de l'emprunt de 1871, on constata que la majorité des porteurs possédait... 1 et 2 obligations. Au Crédit foncier, la diffusion des titres dans les plus petits portefeuilles n'est pas moins remarquable. Les 3 milliards d'obligations émises par cette institution appartiennent à plus de 800,000 détenteurs de certificats nominatifs, sans parler des obligataires qui possèdent des titres au porteur et qui sont au moins en aussi grand nombre.

Obligations do la Ville de Pjiris et du Crédit foncier.

Est-ce encore parmi les détenteurs d'actions houillères du Nord ou du Pas-de-Calais, ou bien parmi les actionnaires de toutes les compagnies d'assurances sur la vie, contre l'incendie, contre la grêle ou les accidents ter-

Actions mi"

nièrcs.

restres ou maritimes, que se trouvent ces milliards que Ton dénonce si hautement ? Pas davanlago. Sur les GO milliards de valeurs françaises que possède notre pays, les actions houillères du Nord et du Pas-de-Calais représentent un capital, aux cours actuels, de 6 à 7U0 millions ; les titres des compagnies d'assurances représentent 7 à 800 millions, soit au total i,500 millions (1).

Sur 1,200 concessions de mines qui ont été accordées par le gouvernement, sait-on combien il y en a qui ont été abandonnées et ont ruiné les concessionnaires et les actionnaires ? 800 I c'est-à-dire les deux tiers, et celles qui sont prospères aujourd'hui, n'ont pu pendant de longues années, distribuer un centime. Si l'on compare le revenu qu'elles donnent aux charges de toutes sortes qu'elles acquittent, aux salaires qu'elles payent, on voit qu'une part infime reste, en fin de compte, à ce capitaliste abhorré, à ce « ploutocrate » qu'on appelle actionnaire ou rentier (2) !

I/épargne des petites Bourses.

50 milliards de valeurs françaises.

Ainsi, nos rentiers français possèdent, calculés aux cours actuels, 26 milliards de rentes 3 % et 4 1/2 % ; 19 milliards d'actions et d'obligations de chemins de fer, 5 milliards d'obligations de villes et du Crédit foncier. Sans parler des actions de la Banque, des valeurs de mines ou d'assurances, ni des 3 milliards déposés dans les caisses d'épargne, voilà un premier total de 50 niil-

(1) Pour plus de détails sur la répartition et la diffusion de l'épargne française, voir notamment notre travail : Une nouvelle évaluation du capital et du revenu des valeurs mobilières en France. C'est ce mémoire qui a fait l'objet de la communication à rAcadémie des sciences morales et politiques que nous avons notée plus haut.

(2) Pour les salaires des ouvriers à diverses époques, voir V Album de statistique graphique du ministère des travaux publics, publié sous la haute direction de M. Emile Cheysson (année 1887, planches 21, 22, 23. — Pour la richesse et la fortune de la France, voir l'ouvrage de M. Emile Levasseur, sur la Population ainsi que la France économique de M. Alfred do Foville.

liards qui forment, malgré ce gros chiffre, ce que Ton peut appeler « l'épargne des petites bourses », avec plus de raison que les socialistes le dénomment « les milliards des riches ».

Et combien rapportent ces placements ? Ce rentier « vampire » obtient 3 % sur les rentes ; moins de 3 % >ur les obligations de chemins de fer ; 3 1/4 à 3 % sur les actions des grandes compagnies ; 2 1/2 à 2 3/4 sur les obligations de la ville de Paris et du Crédit foncier. Quant aux actions de la Banque, elles donnent à peine 3 %, grâce encore à ses rentes de la réserve, car, ses profits annuels, résultant des affaires courantes, sont maintenant extrêmement réduits.

Si on examine les valeurs mobilières dans leur en- I nible, y compris les titres étrangers que possèdent nos capitalistes, on trouve que la France possède en lout 80 milliards de valeurs rapportant 4 milliards, soit 5 %. Telle est, décomposée par le menu, celle richesse tant enviée, répartie à l'inflni, démocratisée, et contre laquelle on soulève cependant tant de passions et de haines.

Le premier résultat de cette lutte engagée entre le capital et le travail, c'est que les entreprises industrielles deviennent et deviendront de plus en plus diffl- • iles à se créer et à se développer. Le capital, à son tour, commence à faire grève. S'il doit supporter seul toutes les chances de perte, sans qu'on lui laisse quelques chances de profit ; s'il est menacé sans cesse, il se décourage et s'abstient.

