I.pfrénéral Boulanjrci- juge par la Ilaute-Cour
Ouverture de l'exposition universelle
Budget de 1890.
Rapport de M.
Burdeau. Vote rapide du budget.
Élections départementales.
Candidature du général Boulanger.
Élections législatives
ment aux lieu et place du scrutin de liste et en votant la loi contre les candidatures multiples. Le général Boulanger, après un retentissant discours à* Tours, se réfugie en Belgique, puis en Angleterre.
Le ministère Tirard, qui avait succédé au cabinet Floquet renversé sur la question de la revision des lois constitutionnelles, intente des poursuites à la ligue des patriotes et défère au Sénat, constitué en haute cour de justice, le chef du « parti national ». Au milieu de toutes ces agitations, l'exposition universelle s'ouvre et son succès éclatant montre à tous le rayonnement de la France, sa force morale et intellectuelle, sa puissance : elle provoque partout, suivant une juste expression de M. Bouvier, « un cri d'admiration ». Le projet de budget de 1890, déposé à la Chambre le 9 février, est voté rapidement avant la fm de la législature, après avoir fourni l'occasion de discussions sérieuses et particulièrement d'un remarquable exposé fait par le rapporteur général, l'honorable M. Burdeau. Il pouvait sembler que, pendant toute la durée de l'exposition, du moins, le parti boulangiste saurait garder le silence et ne chercherait pas à agiter le pays qui ne demande que le calme et la paix. Il n'en est rien. La candidature du général est posée, à l'occasion du renouvellemnt des conseils généraux, dans près de 140 cantons. Le monde des affaires s'en inquiète et, pendant les quelques semaines qui précèdent ces élections, la Bourse, en pleine hausse pendant les premiers jours de mai, commence à fléchir. Le bon sens des électeurs fait justice de celte campagne menée contre les institutions de la France, contre son chef respecté, l'honorable M. Carnot, dont l'attitude ferme et correcte inspire à tous, en France et à l'étranger, le respect et la confiance. Les élections pour le renouvellement de la Chambre ^'accomplissent avec calme : les candidats boulangisles et les partisans d'une politique violente éprouvent un nouvel échec. La nouvelle Chambre est composée, en grande partie, d'éléments modérés et, après toutes ses agitations, ses fêtes
et ses crises, après l'impression dont l'influence se fera i-es affaire» en longtemps sentir dans nos relations politiques, commerciales et industrielles avec l'étranger, l'année se termine silencieusement, un peu terne et maussade, comme si ce changement fût dû, lui aussi, à cette mystérieuse influenza qui atteignait l'Europe et le monde entier.
L'année 1889 aura vu s'accentuer la reprise des affaires que nous avons maintes fois fait prévoir.. Pendant les onze premiers mois de l'année, nos exportations se sont élevées à 3,289,832,000 francs contre 2,925,876,000 francs pendant la période correspondante de l'année 1888, soit une augmentation de 335 millions. Pendant la même période, les importations se sont élevées à 3,763,618,000 francs contre 3,787,652,000 francs soit une diminution de 24 millions. Les mines et la métallurgie sont en pleine activité. De proclie en proche, le mouvement a gagné toutes les autres branches de la production. La consommation de la houille et du fer s'est accrue. L'augmentation des recettes de chemins de fer nest pas moindre de 80 millions sur l'année dernière. L'encaisse or de la Banque a augmenté
de plus de 250 millions. Le rendement
La rentrée des impôts a donné des résultats que nous s!fta'tT^"fIvo^ ne connaissions plus depuis longtemps. Les douzièmes ''•«sdes contributions directes, échus au l*' décembre 1889, s'élevaient à 684 millions; les sommes payées par les contribuables sont de 750 millions. Il y a donc une avance de 66 millions sur l'ensemble des rôles de 1889.
Ce résultat est d'autant plus significatif qu'il a été obtenu avec une diminution dans les frais de poursuites applicables aux douzièmes en retard. Ces frais qui étaient en 1888 de 1 fr. 72 %, se sont abaissés en 1889 à 1 fr. 58.
Notre opulent budget, dont l'embonpoint respectable est contenu avec tant de peine, ne paraît guère
Faveur des doctrines protectionnistes.
Les traités de commerce attaqués.
se ressentir, on le voit, des privations ou des embarras des contribuables, puisque l'impôt est acquitté avec une telle aisance. Il encaisse des plus-values et se soldera en excédent de recettes, défiant ainsi les ennuis et les crises que la politique n'a pas épargnés à tous ceux qui travaillent, consomment et produisent. Mais, par la plus singulière des contradictions, l'année 1889, qui aura été une des meilleures que la France ait eues depuis longtemps pour son commerce extérieur, cette année dans laquelle les exportations se sont sensiblement accrues pendant que les importations diminuaient, — bien que, s'il se fût produit une augmentation dans les importations, la théorie si chère aux partisans de la balance du commerce n'eût été pour nous, disons-le en passant, qu'une banalité n'ayant plus d'application au temps actuel — cette année disons-nous, aura marqué une fois de plus le progrès des fausses et dangereuses idées économiques auxquelles se complaisent presque tous les gouvernements et qui exercent chez nous, tout particulièrement, une croissante et pernicieuse influence. Nous voulons parle! de l'abandon du libre-échange et de la faveur des doctrines protectionnistes. Les liens que les traités de 1860, renouvelés en 1881, avaient créés entre les différents peuples expirent dans deux ans. Une industrie souffre-t-elle ou est-elle moins prospère? Est-elle aussi bien dirigée que précédemment? A-t-elle fait tout ce qu'elle pouvait pour se développer et lutter contre la concurrence? Ce n'est pas ce qu'on examine.
Les traites de commerce sont cause de tout le mal, et surtout ce fameux article 11 du traité de Francfort contre lequel on a tant discouru. Ce sont eux qui sont responsables des souffrances des industriels et des commerçants moins bien outillés, moins armés pour la lutte que d'autres. On ne se dit pas qu'un régime éprouvé par trente années de durée dans les relations commerciales internationales a pu faire quelque bien au pays tout entier; on oublie que c'est le développe-
1889. — L'ANNÉE DU CENTENAIRE 5î«l
ment économique de la nation depuis 1860 qui nous a permis de supporter et d'acquitter les plus lourdes •'barges; on ne prend même pas la peine de comparer qu'était la France avant les traités de commerce à ce qu'elle est devenue depuis : non, ce régime est condamné comme stérile, dangereux, suranné. Ne pas renouveler les traités de commerce, user et abuser des tarifs généraux de douane, puis, extension naturelle du socialisme d'Etat, faire du gouvernement, par ces tarifs, le principal producteur et distributeur de la richesse dans le pays; vouloir que nous n'achetions rien au dehors et que nous vendions tout ce que nous produisons, que les marchandises étrangères soient frappées de droits élevés pour que les marchandises nationales s'écoulent facilement, telles sont les idées dominantes qui nous promettent, si jamais elles étaient appliquées avec la rigueur que recommandent leurs partisans, de tristes jours pour notre commerce et notre industrie, pour le pays tout entier. Les effets de ce courant protectionniste se font déjà , conséqnenew
.... . , . . ,, * da coaraot pro-
sentir et se répercutent sur tout 1 organisme social. tccuoi-niste.
On s'adresse à l'Etat pour protéger le commerce et rindustrie contre la concurrence étrangère; on s'adresse à l'Etat pour protéger l'agriculture contre l'invasion des produits étrangers; on s'adresse à l'Etat pour protéger les petits magasins, en frappant de lourds impôts les « grands magasins » et les puissantes sociétés de crédit qui reçoivent en dépôt des capitaux considérables ; on s'adresse à l'Etat pour empêcher et même pour subventionner les grèves d'ouvriers, pour intervenir dans la question des salaires et les contrats du travail. De tous côtés, l'extension du rôle de l'Etat est réclamée et l'opinion publique ne se révolte pas contre ces empiétements; on trouve naturel de voir l'Etat se substituer à tout et à tous, aux associations comme aux individualités. Possesseur d'un réseau de chemins de fer, l'Etat est maintenant maître des téléphones en attendant qu'il devienne, ce qui nest qu'une
affaire de jours, fabricant et marchand d'allumeltes. Le socialisme d'Etat est bien le frère du protectionnisme. Tous deux naissent et grandissent ensemble.
Le jour où l'Etat sera intervenu législativement pour protéger le propriétaire foncier, le commerçant, l'industriel, le fabricant, l'usinier, le métallurgiste, contre la concurrence du propriétaire foncier, du commerçant, de l'industriel, du fabricant, de l'usinier, du métallurgiste étranger; le jour où l'Etat aura ainsi artificiellement maintenu la hausse des prix en supprimant toute concurrence, toute lutte, et créé la cherté, dont nous souffrirons tous, au lieu du bon marché, la rareté des produits au lieu de l'abondance, que répondrezvous à l'ouvrier, au travailleur, au salarié qui viendra à son tour demander à l'Etat de lui garantir un minimum de salaire, et plus qu'un minimum de salaire, une certaine part au delà des dépenses nécessaires à sa subsistance? Que leur répondrez-vous lorsque, s'emparant d'une parole échappée autrefois à la jeunesse et au cœur généreux de Turgot, ils viendront vous dire que : « le pauvre a des droits incontestables sur l'abondance du riche »?
