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LA REPARTITION DES RICHESSES

M. Leroy-Beau lieu, succédant à Michel Chevalier au Collège de France, choisit, pour premier sujet de cours, la répartition des richesses.

On sait qu'à la mort de Michel Chevalier, la chaire d'économie politique, qu'il avait si glorieusement occupée, échut à M. Paul Leroy-Beaulieu à qui les suffrages les plus autorisés et les titres les plus considérables donnaient des droits incontestés à recueillir cette succession. La place laissée vide par la mort du célèbre

économiste était certes difficile à remplir ; la soudaineté même de l'événement devait accroître les craintes du nouveau maître qui dut, en quelques jours, choisir rt désigner un sujet pour le cours d'ime année.

Le choix de M. Leroy-Beaulieu fut prompt autant qu'il fut hardi. Il se porta immédiatement sur le terrain le plus inexploré, le moins sûr, le plus mouvant de Téconomie politique : la répartition des richesses ; sujet souvent traité sans doute, en quelques-unes de ses parties, mais presque toujours à un point de vue spécial, dans un esprit et un intérêt de parti qui laissaient plus de place à la passion, à la déclamation et au sentiment qu'à la raison. La part de la science en tout cela avait été presque absolument nulle. En tout cas, on peut affirmer, du moins, que cette matière économique si vaste n'avait été jusqu'ici l'objet d'aucune investigation scientifique sérieuse.

C'est la méthode et la précision de la science que p^dsion*^"^ M. Paul Leroy-Beaulieu s'est proposé d*apporter dans cette grande étude. Il ne s'agit plus d'affirmer a priori et de déduire à outrance sans s'être assuré de la valeur du principe ou de l'idée qui sert de point de départ ; il s'agit, au contraire, sans abandonner aucune des ressources du raisonnement, de ne rien considérer comme solidement établi qui ne soit justifié et vérifié par un nombre suffisant d'observations.

Des erreurs nombreuses à réfuler, des préjugés i'i combattre, des jugements à réformer et qui n'étaient fondés que sur des circonstances passagères et contingentes, des théories vaines ou surannées à détruire, telle était la première partie de la tûche de l'économiste dans cette haute question de la répartition des richesses ; ce n'était pas la moins ardue.

A ces préjugés, à ces prétendus axiomes érigés en coSre."'^"^*^*"' lois, à ces vérités d'un jour que des faits nouveaux ont démenties promptement, restaient attachés des noms si imposants qu'il était certainement permis d'hésiter avant de tenter ces redressements pourtant nécessaires.

C'était le grand Turgot, le sagace Ricardo, l'audacieux Malthus, rattentif Stuart-Mill, puis Proudhon, puis Lfassalle. Venir, non pas à la suite de ces hommes puissants, mais après eux, et déclarer, prouver, démontrer qu'en l'état actuel de la question, telle qu'ils l'avaient fairo'^'^'^^^^^*^" laissée, il n'y avait qu'à faire table rase, c'était là une entreprise très hardie, très courageuse, très méritoire surtout et devant laquelle M. Paul Leroy-Beaulieu n'a pas reculé.

sociai?"^^^'''" ^^ ^^ ^^^^ P^^ ^^^ s'arrêter à l'expression technique et il est inutile de jouer sur les mots ; sans tenir compte des défmitions préliminaires, de l'exposition des principes et des termes du problème scientifique, en écartant tout ce qui appartient à la partie pédagogique, dogmatique du sujet, la recherche des lois de la Répartition des richesses, c'est la « question sociale » elle-même.

Le sous-titre inscrit par M. Leroy-Beaulieu à la suite du titre apparent de son livre exprime nettement la vraie préoccupation de l'auteur et son véritable objet; il l'explique en même temps qu'il en fait prévoir les conclusions- ; il annonce, dès l'abord, la Tendance à une moindre inégalité des conditions.

La question sociale ne réside pas tout entière dans le désir que les philantrophes, certams économistes et quelques chefs de parti peuvent éprouver plus ou moins sincèrement en faveur d'une classe unique, fort intéressante il est vrai, mais qui, en somme, ne constitue pas toute l'humanité. Pour ceux qu'on a appelés jusqu'ici les sociaUsles et qui sont, même entre eux, fort divisés, la question sociale peut bien être renfermée dans ces limites étroites, mais l'homme de science voit de plus haut et plus loin ; il confond dans un même intérêt, dans une même sympathie, toutes les classes de la société moderne, et ce n'est point seulement le progrès pour quelques-uns qu'il observe et souhaite, mais la prospérité de tou^. Ses constatations peuvent être contraires à ses vœux, mais ses préoccupations embrassent

QUESTIONS ÈCONOxMIQUES : 1881-1885 233

tout ce qui est humain et rien de ce qui est humain ne peut lui être indifférent.

