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LE RÉGIME DOUANIER DES COLONIES

CE QUE l'on voit ET CE QUE l'oN NE VOIT PAS

Les questions coloniales ont pris de nos jours une „i^îr"'''''"^^*°' grande importance. La vieille Europe se sent trop à l'étroit chez elle ; partout, elle cherche des pays neufs à exploiter, dans lesquels elle pourra développer son industrie et son commerce. L'Angleterre, malgré ses puissantes et nombreuses colonies, veut étendre encore ses conquêtes ; la Russie s'avance vers les Indes ; l'Allemagne, la Belgique s'occupent du Congo. La France est un peu partout : en Tunisie, au Sénégal, à Madalurascar, en Chine, au Tonkin. L'Italie veut sa part sur les bords de la mer Rouge. L'Espagne et le Portugal désireraient, eux aussi, obtenir quelque petit pays oublié par les grandes puissances.

Cotte expansion coloniale soulève de nombreuses questions, surtout en ce qui concerne notre pays. Nous avons des colonies depuis de longues années : nous en voulons obtenir d'autres ; mais elles coûtant cher à la métropole. Comment faire pour que ces possessions lointaines rapportent à la mère-patrie ? Comment ^^^^^^ ^ '^^ devons-nous procéder pour en tirer le plus fructueux parti ? Quel doit être le meilleur régime douanier que l'on pourrait employer ? Dans les sociétés savantes, à la Société d'économie politique comme à la Société de daSl^lw ^wro* statistique, dans les grands centres commerciaux savants, comme au Syndicat général de l'union du commerce et de l'industrie, la question est posée ; elle a déjà donné lieu à de brillantes discussions.

Les pouvoirs publics, eux aussi, se préoccupent de tig^^^ïl^of"* la meilleure solution à donner à ces grands problèmes. pabUcs. Mais il semble, d'après les tendances qui se manifestent un peu partout, qu'on veuille, en quelque sorte, rétablir le pacte ^îolonial qui faisait des colonies un

pacte cS'fai."" marché uniquement réservé à la mère-patrie. L'autonomie douanière des colonies que leur avaient donnée la loi de 1861 et le sénatus-consulte de 1886, est meuxicée. Les colonies avaient supprimé leurs douanes et les avaient remplacées par un octroi de mer purement fiscal qui frappait tous les produits sans distinction d'origine. On voudrait aujourd'hui tout changer, revenir en arrière et trouver dans l'application de l'ancien pacte colonial les moyens d'enrichir et la métropole et les colonies. Il y a là une grande illusion. L'ancien système a été la ruine de nos possessions d'outre-mer : des mesures rétrogrades produiraient, de nos jours, les mômes effets qu'elles ont produits autrefois.

et ^ce*^ qu'on ^ne ^ ^^^^ ^^î Soutiennent que dans le régime douanier

voit pas. (jgg colonies il faut modifier ce qui existe et retourner

sur ses pas on pourrait répondre, comme le disait Bas-

tiat, que, dans certains faits de l'ordre économique, il y

a « ce qu'on voit », il y a aussi « ce qu'on ne voit pas ».

Ce qu'on voit, c'est que les colonies sont inutiles et nous coûtent beaucoup, en hommes et en argent.

Ce qu'on ne voit pas, c'est que, comme le disait récemment M. Léon Say, « ce point de vue particulier du doit et de l'avoir ne suffit pas pour résoudre la question de principe, un grand nombre de raisons de l'ordre moral ou politique pouvant amener un Etat à conserver ou même à conquérir une colonie qui ne rapporterait que peu ou point à la métropole ».

Ce qu'on voit, c'est que les colonies font bien plus d'affaires avec l'étranger qu'avec nous ; c'est qu'elles achètent une grande quantité de produits étrangers et n'achètent pas les nôtres.

Ce qu'on ne voit pas, c'est qu'elles ont intérêt à agir ainsi : obliger les colons à acheter les denrées de la métropole de préférence à celles des autres pays, c'est comme si on les frappait d'un impôt égal à la différence

des prix des denrées de la métropole et des similaires de l'étranger.

Ce qu'on ne voit pas, c'est qu'en défendant aux colons d'exercer certaines industries, c'est qu'en monopolisant l'achat des marchandises dont ils ont besoin ou la vente de celles dont ils disposent, on empêche leur richesse de croître, on arrête le développement de leur bien-être.