Tout s'enchaîne dans cet ordre d'idées et, comme le disait M. de Villèle : « Tout est lié dans le bien comme dans le mal, dans le vrai comme dans le faux. Entrez dans la bonne voie, tous les résultats sont bons; égarezvous dans la mauvaise, tout vous tournera à mal. » Vous ne pouvez conserver deux poids et deux mesures, protéger une classe de citoyens, abandonner les autres; c'est l'anarchie économique que vous aurez créée et, avec elle, la crise sociale la plus dangereuse de toutes, car vous aurez confondu tous les intérêts.
1889 au point Au poiut dc vuc financier, l'année 1889 présente deux
*pertesêtga/ns! aspccts bien différents. Le côté noir, c'est l'aggravation
des pertes subies sur les valeurs de Panama, sans qu'il
soit possible de savoir encore s'il faut abandonner une entreprise dans laquelle les capitalistes français ont mis plus d'un milliard, ou s'il faut espérer son relèvement: c'est le krach de la spéculation sur les cuivres ; l'effondrement et la ruine du Comptoir d'escompte ; la crise intense qui a sévi sur le marché de Paris et qui aurait eu des conséquences désastreuses sans l'initiative et l'activité du ministre des finances, sans l'intervention de la Banque de France et des grands établissements de crédit. Les pertes subies par les actionnaires du Comptoir d'escompte, par les spéculateurs et par les capitalistes, par les porteurs de valeurs de cuivre et de titres touchant de près ou de loin aux sociétés atteintes, se chiffrent par centaines de millions.
Le côté brillant, c'est la hausse des rentes qui, à aucune époque et sous aucun régime, n'ont atteint de plus hauts cours. Pendant cette année, le 3 % a haussé de 82 fr. 75 à 87 fr. 80. après 88 fr. 50 ex-coupon; le 3 % amortissable, de 85 fr. 90 à 92 fr. 50, après 93 fr. C'est encore la hausse des obligations des chemins de fer, des actions de ces mêmes compagnies, de plusieurs grandes sociétés industrielles et, particulièrement, des actions des sociétés minières.
Voici quelques chiffres significatifs :
Les actions d'Aniche ont haussé de 4,000 francs; les deniers d'Anzin, de 1,400 francs; les Courrières, de 8,000 francs; les Douchy, de 1,200 francs; les Lens, de 5,000 francs; les Bully-Grenay, de 500 francs; les Carvin, de 300 francs, etc.
Ce qu'il faut noter encore, c'est que le tauxdel'escon.-:c a été constamment plus élevé à l'étranger que chez nous; la Banque de France a pu toujours maintenir le sien à 3 %: L'intérêt des bons du Trésor de six mois à un an est à 2 %. Au point de vue du placement des capitaux sur les valeurs mobilières, la baisse du taux de l'intérêt a été le trait distinctif de l'année qui vient de finir. Les placements de premier ordre à 4 % sont introuvables. Le taux régulateur est celui indiqué
par le revenu des rentes et des obligations de chemins de fer : 3 1/4 à 3 1/2 maximum, de^ïfnférït *scs ^^* abaissement du taux de lïntérêt tient aux énormes conséquences, épargnes de la population française qui, chaque année, comme une marée montante, viennent se surperposer en couches profondes et éprouvent d'autant plus de difficultés à se placer que les grandes et sérieuses entreprises qui absorbent et font fructifier les capitaux fontpresque totalement défaut.
Cet abaissement du taux de l'intérêt a facilité le complet succès des conversions des rentes hongroises, russes, brésiliennes, se chiffrant par plus de 6 milliards et qui ont eu lieu principalement sur notre marché. Plusieurs compagnies ont suivi l'exemple que les Etats leur donnaient; elles ont converti en une dette moins lourde leurs précédents emprunts.
Cet abaissement du taux de l'intérêt a facilité aussi les émissions successives de valeurs créées par des pays neufs, comme la République argentine. L'appât d'un intérêt plus élevé aue celui fourni par les valeurs françaises devait séduire bon nombre de capitalistes. La crise monétaire qui a éclaté et sévit encore dans ces pays est venue, à temps, calmer les entraînements des rentiers et rappeler à tous que les Etats, quels que soient leurs richesses et leur avenir, ne doivent user du crédit qu'avec prudence et modération et, pour affermir et consolider leur situation, ne doivent pas marcher trop vite.
C'est encore à cet abaissement du taux de l'argent, à l'abondance de capitaux sans emploi, à ce désir des capitalistes de trouver des placements plus productifs que ceux donnés par les titre? de premier ordre, que sont dus le réveil de la spéculation et « l'introduction » sur le marché libre, pour nous servir de l'expression usitée, de petites valeurs qui ne peuvent se négocier au parquet des agents de change parce qu'elles sont constituées contrairement aux prescriptions de la loi de 1867 sur les sociétés. Au commencement de l'année.
c'est la haute spéculation surtout qui, ayant le plus agi sur les valeurs de cuivre, a été la plus atteinte. Dans le cours de l'année, c'est à rimaginalion des petits capitalistes que l'on s'est adressé pour recommander non plup, des mines de cuivre, mais des mines d'or, de diamants, de pierres précieuses. On serait fort en peine de donner des références, des renseignements sérieux sur ^rand nombre de ces petits papiers : mais, pourvu qu'ils aient un titre anglais, une allure exotique, un « Esquire », un « Right honorable », un « Solicitor » quelconque dans leur conseil d'administration ou un « limited » dans leur dénomination, cela semble suffire à ceux qui les recommandent et à ceux qui les achètent. Il existe, sans doute, des sociétés aurifères ou diamantifères qui ont réussi et enrichi leurs fondateurs d'abord et surtout, leurs actionnaires ensuite; mais elles sont rares et, de ce côté, il y a de gros écueils que les rentiers prudents ont la sagesse d'éviter.
Signalons encore, pour compléter cette revue éco- ^^Fmances p»nomique et financière, les discussions auxquelles donnèrent lieu le malencontreux projet d'impôt sur le revenu proposé par M. Peytral et abandonné depuis; la discussion et le vote en temps du budget de 1890, le vote de la loi militaire, l'achèvement de ce magnifique travail de l'évaluation des propriétés bâties dû à , L'évaination 1 mtelligente et active impulsion de 1 éminent directeur l'àues. général des contributions directes, M. Boutin, et, comme symptôme significatif, un temps d'arrêt dans la hausse des fonds étrangers, la baisse des fonds italiens et la hausse des fonds russes, l'échec de la souscription à l'emprunt de la ville de Paris 1886 par suite des fausses dispositions prises pour en assurer le succès. Notons enfin la question du double et de l'unique étalon, qui a été, pendant l'année 1889, l'objet de sérieuses discussions.
On avait engagé le gouvernement à dénoncer la con- L'Union utino. vention monétaire avec les pays de l'Union latine : féli-
citons-le, et le ministre des finances tout particulièrement, d'avoir eu la sagesse d'y résister.
Bilan financier. Nous avons épuisé tous les pdncipaux faits de l'année 1889, qui présente à l'observateur attentif de si curieux sujets d'études et de réflexions. Nous en avons fait l'inventaire : essayons m-aintenant, comme tout particulier soucieux de ses intérêts en agit pour sa fortune privée, d'établir son bilan avec les deux chapitres d'usage, le passif et l'actif.
Au passif de 1889, nous mettrons le krach des cuivres; la chute du Comptoir; l'agitation boulangiste; la lutte des partis; la continuation des armements formidables en France et à l'étranger; le désordre ou plutôt l'anarchie des idées économiques ; la réaction dans les relations commerciales avec l'étranger; le retour accentué aux doctrines protectionnistes; le développement du socialisme et des questions sociales, et surtout du socialisme d'Etat.
A l'actif, nous mettrons la hausse des grandes valeurs de placement et, particulièrement, celle de nos rentes françaises et des obligations de chemins de fer; l'abaissement continu du taux de l'intérêt, ayant pour conséquence l'abondance de plus en plus grande des capitaux de placement; la magnifique récolte en céréales ^t en vins; la reprise des affaires dans toutes les branches de la production, du commerce et de l'industrie. Au point de vue politique, nous mettrons surtout à l'actif de 1889 la sagesse du pays, sagesse dont la majorité des électeurs a fait preuve au moment des élections des conseils généraux et de la Chambre des députés, en restant groupée autour du gr^'vernement que dirige avec tant de dignité, de dévouement, d'autorité, le président de la République, M. Carnot.
