L'ANNÉE DE SURMENAGE
(Injralion européenne; toutes les nations sont armées jusiiu'aux dents; l'alliance de l'Italie, de l'Autriche et •je rAllemagne est un fait accompli. La Russie prend des précautions; l'Allemagne et l'Autriche font de même; nous, nous changeons trois fois, dans le cours de l'année, de ministre de la guerre et nous sommes obligés de surveiller nos frontières, à l'est comme à l'ouest, au nord comme au sud-est. La paix de l'Europe, la vie et la fortune de millions d'hommes restent à la merci du plus petit incident, livrées à la volonté, nous ne disons pas au caprice, d'un homme, qu'il s'appelle Bismarck, Guillaume ou Alexandre.
Au point de vue commercial. Tannée 1887, malgré le trouble causé par la politique, est cependant une année daiïaires. La reprise, commencée l'an dernier, s'est accentuée, ainsi qu'en témoignent la rentrée des impôts, notre commerce extérieur, les états de douane, les recettes des chemins de fer qui, pour la première fois depuis 1882, présentent 25 millions d'augmentation sur l'année précédente, la hausse des matières premières, de la laine principalement, et, dans ces derniers mois, celle du cuivre, de l'étain, du plomb et la meilleure tendance des prix du fer.
Au point de vue économique, l'année 1887 est le triomphe du protectionnisme. Toutes les nations s'enf'Tment chez elles; elles veulent bien vendre à leurs voiines, mais ne rien leur acheter. Elles se font entre elles une guerre de tarifs.
Au point de vue financier, c'est l'année des couverions de rentes. En Danemark, en Suisse, en Portugal, en Allemagne, en France, des opérations de cette nature se sont effectuées et ont réussi.
C'est aussi l'année des emprunts. Tous les budgets des Etats européens sont obérés, accablés. On emprunte pour faire face aux dépenses exagérées et toujours croissantes de la paix armée. Les impôts augmentent partout; les commerçants peuvent à peine supporter les charges qui les accablent. Pour peu que
La triple alliance.
La reprise des affaires a continué en 1887.
Le protectionnisme triomphant.
Conversions de renies dans plusieurs pays.
Emprunts d"Elat nombreux Charges budgétaires acciues.
Marolié financier, «éveil de la spéculation.
Gonclusioa.
cet état de choses continue, l'Europe entière marche fatalement à la guerre, à la ruine, à une véritable révolution industrielle et économique (1).
Au point de vue de la Bourse et du monde des affaires, l'année 1887 a été le réveil de la spéculation sur les valeurs mobilières, spéculation que le krach de 1882 avait presque entièrement éteinte ; les valeurs industrielles, donnant lieu à de grandes fluctuations de cours, ont trouvé une clientèle nombreuse; elle aura montré aussi l'abondance des capitaux de placement, qui ont continué à rechercher les mêmes valeurs de premier ordre, obligations de chemins de fer et du Crédit foncier, qui n'ont jamais atteint les prix qu'elles ont cotés ces mois derniers. Examinée dans son ensemble, la cote de la Bourse constate plutôt une plusvalue qu'une moins-value sur les prix obtenus par la plupart de nos grandes valeurs françaises pendant l'année 1887. Les fonds étrangers, tels que les rent-es hongroises, autrichiennes, italiennes, russes, ont été sérieusement atteints; c'est la conséquence de l'état politique et financier de l'Europe, des craintes d'un grand conflit européen qui affecterait sensiblement le crédit de ces divers pays.