L'évolution des diverses classes, les unes s'élevant ci^IS^''^" '*'** au bien-être désiré, les autres déclinint peu à peu, jusqu'à la condition moyenne et satisfaisante qu'on peut espérer pour tous ceux qui forment le coips social, tel est le phénomène intéressant, captivant, très complexe en ses manifestations, que M. LeroyBeaulieu a suivi et étudié avec l'attention la plus perspicace et un esprit véritablement scientifique.

Les erreurs, parfois énormes, des économistes qui ont marqué la fin du dernier siècle et la première moitié de celui-ci ne doivent pas leur être trop amèrement reprochées. La faute commune c*est la généralisation excessive, la tendance à traduire en lois des faits trop rares, insuffisants en nombre, en portée, en signification.

Turgot, le profond et généreux Turgot, eût plus appris dans ces trente dernières années que pendant toute sa vie et pendant les soixante années qui suivirent sa mort. Il renoncerait assurément aujourd'hui à sa théorie sur le salaire. Et Malthus, Ricardo, Stuarl-Mill, éclairés par tant d'observations nouvelles, par tant de documents et de constatations qui leur ont fait défaut, modifieraient profondément leurs jugements, leurs prédictions ou leurs utopies.

Il est certain, ainsi que le fait remarquer M. Leroy- .JJlJ^r^'ÏJJSÎ Beaulieu, que le dernier quart de siècle que nous *•*<*• venons de parcourir est plus fécond en enseignements économiques que toute autre époque antérieure. Il semble qu'en cet ordre spécial d'idées et de faits, les ramifications du moyen-âge se soient étendues jusqu^au milieu même du xix' siècle et que l'ère économique moderne ne s'ouvre réellement qu'entre 1840 et 1850. Fonder les* prévisions du développement social sur le petit nombre de faits connus et constatas auparavant était une œuvre vaine, dont l'impossibilité ne pouvait apparaître à ceux qui l'ont tentée.

Question prise.

Propriété foncière.

Propriété raie.

Sans se montrer trop rigoureux pour ceux qui l'ont précédé dans cette difficile étude, M. Leroy-Beaulieu a donc dû tout d'abord faire place nette, débarrasser lo terrain de toutes les herbes folles qui l'encombraient, éliminer to>ut ce que l'expérience condamnait comme faux, écarter même ce qui semblait douteux. Il a ainsi repris la question tout entière, intacte, neuve po^ur ainsi dire, après ces éliminations ; il l'a clairement posée, telle qu'elle doit l'être, et l'a traitée avec cette grande sûreté de méthode et cette heureuse lucidité d'expression que nous nous plaisions à reconnaître dans son remarquable Traité de la science des finances (1).

Les six premiers chapitres du nouvel ouvrage de M. Paul Leroy-Beauliçu sont consacrés à l'étude de la propriété foncière, du revenu foncier, des diverses parties de la classe agricole et de l'influence que la civilisation a eue jusqu'ici et peut avoir à l'avenir sur la répartition de la terre et la tendance h une plus grande égalité dans les campagnes.

Cette première partie a reçu tous les développements que comportent le nombre et la valeur des faits dans un pays où la propriété foncière rurale et l'agriculture ont conservé, quels qu'aient été les progrès industriels, une importance primordiale. Rien de plus intéressant, après les réfutations nécessaires, que le tableau de la situation et du personnel agricoles de la PYance, constamment comparés à ce qu'ils sont dans les autres pays.

L'auteur, après avoir produit tout ce qui peut appuyer ses, arguments, conclut qu'en France, à de rares exceptions près, la grande propriété collective a peu d'avenir, que la moyenne et la petite propriété prédomineront de plus en plus, et que la baisse de la rente de la terre déterminera une moindre inégalité des fortunes dans les campagnes, une moindre dissemblance d'habitudes, une plus grande abondance de capitaux et un essor de l'instruction parmi les populations rurales.

(1) Voir suprà, pare 93.

Dans le chapitre unique, mais si bien rempli, consa- j,^^^.p"^^' Clé à la propriété foncière urbaine, l'auteur examine les causes du développement des grandes villes, la hausse des terrains, les variations du prix des loyers, et l'intéressant problème du logement de la classe ouvrière. Ici encore l'auteur entrevoit, dans un avenir plus ou moins éloigné, un rapprochement graduel des diverses classes de la société, et plus prochainement sans nul doute une amélioration notable du sort de la population laborieuse des villes.

bilièrc.

lérôu

Les cinq chapitres qui suivent eussent pu être grou- ^^p^^p"»^^^" pés plus étroitement ; ils embrassent des faits de même ordre et forment une série naturelle complète. C'est li qu'il est traité de la propriété mobilière, du produit du capital, desi variations du taux de l'intérêt, de l'action de l'Etat sur le loyer de l'argent, des bénéfices du commerce et de l'industrie, des grandes associations de capitaux et de forces et plus généralement des sociétés anonymes.