Quelle que soit l'importance de ces événements qui, conclusion. d'un côté ou de Tautre, peuvent figurer dans ce bilan, le fait caractéristique et indélébile de 1889, celui dont le souvenir subsistera alors que nous aurons depuis longtemps tout oublié et qui lui laissera son nom, c'est le centenaire et l'exposition universelle.
La France s'est relevée à ses propres yeux et aux yeux de l'étranger. Qui pourrait, en effet, soutenir qu'à l'heure où nous sommes, il n'y a pas un revirement profond dans l'opinion que le monde avait de notre situation? Elle a montré son amour de la paix, son ardeur au travail, le bon goût et la supériorité de ses productions. La manifestation pacifique du centenaire et de l'exposition a son prix, et nous avons le droit d'en être justement fiers; mais nous ne devons pas nous endormir sur les succès acquis et nous dispenser désormais de tout effort comme si notre tâche était remplie. Nous devons profiter des leçons de l'expérience, et penser toujours à mieux faire et à travailler davantage. C'est alors surtout que l'année 1889, si brillante et si prospère « quelles que soient ses verrues et ses taches », sera plus féconde encore. Rappelons-nous, à un moment où les partis politiques parlent de tout reviser, de tout réformer, de tout changer, une parole que M. Thiers aimait à répéter sans cesse, soit qu'il parlât de la forme du gouvernement, qu'il s'occupât des impôts ou (lu crédit. « Il faut être sages! » Etre sages à l'intérieur, sages à l'extérieur, sages en finances, sages en administration, n'est-ce pas là la conduite qui peut assurer à la France une continuité d'années à la fois heureuses et bienfaisantes?
L'année 1890 ne ressemble à aucune de celles qui l'ont précédée. Vide de faits politiques importants, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, elle offre cependant à l'observateur altentff de sérieux sujets d'études et de méditations. 1890 est, en effet, une année où les questions économiques, ouvrières et sociales ont pris une importance considérable en France, en Europe, dans le monde entier ; elles ont montré, plus qu'à aucune autre époque, la gravité des problèmes à résoudre, elles ont été la préoccupation de tous les hommes d'Etat. Il semble qu'une société nouvelle s'éveille et grandisse, réclame sa place au soleil et menace de bouleverser l'ancien état de choses, s'il n'est pas donné satisfaction aux revendications ardentes, plus ou moins justes, plus ou moins fondées, qu'elle fait entendre.
L'année 1889, on se le rappelle, après le splendide craintes pour
iji» -.- . ,,,.. ^890 après les
rayonnement de 1 exposition universelle (1), après les succès de i889. agitations de la politique intérieure et extérieure, finissait presque maussade, comme si la mystérieuse influenza jetait quelque ombre sur les fêtes du centenaire et sur le succès de la grandiose manifestation du travail de notre pays.
uit de^l889^^ Sl"^^ ^'^ '"^ ^ France a gagné à Vexposition univer-
Paris avait été le rendez-vous de la province et du monde entier. On s'y était beaucoup amusé, beaucoup plu; on y avait largement dépensé. Aussi, beaucoup d'esprits craignaient-ils, pour l'année 1890, le revers de cette brillante période. On prédisait une année de misères, inquiète à l'intérieur, troublée à l'extérieur. La province devait désormais réduire ses dépenses et chercher à gagner ce que lui avaient coûté les fêtes parisiennes. Les recettes des chemins de fer, les chiffres de notre commerce intérieur et extérieur, les produits budgétaires, disaitron, souffriraient en 1890 de ce brusque changement. A ceux qui parlaient avec orgueil de 1889, on répondait en faisant entrevoir de tristes jours pour 1890. Ce n'étaient pas les sujets d'inquiétude qui manquaient. Que serait la nouvelle Chambre issue des élections de septembre 1889? Que serait la politique extérieure des puissances qui nous entourent ; nos forces renaissantes ne devaient-elles pas susciter l'envie de nos ennemis?
Situation in- Il n'en a rien été. 1890, au point de vue intérieur,
térieure calme. ,, , , , , , ,
aura été une des années les plus calmes que nous 4« Cabinet de ayous eucs dcpuis longtemps. Une crise de ministres Fieycinet. cependant : M. Constans donne sa démission, puis, un
mois après, remplace dans le cabinet Freycinet M. Tirard, démissionnaire à son tour. L'agitation boulangiste, malgré quelques interpellations de lieutenants restés fidèles à une cause condamnée par le pays, ne reste plus qu'un épisode égayé par les révélations, qui ont fait tant de tapage, de M. Mermeix. Qui pense maintenant à la manifestation du duc d'Orléans, à la condamnation du prince, son incarcération à Clairvaux et sa mise en liberté à la suite de la grâce accordée par M. le président Carnot? On avait fait grand bruit de la journée du i" mai, journée internationale dans laquelle les ouvriers de tous les pays adresseraient aux
pouvoirs publics leurs revendications. Cette journée, annoncée longtemps d'avance, s'est passée tranquillement grâce aux mesures d'ordre et de précaution prises par le ministre de l'intérieur, M. Constans. Quant à la nouvelle Chambre, elle a, malgré sa jeunesse et ses indécisions, fait preuve jusqu'ici de réelles qualités. Les discussions au parlement ont été sérieuses et, soit qu'il s'agît de la réforme de l'impôt foncier, du budget ou de lois d'affaires, les nouveaux députés ont montré leur volonté d'étudier et de résoudre ces importants suj<ets avec calme et méthode et de reléguer au second plan les questions politiques.
A l'extérieur, l'année a été pacifique. Aussi bien à sunauon «té-
.., ,, , .. , ,., ,. rieure. Tendan-
Paris, lors de la réception du corps diplomatique par ces pacifiques M. Garnot, qu'à Londres, Berlin, Vienne et Rome, des " affirmations énergiques se sont fait entendre en faveur du maintien de la paix. Les déclarations de lord Salisbury, disant qu'à aucune époque la paix n'avait été mieux assurée, n'ont pas été démenties par les événements. On a craint, un moment, que le conflit au sujet de la délimitation des possessions de l'Angleterre et du Portugal, en Afrique, ne se dénouât par la force : une entente est intervenue. La France et l'Angleterre ont réglé avec courtoisie la conversion égyptienne et la reconnaissance des droits de protection de notre pays sur Madagascar. Même accord et même entente, entre l'Angleterre et l'Allemagne, pour le partage de leurs possessions africaines. En Orient, la politique chôme. La Grèce, malgré une crise ministérielle, reste calme. On craignait quelques troubles du côté de la Bulgarie lors du voyage du prince Ferdinand et après l'opposition faite par la Russie à l'emprunt bulgare : la paix et la tranquillité ont été maintenues. En Espagne, la maladie du jeune roi. heureusement conjurée, a montré les périls, les incertitudes que l'avenir pouvait réserver à ce pays. En Portugal, après l'émotion causée par le conflit survenu avec l'Angleterre, la situation financière, qui en ce moment est en voie de relèvementi ^
pris le pas sur les préoccupations politiques. Du côté de l'Italie, quelques tendances de rapprochement avec la France se sont manifestées. La visite faite à M. Garnot par l'escadre italienne, lors du voyage du président à Toulon, l'attitude du gouvernement italien lors des obsèques de notre ambassadeur à Rome, M, Mariani, sont des faits qui témoignent d'une certaine détente dans les relations politiques des deux pays.
Il est vrai de dire que l'Italie se trouve plus que jamais enserrée dans l'engrenage de la triple alliance. La visite du nouveau chancelier allemand, M. de Gaprivi, à M. Grispi, les relations affectueuses de l'empereur Guillaume et du roi Humbert, les armements poussés à outrance, sont la contre-partie des manifestations pacifiques de l'Italie à notre égard. La rupture des traités de commerce entre ce pays et le nôtre et l'abandon des fonds de la Péninsule par les capitalistes français, la triste situation du commerce, de l'industrie et des fmances italiennes, indiquent depuis longtemps à l'Italie ce que lui ont cotité, ce que lui coûtent son entrée dans la triple alliance et son éloignement de la France,
En Autriche-Hongrie, il ne s'est rien produit de saillant au point de vue de nos intérêts nationaux, sauf la démission de M. Tisza, dont les acerbes et injustes paroles, prononcées il y a deux ans, avaient causé chez nous une si légitime émotion. Avec rAllemagne, nos relations politiques sont restées au même point. Aucun incident, comme ceux des années précédentes, n'a soulevé la plus légère difficulté dans les rapports des deux netraite défini- nations. La démissiou du prince de Bismarck, sa re- Brsmardv'.'"*'^ ^ traite définitive de la chancellerie allemande, sa disgrâce et son remplacement par M. de Gaprivi, ont été suivis avec tout l'intérêt qui s'attache à ce qui se passe chez nos voisins. Pendant de longues années, le prince de Bismarck a été considéré comme le plus zélé partisan de nouvelles guerres et d'expéditions militaires. Plus tard, il passa pour le plus fervent cham-
pion du maintien de la paix. Cette opinion explique pourquoi toutes les bourses européennes s'émurent de la retraite du chancelier de fer : la plupart des fonds d'Etat baissèrent, comme si du maintien de M. de Bismarck à la tète des affaires extérieures de l'Allemagne dépendait la paix du monde. Le jeune empereur Guillaume a continué ses voyages en Europe : en Russie, il a assisté aux manœuvres de l'armée russe ; en Autriche, il a eu une entrevue avec l'empereur François-Joseph; en Angleterre, avec la Reine, scellant ainsi l'accord inten'enu avec la Grande-Bretagne au sujet de la cession de l'île d'Héligoland et de la délimitation de leurs possessions africaines.