L'année 1887 se termine sans apporter aucune solution aux conflits qui ont vivement préoccupé les esprits et les préoccupent encore. C'est, avons-nous dit, une année d'inquiétudes sans cesse renouvelées et passée dans l'attente d'événements nouveaux succédant sans interruption à des crises intérieures ou extérieures qui, à peine apaisées, renaissaient sous une autre forme. Et cependant jamais la France n'a eu un plus grand besoin de calme et de paix ! Elle attend que nos hommes politiques en finissent avec leurs discussions, leurs querelles, et qu'ils s'occupent des finances, du budget, des lois d'affaires, des intérêts matériels du pays. Elle demande qu'on la laisse travailler en paix
Çl) Voir notre étude sur Les dettes publiques européennes, in-8% 1887. î
1887. — L'ANKEE DE SURMENAGE Hb
et qu'on ne la trouble pas à chaque instant; rien ne prouve mieux le désir de calme que la satisfaction, le soulagement que les commerçants, les industriels, les hommes d'affaires éprouvent quand nos législateurs prennent leurs vacances. On blâmera cette indifférence et on la trouvera peu digne d'une grande nation comme la nôtre : la faute en est aux hommes politiques, qui ont trop oublié qu'une bonne loi d'alTaires, qu'un traité de commerce, qu'une législation commerciale améliorée, en un mot que les questions pratiques sont plus utiles et font plus de bien à un peuple qu'une série ininterrompue de discussions, d'interpellations oiseuses, de compétitions, de renversements de ministères aujourd'hui mis en minorité, regrettas et replacés le lendemain pour être à nouveau jetés à bas le surlendemain, lorsqu'ils ont cessé de plaire.
Mais, à vrai dire, le pays se préoccupe moins de ce que font ou de ce que disent nos députés que de ce qui se passe à l'étranger, sur nos frontières. Tout ce cliquetis d'armes, toutes ces notes aigres-douces échangées entre les diplomates ne le rassurent guère; il n'est pas un industriel, un négociant, un rentier, un capitaliste qui n'aient constamment l'esprit tenu en éveil par l'éventualité d'une guerre pouvant éclater du jour au lendemain, sur les bords du Rhin ou du Danube, et qui n'hésitent à entreprendre des affaires à longue échéance. A quel degré de prospérité, de richesse, notre pays ne parviendrait-il pas, avec son ardeur au travail, avec son esprit d'ordre et d'économie, s'il pouvait avoir l'assurance de travailler en paix, s'il était délivré du souci des discussions intérieures, s'il n'avait pas la préoccupation d'une guerre extérieure!... Malheureusement, avec l'année qui finit, nos difficultés intérieures et extérieures n'ont rien perdu de leur gravité. Les chefs des gouvernements ne sont pas avares de paroles de paix, mais en même temps c'est à celui qui fera les plus grands armements et se trouvera le mieux et le plus vite préparé à la guerre.
Souhaitons que l'année qui s'ouvrira dans quelques jours dissipe les nuages amoncelés sur celle qui se termine et que 1888 soit l'année du travail, du calme et de la paix.
L'année 1888 ne sera pas marquée d'une pierre ,iq^;è"*ex'téii^M blanche. A l'extérieur, la situation politique n'a rien grave. perdu de sa gravité : trois empereurs se sont succédé en Allemagne; l'alliance de ce pays avec l'Autriche et l'Italie est devenue plus intime; dans la Méditerranée, des manifestations navales, dont le sens est encore aujourd'hui difficile à démêler, ont eu lieu à Barcelone, à Naples, à Toulon. Nos relations avec l'Italie sont aigres-douces : à chaque instant, notre diplomatie a dû aplanir les difficultés que AI. Crispi soulevait, tantôt à propos des traités de commerce, tantôt à propos de Massaouah, tantôt à cause des écoles de Tunis. On n'a pas perdu le souvenir des paroles injustes et agressives prononcées en Hongrie, du haut de la tribune, par M. Tisza. Du côté de l'Allemagne, ce sont des vexatioris de tous les instants, une petite guerre à coups d'épingle : articles de journaux, expulsions de Français inoffensifs, exigence des passeports pour traverser l'Alsace-Lorraine. L'Angleterre se réserve, bien qu'elle paraisse, sur certains points, soutenir l'Italie. Les relations de notre pays deviennent avec elle d'autant plus froides qu'elles augmentent, au contraire, de cordialité avec la Russie. Les affaires ég>^ptiennes et orientales sont toujours au même point. Tous les souverains ont pendant l'année fait entendre des paroles de paix; leurs gouvernements se préparent à la guerre.
