CHAPITRE QUATRIÈME
Tâme de ton père qui Tinspire. Ne perds pas un instant ; embrasse-nous et recoromaude-toi à Dieu et à ses saints. Voilà la lune qui se baigne déjà à moitié dans la mer de Pise, pour laisser place au soleil ; ta n*as plus qu^une demi* heure de nuit pour monter, invisible à travers les bois, aux Gamaldules. Si le sbire que tu as blessé est mort, les sbires seront ici on même temps que le jour. La vengeance des hommes irrités est matinale.
En parlant ainsi, je tenais le loquet de la porte de la cabane pour le pousser dehors, tout en pleurant comme lui; sa mère et sa cousine, réveillées par le bruit de mes sanglots et des siens, sanglotaient de leur côté dans Tombre. Un dernier rayon de la lune, à travers les feuilles mortes de la vigne, éclairait ces mornes adieux ; les bras se détachaient pour se resserrer encore.
Ahl elle en a entendu, cette nuit- là, des lamentations, cette voûte, ajouta avec force l'aveugle ; elle en a entendu autant que le jour où les cercueils de ma femme et de mon frère furent cloués à nos oreilles par le marteau du fossoyeur des Camaldules! Quatre cœurs qu'on arrache à la fois les uns des autres, ça fait du bruit autant que quatre planches qu'on scie et qu'on cloue pour ensevelir quatre vies.
Eh bien ! monsieur, ce n'était rien que cette séparation de quelques jours ou de quelques années, avec l*espérance de se revoir à travers les barreaux de ia chapelle du refuge des Gamaldules tous les dimanches, et de se dire, de la bouche et des yeux, ce qui chargeait le cœur. Le malheur était plus près que nous ne pensions. A peine avais-je posé le doigt sur le loquet et cntre-bâillé la porte, sans rien entendre, excepté le vent de l'aurore pleurant doucement dans les branches des sapins, que la porte, cédant violemment aux épaules de douze ou quinze soldats embusqués, muets autour de la cabane, me renversa tout meurtri jusque sur la cendre du foyer; et ces soldats, s' engouffrant dans la chambre et faisant résonner les crosses de leurs carabines sur les dalles, se jetèrent sur Hyeronimo, le précipitèrent à leurs pieds dans la poussière, et lui lièrent les mains derrière le dos avec les courroies de leurs fusils ; ils lui attachèrent une longue chaînette de fer à une de ses jambes, comme on fait à la bête de somme aux bords des fossés pour la laisser paître sans qu'elle puisse pâturer plus loin que sa chaîne; puis, le relevant de terre à coups de pieds et à coups de crosse :
— Marche, brigand, lui crièrent-ils, on va te confronter avec le cadavre de ta victime, et tu ne pourriras pas longtemps dans le cachot qui t'attent. Et quant à toi, petite couleuvre aux écailles luisantes, dis adieu à ton trou dans les racines du châtaignier, tu n'y resteras pas longtemps ; les religieuses de la maison des novices ne tarderont pas