Panégyrique de saint François
Fntroduction
François avait vingt-quatre ans lorsqu'il fitau monde cet adieu solennel. Entré dès lors, selon son désir, dans la vraie liberté des enfants de Dieu, il embrassa plus étroitement encore la sainte pauvreté : « Ma chère pauvreté, s’écriait-il souvent, je ne puis m'empêcher de t'estimer, depuis que mon Maître t'a épousée. » Une caverne solitaire devint son lieu de retraite et de prière. De temps en temps, dans la journée, il la quittait pour aller servir les lépreux, panser leurs plaies et baiser amoureusement ces chers Pauvres du bon Dieu, comme on les appelait alors. Et puis, quand le soir était venu, il allait, de porte en porte, demandant son pain au nom de Jésus : « C’est ainsi que tu dois vivre, se disait-il à luimême, pour l'amour de Celui qui est né Pauvre, qui a vécu pauvrement, que l’on a attaché nu sur la croix, et qui, après sa mort, a été mis dans un tombeau étranger. »
Ainsi se préparait, dans le silence et la mortification, celui que le ciel destinait à de si grandes choses. Mais voici que le temps est venu où Dieu veut le manifester au monde 3 C’est en vain qu’il cherche à s’enfoncer de plus en plus dans l'oubli ; une main puissante va le soulever et le pousser, comme malgré lui, dans la vaste carrière qu'il doit parcourir,
Un jour que François assistait à la Messe dans l'église de Sainte-Marie des-Anges, il entendit ces paroles de l'Evangile : « Ne portez ni or, ni argent, ni aucune monnaie dans votre bourse ; ni sac, ni deux vêtements, ni souliers, ni bâton. » Ce précepte du Sauveur à ses disciples pénétra vivement dans son cœur. Voilà ce que je cherche, s’écria-t-il aussitôt, voilà ce que je souhaite de toute l’ardeur de mon âme. Et sur-le-champ, jetant sa bourse et son bâton et quittant ses souliers, il prend une tunique rude et grossière, se nt d’une corde, et se met en marche pour aller prêcher la pé:: ‘e à ses concitoyens. Cette haute sainteté, ce complet détacin ent, cette humilité sincère et cette rigoureuse imitation de la vie du Sauveur excitèrent le respect et l'admiration de plusieurs ; et l’on vit bientôt des hommes considérés par leur naissance et leur fortune se réunir au fils de Bernardone, pour entrer avec lui dans la voie de la mortification et nouer l’humble cordon.
Le Seigneur bénit et multiplia cette précieuse semence, et François vit sa petite troupe prendre un tel accroissement, qu’il
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pensa bientôt à lui donner une constitution. Il réalisa ce projet, en prescrivant, outre les trois vœux ordinaires, une renonciation expresse à toute possession et l'engagement de vivre d’aumônes. Ensuite, il se dirigea vers Rome pour solliciter l'autorisation du Pontife, dont les vertus et les ta! :nts illustraient alors la chaire de Pierre. Etonné d’une entreprise si hardie, Innocent 111 lui demanda quelles étaient les ressources sur lesquelles il comptait ? — « J'ai mis ma confiance dans mon Seigneur JÉSUS-CHRIST, répondit François ; celui qui nous promet la gloire et la vie éternelle ne nous refusera pas la nourriture du corps. » — « Allez donc avec Dieu, cher.fils, reprit le Pontife ; et, à mesure qu’il vous éclairera, prêchez à tous la pénitence. » Dès ce moment, François envahit le monde avec sa petite troupe. De l’humble chapelle de Notre-Dame-des-Anges, dont il a fait comme le Capitole de la pauvreté, il lance ces nouveaux chevaliers de Jésus à la conquête des âmes. « Allez, leur disait-il au moment du dépa: . voyagez toujours deux à deux. Louez Dieu dans le silence de vos cœurs jusqu’à la troisième heure, alors seulement vous pourrez parler. Que votre parole soit humble, simple et de nature à faire honorer le Seigneur par celui qui vous écoutera. Annoncez partout la paix, mais commencez par la garder dans votre propre cœur. » Ensuite, il leur parlait de la pauvreté, de cette chère pauvreté qu’il appelait l'amie et la fiancée du Christ. Après avoir reçu ces paternelles recommandations, les fervents missionnaires s'er allaient par le monde, cherchant à lui communiquer, par leur; enseignements, et plus encore par leurs exemples, cette paix qu'ils goûtaient eux-inêmes avec tant de délices. Puis, quelque temps après, accompagnés des nouveaux frères qu'ils avaient gagnés aux ignominies de la croix, ils revenaient se reposer dans l’humble Portioncule des fatigues de la mission, en écoutant avec amour et respect les touchantes instructions de leur Père. Oh! sans doute, ils étaient bien doux les embrassements de cette réunion où tous se racontaient avec simplicité les travaux et les succès de leur mission. Ce qu'ils disaient surtout alors avec un incroyable plaisir, c'étaient les insultes et les mauvais traitements qu'ils avaient endurés. C'était un si grand bonheur pour eux que de souffrir comme leur bon Maître !
