‹ Fior d'AlizaChapitre 97 sur 197 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Cependant, peu de temps avant le malheur du châtaignier blessé, du troupeau tué, du plomb sur mes bras et du €oup de fusil tiré innocemment par Hyeronimo pour me défendre contre les sbires, je commençais à changer sans savoir pourquoi, à n'être plus si bonne, si gaie et si prévenante qu*à rordinaire avec le pauvre garçon, à l'éviter sans raison, à trembler comme d'un frisson quand j'entendais son pas ou sa voix» à rentrer à la maison pour filer à côté de ma tante quand j'aurais pourtant mieux aimé à être dehors au soleil ou à Tombre auprès de lui, à me retirer toute seule avec mes chèvres et mes moutons dans les bruyères les plus écartées, à me cacher derrière les oseraies au bord de Teau courante, et à regarder sans voir je ne sais quoi dans le ruisseau le jour, ou dans le firmament !e soin J'étais bien aise qu'il ne sût pas où j'étais, et bien fârChée de ce qu'il ne venait pas me surprendre ; le moin dre saut d'un petit poisson hors de l'eau, la moindre branche d'osier qu'un oiseau faisait tressauter en s'envolant mo faisait tressaillir ; quelquefois même je pleurais sans savoir de quoi, puis je riais quand il n'y avait pas sujet de rire ; enfin une quenouille emmêlée de contradiction, quoi! tellement que je ne me comprenais pas moi-même, et que ma

tante disait à mon père, qui ne m'entendait plus si folâtre : « Ne tMnquiète pas, mon frère, c'est la mue. L'oiseau fait ses ailes, la chevrette fait ses dents, l'enfant fait son cœur.« Et je les entendais rire tout bas.

Mais Hyeronimo, qui ne comprenait rien à mes changements, à mes silences et à mes éloignements de lui, paraissait lui-même malade dé cœur et d'humeur, de la même fièvre et de la même langueur que moi ; à mon dépit, il semblait à présent moins me chercher que me fuir ; il ne me regardait plus en face et jusqu'au fond du regard comme auparavant; il frissonnait comme la feuille du tremble quand, par hasard, il fallait que sa main touchât la mienne en jetant les panouilles de mais dans mon tablier ou en retournant les figues dans le même panier sur le toit ; nous ne nous parlions plus que de côté, quand il fallait absolument se parler pour une chose ou pour une autre, et pourtant, nous ne nous haïssions pas, car, à notre insu, nous étions aussi habiles & nous chercher qu'à nous fuir, tellement qu*on aurait dit que nous ne nous fuyions que pour nous retrouver, et que nous ne nous retrouvions que pour nous fuir.

Je me disais : Est-ce que je ne Taime pas ? Mais qu'est-

Page 1