CHAPITRE QUATRIÈME
pour découdre d*un coup de canif cette fiançaille entre ces enfants, qui ne savent pas même ce que fiançaille veut dire.
Jusqu'ici j*ai méprisé le mariage, je suis arrivé à quarante ans sans que mon cœur ait battu plus vite d'une pulsation à la vue d'une femme, veuve ou fille, contadine de village ou dame de la ville ; mais Tâge vient, je suis libre, je suis riche. Chacun à son heure, il faut faire une fin. Une belle fille à la maison, c'est une fin de l'homme; la voilà mûre bientôt, et moi encore assez vert. C'est à San Stefano que je dois d'avoir changé d'idée. J'allais y chercher le bon Dieu et j'y ai trouvé le diable sous la figure d'un ange. Allons, Bartholomeo del Calamayo, arrangez-moi cela avec votre bec de plume ; je vois bien que ce sera difficile, si ces enfants savent déjà s'aimer; mais vous en savez plus que l'amour, astucieux paglietta (chicaneur) que vous êtes; imaginez-moi quelque bon filet de votre métier pour faire tomber cette chevrette des bois dans ma carnasbiëre. N'ayez pas peur, Bartholomeo, mon compère ; l'argent, s'il en faut, ne vous manquera pas, le crédit non plus ; je suis Tami du camérier du duc ; les juges de Lucques ne peuvent pas exécuter un de leurs arrêts sans moi ; le chef de la police du duché a épousé la fille de ma sœur ; tous les sbires de la campagne sont sous mes ordres; c'est moi qui préserve contre les braconniers les chasses du souverain ; on m'aime et l'on me craint partout, là-haut et làbas, comme un grand inquisiteur des forêts du duché. A
nous deux, vous le chien quêteur, moi le tireur, ne rapporterons-nous pas au logis celte colombe aux pieds roses ?
Bartholoroeo riait bêtement des joyeusetés dites à demivoix par son ami le sbire; les autres remplissaient et vidaient leurs verres avec moi. A la porte de Lucques, je leur ai souhaité felicissima notte^ et je les ai laissés regagner, tout trébuchant de fatigue et de vin, chacun leur porte.
Nous ne fîmes pas beaucoup d'attention, les uns et les autres, à ces propos de buveurs ni à ces projets du dimanche que le lundi dissipe, et nous continuâmes à vivre en paix et en gaieté jusque après l'hiver.
Au printemps, la petite, qui touchait à ses treize ans, et qui avait grandi jusqu'à la taille de sa tante, commença à craindre de s'éloigner seule de la maison pour aller sarcler le mais ou cueillir les feuilles de mûrier. Elle rencontrait souvent des inconnus dans le sentier du couvent, ou auprès de la grotte, ou sur le bord du bois de lauriers, ou même jusque sous le châtaignier, qui faisaient semblant de se reposer à l'ombre, en montant aux Camaldules ou en chassant dans la montagne.
Le capitaine des sbires cherchait, de temps en temps, à