Livre opportun, actuel et utile
négligés, laissés dans l'ombre ou mal interprétés. Ce livre est opportun et actuel autant qu'il est utile ; il était temps enfm que justice fût faite des vaines amplifications, des déclamations emphatiques et haineuses auxquelles jusqu'ici la question sociale avait servi de thème.
LE PUBLIC SPECULATEUR
Tcnda n ces croissantes à la spéculation.
C'est une vérité, malheureusement démontrée par d'innombrables faits, qu'à aucune époque les opérations de spéculation pure n'ont été plus nombreuses et plus ardemment pratiquées qu'aujourd'hui.
Grâce à la multiplicité des banques et des établissements financiers de tout ordre qui installent des succursales jusque dans les moindres villes de province, grâce aux journaux, bulletins et circulaires qui, chaque jour, sont envoyés à profusion dans les plus humbles bourgades, les opérations de bourse ont été mises à la portée de tout le monde».
Des gens qui, naguère encore, ne connaissaient ni le premier mot, ni le premier élément du langage et des choses de la bourse, qui peut-être seraient encore hors d'état d'expliquer clairement en quoi une action diffère d'une obligation, sont devenus, très rapidement, des spéculateurs» émérites.
Des négociants qui ne trouvaient pas à employer tous leurs capitaux dans leur commerce par suite du marasme des affairesi, sont venus tenter la fortune à la Bourse : ils ont commencé par chercher, soi-disant, une valeur de placement ; puis, ils ont voulu faire des reports ; puis, ils ont acheté ou vendu à terme : les voilà spéculateurs, et il n'y en a pas de plus hardis, de plus âpres au gain.
Enfin de petits rentiers qui se bornaient autrefois à placer leurs économies en bonnes valeurs « de tout repos » comme les rentes, les actions et les obligations
de chemins de fer, des titres de vieux établissements financiers, ont été, eux aussi, entraînés à jouer. Ils ne se sont plus contentés des modestes revenus qu'ils recevaient ; ils ont entendu dire que tel ou tel de leurs amis, qui s'est adressé à une banque voisine, avait fait fortune en achetant à terme ou en vendant en liquidation des titres qui avaient monté ou baissé de plusieurs centaines de francs ; ils ont appris que tel autre sait admirablement « faire valoir » ses capitaux et ses titres ; qu'au lieu de recevoir simplement ses coupons, d'avoir les ennuis de les encaisser, tantôt il vendait ses titres pour en racheter d'autres, tantôt il empruntait sur ses valeurs pour pouvoir en acheter encore, et que, par suite de ces opérations successives, il avait doublé, triplé sa fortune.
A côté dé la haute banque, des spéculateurs de « profession », est venue s'adjoindre toute cette masse de petits bourgeois, de « gens du monde » qui, eux aussi, se sont dit qu'ils n'étaient pas plus maladroits que d'autres ; qu'ils pouvaient bien agir comme ceux qui s'étaient enrichis.
Tous ces spéculateurs d'un nouveau genre ont donc spéculé et spéculent sur toutes les valeurs, sans distinction aucune.
Sous l'empire, pendant la grande période d'affaires de cau'uon"'*'***^ 1852 à 1856 ; plus tard, dans les années qui suivirent Sadowa, c'est-à-dire après 1866, quand les opérations financières internationales prirent un large développement ; plus récemment encore, de 1871 à 1875, la haute spéculation semblait être tacitement d'accord pour no baser ses opérations que sur quelques rares valeurs. On jouait principalement sur le Turc, l'Italien, l'Extérieure, le Mobilier espagnol, les Autrichiens, les Lombards ; on jouait aussi, dans de moindres proportions, sur certaines petites valeurs : ainsi, pendant quelques mois, la spéculation s'est donnée libre carrière sur les chemins espagnols. Mais il semblait qu'il y eOt démarca-
Extension nouvelle.
On veut différences.
dos
tion faite, pour les opérations de spéculation, entre les titres de placement, à revenu fixe, et ceux qui offraient quelque aléa.
Depuis plusieurs années, au contraire, et plus particulièrement en ce moment, les valeurs de placement sont devenues, du moins pour une bonne part, valeurs de spéculation, de telle sorte qu'on se trouve embarrassé pour tracer la limite exacte qui sépare les premières des secondes. Maintenant, on spécule avec le môme entrain sur la Banque de France, sur le Crédit foncier, sur le Nord, le Lyon, tout aussi bien que sur les fonds turcs, espagnols et autres.
Des revenus, le public ne se soucie plus guère. Il semble ne désirer qu'une chose : une plus-value immédiate ou à courte échéance.
Tous ces spéculateurs fraîchement éclos achèteront telle valeur aujourd'hui ; demain, ils la vendront pour en acheter une autre qu'ils ne tarderont pas à abandonner en faveur d'une troisième.
Ce qu'il faut, c'est obtenir une « différence de cours », la réaliser et passer ensuite à d'autres opérations. Peu importe le revenu, pourvu que l'occasion se présente de profiter de larges différences.
Les placements stables, de longue durée, sur des valeurs sûres, peu sujettes aux fluctuations brusques, sont de plus en plus abandonnés. Au comptant aussi bien qu'à terme, ce qu'on observe, c'est une fièvre presque universelle de spéculation.
Causes de cet état d'esprit.
Accroissement des charges.
Comment cette fièvre a-t-elle éclaté ? Quelles en sont les causes ?
