‹ Fior d'AlizaChapitre 134 sur 197 · CLXXXVII · texte numérisé non relu

CLXXXVII

— Mais quand tu seras seul sous le cloître, le long des loges, me dit-elle, comme m'avait dit son mari, ne te fie pas et prends bien garde au meurtrier du sbire dans le dernier cachot, au fond de la cour ; bien qu'il soit bien jeune et qu'il te ressemble quasi de visage, on dit que nous n'en avons jamais eu de si méchant ; mais nous ne l'aurons pas longtemps,^ à ce qu'on assure ; les sbires et les gardes, qui sont acharnés contre ce louveteau, ont déjà été appelés en témoignage, personne ne s'est présenté pour déposer contre eux, et le jugement à mort ne tardera pas à faire justice de celui qui a donné la mort à son prochain.

CXXXVIII

— Le jugement à mort ! m'écriai-je involontairement en écoutant la femme du bargello. 11 est pourtant bien jeune pour mourir !

— Oui, reprit-elle, mais n'était-il pas bien jeune ausd pour tuer, faudrait-il dire ? et si on le laissait vivre avec

ses instincts féroces, n*en ferait-il pas mourir bien d^autres avant lui ?

— C'est vraiy pourtant» dis-je» en baissant la tête, à la brave femme, de peur de me trahir. Seulement, qui sait s'il est vraiment criminel ou s'il est innocent ?

— On le saura avant la fm de la journée, dit-elle, car c'est aujourd'hui que le conseil de guerre est convoqué pour venger le pauvre sbire ; mais que peuvent dire ces avocats devant le cadavre de ce brave s.')Idat tué derrière un arbre, en faisant la police dans la montagne ?

Je ne répondis rien en apprenant que le jugement serait rendu le jour même où j'entrais en service près d'Hyeronimo, dans sa propre prison. Mon cœur, resserré par les nouvelles de la maltresse du logis, se fit si petit dans ma poitrine que je me sentis aussi morte que mon ami«

Cependant, qui sait, me dis-je en m'éloignant et en reprenant un peu mes sens, qui sait si l'on ne pourrait pas lui faire grâce encore à cause de sa jeunesse? Qui sait si on ne lui donnera pas le temps de se préparer au supplice en bon chrétien, de se confesser, de se repentir, de se réconcilier avec les hommes et avec le bon Dieu ? Et qui sait si, pendant ce temps, je ne pourrai pas, comme la fille du galérien de Livourne, trouver moyen de le faire sauver de ses fers, fallût-il mourir à sa place ? Car, pourvu qu'Hye-

ronimo vive, qu'importe que je meure ; n'est-ce pas lui seul qui est capable^ par ses deux bras, de gagner la vie de mon père, de ma tante et du pauvre chien aveugle? Et

Page 1