Ces richesses si enviées, et dont l'abondance paraît être un crime, se feront de plus en plus rares : comme le disait autrefois M. Raoul Duval, elles deviendront H le capital fuyant ».

L'ouvrier, le travailleur, sera-t-il plus riche, plus heuivux, lorsque- les capitaux qui fécondaient le travail auront disparu ?

Comment peut-on faire croire que ces 80 milliards de \aleurs mobilières, si elles étaient réparties entre les

Un revenu «le 2 >i à 3 %.

:-SU tiiilliaiiis il' valeurs étran fït'res.

Un revenu «I.

Grève du travail et grève du capital.

Capital fuyant.

Co capital fie 80 milliards représente du travail.

Hier et aujourd'hui.

Salaires,vivres et logement. .

Progrès considérables.

mains de ceux qui les convoitent, en supposant que cette répartition fût possible, modifieraient la situation de celui qui ne possède rien ? Ces 80 milliards n'ajouteraient pas une miette au pain du pauvre. Ils existent bien, mais ils sont la représentation du travail même. Quand un capitaliste possède ou achète un titre mobilier, que fait-il, sinon commanditer le travail I Si vous voulez porter la main sur ces titres mobiliers, ils s'évanouissent, ils fuient devant vous, car ce qui fait leur force et leur donne une valeur négociable, c'est la confiance : détruisez la confiance, vous ruinez leur crédit et leur valeur.

On excite l'envie, les appétits des travailleurs. L'ouvrier n'est-il pas plus heureux de nos jours qu'il ne l'était, il y a cent ans, cinquante ans, vingt ans I Quel est celui d'entre eux qui, remontant le cours des ans, voudrait retourner en arrière et vivre de la vie de ses arrière-grands-pères ?

Les salaires ont quintuplé, décuplé même. Le vivre est plus assuré. L'ouvrier est mieux logé, mieux habillé. Personne n'a plus à craindre les famines qui étaient en quelque sorte l'état habituel autrefois.

De tous côtés, des institutions de prévoyance ont été fondées ; des sociétés de secours mutuels existent ; la bienfaisance a pris un développement considérable. Et un fait résume tous les progrès accomplis : la moyenne de la vie humaine a augmenté, et la mortalité a diminué. Cette constatation indéniable résume tous les progrès. Il prouve que depuis cent ans, l'alimentation a été plus saine, le logement plus salubre, le vêtement plus hygiénique ; il prouve que le bien-être s'est accru en même temps que le travail et l'épargne ont augmenté.

Quel est, enfin, le gouvernement qui s'est préoccupé du sort de la classe ouvrière autant que celui-ci ? Quelle est la réforme sociale pratique qu'il a refusé de réaliser? Quel est le programme sérieux qu'il a écarté de partipris ? Si on faisait le relevé de toutes les lois intéressant l'ouvrier, le peuple, qui ont été promulguées depuis

vingt ans, on serait tenté de dire que ce n'est pas la classe ouvrière qui a été oubliée, mais plutôt la bourgeoisie et le rentier, si attaqués par ceux qui méconnaissent les services que le capital a rendus à la société tout entière.

Et quand les socialistes accusent les économistes, (luand ils les traitent de « bourgeois imbéciles », ne peut-on pas répondre que ces « bourgeois imbéciles » qui s'appelaient les physiocrates et à leur tête, Turgot, ont été les précurseurs, les initiateurs de toutes les réformes économiques et des grands progrès qui ont été accomplis depuis un siècle ?

N'est-ce pas Turgot qui a dit que c le soulagement des hommes qui souffrent était le devoir de tous ? » N'est-ce pas lui qui, dans son intendance de Limoges, a voulu organiser et développer le travail, assurer le salaire de l'ouvrier? Qui, mieux que lui, a établi les principes d'ordre, de liberté, de sécurité, de morale, qui font la force d'un pays et sa richesse ? Les économistes n'ontils pas toujours défendu le travail, l'économie et l'échange, c'est-à-dire les principes sans lesquels un pays resterait plongé dans la misère ?

Est-ce à dhv qiril n'v ail rien à faire ? Que tout soit Toujours en

• * "^ . avant.

pour le mieux ? Personne n'oserait le soutenir.

