CHAPITRE QUATRIÈME
Ces pressentiments n'étaient que trop fondés, monsieur; pourtant nous fûmes bien tranquilles pendant un certain temps après Tévénement du châtaignier ; nous guérissions avec beaucoup de soins sa blessure, comme vous voyez; tous les jours Hyeronimo et Fior d*Âliza apportaient au pied de Tarbre des mottes de terre humide , enlevées au bord de la grotte, pour rafraîchir Tarbre et pour le panser comme on panse un malade. Nous nous flattions qu'on nous avait oubliés là-bas, dans ce coin de rocher, où nous ne faisions point d'autre mal que de respirer, de nous aimer et de vivre.
Mais Tamour d'un débauché qui a vu une innocente, et qui pense à l'emmener dans sa maison, est un charbon ardent qui brûle la main et qui ne laisse pas dormir celui qui ne craint pas Dieu plus que le feu dans ses veines. La maudite beauté de l'enfant ne sortait plus de l'œil du sbire. II avait résolu, par les conseils de Calamayo, sans doute, de nous entraîner dans la misère, d'éteindre notre foyer, de
nous contraindre à aller mendier notre pain dans les rues de Lucques, de nous y ramasser ensuite comme des vagabonds, de nous jeter, ma sœur et moi séparément, dans un hôpital, de forcer Hyeronimo à s'expatrier dans les Maremmes ou sur quelque felouque de pécheur ; de faire enfermer, à cause de sa jeunesse et de sa beauté, Fior d'Aliza dans un couvent, pour Ty faire élever en dame et pour r épouser ensuite comme par charité, gr&ce à Tabbesse qui était sa parente et sa complaisante.
Le frère Hilario, qui connaissait la malice du monde de la ville, nous a raconté ensuite toute la chose ; mais alors, de quoi pouvions-nous nous douter? Et quand même nous nous serions doutés de quelque complot de ce genre, cornment pouvions-nous nous en défendre? Nous n* avions de notre côté que la Providence ; mais il y a des temps où elle se cache comme pour épier jusqu'où va la patience des bons et des méchants. En ce temps-là, elle paraissait nous avoir entièrement oubliés.
CXIY
Un jour que nous étions sans défiance, ma sœur auprès de sa quenouille sur le seuil de la cabane; moi occupé à tresser des nattes de sparleria avec des joncs devant la porte, assis au soleil ; Hyeronimo à retourner les figues qui