‹ FlambergeChapitre 11 sur 24 · DES EXPLICATIONS QUE PROVOQUA REGINALD · texte numérisé non relu

DES EXPLICATIONS QUE PROVOQUA REGINALD

De son côté, Flamberge avait reconnu Baptiste et avait froncé les sourcils avec humeur.

— Si l'amour s'en mêle, nous sommes perdus ! murmura-t-il.

Réginald avait lu la lettre ; mais, loin que son visag-e exprimât la joie que le capitaine s'attendait à y lire, il avait laissé tomber ses bras avec découragement, et, sans s'en apercevoir, il froissait la lettre dans ses doigts crispés.

Baptiste attendait, immobile et muet.

A l'attitude de Réginald, il augura mal du succès de sa mission. Enfin, voyant que le marquis ne disait mot :

— Quelle réponse devrai-je donner à la personne qui m'envoie? demanda-t-il. Réginald releva la tête, comme s'il avait été réveillé en sursaut.

— Tu lui diras, répondit-il d'une voix sombre, qu'elle exige de moi plus que ma vie, en me demandant le sacrifice de mon honneur, mais que j'obéirai.

— C'est tout? fit Baptiste.

— Faudra-t-il donc que j'arrache mon cœur de ma poitrine et que je le jette à ses pieds ! dit Réginald avec un sanglot.

Flambcrge se leva, fort inquiet de l'accablement dans lequel était plongé le gentilhomme.

— Tu as entendu ce que t'a dit M. le marquis do La Couldraye, dit-il à Baptiste en lui montrant la porte du doigt. Va porter cette réponse à qui t'envoie.

Baptiste s'inclina et sortit en jetant un regard de pitié sur Réginald.

— Ça ne va pas! ge disait-il en regagnant l'hôtel. Décidément, ça ne va pas !

Quant à Flambcrge, il s'était approché du gentilhomme, lui avait passé un bras autour du cou, et lui serrait la main avec force.

— Voyons, fit-il, ce n'est pas le moment de vous attrister pour un pauvre petit chagrin d'amour. Songez que nous nous battons à quatre heures.

— Non, dit Réginald en secouant lentement la tête, nous ne nous battons pas.

— Plaît-il? fit le capitaine, qui se redressa brusquement.

188 rLAMBEUGE

1,1' m;in|iiis lui Inulil .iiissi lui l;i Icllrc «jii'il avait rcriu!. l'IainlxT^r y jcla un coiiii d'ii'il rapide, ol lut ;

« Monsieur,

<( Par (li'iix lois vous m'avez juré que vous m'aimiez cl ijur vous étiez |)r«^t à Ions les sacrilices pour me le proiivtîr. l^e iiinMieiil. est venu de m'assuifr (jue MIS proleslations élaieul sincères. Vous av(;z élé j)rovo(ju«i ce malin par le duc ; vous (levez vous battre à quatre h(Hires. Or ce duel est impossible. Si une barrière de sang- s'élevait entre vous et moi, mes répugnances ne la franchiraient jamais. Au nom du ciel, an nom devotre amour, faites que, celte rencontre n'ait pas lieu ! A ce prix, mais à ce prix-là seulement, comptez sur la reconnaissance éternelle de celle qui est et sera t(Hij()nrs pour vous...

« MAlUi; I>i; CHAMrFOKT. »

Flamberge ne put réprimer un geste de colère.

— Quand j'ai vu entrer ce garçon-là, dit-il, je me suis douté qu'il nous arriverait malheur !

H lit quelques pas dans la salle, en proie à une violente agitation.

— Pourtant cela ne peut pas se passer ainsi, reprit-il. Il ne sera pas dit que le capitaine Flamberge aura refusé de croiser le fer avec quelqu'un qui l'a provoqué.

Il se dirigea vers la porte.

— Où allez-vous? demanda Réginald en lui barrant le chemin.

— Chez le duc, parbleu î fit le capitaine qui mâchonnait sa moustache.

— Vous n'irez pas ! dit le marquis.

— Vous êtes fou, Réginald. Voulez-vous donc laisser le duc et ses seconds se morfondre sur le terrain? Ne faut-il pas qu'il soit prévenu, et est-ce vous qui pouvez vous acquitter de cette mission délicate ?

— Vous avez raison ; mais, avant de partir, vous allez me jurer que vous ne provoquerez pas personnellement M. de Villaine.

— Par exemple ! fit le capitaine, qui essaya de passer outre,

— Jurez ou vous ne passerez pas, dit résolument Réginald.

— Et si je refuse de jurer? C'en est trop à la fin! Libre à vous de faire de votre honneur ce que bon vous semble, mais vous n'avez pas le droit de disposer du mien.

— Oh ! Marguerite ! dit Réginald à voix basse.

— Vous avez encore raison, capitaine, reprit-il, mais vous ne passerez pas. Oh ! je sais bien que je ne suis pas de force à lutter contre vous et que vous me tuerez. Eh bien ! tuez-moi, j'aime mieux cela.

