CHAPITRE TROISIÈME. i
Comme elle ne pouvait pas revenir à Pise chez son père, qu'elle avait trahi par amour pour le beau prisonnier, lui, ne voulant pas non plus abandonner celle à qui il de* vait la vie, avait oublié ici, père, mère et patrie ; il avait défriché peu à peu quelque petits arpents de terre autour des rochers, il avait été faire bénir son mariage à un ermite de TErmîtage, qui est aujourd'hui le couvent de San Stefano, là-haut, là-haut ; il avait fondé la famille dont les fils et les filles étaient descendus les uns ici, les autres là, dans les villages de la plaine, puis il était mort après sa femme.
Leur fils leur avait creusé une fosse eo terre sainte, là où vous avez vu le terrain bossue sous une croix de pierre taillée dans les blocs et rougie par les mousses, où les hirondelles se rassemblent, la veille de leur départ, avant le coup de vent de mer de septembre, quand les châtaignes tombent d'elles-mêmes au pied du châtaignier.
Les garçons d'en bas venaient aussi de temps en temps courtiser les filles de Taîné des Zampognari, réputées pour leur beauté et pour leur bonne renommée dans les collines de Lucques, et c'est ainsi que nous avons bien des parents sans les connaître, à présent, parmi les Lucquois, qui nous méprisent pour notre pauvreté aujourd'hui. Est-ce que l'eau du Cerchio^ qui brille là-bas sous l'arche du pont de marbre de Lucques, se souvient des gouttes d'eau de notre source, où boivent nos chèvres et nos brebis? Ce monde, monsieur, n'est qu'un grand oubli pour la plupart ; je ne dis pas cela pour toi, notre Fior d'Aliza, qui ne nous as
jamais oubliés dans notre misère et qui as préféré la veste brune et le bonnet de laine de ton cousin aux plus riches habits et aux chapeaux galonnés des villes.
Fior d'Aliza rougit, détourna la tête et regarda, appendue à la muraille, la zampogna do son cousin absent. L'enfant, en remuant ses petites mains du fond de son berceau, loucha par hasard Toutrc dégonflée de la zam^ pogna^ où dormait un reste de vent de T haleine de son père; la musette rendit un petit son, comme la touche d'un clavier sur lequel un oiseau familier se perche par hasard en voltigeant libre dans la chambre d'une jeune fille. L'enfant efl'rayé retira sa main.
— On dirait que c'est Hyeronimo qui enfle son outre en montant la montagne pour nous avertir de son approche, dit l'aïeule.
. Le père soupira ; la jeune sposa ne dit rien, mais elle se leva de table et inclina involontairement la tête hors de la porte, comme si elle avait pu reconnaître, de l'oreille, les pas de son amant dans la nuit; puis elle rentra tristement, sourit à son enfant, lui fit couler deux ou trois gouttes de lait sur les lèvres, et revint s'asseoir à côté de la vieille aïeule.