Une société ne doit pas s'arrêter dans la voie du progrès, car pour elle, comme pour les individus, le stationnement serait la mort ; il faut s'efforcer de perfectionner ce qui existe, améliorer ce qui est défectueux. Mais ce n'est pas par des moyens empiriques, ni par des attaques persistantes contre le capital qu'on remédiera au mal social qui existe.

Il faut développer l'esprit d'association, la liberté économique, l'instruction, les principes de morale.

M cârnoTenS ^^ ^^"^' comme le disait M. Garnot, à Marseille, en * i890 :

Assurer au travailleur l'habitation salubre et à bon marché, ralimentation saine, la sécurité dans le travail, rendre le prêt et le crédit accessibles aux petites bourses, placer l'épargne à l'abri de tout risque, en l'entourant d'inviolables garanties, encourager, enlin, la solidarité dans les sociétés de secours mutuels, voilà tout un programme d'efforts. ..

Il faut désirer aussi que, dans la grande industrie, les relations soient plus intimes entre le patron et Touvrier. Les sociétés anonymes, malgré les bienfaits qu'elles ont réalisés, ont modifié profondément, dans le cours du siècle, cette intimité sociale. Dans la petite industrie, le patron était mêlé à la vie de ceux qu'il employait. Aujourd'hui, dans les grands anonymats, il n'en est plus de même : l'administrateur s'occupe de la société dans son ensemble ; il n'est, en quelque sorte, que le surveillant des bénéfices sociaux.

Il faut encore défendre la liberté économique et, par là, la liberté du travail et des échanges. Les protectionnistes ont une lourde part de responsabilité dans la crise sociale. Vous protégez les produits : l'ouvrier demande pourquoi vous ne protégez pas son salaire. Vous empêchez les marchandises étrangères d'entrer : l'ouvrier vous dit : « Pourquoi n'empêchez-vous pas aussi les ouvriers étrangers de venir me faire concurrence? Vous m'empêchez d'acheter ou de vendre à qui me convient : pourquoi ne me garantissez-vous pas mon salaire et n'empêchez-vous pas le coût de la vie de s'élever ? » Une opinion de Que ccux qui uc sc payent pas de mots, disait Michel

Michel Chevalier; ^, ,. .„ . , ,-

Protectionnisme Ghcvalier, Veuillent donc dire :

et socialisme.

Pourquoi, si le protectionnisme est bien, le socialisme est mal, et comment si le socialisme est digne des feux et des foudres de la société, le protectionnisme a droit aux sympathies des hommes d'ordre et à l'appui cordial des pouvoirs de l'Etat ?

Il faut, enfin, développer les sentiments de morale, de justice , d'égalité, de fraternité, de rehgion, parmi tous ces travailleurs qtie l'on excite contre la société, contre ceux qui possèdent un bien légitimement acquis par le

liavail et par l'épargne. On leur parte sans cesse de

leurs droits : pourquoi ne pas leur parler aussi de leurs

devoirs ? En 18^i8, à une époque qui, par beaucoup de

< ntés se rapproche de celle que nous traversons, ^^^ iSs*^'^

M. Thiers, s'élevait, avec énergie, dans son ouvrage

sur la Propriétéy contre toutes les fausses doctrines

ivec lesquelles on égarait Touvrier :

Parlez donc au peuple, disait-il. comme la religion. Sans affaiblir en lui le juste sentiment de ses droits, sans flatter l'inertie ou la mauvaise volonté de ceux qui le ^'ouvernent, dites-lui qu'il y a pour tous une somme inévitable de douleur, qui est dans Tessence même de l'àme humaine ;

dites-lui qu'entraver le travail, c'est tout arrêter. Or ces richesses répandues ça et là au .sommet de la société pour serA-ir d'appât au travail, pour exciter son ardeur, ainsi réunies en queli|ues amas sensibles, le frappent,

l'animent, lui font produire tout le bien qui s'est produit Dites-lui

cela, si voos ne voulez pas doubler sa douleur et la chanjfer en une fureur impie qui se retournera contre lui, comme une arme placée dans une main imprudente détruit et ceux qu'elle frappe, et ceux qui s'en servent.

Ces paroles ne sont-elles pas toujours vraies et d'une iiclualité saisissante?

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