248 FINANCES COMTEMPORAINES
Dans l'Europe entière, les armements se poursuivent fiévreusement, avec d'autant plus de facilité que les parlements votent, les yeux fermés, les crédits militaires qu'on leur demande. Pour conserver la paix et se préparer à la guerre, l'Europe s'endette et se ruine. Elle dépense, tous les ans, près de 5 milliards pour la guerre et la marine; sa dette, sous diverses formes, s'élève à 122 milliards et réclame annuellement, pour les intérêts, 5 milliards et demi (1).
quet'^'"*' ^'°' ^ l'intérieur, les partis s'agitent de plus en plus. Au ministère Tirard a succédé, en avril, le ministère Ploquet qui a supporté, dès son avènement au pouvoir, les plus vives attaques. On lui donnait quelques jours à vivre; mais, au milieu de la mêlée des divers groupes politiques, il s'est maintenu aux affaires, non sans avoir soulevé plusieurs questions irritantes, telles que la revision des lois constitutionnelles, le changement de date de l'exercice financier, le projet d'impôt sur le revenu, qui, soit au Sénat, soit à la Chambre, ont reçu le plus mauvais accueil. Dans le cours de todlîesTtmtn!- l'année, les élections sénatoriales et municipales se cipaies. sout accomplics paisiblement; mais la mise en disponi-
bilité par retrait d'emploi, suivie de la mise à la retraite d'office, du général Boulanger apporte, dans le pays, Le bouiangis- ^q nouvcaux sujets de trouble et d'agitation : le « bou-
me, ' '^
langisme » est né. Les élections multiples du général dans l'Aisn*:, dans le Nord, son duel avec M. Ploquet, sa démission suivie de sa réélection dans trois départements, le Nord, la Somme, la Charente-Inférieure, ne sont pas faits pour calmer les esprits. Entre temps, des ^^ Grèves et trou- g^èves éclaîeut à Paris et dans plusieurs villes; la hausse des céréales et du prix du pain occasionnent
(1) Voir notre étude sur Les dette* publiques européennes, ia-8*, 1887, et dans le Dictionnaire des finances.
1888. - L'ANNÉE DtS ÉQUIVOQUES
des troul)les; à Saint-Denis, on pille des boutiques de boulangers. A la Chambre, des discussions violentes se produisent, on se jett« des injures à la tête ; tout ce tapage a pour cause la publication d'un pamphlet dont l'auteur, député lui-même, désavoue aujourd'hui, mais trop tard, la paternité.
Au milieu de tout ce chaos, un homme seul attire vers lui tous les regards et se concilie toutes les sympathies. C'est AI. le président Carnot qui, au cours de ses voyages dans le sud-ouest, le midi et l'ouest de la France, recueille des témoignages nombreux de respect et de confiance. Les populations l'acclament et se tournent vers lui dans l'espoir qu'il saura fermement maintenir les pouvoirs qu'il tient de la constitution et qu'il ramènera dans ce pays, qui a soif d'ordre, de tranquillité et de travail, la paix et l'union. Pendant que les républicains se divisent et se déchirent, les monarchistes ne sont pas plus unis; ils sont toujours à la recherche d'une solution, ils demandent le retour d'une monarchie et, en l'attendant, votent avec les boulangistes. Tel est le spectacle que le pays a montré pendant l'année 1888.
Voyages (lu président CarnoL
Ce n'est pas à 1888 qu'il était réservé de nous donner une situation budgétaire solide et un équilibre financier sérieux.
L'année dernière, nous avions eu trois ministres des finances et pas de budget voté en fin d'année. En 1888, il y a progrès. Nous navons eu que deux ministres des finances et deux budgets : celui de 1888, après trois douzièmes provisoires, a été promulgué seulement le 31 mars; le budget de 1889 est, à l'heure actuelle, voté par la Chambre, discuté au Sénat, et sera sans doute promulgué en temps utile pour éviter les douzièmes provisoires.
f^ituation badge taire.
I a dette flottante.