Ce qu'on ne voit pas, c'est que, par des mesures restrictives et rétrogrades, la vie devenant plus chère ou aussi chère aux colonies qu'en France, on tuerait dans l'œuf le mouvement de colonisation que l'on s'efforce de développer. Les colonies qui ne sont pas riches et coûtent déjà au budget 34 millions par an, sans compter l'Algérie, coûteraient davantage, car elles s'appauvriraient davantage chaque jour. La métropole viendrait au secours des colons par de nouveaux subsides. Sur qui retomberait cette augmentation de charges ? Sur les contribuables de la mère-patrie.

Ce qu'on ne voit pas, en excluant les produits étrangers des marchés coloniaux, c'est la répercussion que pioduirait celte exclusion sur l'ensemble des échanges. Qui produit moins, qui vend moins, achète moins. Or, il ne faut pas oublier que la France e$t encore un grand pays d'exportation et que cette exportation subirait le contre-coup de toutes les mesures restrictives dont nous aurions frappé les produits étrangers. « En voulant nuire aux autres, on se nuit à soi-même. » Cette vieille parole de Turgot est et sera toujours vraie.

A quel résultat aboutirait le retour à l'ancien régime ,. conséquences

*-' d un retour h

colonial ? régime « qui, suivant l'expression d'un de »*ancien régime

I • . ,-. ,. ,..: . . . . colonial.

nos économistes éminents, M. de Molinan, n a point le mérite de la nouveauté, car il date de Charles-Quint ». La France verrait ses producteurs nationaux, ayant seuls l'exploitation du marché des colonies, protégés et enrichis. Voil^ ce qu'on voit.

Ce serait, a notre avis, l'exacte répétition du système employé autrefois par l'Espagne. Cette dernière empêchait môme les navires étrangers de débarquer des marchandises dans ses colonies. Ce fut la ruine de ses possessions. Voilà ce qu'on ne voit pas. Pendant le môme temps, l'Angleterre opposait à une politique coloniale oppressive une politique libérale. Pendant que les Espagnols se ruinaient, les Anglais s'enrichissaient. Voilà encore ce qu'on ne voit pas.

Système an- De uos jours, l'Angleterre a suivi avec ses colonies ^' ' ' un régime libéral : elle leur permet do se gouverner et

de s'administrer elles-mêmes ; de s'approvisionner comme elles l'entendent : elle se garde bien de stipuler aucun droit différentiel en faveur des produits 'de la métropole. Voilà ce qu'on voit. Grûce à ce système, le commerce des Anglais avec leurs colonies a toujours été en croissant. Voilà ce qu'on devrait voir et qu'on ne voit pas.

Ce qu'on voil, c'est que les colons achèteront plus cher ce qu'ils peuvent acheter aujourd'hui à meilleur marché.

Ce qu'on ne voit pas, c'est qu'ils chercheront à se soustraire à une telle oppression ; c'est qu'ils se détacheront de la métropole et demanderont d'autres maîtres. De là, dans l'avenir, des révoltes, des luttes, des guerres longues et coûteuses. Qui en paiera les frais ? Les contribuables de la rnère-patrie.

Ce qu'on ne voit pas, c'est qu'aussi bien en France que dans nos colonies, le commerce français doit lutter contre la concurrence étrangère, en réduisant ses prix de revient, en fabriquant à meilleur marché, en vendant ses produits dans les conditions les plus favorables de prix et de qualité. Pour obtenir ce résultat, il est nécessaire que nous ayons de bonnes fmances publiques, un système d'impôts plus équitable et mieux réparti.

Mais, en admettant môme que nous ne réussissions pas, que nous ne puissions vendre, dans nos colonies,

QUESTIONS^^CONOMIQUES : 1881-1885 343

auluiil que les étrangers, gardons-nous bien de toute mesure rétrograde, répressive ; restons encore sur le litJjrté^"^'?^; \l terrain de la liberté. Si la vie est à bon marché dans prospéVuc. nos colonies, si elles s'enrichissent, nous serons les premiers à en profiter, car elles attireront à elles tous les éniigrants qui cherchent, à l'étranger, une terre hospitalière. Les budgets de nos colonies se ressentiront de la prospérité des colons et, par conséquent, nous coûteront moins qu'ils ne nous coûtent, en attendant qu'ils deviennent productifs. Qu'on en soit bien convaincu — l'histoire et l'expérience des faits le prouvent — les lois de réaction n'ont jamais profilé à personne, ni aux peuples qu'on a voulu protéger, ni à ceux qui se sont donné le rôle de protecteurs. •

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