Cependant l'Italie ne suffisait plus à l’activité du zèle ardent
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de François ; son Cœur, aussi grand que le monde, était dévoré du désir de soumettre toute la terre à son Dieu. Gonfalonier du Christ, il court, l’étendard de la croix à la main, par toutes les villes, par toutes les bourgades, disant à tous : « O vous, qui dési. rez l'unique perle de l'Evangile (il entendait la Pauvreté volontaire), venez, associons-nous ; vendez vos biens, donnez-les aux Pauvres ; venez avec moi, libres de tout soin terrestre ; venez, nous ferons pénitence ; venez, nous louerons Dieu en simplicité et en pauvreté.» L'Italie, la France, l'Espagne, la Navarre, les côtes barbares du Nilet du Jourdain entendent François redisant l'amour de Dieu Pour les hommes. On le vit, avec son habit Pauvre et déchiré, avec son extérieur chétif et son visage défait, on le vit évangélisant de toute l'ardeur de sa foi et de son amour Ê Prêchant partout avec une sainte hardiesse l’abnégation et le renoncement absolu. Vous l'eussiez rencontré chantant le long des routes des cartiques en français (1), et disant à tous ceux qu’il rencontrait, que lui et ses frères n'étaient que les musiciens du bon Dieu, ne voulant d'autre salaire que la pénitence des pécheurs. A cette voix toute brûlante de charité, les peuples accouraient en foule pour entendre et voir cet homme dont on racontait des choses si merveilleuses, Telle est l'autorité de sa Parole, que les sectateurs du Prophète de la Mecque ne sont point indignés des reproche” ’éhéments qu’il leur adresse et de ses invectives contre Mahon ;ilsne peuvent s'empêcher d'admirer le zèle, la fermeté et l'«bnégation de l'intrépide missionnaire ; et, dans leur admiration, ils le comblent d’honneurs. La nature elle-même obéit à sa voix. On vit les animaux entrer avec lui dans des rapports familiers, et lui devenir soumis, comme autrefois, suivant les traditions antiques, ils obéissaient à l'homme avant sa chute. Souvent aussi, des apparitions de la Divinité, des extases, venaient rafraîchir cette âme tout enflammée de l'amour de Dieu; et d’ineffables Communications s’établissaient entre Jésus et ce pauvre moine, « dont la vie admirable, s’écrie Dante, se Chanterait mieux parmi les gloires du ciel (2). »
RE RL REP Prr 1. Voyez la note 3° à la suite de cet ouvrage. 2. Paradis, chant XXI.
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Un matin, vers la fête de l’Exaltation de la sainte Croix, pendant que François priait sur l’Alverne, rocher âpre et sauvage, où souvent il allait se reposer des fatigues de l’apostolat, un Séraphin, qui avait six ailes ardentes et lumineuses, descendit vers lui d’un vol rapide. Quand il fut proche, le Saint vit entre ses ailes la figure d’un homme, dont les mains et les pieds étaient attachés à une croix. Cette vision le jeta dans l’étonnement sil se sentit saisi d’une joie mêlée de tristesse, et il comprit que ce n’était pas par le martyre du corps, mais par l'ardeur de la charité, qu'il devait être transi rmé en la ressemblance de Jésus- Curisr crucifié. La vision disparut, et saint François en ressentit aussitôt les merveilleux effets; car, dès lors, une fournaise d'amour s’enflamma dans son âme, et son corps fut honoré des sacrés et saints Stigmates (1). Cette stigmatisation, cette passion sur le mont Alverne, est le point culminant de la vie de saint François ; c’est aussi son couronn:ment et sa perfection ici-bas. Aussi, dès ce jour, notre Bienheureux n'appartient plus à la terre que par des liens extérieurs que l'amour dissout de plus en plus, et qui finissent enfin par se briser entièrement pour laisser son âme s'envoler vers les cieux (1226). :
Il nous est facile maintenant de comprendre le rang distingué que saint François occupe dans les annales de l'Eglise. Cette vaste influence sur son siècie, la fondation d’un Ordre si répandu, si puissant et si utile, l'ont mis, à juste titre, au nombre des hommes vraiment providentiels. Cependant, son affection pour la pauvreté, sa profonde abnégation, sa puissance sur la nature sensible et ses communications avec Dieu, n’ont point échappé à la sévère critique de l'incrédulité, La grâce s'y montrait avec trop de splendeur ; l'Evangile de la croix et sa folie sacrée s’y présentaient avec trop de rudesse, pour ne pas heurter les idées du monde et s’attirer ses sarcasmes. Aussi les outrages ont-ils été poussés jusqu'à l'excès, et le pauvre disciple a plus d’une fois été cloué, comme son Maître, au gibet de la risée publique. Ilen sera toujours ainsi, tant que l’on n'étudiera la vie des Saints qu'avec les seules lumières de la sagesse humaine. Ce n'est qu'au
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