Bien que les armements aient continué et qu'un nouvel emprunt, nécessité par ces armements, ait été émis, non sans difficultés, dans le cours de l'année, ces occupations n'ont nullement absorbé toute l'activité du jeune souverain allemand. La conférence de Berlin sur Qne«tions ouïes questions ouvrières, due à son initiative, conférence réren^' df rc"à laquelle la France, dignement représentée, a pris ''"• part ; l'abolition des lois d'exception sur les socialistes; ses discours sur les améliorations à apporter à la situation des ouvriers, sur les questions scolaires, -ont des faits qui onl occupé les esprits, en France et à l'étranger, et les ont détournés de toute préoccupation belliqueuse. On se faisait, en effet, dans l'Europe entière, une toute autre idée de Fempereur Guillaume. On le représentait volontiers comme un prince ardent, enflammé pour la guerre, prêt à sacrifier la paix du monde à son ambition et à celle de son entourage militaire, et on est tout surpris de le voir se préoccuper surtout de questions économiques, sociales, ouvrières, scolaires. De quelque côté de l'Europe que l'on jette les regards, les tendances pacifiques ont donc dominé pendant toute l'année 1890. Entre la France et la Russie, les relations d'amitié se sont accentuées. C'est un courant mutuel de sympathies qui s'affirme et se manifeste dans toutes les circonstances.
On a vu quelle touchante démonstration la population parisienne a faite à l'ambassadeur de Russie, lors du mariage de sa fille avec un officier de notre armée. Le Dahomey, Daus uos colonics, l'expéditiou du Dahomey, maintenant terminée, est le seul fait a noter.
Partout ailleurs, nous développons nos possessions anciennes et cherchons à organiser les nouvelles. Les récents débats, à la Chambre, sur les crédits à ouvrir pour nos possessions en Extrême-Orient, ont montré qu'il ne s'agissait plus aujourd'hui d'abandonner ces conquêtes, mais bien d'en tirer le plus large profit pour notre pays.
Bilan flnan- Au poiut ÛQ vue financier, l'année 1890 aura été bonne : c'est une année de grande hausse. Nos fonds publics ont atteint les plus hauts cours du siècle. Les rentes 3 % ont dépassé 96 francs, prix qu'elles n'avaient jamais coté depuis leur création. L'emprunt de conversion qui sera prochainement effectué, se fera à des conditions qu'aucun gouvernement précédent n'a obtenues; rien ne prouve mieux le développement du crédit de l'Etat et l'estime dans laquelle le tiennent nos capitalistes (1). A aucune époque on n'aura vu semblable disponibilité de capitaux, ainsi qu'en témoignent les fonds déposés dans les caisses des établissements de crédit, chez les banquiers et dans les caisses d'épargne. Les recettes des chemins de fer ont dépassé, ce qu'on ne croyait pas possible, celles réalisées pendant la période de l'exposition. Le commerce extérieur et intérieur s'est accru.
Commerce gé- Pendant les dix premiers mois de l'année, les exportations du commerce général sont passées de 2,973,936,000 francs à 3,045,020,000 francs, et les importations de 3,527,447,000 francs à 3,670,000,000 francs. L'augmentation du commerce général sur la période
(1^ Voir notre étude sur Le 2 112 pour cent français, in-8', 1890.
BCral.
correspondante de 1889 n'est pas moindre de 200 millions.
Les impôts indirects perçus, pendant les onze premiers mois de 1890, ont augmenté de 2 milliards 245 millions à 2 milliards 312 millions, soit 67 millions d'accroissement. La taxe sur le revenu des valeurs cnses eir*n-
ffères.
mobilières a produit près de 2 millions de plus qu'en 1889. Pendant que, sur toutes les places du monde entier, à Londres, à Berlin, à Vienne, à Rome, en Espagne et en Portugal comme en Amérique, des crises financières très graves éclataient, qui ne sont pas encore terminées; alors que partout le taux de l'escompte éprouvait de nombreuses oscillations, s'élevant jusqu'à 6 % en Angleterre, la Bourse de Paris faisait preuve d'une complète sérénité, la Banque de France maintenait invariablement son escompta à 3 %. Le marché américain n'est pas encore remis des secousses et des pertes que lui ont fait subir les spéculations sur les chemins de fer, sur les mines et le métal argent, depuis la mise à exécution du Silver-Act — fait économique des plus importants pour toutes les puissances latines — . A Londres, la crise a été telle qu'on a vii une maison séculaire, la banque Baring, obligée de liquider ses opérations et la Banque d'Angleterre dans la nécessité de faire appel à l'or de la Banque de France.
En Allemagne, l'année financière aura été désastreuse. La spéculation était gorgée de valeurs qu'elle a dû réaliser avec des pertes énormes. Berlin, dont on avait vanté à l'excès depuis plusieurs années le rôle actif et prépondérant, est contraint de liquider ses folies et ses exagérations avant de songer à entreprendre de nouvelles opérations
rv
La fermeté soutenue dont le marché français a fait ^^ march.- s.
nancier.
preuve pendant l'année 1890 et la hausse de la plupart
cier,
des valeurs qui s'y négocient, sont des plus remarquables; les crises des places étrangères n'ont exercé sur la nôtre qu'une influence passagère et cependant, divers faits particuliers qui, à un moment, ont occupé l'opinion, pouvaient la troubler profondément. Le Crédit fon- Est-il nécessaire de rappeler les critiques violentes dont furent l'objet le Crédit foncier, son gouverneur, son administration, à la suite de la démission de M. Lévêque? Pendant plus de deux mois, les journaux, les Chambres, le gouvernement, s'occupèrent de ce grave incident. L'enquête prescrite par le ministre des finances et dont on connaît depuis longtemps les conclusions, a été la justification de l'administration de l'honorable M. Ghristophle et la constatation officielle ie l'excellente situation de l'établissement qu'il dirige; mais ces injustes attaques ont eu pour conséquence d'effrayer une foule de petites gens d'épargne. Pendcint plusieurs jours, ce fut une panique, heureusement dissipée aujourd'hui, sur les actions et obligations du. Grédit foncier qui baissèrent, les premières de près de 150 francs, les autres de 20 à 30 francs par titre; les esprits inquiets, ceux qui ne savaient pas avec quels soins et quel dévouement de tous les instants le Crédit foncier était dirigé, n'étaient pas éloignés de croire que cet établissement allait sombrer comme le Comptoir d'escompte ou l'Union générale.
En même temps que ces attaques contre le Crédit foncier se produisaient, les achats de rentes effectués pour le compte des caisses d'épargne, donnaient lieu à de vives discussions à la Chambre. Le ministre des finances, en réponse à l'interpellation de M. Laur, montra combien étaient puissantes et sûres l'organisation et l'administration de ces institutions de prévoyance, combien leurs ressources étaient grandes et de quelles fortes réserves elles disposaient. Les explications si claires du ministre contribuèrent à augmenter encore la confiance du public et du monde des affaires dans la solidité du mouvement de hausse qui commençait à
MIUTARISME. PROTECTIONNISME. SOCIALISME 277
dessiner sur les rentes. Le 3 % à la Bourse du 3 ï^ %''^^\\\l 20 mai, atteignait 90 fr. 15. Nous notons cette date, car 90 fr. c'était la première fois, depuis la création de la rente, que le cours de 90 francs, qui a été depuis largement dépassé, était atteint.
Deu.x grosses affaires, la liquidation du Comptoir com5S*'d"eîd'escompte et celle du canal de Panama, se sont pour- compte, suivies, pendant l'année 1890, avec un sort différent. Lu liquidation du Comptoir donne des résultats sur lesquels on ne comptait guère : au commencement de cette année, les actions valaient à peine 160 francs, elles se sont élevées depuis à 380 francs et on estime que les résultats définitifs de la liquidation permettront de distribuer plus de 400 francs par titre. Il ne faudrait cependant pas tomber dans des exagérations, car tous les procès ne sont pas finis. Quant au Panama, la com- i-e p«n«ina. mission d'ingénieurs envoyée par le liquidateur pour examiner les travaux et se rendre compte de la situation a constaté, ainsi qu'on le prévoyait d'ailleurs, que si le percement du canal de Panama est praticable, il faudrait encore des capitaux considérables pour le réaliser. En admettant que ces capitaux fussent réunis, après la juste rémunération qui leur serait due il ne resterait pas de sommes suffisantes pour désintéresser le capital primitif englouti dans cette entreprise qui aurait sans doute réussi, malgré toutes les difficultés, si l'argent n'avait pas fait défaut pour continuer le travail commencé. Plus que jamais, l'avenir réservé au Panama reste sombre : le gouvernement de la Colombie peut annuler les conventions et s'emparer de l'actif immobilier de la société si le canal n'est pas ouvert à la circulation à l'époque primitivement fixée dans le contra» de concession.
