LA LIBÉRATION DU TERRITOIRE
L'année 1873 est peut-être, de toutes celles que nous avons traversées, la plus difficile à juger, la seule du moins qui ne permette pas de porter sur l'ensemble JtiS faits qu'elle a vus s'accomplir, un jugement net, tranché, absolu. De 1852 à 1872, on a pu dire de telle ou telle année qu'elle avait été bonne, médiocre, ou mauvaise. On a pu dire des années 1867, 1868, 1869, qu'elles avaient été excellentes, des années 1870 et 1871 qu'elles avaient été désastreuses, de 1872 qu'elle a été une année moyenne.
L'année 1873 a-t-elle été bonne? Non, car elle s'est écoulée dans une langueur et une stagnation absolues de tout ce qui enrichit et fait prospérer une nation.
A-t-elle été mauvaise? Non certes, car elle a vu se produire des événements qui ont rendu à la partie saine de la nation son espérance et sa foi dans l'avenir.
A-t H- été médiocre? Non encore, car on ne saurait qualilier ainsi l'année où il nous a été permis d'acquitter notre énorme rançon et de libérer notre terrifun . Elle ressemble en quelque façon à ces personnes • l! t'ij-r- et un peu douteuses dont on peut tout penser ol tu! dire: le plus grand mal comme le plus grand bien.
Ses débuts sont marqués par la mort de Napoléon III, M.rt de N*poqui s'éteint en exil; par l'agitation parlementaire des
unUL
Projets consii- projets de lois consiitutionnelles de M. Thiers. Pen-
tiitionnels de M , , , , , . , , „
Ti.iers. incerti- daiit ppès de deux mois, la commission des Trente
tu epoiuque. j^^gocie avcc le président de la République une sorte
de modus vivendi et, pendant ces deux mois, on est en
pleine crise. Cette incertitude politique a sur les
affaires une influence déplorable.
Au milieu des soucis permanents de cette existence précaire, de cette vie au jour le jour, personne ne se sent capable ni d'activité, ni de vigueur, ni d'audace. Et l'on ne veut rien risquer dans ces temps où tout est risques. Le commerce et l'industrie sont plongés dans une profonde atonie, notre marché est immobile, annihilé en quelque sorte. Et le désir d'être rassuré est si grand que la moindre lueur d'espérance, le moindre pas en avant vers une situation plus stable, est accueilli avec bonheur. Dès que l'on peut prévoir
Entente entre entre la commissiou des Trente et M. Thiers une enta commission
des Trente et le tcntc prochainc, la rente monte et, dès que l'accord
président. La i -a
rente monte. S cst établi, elle atteint des cours que, deux mois auparavant, on n'osait pas espérer.
Au commencement de janvier 1873 la rente 3 % était à 53 fr. 35, l'emprunt 5 % à 87 fr. 40, le libéré à 85 fr. 30 ; nous les retrouvons, le 15 mars, le 3 % à 50 fr. 50, l'emprunt 5 % à 90 fr. 55, le libéré à 88 fr. 30. Une excellente nouvelle avait contribué à assurer ce résultat.
,}'^. .libération L'cmpercur Guillaume avait, dans son discours d'ou-
definilive du ter- '^ '
ritoire annoncée verturc du rcichstag, parlé des négociations poursui-
pour le 5 sep- . , j, , ^ T
tembre 1873. vics avec la Fraucc en vue d avancer le terme du payement de l'indemnité de guerre et, par suite, de faire cesser l'occupation. En effet, M. Thiers, presque au lendemain du jour où un accord complet s'était établi entre lui et la majorité nationale, put annoncer que le territoire serait entièrement libéré le 5 septembre 1873. i/assemhiée \ j^ suitc dc ces événements, l'Assemblée se hâta
nntiona'.s vote '
pi-jsieurs projets de votcr, presouc sans discussions, plusieurs projets
importants. ,, , . . , . . . .
Crise inté- d uuc Certaine importance mais qui ne pouvaient pasdp^M.GréCy^,'pr*^ sionuer les partis. Par contre, elle s'appesantit et s'ar-
sideat de l'Assemblée.
