CHAPITRE CINQUIÈME
— Je leur dis alors, comme on parle dans le délire de la fièvre, tout ce qu^on peut dire quand on a perdu sa raison et qu'on n*écoute rien de ce qui combat votre folie par des raisons, des caresses ou des menaces : que mon parti était pris ; que si Hyeronimo devait mourir, il valait autant que je mourusse avec lui, car je sentais bien que ma vie serait coupée avec la sienne ; que des deux manières ils serait également privés de leurs deux enfants ; que, vivant, il aurait peut-être besoin de moi là-bas; que, mourant, il lui serait doux de me charger au moins pour eux de son dernier soupir et de prier en voyant un regard de sœur le congédier de Téchafaud et le suivre au ciel; que la Provi- ^ dence était grande, qu'elle se servait des plus vils et des plus faibles instruments pour faire des miracles de sa bonté; que je l'avais bien vu dans notre Bible, dont matante nous disait le dimanche des histoires; que Joseph dans son puits avait bien été sauvé par la compassion du plus jeune de ses frères ; que Daniel dans sa fosse avait bien élé épargné par les lions; enfin tant d' autres exemples de TÂncien Testament; que j'étais décidée à ne pas abandonner, sans le suivre, ce frère de mon cœur, la chair de ma chair, le regard de mes yeux, la vie de ma vie;
vie ; quMI fallait me laisser suivre ma résolutioit bonne ou mauvaise, comme on laisse suivre la pente à la pierre détachée par le pas des chevreaux, qui roule par son poids du haut de la montagne, quand même elle doit se briser en bas ; que toutes leurs larmes, tous leurs baisers, toutes leurs paroles n'y feraient rien, et que, si je ne me sauvais pas aujourd'hui, je me sauverais demain, et que peut-être je me sauverais alors trop tard pour assister le pauvre Hyeroniino.
En parlant ainsi, je m'efforçais de m'échapper violemment des bras de mon père et de ma tante. Leurs sanglots et leurs larmes affaiblissaient larésistance qu'ils opposaient À mes efforts.
— Eh bien ! tu me passeras donc sur le corps ! s'écria mon père en se couchant sur le pas de la porto.
A la vue démon pauvre père aveugle étendu ainsi sur le seuil et qu'il me fallait franchir pour voler sur les pas de mon frère, les forces me manquèrent ; je crus voir un sacrilège, et je tombai à mon tour à genoux et les bras étendus autour de son cou ; ma tante, de son côté, se précipita tout échevelée sur nos deux corps palpitants, en sorte que nous ne formions plus, à nous trois, qu'une seule masse vivante ou plutôt mourante, d'où ne sortaient que des saa-