‹ Finances contemporaines (volume 2)Chapitre 132 sur 229 · LEON SAY · texte numérisé non relu

LEON SAY

Décès de M.

On peut répéter à propos de M. Léon Say ce que, LjMisay,±2avhi lors de la mort de Turgot, le secrétaire perpétuel do l'Académie des inscriptions» disait du grand économiste :

Plus on recherchera les instants d'une vie bien courte, à ne considérer que le peu d'espace qu'elle occupe dans l'immensité du temps, mais devenue bien longiie par l'exercice continuel de toutes les facultés de l'àme pour le bien public, plus aussi on se rappellera, avec une tendre émotion, ces paroles d'un ancien : lionum virum facile crederes, magnum libenUr.

Rien n'est plus vrai : comme Turgot, Léon Say fut un homme de bien ; comme lui aussi ce fut un grand homme d'Etat.

La liberté politique, la liberté individuelle, la liberté commerciale, la liberté religieuse, le respect de la conscience et des croyances de chacun, trouvèrent toujours en lui un énergique soutien. Ses discours, ses

travaux, sa vie entière ont été Taffirmation et la défense constantes des idées libérales, nobles, généreuses, qui contribuent à élever l'âme et à améliorer le sort des hommes.

Membre de l'Assemblée nationale, préfet de la Seine, ministre des fmances sous M. Thiers en 1872, puis en 1875, 1877, 1879, 1882; président du Sénat, ambassadeur à Londres, député, président des grandes commissions chargées d'élaborer des projets de loi économiques, commerciaux ou fmanciers, membre de l'Académie française et de l'Académie des sciences morales et politiques, président de la Société d'économie politique et de la Société de statistique, M. Léon Say, digne continuateur de Jean-Baptiste Say, son grand-père, d'Horace Say, son père, était d'une activité sans égale. Dès la première heure, u dès l'aurore », comme il le disait parfois, il était au travail. Rien ne faisait prévoir le coup fatal qui le ravit si brusquement à l'affection de sa famille, de ses fidèles, de ses disciples, et qui prive le pays d'une de ses plus lumineuses intelligences.

Il y a un mois, le 21 mars, il prononçait à la Chambre un admirable discours contre l'impôt sur le revenu : le lendemain, il présidait une cérémonie et assistait à un banquet ; le 23, il assistait à la séance de la Chambre; le 24 , il était à Londres, au Cobden-Club, où il défendait encore la liberté' commerciale, la liberté individuelle, pour lesquelles il a combattu toute sa vie : le lendemain il se rendait à la Chambre. Le 5 avril, la Société d'économie politique l'attendait pour discuter une question qu'il avait proposée : « L'économie politique et la science de l'homme. » Il ne devait plus, hélas, revenir parmi nous.

L'économie politique, la statistique, les fmances publiques, les lettres, perdent un maître. Son Rapport sur le payement de Vindemnité de guerre, et sur les opérations de change qui en ont été la conséquence; les Solutions démocratiques de la question des impôts, ouvrage dans lequel se trouvent réunies les conférences

qu'il avait faites à' Técole des sciences politiques ; les Finances de la France, dans lequel, disaitril, « j'ai réuni les efforts que j'ai faits à la tribune et dans la presse, pendant une année entière, pour modifier le courant qui entraînait nos finances à un péril certain » ; le Socialisme d'Etat, recueil de ses conférences, soit au cercle Saint-Simon, en 1884, soit, en 1894, à la Société industrielle d'Amiens ; son Rapport au nom de la commission extraparlementaire des alcools, en 1888 ; celui qu'il présenta au nom du jury de Vexposition d'économie sociale à l'exposition de 1889 ; ses ouvrages sur David Hume^ sur Turgot (1887) ses traductions de !a Théorie des changes étrangers, de Goschen ; de la Ligue contre les lois sur les céréales, de Gobden ; son livre Dix jours dans la Haute-Italie ; ses discours à la Chambre et au Sénat sur le budget, l'impôt sur le revenu, les droits de douane, les droits sur les blés, les syndicats professionnels, la responsabilité des accidents, la rente amortissable, la conversion, le privilège de la Banque de France, la question monétaire, ses articles dans le Journal des Débats, sont des œuvres impérissables. Ses discours, lors des 40* et 50* anniversaires, à la Société d'économie politique, dont il a été le président modèle ; h la Société de statistique, lors du 25* anniversaire de la fondation de la société; son éloge de Jules Sandeau et d'Edmond About, lors de sa réception à l'Académie française ; celui qu'il prononça sur les prix de vertu ; son mémoire à l'Académie des sciences morales et politiques sur la Comptabilité en partie double ; son rapport, en 1891, sur le prix Faucher : Vauban économiste ; ses travaux dans la Revue des Deux-Mondes, le Journal des économistes^ le Dictionnaire d'économie politique, le Dictionnaire des finances^ dont il dirigea la rédaction, tout en donnant à ces deux importants recueils de nombreux articles, sont des chefs-d'œuvre d'éloquence, de science et de clarté.