M. Leroy-Beau lieu reconnaît, il est vrai, que la baisse ^Leuoxdeii du taux de l'intérêt, baisse qui le fera peutrêtre descendre jusqu'à 1 1/2 %, doit avoir pour conséquence immédiate une plus grande inégalité des fortunes. Mais cet effet ne saurait, selon lui, être durable ; il serait essentiellement passager. La baisse du taux de l'intérêt doit diminuer l'épargne dans les classes supérieures tandis qu'au contraire elle l'augmenterait dans les classes inférieures. Il se produirait une dépossession graduelle des avantages dont jouissent les capitalistes et rentiers. D'une part le capital s'avilirait tandis que de l'autre le travail gagnerait en valeur.

La baisse de l'intérêt deviendrait aussi à la longue défavorable aux industriels et aux commerçants dont les bénéfices seraient certainement amoindris. Cependant l'ouvrier, quoi qu'on en dise, continue et continuera à s'élever assez facilement, s'il le veut, au-dessus de sa condition première. Ici encore les deux classes se met-

Sociétés nymes.

Les fonctionnaires. Les professions libérale».

La classe vrière*

lent en marche Tune vers Fautre et iront sans cesse en se rapprochant.

Quant aux sociétés anonymes, si elles ont pu favoriser l'élévation de vastes fortunes, procurer à quelquesuns des gains énormes et des profits excessifs, ce ne sont là que des effets dont la durée ne doit pas dépasser notre époque d'organisation et de transition. Par le groupement des capitaux de tout ordre elles devront faire participer la masse de l'épargne, la foule, ii. public, aux bénéfices du commerce et de l'industrie, jadis réservés à une seule classe.

En examinant la situation actuelle des fonctionnaires et des hommes qui exercent des professions libérales, on est amené à reconnaître que leur rétribution et leurs profits vont s'amoindrissant. Seules les capacités hors ligne et exceptionnelles, jouissant d'une sorte de monopole naturel, restent assurées d'un gain très élevé. Mais les hommes d'intelligence moyenne et de talent n'excédant pas la commune mesure gagnent de moins en moins ; il en doit être ainsi dans une nation où les progrès constants de l'instruction effacent peu à peu l'infériorité créée par l'ignorance.

Parmi les fonctionnaires, les gros traitements tendent à s'amoindrir et l'on se préoccupe très sérieusement, au contraire, d'améliorer le sort des petits employés qui, d'ailleurs, deviennent moins nombreux. L'inégalité des conditions, là encore, doit s'atténuer graduellement.

On conçoit qu'en un tel sujet une part considérable de l'ouvrage ait été réservée à l'examen de la condition de la classe ouvrière, à la discussion des théories' auxquelles elle a donné lieu, aux modifications' qu'elle peut successivement éprouver dans l'avenir. M. Leroy-Beaulieu a apporté tous ses soins et tous ses efforts à cette utile et passionnante étude. Quelle influence la civihsation a-t-elle sur les salariés ? Quelle action le législateur peut-il exercer en faveur de l'ouvrier sans léser le patron ? Quelle est la portée réelle des grèves ? Quelle est la situation de l'ouvrier vis-à-vis du patron ? Sa

dépendance s'estrelle accrue et doitrelle s'accroître ainsi qu'on le prétend ? Ce sont là autant de questions que M. Leroy-Beaulieu examine tour à tour et qu'il s'efforce de résoudre avec une impartialité d'autant plus louable qu'elle a toujours été fort rare parmi ceux qui les ont traitées.

L'étude comparative du paupérisme en France, en Le paupérisme Angleterre, en Ecosse, en Irlande, dans les contrées purement agricoles, conduit l'auteur à celle conclusion que l'industrie a plutôt diminué qu'accru le paupérisme. Il démontre que le salaire réel de l'ouvrier s'est élevé et tend encore à s'élever ; que son bien-être s'esl augmenté ; que l'accroissement de la consommation de la viande et de diverses denrées depuis cinquante ans atteste ce fait d'une manière irréfragable. Il prouve enfin que les progrès survenus dans la destinée de l'ouvrier ne consistent pas seulement dans sa plus grande somme de liberté, dans l'élévation de son profit, dans l'amélioration de sa subsistance matérielle, mais aussi dans l'accroissement de ses loisirs. La distance qui sépare la classe ouvrière des autres classes devient de plus en plus courte et l'inégalité des conditions de moins en moins choquante.

L'ouvrage se termine par deux chapitres pleins de daltîiMÎÎd«"s faits et de renseignements, l'un sur l'augmentation cons- modernes, tante de la richesse commune et indivise, l'autre sur la répartition des richesses et des revenus dans les sociétés modernes. Ces deux remarquables études couronnent dignement un ouvrage dont nous avons pu à peine indiquer ici les grandes lignes.

Le livre de M. Paul Leroy-Beaulieu, si important qu'en soit le sujet, si ardue qu'en paraisse la matière, est accessible à tous. Celui qui sait peu y apprendra non seulement c<^ que l'auteur y a voulu démontrer, mais encore la substance de tout ce qui a été dit, avant lui, sur la question. Ceux qui savent déjà, les hommes spéciaux eux-mêmes, y rencontreront beaucoup de vues "neuves et hardies, d'aperçus nouveaux, de faits jusqu'ici

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