Projets peytrai. Lgg projets de M. Peytral ont inquiété le pays. Nous n'avons abouti à aucune réforme de quelque importance. L'année s'achève avec une dette flottante considérable, des engagements nombreux qu'il faudra tôt ou tard consolider (1), un programme de dépenses militaires nouvelles de plus de 700 millions, la perspective d'emprunts et d'impôts. La récolte en céréales a été mauvaise ; celle des vins, meilleure. Le prix du pain a augmenté pendant que celui du bétail sur pied n'a cessé de décroître, sans que le consommateur se ressente de la différence qui existe entre les cours d'il y a un an et ceux d'aujourd'hui. L'escompte a été augmenté sur toutes les places européennes : il a atteint cette année un taux qui n'était plus connu depuis de longues années. Pendant quelque temps, la baisse considérable des actions de la Banque de France et, peu après, la panique causée par la circulation de quelques billets faux, ont ému le pays.
D'autre part, toutes les puissances s'acharnent de plus en plus à prohiber réciproquement leurs produits.
L'année 1888 est le règne et le triomphe de la protection. Les libre-échangistes sont considérés comme des prophètes de malheur et de dangereux patriotes. On a entendu, du haut de la tribune française, des attaques, des paroles violentes, dignes du siècle dernier, contre les accapareurs de céréales; on s'accommoderait très facilement de lois d'exception, on les réclame même. La libre circulation des produits est presque prohibée; on veut les empêcher d'entrer en France, comme, il y a cent ans, on défendait de les laisser sortir.
ni=paritiondes Lcs traités de commerce disparaissent les uns après les autres. Impossible de s'entendre avec l'Italie, la guerre de tarifs est en pleine vigueur. Avec la Grèce,
Triomphe du protectionnisme .
traités de commeice
(1) Voir notre étude i)e la nécessité d'un emprunt de liquidation et les moyens d'y pourvoir, in-S", 1888.
la Chambre n'a pas ratifié le traité que le gouvernement proposait.
En même temps, conséquence naturelle do cet état d'esprit économique, ce ne sont plus seulement les produits étrangers que les nations prohibent, mais les étrangers eux-nièines : de là, résurrection des passo- p^fg'jpi^''^^ Dorts en Alsace-Lorraine; déclaration exigée chez nous ciarations lie répour les étrangers résidant en France. Partout on demande des lois contre les étrangers, des taxes sur eux. Au point de vue international ou intérieur, jamais réaction économique plus accentuée ne s'est produite.
Et cependant Tannée 1888, au point de vue commercial, industriel, financier, a accentué la reprise qui avait commencé à poindre pendant Tannée 1887. Le trafic s'est ranimé sur nos chemins de fer. Les recettes des cinquante premières semaines de 1888 ont donné une plus-value de 15 millions par comparaison avec les mêmes semaines de 1887, qui présentaient déjà un accroissement d'une vingtaine de millions. Le commerce extérieur est en progrès marqué. Les recettes budgétaires, pour la première fois depuis bien longtemps, sont en augmentation. On peut déjà presque entrevoir le retour des plus-values et la fm de la crise commerciale générale.
Au point de vue de la Bourse, Tannée 1888, malgré les crises politiques extérieures et intérieures, malgré la mauvaise récolte et la hausse des céréales, malgré renchérissement du prix de l'argent, malgré la catastrophe du Panama qui. en pleine fin d'année, éclate sur le marché et désole plus de 500,000 petits capitalistes, 1888 est une année de hausse importante sur la plupart des valeurs.
Hausse des rentes 3 %; des actions de chemins de .fer français; de plusieurs valeurs industrielles mines .de cuivre, mines d'or, mines de diamants; hausse des
La reprise des affaires s'est accentuée en 1888.
Recettes des chemins de fer
Situation des valeurs.
252 FINANCES CON'IEMPORAINES
valeurs de transports maritimes, des obligations de chemins de fer; hausse générale des fonds d'Etat oirraifonl^nnali^- étrangers. Grâce à cette hausse, 1888 a vu s'accomplir cicies. des opérations financières énormes, qui ont roulé sur
un capital de près de 20 milliards : conversion des consohdés anglais, des fonds suisses, norvégiens, du 5 % russe 1877; d'autres conversions ont été préparées pour les fonds hongrois, helléniques, égyptiens, tunisiens, sans parler de celles qu'ont effectuées avec succès plusieurs sociétés industrielles, comme les Transatlantiques, les Messageries, les Petites voitures, les Omnibus.