Le Panama constitue une grosse perte pour la petite épargne, perte supportée, dans son ensemble, plus facilement qu'on ne le supposait, parce que la plus grande partie des porteurs d'actions et d'obligations ne s'étaient intéressés dans cette affaire que pour de
faibles sommes; beaucoup de capitalistes n'ont mis dans le Panama que ce qu'ils pouvaient risquer ou perdre, les uns par confiance dans l'avenir de l'œuvre, les autres dans l'espoir de voir leurs titres obtenir la même plus-value que ceux de Suez; les imprudents seuls ont engagé toute leur fortune; de là, l'extrême divisio^n et répartition des titres dans les portefeuilles; mais il est certain que, pour beaucoup de petits rentiers, la chute du Panama a été une véritable ruine. Moins on possède, plus sensibles sont en effet les pertes que l'on éprouve, tine^'** *'^^^"' L,^ crise argentine fait perdre beaucoup à la France. Pendant les trois dernières années, on s'était épris, chez nous, de toutes les valeurs d'au delà de l'Océan. Aussij les emprunts provinciaux de la République argentine et les fonds argentins eux-mêmes avaient trouvé des preneurs d'autant plus empressés que l'on vantait, à l'envi, la richesse agricole de ces divers pays et les éléments de prospérité et d'avenir qu'ils renferipent. Les causes de la crise sont maintenant connues; on ne peut dire que tout soit perdu, mais il n'y a encore rien de sauvé, voire même de sauvegardé. Des pertes sensibles ont été subies, de ce chef, par l'épargne française et c'est une ombre qui fait tache sur le tableau de la plus-value des valeurs pendant 1890. Pour être moins retentissantes que les chutes du Comptoir, du Panama, des emprunts argentins, il en est d'autres qui ne sont pas moins douloureuses à ceux qui en sont les victimes. Pendant le cours de cette année, combien de maisons de participation, de jeux de Bourse, de reports, etc., ont disparu! et quelles pertes elles ont fait subir au public, qui peut bien s'en prendre à lui-même des déboires qu'il éprouve, car, pour courir après les gros bénéfices ou les revenus élevés, il compromet le plus souvent son capital. Tendances des Nous avous souvcut fait remarquer combien le public
capitalistes.
maintenant recherchait les valeurs à revenu variable et négligeait celles à revenu fixe. C'est un des traits de
MIUTARISME. PROTECTIONNISME. SOCIAUSME 27»
cette année. La hausse des valeurs à revenu variable, des titres industriels, a été relativement plus importante que colle des titres à revenu fixe, cumine les rentes et les obligations.
Le public recherche des valeurs qu'il pourra revendre plus haut qu'il ne les a acheloes; le revenu qu'elles donnent est pour lui chose secondaire, il désire gagner une différence de cours bien plus que placer tranquillement ses fonds et en retirer un intérêt modeste. C'est un des dangers qui menacent l'épargne française et notre marché financier : cette tendance des capitalistes et des rentiers à spéculer, à jouer sur des différences est fâcheuse et triste à constater. L'an dernier, nous mettions en garde le public contre la créalion d'une foule de petites sociétés plus ou moins « limited », lançant sur le marché des petits papiers qualifiés d'actions de mines dor, de cuivre, de diamants, etc. L'année 1890 a été désastreuse pour la plupart de ces affaires qui, ne reposant sur rien de sérieux, devaient pitoyablement disparaître.
Plusieurs conversions de rentes se sont effectuées : conversions la conversion des obligations égyptiennes privilégiées, celle de la Daïra-Sanieh, celles de l'emprunt roumain, des Priorités ottomanes, etc. Elles ont réussi, non sans quelques difficultés. Le rentier se lasse de ces opérations, qui ne sont le plus souvent qu'un prétexte pour effectuer de nouveaux emprunts. Il n'accepte plus aussi facilement qu'autrefois les nouveaux titres qu'on lui propose, réclame le remboursement des valeurs qu'il possède et repousse la conversion. Il est certain que, depuis quelque temps, le principe et la raison d'être des conversions ont été faussés. Une conversion ne devrait se faire qu'autant que l'intérêt payé par l'emprunteur est supérieur au taux courant de l'argent. Rien de plus juste que de rembourser d'anciens prêteurs avec des fonds empruntés à meilleur compte: de plus, une conversion ne devrait avoir pour but et pour résultat que d'appUquer à des diminutions d'impôts ou
étrangères.
à des économies les bénéfices provenant de celte opération. Or, il n'en est rien. On gage de nouveaux emprunts avec les bénéfices que procurent les réductions d'intérêts imposées aux anciens prêteurs. liiiquÏÏ'""^ '^"' Lies émissions publiques ont été rares cette année. La Ptussie a emprunté 360 millions en 4 %, en vue de procéder à la conversion des rentes anciennes; le Portugal a fait un emprunt qui n'a pas eu de succès; plusieurs compagnies étrangères, les Andalous, la nouvelle Société du canal de Gorinthe, la Compagnie des chemins de fer portugais, les Chemins de fer sud-brésiliens ont fait appel aux capitaux français. Plusieurs sociétés industrielles, telles que le Decauville, la Compagnie des chemins de fer à voie étroite^ ont reçu bon accueil du public.
C'est donc surtout sur les valeurs anciennes que l'épargne a porté ses disponibilités, aidant ainsi à la continuation de leur mouvement de hausse. Grâce à l'accumulation de la richesse antérieure, au développement du goût de l'épargne, à la facilité croissante et à l'extension des voies de communication, aux progrès économiques accomplis et dont profitent chaque jour le commerce et l'industrie, la France possède une richesse mobilière considérable, répartie à l'infini entre plus de 5 millions de rentiers et représentée par des fonds d'Etat français et étrangers, par des actions et obligations de sociétés de toute nature, par des titres bi'nèr'"e"d^eTa internationaux. Dans de précédents travaux (1) nous France. avous cstimé — ct uos chiffrcs ont été confirmés de-
puis par de nombreux documents — la fortune mobilière de la France à plus de 80 milliards, rapportant, bon an mal an, près de 4 milliards. Comme notre pays a la
(1). Voir notre étude sur Les valeurs mobilières en France, in-8', 1878.
-ige et bonne habitude de ne pas dépenser la totalité le son revenu, il a tous les ans, tous les semestres, tous les trimestres, à chacune des grosses échéances de coupons, des intérêts à recevoir et de nouvelles économies à placer. Qu'un accident survienne, comme une mauvaise récolte en vins ou en céréales; que des pertes cuisantes soient infligées à l'épargne, comme celles résultant du krach des Métau.x et du Comptoir, de la chute du Panama, de la baisse de certaines valeurs telles que les titres argentins, c'est une perte fort regrettable pour ceux qui la subissent et qui peut momentanément diminuer la somme totale d'épargnes à placer annuellement, mais ne la supprime pas entièrement. Suivant que notre heureux pays a des récoltes plus ou moins abondantes et que ses placements pécuniaires sont plus ou moins sagement effectués, ses économies annuelles s'accroissent ou diminuent, mais il possède toujours un excédent final qui, économisé à nouneau, sert à de nouveaux achats de valeurs, produit, à son tour, des revenus et reconstitue ainsi, à la longue, le capital primitivement perdu. Cest ce qui explique encore la hausse des anciennes valeurs que le capitaliste connaît de longue date et sur lesquelles il porte ses épargnes.
Pendant l'année qui s'achève, le 3 % perpétuel a haussé de 87 à 95; le 3 % amortissable de 92 à 96; les actions de Lyon ont gagné environ 125 francs; celles du Nord 80 francs; de l'Orléans 100 francs; l'Ouest 80 fr.; le Midi 100 francs; la Banque de France a gagné près de 400 francs; la Banque de Paris, 60 francs; le Crédit lyonnais, plus de 100 francs. La plupart des valeurs industrielles, les titres des compagnies houillères, ont obtenu des avances considérables. Les obligations de chemins de fer ont gagné, en moyenne. 20 à 25 francs; elles ont commencé à fléchir à partir du jour oîi la Chambre a voté la regrettable augmentation de la taxe sur le revenu des valeurs mobilières. Puisse cette mesure n'avoir pas de dangereuses conséquences pour
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l'avenir et le développement des valeurs mobilières en France et pour les placements de l'épargne.
1890 est une année favorable.
Finances publiques.
Militarisme et orotectionnisme.
