LA DÉMONÉTISATION DE L'ARGENT
Une des questions économiques les plus graves est depuis longtemps soulevée et discutée dans le monde financier; elle y cause assurément une agitation qui n'est pas sans danger pour les affaires. Nous voulons parler de la substitution de l'étalon unique (or), au maintien du double étalon (or et argent). En un mot, la question est de savoir aujourd'hui si on doit conserver uniquement l'or, comme monnaie d'échange et moyen libératoire, et démonétiser l'argent, ou bien continuer à se servir de ces deux métaux sans se soucier des arguments de ceux qui prétendent que l'argent est devenu tellement abondant, que son prix doit forcément s'avilir et que, par conséquent, la seule monnaie d'or doit être acceptée et tolérée.
Nous avouons ne pas partager ces craintes ; nous demeurons partisan du double étalon, c'est-à-dire de l'emploi simultané de l'or et de l'argent : de l'or, comme monnaie d'échange et de paiements internationaux ; de l'argent, comme monnaie à l'intérieur et d'appoint. Pour nous servir de l'expression nouvelle, du néologisme mis à la mode par de récentes discussions, nous sommes partisan du « bimétallisme » et nullement du « monométallisme ».
terSis^^^^ ^^' ^^^ arguments qu'on emploie aujourd'hui pour attaquer la monnaie d'argent, sont absolument les mêmes que ceux qu'on adoptait autrefois pour attaquer la monnaie d'or. Il y a vingt ans, lorsque les mines d'or de la Californie et de l'Australie furent découvertes, lorsqu'on se rendit compte de l'immense production d'or
que ces mines allaient fournir, la valeur de ce métal, par rapport à l'argent et à toutes les denrées, subit, sur tous les marchés, une baisse considérable. Cette baisse de l'or jeta la perturbation dans les esprits ; on vit les économistes les plus distingués, les financiers les plus compétents, demander la démonétisation de l'or pour empêcher l'exportation de l'argent au profit des commerçants de métaux précieux. La Belgique et la Hollande entrèrent dans cette voie et décrétèrent la démonétisation de l'or au profil de l'argent. Cet exemple, heureusement, ne fut pas suivi. Le gouvernement français sut résister aux conseils de ceux qui voulaient le pousser dans la même voie ; il laissa les choses dans le statu quo, se bornant à faire frapper des pièces de 5, 10, 50 et 100 francs, afin de faciliter la substitution de la monnaie d'or à celle d*argent.
Or, que se passe-t-il aujourd'hui? Il paraît qu'on vient de découvrir un amas considérable de minerai d'argent dans la Nevada. L'exploitation, dit-on, est très facile ; il n'y a qu'à se baisser pour ramasser l'argent. On fait remarquer que si, de 1852 à 1875, les productions d'or ont été quatre fois plus considérables que les productions d'argent, en 1874 et 1875 la production de l'argent, au contraire, a atteint les trois quarts de la valeur de la production aurifère. Il y a donc urgence, disent les partisans de l'étalon unique, à démonétiser l'argent, car, avant peu, ce métal sera tellement abondant que sa valeur deviendra presque nulle ; il n'est que temps de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la perturbation que jetterait dans les affaires un semblable événement.
Ces arguments ne nous paraissent guère convaincants ; car, aux découvertes de minerais d'argent de la Nevada, nous pourrions opposer celles de minerais d'or qu'on vient de constater en Guyane. A en croire, en effet, la Gazette de Bombay, le sol de la Guyane est aurifère et l'Inde renferme des gisements d'or considérables. Si donc aujourd'hui on s'effraie d'une prétendue
inondation d'argent par suite de la production des mines de la Nevada, il n'y a pas de raisons pour que, dans six mois ou un an, on ne s'effraie pas de même de la production des mines d'or de l'Inde.
ains^ le^^ublic^ ^^^ arguments sont véritablement trop spécieux pour qu'on puisse s'y arrêter longtemps. Ce qui est regrettable, c'est qu'on effraie le public outre mesure et qu'on lui fasse perdre la confiance qu'il doit avoir et conserver dans la valeur relative de l'or et de l'argent. i?tôt 'd'a?^^ L'Europe, et la France en particulier, ontrclles donc une si grande abondance d'argent qu'on puisse même, sans inconvénient, en décider la suppression comme valeur d'échange, comme instrument libératoire? C'est au moment où en Italie, en Autriche, en Russie, les billets de banque ont le cours forcé, c'est-à-dire lorsque ces pays sont dans l'impossibilité de convertir leurs billets en espèces, pas plus en monnaie d'or qu'en monnaie d'argent, qu'on craint une trop grande production de .l'argent ? La circulation des billets de banque à cours forcé dépasse en Europe 10 milliards de francs, contre un encaisse métallique de 2 milliards à peine. En Amérique, plusieurs Etais ont été également obligés de recourir au papier-monnaie ; c'est ce moment que nous choisirions pour démonétiser l'argent et employer uniquement, pour nos échanges, la monnaie d'or ?
^^Le statu quo à Nous cspérous quc le gouvernement saura, comme autrefois, résister aux entraînements et aux conseils de ceux qui, il y a peu de temps encore, l'engageaient à démonétiser l'or, comme aujourd'hui ils l'engagent à démonétiser l'argent. Le statu quo, et c'est l'avis de M. Léon Say, nous semble préférable à toute mesure inconsidérément prise. Rien n'empêcherait d'ailleurs de suspendre momentanément la fabrication des pièces de 5 francs en argent et de limiter la quantité d'argent que le créancier devra recevoir en paiement. Mais dans des questions de semblable importance, mieux vaut ne rien faire que de risquer de se tromper. On ne joue pas avec le crédit : il faut craindre de troubler la
confiance du public dans ses deux plus puissants représentants : For et Targonl. « La monnaie ne remplit jamais mieux son rôle que lorsqu'elle ne fait pas parler