1873. — l.A LIBERATION DU TEHKITOIKE
lèta outre mesure sur toutes les questions qui, ayant un caractère politique plus ou. moins caractérisé, pouvaient faire renaître les dissensions parlementaires qu'on croyait apaisées pour quelque temps. L'Assemblée avait décidé qu'elle prendrait des vacances du 6 avril au 14 mai. Elle pouvait du moins, avant de se séparer, délibérer, pendant quelques jours encore, dans le calme et dans la paix d'une trêve qui pcu*aissail sincèrement conclue. Mais il était écrit qu'il n'en serait pas ainsi; à la première occasion les animosilés se réveillèrent plus vives que jamais; une crise se déclara au sein même de l'Assemblée, crise qui se termina par la retraite de son président, M. Grévy.
Certes, tout cela n'était pas fait pour améliorer les affaires du pays. Aussi allaient-elles toujours en s'amoindrissant. Pourtant le mcU'ché conservait encore quelque confiance et l'emprunt avait gagné, puis dépassé, le cours de 91 francs. Il eût alors été à désirer que la politique ne vînt pas de nouveau ébranler une situation déjà si compromise, qui allait cependant recevoir bientôt un coup autrement rude.
Déjà la campagne électorale s'ouvrait dans plusieurs
Élections légis-
«lépartements; ses résultats devaient avoir sur Topi- '*'i'^„^^ ..
' M Barodet ela
rijun une influence considérable. On devait surtout ' •"*"« . «^"""e attacher une signification toute particulière à l'élection KJet de^™enè de la Seine. Là, en effet, se trouvaient en présence non *'^'""'* seulement deux candidats, mais deux principes. D'une part, M. de Rémusat, l'ami personnel du président, rf^présentait la politique du gouvernement, la politique
1 message, en un mot la République définitive mais
conservatrice. D'autre part, M. Barodet, choisi par les
radicaux, non à cause de son importance dans le parti,
lais surtout parce qu'il représentait les idées de ce
parti.
Vot«r pour M. Barodet, c'était donc voter contre le l'iésident et contre tout le parti conservateur. M. Barodet fut élu.
Ce fut un coup terrible et pour le gouvernement, et
pour les affaires, et pour le marché financier; la Bourse en fut accablée.
Le samedi 26 avril, la rente 3 % était à 56 fr. 10, ' l'emprunt 5 % à 91 fr. 33, le libéré à 89 fr. 92 i/2. Le 30 avril le 3 % était retombé à 54 fr. 25; l'emprunt 5 % à 89 fr. 15; le libéré à 87 fr. 83.
Toutes les autres valeurs suivirent : les actions de la Banque de France descendirent de 4,365 à 4,200, avec une baisse de 165 francs; les actions de la Banque de Paris baissèrent de 35 francs; l'Est, de 17 fr. .50; le Lyon, de 27 fr. 50; le Nord, de 25 francs; l'Orléans, de 15 francs; le Midi, de 10 francs.
Crise présiden- L'Assemblée sc réuuit de nouveau et reprit ses délirte"M."T"h'fer*^s" bératlous; mais le parti conservateur avait été profonmrrechat(feMac- dément troublé par les résultats des dernières élec- "R^Tevement ^^^us, résiUtats quc le gouvernement avait paru accepdes cours. fer avcc uue résignation trop complaisante. M. Thiers
s'était évidemment aliéné une grande partie de la majorité. Une crise ne devait pas tarder à éclater. Elle se termina, le 24 mai, par l'acceptation de la démission du président; le maréchal de Mac-Mahon fut choisi pour le remplacer.
Le monde financier, qui avait traversé toutes les péripéties de cette révolution parlementaire dans une vive anxiété, salua la vic'oire des conservateurs par ^ne hausse plus accusée aie n'avait été la baisse au lendemain de l'élection Barodet.
De 54 fr. 95, cours du 23 mai, le 3 % s'éleva à 56 fr. 83 îe 31 ; de 77 fr. 50 le 4 1/2 % monta à 80 fr. 75 ; de « «7 fr. 92 l'emprunt monta à 91 fr. 10; enfin le libéré
• passa de 86 fr. 85 à 89 fr. 80.
C'est sur cette grande leçon que se ferme la première période politique et financière de l'année 1873.
Le monde des affaires avait soif d'ordre, de calme, de sécurité ; il l'exprimait de la façon la plus formelle et la plus significative.