Elles sont de diverses natures et tiennent à des faits so'ciaux et économiques très complexes.
En première ligne, il convient de placer l'accroissement des charges qui pèsent sur tout le monde, accroissement qui a malheureusement coïncidé avec l'élévation progressive des dépenses privées.
11 y a peu d'années encore, on était à Taise avec un faible revenu ; avec ce môme revenu, on est gêné maintenant et on cherche à l'accroître par des bénéfices demandés à*des opérations plus ou moins chanceuses. Ces bénéfices, on ne peut guère les attendre de valeurs sérieuses, solides, dont les cours varient peu, et l'on abando-nne celles-ci pour des valeurs moins sûres, plus souples, plus flexibles, sujettes enfin à de larges écarts dont chacun espère bien profiter.
Les gains douteux doivent donc, dans la société telle qu'elle se présente actuellement, combler les vides laissés à la fois par les charges obligatoires qui se sont multipliées et les charges volontaires qu'imposent le désir d'un plus grand bien-être et la satisfaction d'appétits plus impérieux.
Une autre cause a agi non moins énergiquement : fijt^îéîieuà!!" l'absence d'affaires sérieuses attirant à elles les capitaux et les détournant de la voie aventureuse qu'ils semblent s'accoutumer à suivre. VerraiUon autant de capitalistes, autant d'industriels et de commerçants, s'adonner aux opérations de bourse, s'ils trouvaient dans de bonnes entreprises industrielles et commerciales l'emploi régulier et fructueux de leurs fonds ? Ils délaissent leui-s propres affaires parce qu'elles sont ou insuffisantes ou trop peu productives.
Et au-dessus de ces causes très actives, il en est une nomîîSfl^ ■d'un ordre plus élevé qui s'exerce sur l'universalité cièfe tnoeruino. des intérêts de la nation, nous voulons parler de Tincertitude dans laquelle on reste depuis plusieurs années sur la politique économique et financière du gouvernement.
Tantôt on parle de la conversion comme devant être immédiatement effectuée ; tantôt on dit que cette mesure est ajournée. Un jour, on parle du rachat des chemins de fer ; le lendemain, il n'en est plus question. A-ton réfléchi que, rien qu'en ce qui touche la conversion du 5 % et le rachat des chemins de fer, il s'agit 16 de plus de 20 milliards de valeurs, disséminées dans les plus
..pcrsç(Bctives.de
crise.
petits portefeuilles : 8 milliards de 5%, 4 milliarcîs 1/2 d'actions de chemins de fer, 9 à 10 milliards d'obtîgsik tiens ?
. Combien de capitalistes, combien de 'porteurs djo titres hésitent aujourd'hui, en raison de ces incertitudes; à acheter soit des rentes, soit des actions et obligations de chemins de fer, ces vraies valeurs de « père de famille » ?
Combien de porteur? de titres, effrayés, alarmés, cher^ chent, au contraire, à réaliser ces solides placements et vont ensuite tenter la fortune, au risque de trouver là ruine, achètent des valeurs à grandes fluctuations, à grand aléa, courent après l'incertain et abandonnent lé certain ?
Combien de ces rentiers resteraient fidèlement attachés à leurs rentes, à leurs actions et obligations, augmenteraient même leurs placements sur ces catégories de titres, si, à chaque instant, ils ne se sentaient troublés, menacés, par les projets, sans cesse renaissants et sans cesse abandonnés, de conversion et de rachat ?
' Telles sont, à notre uvis, les causes principales êé cette spéculation qui a atteint aujourd'hui un degré d'intensité qui autorise toutes les appréhensions.
Nous ne sommes certes pas pessimistes ; mais il semble bien difficile que tout cela n'aboutisse point à une crise : non point une crise fmancière dans la pleine acception du mot; — il est probable que l'abondance des capitaux conjurerait promptement cette catastropliô redoutable ; — mais une crise de bourse qui ferait de nombreuses victimes. Et ce ne seraient sans doute pas les « spéculateurs de profession » qui en souffriraient le plus ; mais bien tous ces spéculateurs de nouvelles couches, tous ces néophytes plus ou moins inexpérimentés, qui se précipitent maintenant en si grand nombre vers Fagiotage et le jeu. ' - --^
Le marché français pourra vraisemblablement, grâce à ses puissantes ressources, éviter un de ces effondrements, un de ces kracks tels qu'en ont éprouvé les places autrichiennes et allemandes ; mais nombre d'es- I)rits sérieux, sages et d'ordinaire très perspicaces, prévoient, à une échéance plus ou moins éloignée, quelque violente secousse. Pour eux, c'est une question de temps et leur avis doit éveiller la \igilance et la prudence. Les capitalistes que la spéculation n'a pas encore » ^^«at ^nw». absolument entraînés, que le jeu n'a pas totalement coa- menu, quis, devront avoir assez de fermeté et de courage pour rompre résolument avec toutes les valeurs douteuses, aléatoires, aux variations fréquentes, aux soubresauts soudains et violents. Ils devront, sans regretter les bénéfices douteux, chanceux, fussent-ils môme probables, revenir entièrement aux vraies valeurs de placement, aux titres bien sûrs, bien garantis, et se contenter sagement d'un revenu sans doute très réduit, mais dont la faiblesse se trouve compensée par la sécurité. C'est là, croyons-nous, un sacrifice nécessaire dont l'avenir paiera largement et avec usure le prix à ceux qui s'y seront résignés.