Pour les rentiers, pour la Bourse, pour le monde financier, de même que pour les fmances publiques et le crédit de l'Etat, l'année 1890 aura donc été, tous comptes faits, des meilleures; elle a bénéficié du calme intérieur et extérieur dont notre pays a été heureusement favorisé, de l'apaisement politique qui se fait dans les esprits, de la confiance qu'inspire à tous M. le président Carnot. La discussion du budget a eu beaucoup d'ampleur et ce budget, malgré ses défectuosités, malgré les nouveaux impôts et les surtaxes que, par nécessité, il a fallu accepter, repose sur des bases solides, sérieuses. Il consacre l'unité budgétaire par l'incorporation des dépenses extraordinaires de la guerre dans le budget ordinaire : c'est là un fait imporr tant pour la solidité et l'avenir de nos finances.
Mais, à un point de vue général et considérée dans son ensemble, l'année 1890 aura montré le développement continu des armements. La paix est sur toutes les lèvres, mais l'Europe reste sur le qui-vive.
Le militarisme et le protectionnisme ont entre eux des rapports tout intimes. Dans toute l'Europe, on a accru les armements, le matériel de guerre, augmenté les dépenses, émis des emprunts, surélevé les impôts. Toutes ces charges augmentent les frais de production et rendent par conséquent plus laborieuse la lutte contre la concurrence étrangère. Agriculteurs, industriels, producteurs, commerçants, se plaignent de cette concurrence; c'est elle la grande coupable et c'est contre elle qu'ils demandent à être protégés par une élévation des droifs de douane. II est si facile et si tentant, pour un gouvernement, de se procurer ainsi dé l'argent. Alors, on modifie les tarifs douaniers; on en crée de nouveaux; on frappe les céréales, le bétail, le sucre,
MILITAKISME. PROTECTIONNISME. SOCIALISME 2M
la nourriture de l'homme. Chacun ferme son marché. Nous élevons des barrières contre les pays qui nous environnent; à leur tour, ces pays en élèvent contre nous. Et pendant que la vieille Europe plie sous le poids de ses charges militaires, qu'elle se fait la guerre à coups de tarifs en redoutant l'heure de la guerre à coups de canon, l'Amérique, avec son bill Mac-Kinley, porte au commerce international du vieux monde une atteinte redoutable.
Avec le militarisme et le protectionnisme, se déve- . l-bui pronloppe le socialisme. Les attributions de l'Etat s'étendent à l'infini et prennent un développement excessif. Nous avions déjà l'Etat assureur, banquier, transporteur de lettres, de colis et de voyageurs, marchand de tabac, télégraphiste et téléphoniste : il nous manquait l'Etat droguiste. Nous y avons échappé pour cette fois, grâce au rejet de l'impôt sur les produits pharmaceutiques; mais l'Allemagne trouve naturel, pour protéger les malades, de s'attribuer le monopole de la « lymphe » du docteur Koch et crée lEtat pharmacien. Cette nouvelle intervention fait sourire; elle est cependant logique, car tout s'enchaîne dans l'ordre économique.
Du moment où l'Etat veut protéger quelqu'un, il est amené à protéger tout le m.onde. Lorsque, chez nous, les pouvoirs publics protègent les producteurs, il leur faut protéger aussi les consommateurs et la classe ouvrière. Le producteur d'un produit quelconque se récrie contre la concurrence étrangère, réclame pour lui le monopole du marché national, l'Etat intervient; les ouvriers, à leur tour, disent que leur travail est, après tout, aussi « national » que celui des propriétaires, des agriculteurs, des chefs d'industrie; ils demandent que l'Etat protège leurs salaires, taxe les ouvriers étrangers, leur interdise même l'accès de certains travaux. Ils veulent travailler moins de temps et gagner tout autant, sinon davantage; c'est la devise des « trois huit » : huit heures de travail, huit heures
mreiso'cSme" ^^ Tepos, huit heupes de sommeil. Le protectionnisme engendre donc le socialisme ouvrier et le socialisme d'Etat, de même qu'une faute en entraîne une autre. La conséquence est que les gouvernements, qui ne devraient être que des assureurs de sécurité, veulent être des assureurs de bien-être : l'impôt devient entre leurs mains un moyen de répartir les richesses entre les citoyens et c'est encore là une erreur profonde qu'ils comm.ettent.
Conclusion. Au-dcssus de tous Ics iaits que nous venons de
relever dans le cours de cette période de douze mois, l'année 1890 a donc un trait « fin de siècle », pourrions' nous dire suivant l'expression à la mode, trait caraC' téristique que nous définirons en trois mots : militarisme, protectionnisme, socialisme.
C'est le legs du passé, la préoccupation du présent et le danger de l'avenir
Deux faits d'une importance considérable pour le pré- siSiS? r^ sent et pour l'avenir dominent l'année 1891. Dune part, l^^^^^iJÏXnœ! le renouvellement de la triple alliance et, en regard, la Le protecuonnis-
^ .me triomphant.
« situation nouvelle » dans laquelle, suivant 1 expression de M. de Freycinet, « nous saurons garder la dignité et la mesure qui, aux mauvais jours, ont préparé notre relèvement ». D'autre part, le triomphe du protectionnisme, le vote chez nous de tarifs douaniers prohibitifs alors qu'une alliance commerciale, non moins redoutable quune alliance militaire, est conclue par l'Allemagne avec l'Autriche, la Hongrie et l'Italie, alliance dirigée contre notre pays et à laquelle viennent se joindre directement ou indirectement des Etats neutres comme la Suisse et la Belgique.
Les menus détails de la politique courante, aussi variés et intéressants qu'ils aient été, disparaissent devant la réalité de ce fait : l'Europe divisée en deux camps au point de vue militaire et commercial. A l'isolement politique tenté contre elle par la triple alliance, la France répond par Cronstadt. A l'entente politique entre la France et la Russie, dont la puissance militaire peut contrebalancer les forces des autres nations coalisées, la triple alliance répond par la conclusion de traités commerciaux tendant à nous isoler au point de vue économique.
Que pèsent maintenant, à côté de ces graves événe-
ments, les interpellations dont nos ministres ont été l'objet? Interpellations sur l'élection Mary-Reynaud, sur l'attitude des présidents d'assises, sur la crise financière, sur le drainage de l'or, sur le chauffage des wagons, sur l'interdiction de pièces de théâtre comme la Fille Elisa ou Thermidor, sur l'affaire de la mélinite, sur l'érection d'une statue à Danton ou sur les troubles dont les représentations de Lùhengrin ont été l'objet?
Que pèsent encore les interminables discussions auxquelles se livrèrent le parlement, les conseils généraux, la presse, pour résoudre la question des courses et du pari mutuel? Ou bien encore, qui songe au suicide du général Boulanger, à la mort du prince Napoléon, à celle de de Moltke, de Windthorst ou de Parnell? Et, en pleine fin du XIX^ siècle, sous le gouvernement d'un prince libéral, éclairé, ami de la France, n'a-t-on pas déjà presque oublié les persécutions et les atroces cruautés Antisémitism ^ dout Ics juifs dc Russie ont été victimes, les souffrances
en Russie. •'
horribles endurées par cette immense population juive qui, pour ne pas abandonner la foi de ses pères, a supporté de véritables tortures et préfère commencer un triste et douloureux exode au-delà de l'Océan? Et comme si le fanatisme religieux devait toujours exister sous n'importe quelle latitude, pendant que les juifs sont persécutés en Russie, les chrétiens sont massacrés en Chine! Qui se rappelle la chute de Crispi, les troubles de Manipour dans les Indes, d'Oporto dans le Portugal, le coup d'Etat du maréchal da Fonseca au Brésil ?
Que pèsent même les incidents, exagérés à dessein
par la presse allemande, auxquels donnèrent lieu le
voyage de l'impératrice Frédéric à Paris et le refus de
nos peintres de prendre part à l'exposition de Berlin?
Mort de M. Qgg incidcnts auraient fait moins d'impression encore
Jules Grevy. ^
s'ils n'avaient presque coïncidé avec la disparition de M. Jules Grévy et ne nous avaient rappelé l'affaire Schnœbelé, celle de Raon-l'Etape et quelques autres qui, grâce à lui, se dénouèrent heureusement après avoir causé les inquiétudes les plus vives. L'ancien président
1891. — ANNÉE DAVERTISSEMENT;
de la République s'est montré à hauteur de la grande harge qu'il occupait ; il a beaucoup fait pour assurer au pays le calme et la sécurité, sans rien sacrifier de sa dignité, ni de son honneur. Aussi M. Grévy restera-l-il une des grandes figures de la troisième République.