Dans les ouvrages qu'il a publiés, dans ses discours, dans ses conférences, dans ses articles de journaux ou de revues, dans son œuvre entière, quelle que soit la variété du sujet traité, ce qui frappe l'esprit, c'est l'unité de vues, la fermeté et la fixité des doctrines. Tel M. Léon Say apparaît au début de sa carrière, tel nous le retrouvons à la fin de sa vie, fidèle à la liberté, fidèle aux principes économiques libéraux, aux saines traditions financières, réclamant toujours l'ordre, la sagesse en politique et en finances. Depuis sa première brochure sur la Caisse d'escompte et sur YExamen critique de la situation de la ville de Paris, ou bien encore sur les Obligations populaires, Leçons publiques faites à Paris en 1866, jusqu'à ses derniers discours à la Chambre sur le budget, l'impôt sur le revenu, le socialis'ne, il est resté toujours inébranlable dans ses opinions ; c'était « un roc », suivant le mot récent de M. Gladstone.

M. Léon Say, avait un véritable culte pour Turgot et ThièrS', dont il ne parlait qu'avec émotion, les larmes dans les yeux : « Quand je parle de Turgot, — excusezmoi disait-il un jour à la Chambre, — je ne puis plus m'arrêter. »

Qui n'a présent à l'esprit le magnifique discours qu'il prononça à Saint-Germain, lors de l'inauguration de la statue de Thiers? Il répétait sans cesse qu'il était le respectueux et fidèle disciple du libérateur du terri toire, et que ce titre était pour lui le plus grand honneur :

Non, disait-il à. là Chambre, lors de la discussion du budget de 1883, je n'ai pas partagé ses opinions économiques; mais j'ai su apprendre sous sa direction comment il fallait défendre l'organisation de nos finances ; j'ai appris de lui Vimportance de Vordre dans la comptabilité publique, et comment il fallait savoir résister à certaines exigences qui peuvent être légitimes en elles-mêmes, mais qui ne s'accordent pas avec l'intérêt général. M. Thiers me disait qu'il fallait être féroce — c'était son mot favori — et il ajoutait que la férocité n'était pas assez dans mon caractère... Ce que j'ai appris de lui, ce dont je me souviendrai toujours, c'est que le premier devoir d'un ministre des finances, c'est la sincérité; ce que je vous dois, c'est de dire la vérité, je dois la vérité au pays et je la lui dirai toujours, quand bien même elle pourrait déplaire : c'est mon devoir le pins strict.

Avec M. Léon Say disparaît un des hommes qui, dans les temps les plus difficiles, ont rendu au pays des services inoubliables. Par les mesures financières qu'il ivait prises pour le payement de notre indemnité de guerre, par l'imporlance des opérations qu'il fallait concevoir et diriger et dont il assura le succès, l'œuvre de la libération du territoire, accomplie aux côtés le Thiers, restera un de ses titres de gloire et lui conservera la reconnaissance publique.

Esprit fin et délicat, d'une bienveillance exquise, M. Léon Say avait, pour tous, un mot aimable. Il eut des adversaires ; il n'eut pas d'ennemis. Il les désarmait par ses arguments spirituels, ses critiques sérieuses. Il était très sévère dans le choix de ses amis ; mais à ceux-ci il donnait son amitié, son affection, sa conliance tout entière. Combien aujourd'hui pleurent l'homme bon, le conseiller, le guide sûr qui n'est plus !

C'est le cœur profondément affligé que nous lui adressons notre triste adieu. Défendre les idées que ce Maître a servies, les doctrines et les principes économi(iues et flnanciers qu'il a soutenus, ce sera toujours penser à lui, honorer sa mémoire et l'aimer.

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