Le public de l'épargne, les spéculateurs n'ont tenu aucun compte des événements politiques et économiques qui ont éclaté à chaque instant dans le cours de cette année. La hausse a prévalu malgré la chut(> de plusieurs gros spéculateurs, malgré le sinistre d'une charge d'agent de change. Chaque jour on a tremblé pour le lendemain, le lendemain effaçait les préoccupations de la veille.
CcT»cinsîon. Telle est, dans ses grandes lignes, l'année qui, dans
quelques jours, aura disparu. Elle n'est ni une année pacifique puisque les armements continuent, ni une année de guerre puisque, dans toute l'Europe, la paix n"a pas été troublée; elle n'est pas non plus une année de calme intérieur, car jamais les discussions des partis n'ont été plus vives et cependant, malgré les agitations et les crises, l'ordre a été maintenu et se maintient. On ne peut dire que ce soit une année malheureuse pour le commerce et l'industrie, car des signes certains montrent la reprise des affaires; néanmoins, les commerçants et les industriels se plaignent des charges qui pèsent sur eux, des agitations de la politique; ils ne semblent pas avoir, cette année, des inventaires fructueux. Pour les rentiers, pour les capita-
listes, l'année 1888 est une période de hausse et, conséquemmenl, d'amélioration dans les prix des valeurs qu'ils possèdent ; mais, d'autre part, ils se plaignent des diminutions de revenus que les conversions leur font subir et la baisse énorme du Panama jette une ombre sur les plus-values que d'autres valeurs ont obtenues.
L'année 1888 laisse donc des traces d'incohérence dans les idées, de confusion dans les esprits, de cmintes pour l'avenir, craintes sans cesse renaissantes, sans cesse dissimulées ou étoutïées.
C'est une année d'équivoques qui, ainsi que ses devancières, montre l'avenir politique extérieur gros de nuages. A l'intérieur, elle se termine avec le gros point d'interrogation qui s'appelle : les élections générales de 1889. Si la politique intérieure et extérieure pouvait nous donner enfln un peu de calme et de répit, si nous étions moins préoccupés de nos divisions intérieures et un peu plus des alïaires du pays, nous pourrions avoir l'espérance de dire, dans un an, que 1889 a été une année de paix, de travail et de véritable prospérité et que nous avons fêté dignement l'exposition universelle, qui approche à grands pas, et le centenaire de 1789.
L'année 1889 marquera sa trace. 188S lui laissait d3 graves questions à résoudre, qui préoccupaient, non sans raison, les esprits. Nous nous promettions de célébrer dignement le centenaire de la Révolution française, de donner le plus grand éclat à Texposition universelle de 1889 qui rencontrait tant de contradicteurs et d'incrédules. La paix extérieure ne serait-elle pas troublée? Et la paix intérieure, qu'allaitrelle devenir dans l'état de confusion, d'agitation et d'excitation des partis politiques, au moment où s'ouvrirait la période électorale? Ces élections elles-mêmes, cette consultation du pays, que devait-il en sortir?
Préoccnpations et dispositions à Uou vertu re de Tannée 18â9.
Au point de vue extérieur, 1889 s'achève comme les années précédentes au milieu de la paix, paix armée, de plus en plus coûteuse, à la merci du plus petit incident. Tous les pays ont augmenté leurs armements et en effectuent de nouveaux. L'Europe plie sous le poids des dépenses militaires et des charges qu'elle impose aux contribuables. Les assurances sur le maintien de la paix n'ont pas fait défaut. Dès le premier jour de janvier, aux réceptions officielles à Berlin, Vienne, Rome, des paroles pacifiques étaient prononcées et, chez nous,
Situation extérieure. Toujours la paix armée.