Les faits graves qui dominent l'année 1891 et que nous avons indiqués, laissent dans l'ombre d'autres événements très sérieux qui, sans doute, ont préoccupé le pays : la persistance des grèves, l'agitation ouvrière, l'acuité des revendications sociales. Les manifestations .du 1" mai, les troubles de Lyon, Marseille, Fourmies ; les grèves des cochers des omnibus, des employés de chemins de fer, des mineurs du Xord et du Pas-de-Calais, les terribles accidents, plus nombreux cette année que d'habitude, dans nos mines et sur les voies ferrées, sont présents à l'esprit, de même qu'on ne peut oublier tous les efforts du gouvernement pour conjurer ces troubles et ces malheurs. Les questions sociales sont chaque jour de plus en plus ardues ; les pouvoirs publics essaient d'y porter remède. Divers projets de lois sur les associations, sur la fixation à dix heures de la durée de travail, sur les établissements industriels ou sur la fondation d'une caisse de retraites des travailleurs avec participation de l'Etat et des patrons, sont en préparation ou ont été votés cette année. Ce ne sont pas les seuls soucis qui aient éveillé l'attention des pouvoirs publics. Des discussions sérieuses ont eu heu à la Chambre et au Sénat sur le Tonkin, sur le Sénégal, sur nos possessions africaines et particulièrement sur l'Algérie à la suite d'une interpellation de M. Dide au Sénat et d'un rapport magistral de M. Burdeau à la Cliambre des députés.
Est-ce tout? Non. Comme si cette infinité de questions n'était pas suffisante, les affaires religieuses revinrent en discussion ; c'est sur elles que finissent les dernières semaines de l'année parlementaire, en même temps que l'on apprend, avec une réelle émotion, la mort de Mgr Preppel, « l'évêque patriote », à la mémoire duquel M. Floquet a rendu un témoignage éloquent de justice et de sympathie
Agitation oa- TTiére. Grèves, revendicatious sociales.
Nos colonies :
Interpellation bide, rapport Burdeau.
Questions religieuses.
Mort de Mgr Freppel.
neure.
2^8 FLNANCES CONTlîiM FORAINES
fiire*^'°" *'^**" L'année 1891 est, au point de vue politique intérieur, extrêmement remplie ; au point de vue extérieur, elle a montré une fois encore que la paix, que tous les souverains se plaisent à affirmer dans leurs discours officiels, peut être à la merci du plus petit incident. On n'a oublié ni les aggravations des mesures prises en Alsace- Lorraine à la suite du voyage de l'impératrice Frédéric à Paris, ni, après le discours pacifique de Schœnbrunn, le toast violent à Erfurt de l'empereur Guillaume, ni, comme par un coup de théâtre, la suppression des passeports dans les pays annexés. Avec l'Italie, nos relations sont courtoises, mais difficiles. La chute de M. Grispi, remplacé par M. di Rudini, a pu faire espérer que nos rapports deviendraient plus amicaux. C'était une illusion.
L'inauguration de la statue de Garibaldi, à Nice, a été roccasion d'un échange de paroles fort amicales qui ont eu un grand retentissement en France et en Italie. Le discours, si éloquent dans sa sincérité, de M. Rouvier parlant, au nom du gouvernement, de « Rome-Capitale », a produit une vive impression dans la péninsule où les ennemis de notre pays persistaient à faire croire que la j France ne voulait pas reconnaître les faits accomplis. Pour dissiper ces sentiments pacifiques, il a suffi d'une incartade de deux voyageurs restés inconnus ; l'opinion publique italienne surexcitée outre mesure a voulu en rendre responsable la France entière. En d'autres temps, le fait aurait été l'objet d'un simple entrefilet de journaux, la presse italienne Famplifia outre mesure; des cris de « à bas la France, vive Sedan, vive l'Allemagne », se sont fait entendre dans un pays qui nous doit sa liberté, son indépendance, auquel nous n'avons ménagé ni notre appui, ni notre crédit, ni notre argent, ni ce bien le plus cher et le plus précieux de tous, le sang de nos enfants! L'Europe, du reste, est toujours sur le qui-
1891. — ANNÉE IVAVEllTISSEMENTS «VSO
vc. Partout les armements et les dépenses de guerro iil aufçmenté à vue d'œil : en Angleterre, en Belgique, Il Suisse, en Hollande, en Suède, on Norvège. La Bulgarie et la Serbie restent le foyer di- troubles qui peuvent liire renaître, au moment où on s'y attendra le moins, ' i question d'Orient. Un rien, une fausse nouvelle, metiil en émoi les eliancelleries, témoin la dépêche annonint la descente de.S; Anglais à Sigri et l'occupalion de '■' île par une division navale de l'Angleterre. Comme I m, tous les faits survenus pendant cette année valent prêter à de mûres réflexions, nous avons assisté IX luttes du prince de Bismarck contre la cour dAlleiigne ; nous avons vu le chancelier de fer, à qui FAlleiiiiigne doit la plus grosse part de sa fortune, traité en
• nnemi public, menacé de poursuites, obligé de quitter Ucrlin et. finalement, se présentant aux élections comme simple candidat à la députation pour être élu,., après un scrutin de ballottage entre lui et un ouvrier socialiste !
Au point de vue financier, 1891 mérite d'être suivi wian financier. 'If près. Le marché a éprouvé de violentes secousses : ,
première, à la suite de la chute de la Société de déj.ùts et de comptes courants et d'un commencement
• le baisse sur un grand nombre de valeurs internationales; la seconde, au lendemain de l'émission ûe Temjuunt russe. Il s'est produit un elTondrement complet >ur les chemins portugais, les fonds portugais et bré-
' liens, les valeurs argentines. Les sociétés de crédit lit payé un large tribut à la baisse. Des questions, mme celles du change et de l'inlluence que ses fluctuations exercent sur le cours des valeurs, — questions -'laves et complexes que, malheureusement pour eux ' pour les affaires, la plupart de nos financiers moiernes connaissent peu, — ont surgi. Seules, les rentes françaises, les actions et obligations de chemins de fer.
les obligations du Crédit foncier et de la ville de Paris, en un mot les véritables valeurs de placement de l'épargne française, après avoir cédé à un entraînement passager, sont revenues à des prix égaux ou légèrement supérieurs à ceux de 1890 et plus élevés en tous cas que ceux cotés pendant les années précédentes. L'épargne nationale n'a rien perdu de sa force, de sa vitalité. Elle a souscrit 16 fois 1/2 l'emprunt français de 869 millions qui, émis à 92 fr. 55, se négocie en ce moment 2 fr. 50 plus cher que son taux d'émission. Elle a, comme d'habitude, acquis aux guichets des compagnies de chemins de fer 150 à 200 millions d'obligations, souscrit aux obligations émises par le canal de Suez, couvert plusieurs fois l'emprunt de 400 millions d'obligations communales du Crédit foncier, assuré le succès de la conversion en 4 % de 320 millions de 4 1/2 % russe 1875, couvert sept fois l'emprunt de 500 millions en 3 % émis par le gouvernement russe. La Banque de France a constamment maintenu son escompte à un taux inférieur à celui des autres banques européennes; son encaisse or s'est accrue de plus de 200 millions et dépasse celles des grandes banques européennes. Grâce à cette accumulation de ressources, nous avons pu faire face aux exportations d'or rendues nécessaires par la mauvaise récolte. Dans les caisses des établissements de crédit se trouvent des. capitaux énormes auxquels est servi un faible intérêt de 1/2 à 1 %; les sommes versées dans les caisses d'épargne s'accroissent et, tous comptes faits, dépassent le montant des retraits. La commission "Lcs préoccupations du ministre des finances,
du cadastre. ^ ^ '
M. Rouvier, au sujet d'une meilleure application de l'impôt foncier ont trouvé leur sanction dans la création de la '< commission du cadastre », appelée à étudier les diverses questions que soulève le renouvellement des opérations cadastrales tant au point de vue de l'assiette de l'impôt que de la détermination juridique de la propriété immobilière et de son mode
uc transmission. La constitution de cette commission par un décret du 30 mai a produit une excellente impression dans les milieux législatifs comme dans les ^i^ilieux administratifs (1).
Les recettes budgétaires accusent pour les onze mois ^orSe^dwV^
oulés une plus-value de 91 millions sur les impôts pôis. 1 1 revenus indirects, par rapport aux prévisions budgé- ( -ires, et une augmentation de 96 millions et demi par
pport aux résultats de la période correspondante de ^'JO. Si Ton tient compte clés crédits supplémentaires
tés en 1891 et des annulations de crédit qui se produiront sûrement cette année comme les précédentes, nn c<ilcule que l'exercice 1891 se soldera par un excé-
nt de recettes de 60 millions. Augmentation des rtcettes des chemins de fer en excédent de plus de 27 millions sur celles réalisées l'an dernier, augmentation de la navigation et du mouvement de nos ports, développement de notre commerce intérieur et extérieur, tous les faits économiques se pressent pour démontrer que la France, confiante en elle-même et dans les hommes qui la dirigent avec sagesse et dévouement, lasse des luttes stériles des partis, voulant vivre en paix à l'intérieur et à l'extérieur, a continué de mar- 'iier dans une voie prospère et féconde.
