LES INTERETS EUROPEENS EN CHINE
L'incident de Lang-Son. Ses conséquences.
L'agression perfide, dont a élé vicUnie la colonne française chargée d'occuper Lang-Son, a eu de graves conséquences. Il a fallu, à la fois, rappeler le gouvernement chinois au respect du traité conclu par son représentant et réclamer d'elle la juste indemnité due aux familles des soldats tombés à Bac-Lé. En présence des résistances opiniâtres opposées à nos légitimes réclamations, il a fallu cette fois agir, non plus seulement au Tonkin mais directement contre la Chine, et prendre, vis-à-vis d'elle, des sûretés qui garantissent l'accomplissement des réparations exigées. On a beaucoup discuté sur la portée politique de l'intervention active à laquelle la France vient de recourir. On a surtout insisté sur le trouble qu'une telle action pourrait jeter dans les intérêts commerciaux que les divers Etats de l'Europe ont en Extrême-Orient.
Quelle est l'étendue de ces intérêts ? Dans quelle mesure les nations européennes participent-elles à l'activité des grands ports commerciaux de la Chine ? Quelles sont les ressources dont le Céleste-Empire pourrait disposer dans l'éventualité d'une guerre prolongée? Oii trouverait-il dès capitaux ? Ce sont là des questions sur lesquelles on nous saura peut-être gré de donner quelques renseignements précis d'après les documents officiels.
Ports chinois ouverts au commerce étranger.
• Les ports chinois ouverts aujourd'hui au commerce étranger, en vertu des traités de 1842, 1858 et 1860, sont au nombre de 22 en droit, mais 16 seulement, en fait, forment les centres principaux de l'activité maritime de l'Europe et de l'Amérique.
Parmi ces ports, plusieurs sont de vastes cités qui comptent une population considérable : elle est de 1,600,000 âmes à Canton, de 950,000 âmes à Tientsin, de 630,000 à Fou-Tchéou, la ville voisine de l'arsenal que notre flotte vient de détruire ; les plus importantes sont ensuite : Hankow avec 600,000 âmes, Shang-Haï avec 350,000, Ningpo 260,000, Ta-Kou 235,000, Amoy 95,600 ; les autres varient entre 90,000 âmes (Tamsin) et 25,000 âmes (Pakhoï).
La population étrangère des ports ouverts se répartit HopuiaUon
* * or r étrangère dans
comme suit entre les principales nationalités : l'Angle- ces ports, terre compte 2,402 résidents pour 298 maisons ; l'AUeniagne* 474 résidents pour 56 maisons ; les Etats-Unis, 410 résidents pour 24 maisons, le Japon 472 résidents pour 12 maisons ; la France ne vient qu'au cinquième rang avec 335 résidents pour 12 maisons ; la Russie n'a (luc 78 résidents, mais 17 maisons; l'Espagne 202 résidents pour 7 maisons. Le reste est absolument insigniliant. En somme, le nombre des résidents étrangers dans les ports ouverts est en tout de 4,894 résidents pour 440 maisons. La part de l'Angleterre est donc de moitié de l'ensemble des autres nationaux pour le nombre des résidents et de plus de moitié pour celui (li'S établissements.
Cette supériorité de l'influence anglaise dans les influence anports chinois se manifeste d une façon bien plus écla- nanie. situation tante encore dans la répartition du commerce de la '*''*""^'***^ '**>"' Chine entre les divers pavillons étrangers. Voici comment se sont distribuées, par pavillons, pour l'année 1882, les valeurs importées et exportées : Angleterre seule, 110,379,037 taëls (1); France, 14,512,178 taôls ; Japon, 7,712,204 taëls ; Allemagne, 6,749,966 taëls ; Russie, 4,735,828 taëls ; Amérique, 1,048,035 taëls ; pour les autres pays on descend ensuite à des sommes fort minimes (2).
(1) Le taél est évalué à 7 fr. 24.
(2) bulletin de statistique et de Itfgitlation comportée du ministère des finances, 1883, ii, pase 371.
D'après ces chiffres, qui traduisent assez exactement l'importance des intérêts des différentes nations en Chine, la proportion respective de leur part d'activité dans le commerce qui se fait par les ports ouverts de la Chine se fixe ainsi : Angleterre, 74,26 % ; France, 9,76 %; Japon, 5,19 %; Allemagne, 4,54 %; Russie, 3.19 %.
Ces chiffres sont assez éloquents par eux-mêmes ; il n'est pas besoin d'y ajouter de longs commentaires : on saisit immédiatement l'énorme infériorité dans laquelle se trouvent, vis-à-vis de l'Angleterre, non seulement chacune des autres nations, mais l'ensemble même de toutes ces nations réunies.
Ressources du déleste-Empire.
Hendementdes impôts.
Voyons maintenant quelles sont les ressources ordinaires ou extraordinaires du Céleste-Empire.
On n'a sur les revenus permanents du gouvernement chinois que des renseignements peu sûrs et fort divergents : d'après les uns, ces revenus ne s'élèveraient qu'à 500 millions de francs ; d'autres les portent à 660 millions environ. Ces calculs sont établis sur des données qu'il est impossible de contrôler et d'après lesquelles les principales recettes seraient celles de l'impôt foncier pour 18 millions de taëls, de l'impôt sur les marchandises (likin) pour 20 millions de taëls, des diverses douanes étrangères ou indigènes pour 15 millions de taëls. L'ensemble des impôts payés en argent s'élèverait à 66,400,000 taëls ; il existe, en outre, un impôt foncier qui se paie en nature et qu'on a évalué à un peu plus de 13 millions de taëls.
Les seuls documents précis que nous ayons à cet égard sont ceux que l'administration des douanes chinoises, dirigée par des Européens, a publiés. Ces états indiquent l'importance des droits de douane perçus dans les ports ouverts pour le compte du gouvernement chinois. De 1868 à 1882, ces perceptions se sont élevées
QUESTIONS ÉCONOxMIQUES : 1881-1885
de 9,448,474 taëls à 14,085,672 laëls. C'est donc la, pour le gouvernement chinois, une recette de plus de 100 millions de francs.
Quoi qu'il en soit des véritables ressources annuelles du gouvernement chinois, ce qui paraît indéniable, c'est sa gêne habituelle et la situation toujours précaire de ses finances. Si réfractaire qu'il se soit toujours montré à la civilisation de TOccidcnt, il n'en a cependant pas dédaigné tous les progrès; il a su apprécier les mérites des emprunts à l'européenne et en a contracté lui-même un en i874, pour un capital de 627,675 livres sterling, au taux de 95 % et portant intérêt à 8 %. Cet emprunt s'est d'ailleurs très bien classé ; il est coté au-dessus du pair sur les marchés anglais. Il n*est pas téméraire de prévoir qu'en cas de guerre offeclive et prolongée, la Chine n'hésiterait pas à recou^ r de nouveau au crédit « l i onclure un nouvel iiiprunt extérieur.
Tels sont hts principaux élémenls en présence desquels le gouvernement français se trouve au début de l'action militaire de notre flotte en Chine : d'une part, des intérêts considérables qu'il œnvient de ménager, mais qui sont presque exclusivement concentrés entre les mains de l'Angleterre ; d'autre part, la pénurie réelle, évidente, du Céleste-Empire qui cependant saura Iroup, assez facilement même, sur le marché anglais les ressources qui lui seraient nécessaires.
1) r o i l s douane.
Emprunts.
Situ&tiou prvcairedesflnaiiofK de la Chine.