:i56 FINANCES CONTEMPORAINES
M. le président de la République, recevant le corps diplomatique, faisait entendre un digne langage, en parlant de « la France qui s'apprête, disait-il, à célébrer par son exposition internationale les œuvres du travail et de la paix ». Pendant toute l'année cependant, des incidents semblaient mettre à chaque instant la paix en danger. Conflit entre l'Allemagne et la Suisse au sujet de l'hospitalité donnée à des socialistes allemands ; conflit entre l'Allemagne et les Etats-Unis à propos des îles Samoa ; agitation en Bulgarie, en Serbie, en Grèce ; tension des rapports entre l'Autriche, l'Allemagne et la Russie. La triple alliance s'affirme dans les fréquentes entrevues de l'empereur Guillaume, de l'empereur d'Autriche et du roi d'Italie.
Jamais, en effet, les voyages de souverains n'ont été aussi nombreux.
Voyage du roi Humbert à. Berlin ; entrevue de l'empereur d'Autriche et de l'empereur d'Allemagne qui reçoit aussi, après de longs mois d'attente, la visite tant de fois annoncée, tant de fois retardée, du tsar. L'empereur Guillaume voyage par toute l'Europe : en Norvège en Angleterre, en Italie, en Alsace-Lorraine, en Grèce, en Turquie. Il est partout, excepté dans ses Etats. Un roi, — fait rare dans le siècle où nous sommes, — le roi de Serbie, dont les démêlés conjugaux et les difficultés avec ses ministres défraient les chroniques mondaines et politiques, abdique. Au delà de l'Océan, un autre prince, l'empereur Dom Pedro, qui avait, lui aussi, un ^ goût prononcé pour les voyages, se trouve brusquement renversé de son trône au moment même oii cinquante ans de règne semblaient avoir assis son pouvoir sur des bases inébranlables. La révolution du Brésil trouble les marchés financiers, mais le monde politique n'en prend aucun ombrage.
Il est certain que la paix dont jouit l'Europe est précaire, instable, à la merci peut-être d'un caprice de souverain ; mais on finit à la longue par s'habituer à cet état de choses et on se dit qu'officiellement du moins.
1889. — LANNÉIi DU CENTENAIRE 257
aucune question irritante n'absorbe la diplomatie internationale et ne tient l'opinion publique en haleine. Les Etats européens, petits et grands, ont à se préoccuper tout autant de questions financières, économiques et sociales que de politique pure. L'Allemagne s'inquiète des grèves qui se produisent dans plusieurs bassins houillers et des élections prochaines en vue desquelles se prépare un vigoureux effort du parti socialiste. L'Autriche-Hongrie est toute à la satisfaction du rétablissement dans ses doubles budgets d'un équilibre qu'elle avait oublié depuis plus d'un quart de siècle. Dans la péninsule des Balkans, la Serbie et la Bulgarie sont plus préoccupées des emprunts qu'elles désirent contracter que de la question d'Orient. En Turquie et en Grèce, les besoins fmanciers ne sont pas moins sérieux.
Plus près de nous, l'Italie apprend, à ses dépens, que la triple alliance lui coûte plus qu'elle ne lui rapporte et que sa guerre douanière contre la France lui est aussi néfaste que sa politique extérieure. Elle se décide à abolir les droits différentiels et cherche à améliorer, avec notre pays, des relations qui ont eu, pendant quelque temps, un caractère aigu,
in
Si la politique extérieure a sommeillé et nous a laissé situation inté- •quelque répit, la politique intérieure est loin d'avoir été SinsSml'^" aussi calme. L'agitation des partis a été extrême. La Chambre des députés élue en 1885 a, dans les derniers mois de ia législature, donné le triste spectacle de discussions parlementaires d'une violence inouïe. L'élection du général Boulanger à Paris augmente l'ardeur do ses partisans, qui, se croyant sûrs du succès, prédisaient, dès le mois de janvier, la chute du président Garnot et annonçaient leur intention de faire, au moment des élections, un véritable plébiscite en posant la candidature du général dans tous les départements. La Ghambre déjoue ces projets en adoptant le scrutin par arrondisse-
Cabinet Tirard.