A ce point de vue, les cours de nos rentes sont des jilus instructifs. Si nous jetons, en effet, un regard ifnsemble sur la marche de nos fonds publics pend tnl une longue période, depuis dix ans par exemple, nous constatons que, malgré les crises politiques et linancières, malgré les défaillances passagères qui se produisent tantôt pour une cause /tantôt pour une autre, sur un marché de capitaux aussi grand et aussi large que le nôtre, le crédit de la France, dont le prix des rentes est l'expression, est à son apogée. On peut
(1< Voir nos Discours prononces à la Commission rxirapttrlimt.ttr.ire du cadoitre, iD.4°, Imprimerie nationale.
en juger par le relevé suivant qui fournit les cours (fin décembre) de nos fonds publics depuis 1881 (1).
ANNÉES '
NATLKE DES RENTES
amortissable
fr. 0.
7b io
fr. c.
fr. c.
io5 So 109 10 109 35 109 90 107 02 io4 35 io5 80 io4 20 io4 96
On voit, par ce tableau, que la rente 3 % est aux plus hauts prix qu'elle ait cotés depuis dix ans, avant et depuis le krach de 1882. Elle a même atteint, pendant l'année 1891, 96 fr. 60 et a coté au plus ba<^ 93 fr. 20. Il est à remarquer que, depuis 1883, la hausse a été ininterrompue. Les plus hauts cours d'une année sont presque devenus les plus bas cours de celle qui l'a suivie. Le 3 % amortissable, si décrié et si injustement attaqué à ses débuts parce qu'il était un fonds nouveau et, si nous pouvons nous exprimer ainsi, « incompris » du public, tient la tête de nos fonds d'Etat et ce n'est que justice. Plus il se rapproche du pair de 100 francs, plus l'écart de ses cours avec ceux du 3 % devient faible. En ce moment, si l'on tient compte du coupon à recevoir en janvier, l'écart est seulement dé 0 fr. 50, ce qui est insignifiant et .insuffisant, car plus haut montera le 3 % perpétuel, plus, probable, sera l'éventualité d'une conversion de ce
(1) On peut consulter, pour la période 1870-1880, notre étude sur l,rs plus- hauts et les plus bas cours des principales valeurs depuis Î8?0, in-8\ 1887.
fuiuls. tandis que le 3 Yo amortissable est inconver- [\hU\ Ouant au 4 1/2 %, plus se rapproche à grands l-as l'année 1893^ époque à laquelle une nouvelle conrsion pourra avoir lieu, plus forte est la dépression (les cours. Le capitaliste qui, écoutant les conseils que nous n'avons cessé de lui donner, aurait, dès 1883 et 1884, converti lui-même son 4 1/2 % en 3 % constaterait aujourd'hui que son capital s'est accru dans des proportions considérables.
Nous avons si souvent expliqué les causes qui justimt la hausse des rentes 3 %, qu'y revenir encore srait tomber dans des redites. Bornons-nous à faire ^marquer que plus grandes ont été les déceptions et bs pertes du public sur certaines valeurs, plus les dé- )ires qu'il a subis sur ses placements à l'étranger ou ir quelques litres comme le Panama se sont nmltiliés. plus il s'est attaché à nos rentes. On finit par )mprendre qu'entre elles et le reste du marclié, il mvient de faire une large distinction cl que, quelles le soient nos charges budgétaires et les dissensions des partis, la confiance dans le crédit de l'Etat et la solvabilité de notre pays sont indiscutables et à l'abri de toute atteinte.
Si, pendant celte année 1891, les rentes françaises n'ont pas haussé dans les mêmes proportions que pendant les années précédentes et ne se sont pas éloi- -nées des cours cotés en 1890, il ne faut pas s'en étoni!(T. Depuis quatre ans, sans remonter plus haut, de 1887 à fin 1891. le 3 % a haussé de 15 francs. Conso- <Ier et maintenir une telle plus-value est un magnii.que résultat. D'autre part, pendant l'année 1891, l'épargne a placé plus de 1.500 millions, soit sur l'emlunt de conversion russe 4 1/2 1875. soit sur l'emprunt : lisse 3 %, soit sur notre emprunt français de 869 millions qu'elle a fini par absorber tout -lier.
Si les seuls placements effectués sur l'emprunt nouveau s'étaient portés sur les rentes anciennes, nul doute que ces dernières, malgré les crises et lès évé-
nements de cette année, auraient encore gagné une nouvel la avance.
Comparaison aîvec les consolidés anglais.
Il peut être assez intéressant de constater que les mêmes causes qui ont influencé les cours de la rente 4 1/2 % française, menacée de conversion, ont agi sur ceux de la rente consolidée anglaise qui, de 3 %, a été convertie en 1888 en 2 3/4 et sera ultéi'ieurement convertie en 2 1/2 %. Voici, depuis 1883, les cours pratiqués à Paris (fm décembre) sur les consolidés anglais :
ANNÉES
CONSOLIOIi
3 % jusqu'en
inclusivfiiipiit
s ANGLAIS
depuis
fr. 0.
fr. 0.
99 3o 97 ^<i 9b ào 95 00
De 1881 à 1887, les cours du 3 % anglais sont presque invariables; la conversion en 2 3/4 les fait fléchir ; l'éventualité d'une nouvelle réduction en 2 1/2 % leur donne maintenant une grande mobilité et peut les faire fléchir encore. Faisons remarquer cependant que si la conversion en 2 3/4 n'avait "pas eu lieu, le cours actuel de 96 francs pour du 2 3/4 représenterait encore du 3 % à plus de 104 francs, ce qui serait une cote fort enviable, car il ne faut pas oublier que l'Angleterre, depuis un an, a traversé une crise
de banque des plus intenses et a subi des perles qui se chiiTrent par plusieurs milliards dans ses placements à l'étranger, en même temps que de vieille»" maisons comme les Baring étaient entraînées dans la tourmente. Ce qui explique la fermeté et les hauts cours de la rente anglaise, c'est qu'elle est le patrimoine des riches capitalistes; elle n'est pas disséminée, comme la nôtre, dans de petits portefeuilles, qui sont facilement impressionnables, et conséquemment elle est moins exposée à de brusques fluctuations. Aussi, dans le monde politique et financier, une dépression de 1/4 dans le cours des consolidés produit-elle plus de commentaires qu'une différence de 1 ou 2 points dans le prix de nos rentes.
Nos grandes valeurs de placement, actions et obligations de chemins de fer, du Crédit foncier, de la ville de Paris, ont conservé une excellente attitude. Elles se sont, en quelque sorte, guidées sur nos rentes. Si, -ur l'ensemble de ces titres, les cours de fin décembre 1891 ne sont pas de beaucoup supérieurs à ceux de fin décembre 1890, il est nécessaire de faire remarquer que, pendant l'année, de plus hauts prix ont été cotes Dautre part, en ce qui concerne les actions de chemins de fer, il faut tenir compte de l'incertitude que fait peser sur elles l'application, dès le 1"" avril prochain, de la réforme de l'impôt sur la grande vitesse, réforme présentée cette année aux Chambres par le ministre «les finances et votée par elles. Si l'on compare les cours actuels des actions de chemins de fer à ceux cotés avant et depuis le krach de 1882, on constate une importante amélioration. Les conventions de 1883 qui ont assuré aux actions un dividende minimum garanti, ont contribué à accroître la confiance du public dans es valeurs de toute sécurité. Cette sécurité pourrait 'Hre compromise par les exigences d'une certaine école
Valeurs de chemins de fer. Crédit foncier, ville de Paris.
Cours comparés iaSt-1891.
paHementaire qui n'en a pÉis lini avec les légendes des gros actionnaires et des gros dividendes, légendes dont nous avons à maintes reprises démontré l'inanité et la fausseté.
Quant aux obligations, l'élévation de 3 à 4 % de la qut)tilé de la taxe sur le revenu des valeurs mobilière;^ a empêché que la hausse continue dont ces titres étaient l'objet depuis plusieurs années prît un peu plus d'extension. Quoi qu'il en soit, il faut se féliciter du maintien des cours actuels. Ptien ne prouve mieux la confiance que ces valeurs inspirent que leur taux de capitalisation ; elles se négocient, en effet, relativement plus cher'et donnent un revenu moindre que les rentes d'Etat.
Les obligations du Crédit foncier et de la ville de Paris ont eu à supporter aussi l'augmentation de l'impôt sur le revenu des valeurs mobilières, cet impôt a pesé sur leurs cours comme sur ceux des obligations de chemins de fer; mais nous constatons aussi, avec une grande satisfaction, leur fermeté d'autant plus remarquable que leurs prix sont les plus élevés de ces dernières années.
Voici le tableau comparé des cours cotés fin décembre, depuis 1881, sur les actions et les obligations de chemins de fer, les obligations du Crédit foncier et celles de la ville de Paris :
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ISlil. — ANNÉE D'AVERTISSEMEMTiS
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