Flamberge porta machinalement la main à la garde de son épée. Il fut siu* le point de se jeter sur le marquis, mais, vaincu partant de douleur et d'énergie, il tendit les bras àRéginald.

— Enfant ! s'écria-t-il en l'embrassant.

— Cher ami ! fit le gentilhomme. Comment pouvez-vous m'aimer encore après le mal que je viens de vous faire ?

Il se laissa tomber sur sa chaise, et deux grosses larmes coulèrent de ses yeux. •

Flamberge en eut pitié.

— Allons remettez-vous, dit-il. Après tout, le mal n'est pas si g'rand que vous vous le figurez, et que je le croyais moi-même au premier moment. Mais, si quelqu'un osait prétendre que Flamlterge a refusé de se battre, on lui rirait au nez!

— D'ailleurs, ne suis-je pas là pour témoigner que c'est moi qui vous en ai empêché, que vous n'avez fait que céder à mes prières ?

— Oui, nous arrangerons cette vilaine affaire, mon cher Réginald. Seulement, il faut me permettre d'aller porter au duc une explication.

— Je le veux bien, à la condition que vous me répondez de sa vie sur la vôtre.

— Je vous le promets !

— Sur l'honneur?

— Sur l'honneur! jura Flamberge.

— Alors, partez. Je vous laisse entièrement libre d'agir et de parler comme vous l'entendrez.

Flamberge s'éloigna, fort mécontent de la faiblesse qu'il avait montrée. Quand il arriva chez le duc de Villaine, il avait cependant fini par se calmer, et s'était résigné à employer les plus grands ménagements. Le duc l'accueillit avec hauteur.

— A quelle circonstance dois-je votre étrange visite, monsieur ?demanda-t-il.

— Etrange est le mot, en effet, répondit Flamberge, car je viens vous annoncer, monsieur, que nous ne nous battrons pas avec vous.

M. de Villaine crut avoir mal entendu.

— Vous ne vous battrez pas? dit-il. Et c'est vous qui venez me l'apprendre !

— Mais, oui, monsieur. Et je vous jure que si l'on m'avait dit cela il y a une heure, je ne l'aurais pas cru. Je n'ai pas besoin, je pense, de vous affirmer que c'est à notre grand regret que nous déclinons cet honneur.

— Du moins, vous me ferez connaître les motifs de cette singulière détermination.

— Cela nous est impossible, monsieur le duc.

— Vous raillez, je suppose. Et mes deux seconds que j'ai prévenus?

— C'est précisément sur ce point que nous pourrons nous entendre, proposa

IIIO rLAMUKUGE

le (\i|iil;iiiii', cîir et' irt'sl (juavcc. vous (jiic nous Ifuoiis /i (''vilcr une rriicoiili-f, Nous sciions au conliairc 1res honorés o,l très llaltrs de croisfT h; ïrv avec (mmix quo vous aurez choisis.

— Penncllez, lit M. île \ illaine, mes seconds n'onl aucune raison de soutenir, les armes h la main, une cause h laquelle je» ne suis plus m(';lé.

— l'cul-îHre, monsieur. 11 csl j-art; (ju'un gentilhomme refuse une partie de ce ^enrc.

— Je pourrais le leur proposeï-, à la rigMeur, bi(;n qu'un duel d.ms des conditions seniltlahles ne renq)lisse pas U\ hut que je voulais atteindre ; mais encore iau(Irail-il que je pusse leur transmettre les raisons qui auraient si fort dénaturé le combat.

— Encore une fois, monsieur, cela ne nous est pas possible. Nous sommes liés.

— Par quoi ? Par un serment?

— A peu près, puisqu'on a fait appel à notre honneur de gentilhomme.

— Pour obtenir de vous une chose contraire à l'honneur 1 s'écria le duc, voilà ce que vous ne me ferez jamais croire, monsieur.

— C'est pourtant l'exacte vérité.

— Quand vous me le répéteriez dix fois, je ne vous croirais pas, répliqua le duc. Aussi vous me donnez le droit de trouver votre conduite souverainement oirensante...

— Je ne puis pas vous en empêcher, fit tranquillement Flamberge.

— Et celui de proclamer à haute voix votre lâcheté, ajouta M. de Villaine Flamberge sentit le rouge de la colère lui monter au front. Mais il l'avait

promis à Réginald, il se contint.

— J'ai été officier comme vous, monsieur, dit-il au duc, les dents serrées, et je sais ce que c'est qu'un soldat ; mais, quoique vous ayez l'air de me considérer comme moins bon gentilhomme que vous, je ne me serais jamais servi dune expression semblable en m'adressant à un officier qui, Dieu merci, a fait ses preuves. Ce serait plutôt à moi de vous retourner cette injure, car vous voyez que je viens remplir ici une mission conciliatrice et vous en abusez indignement.

Le duc de Villaine se redressa.

— Comment ! s'écria-t-il. Vous venez m'insulter chez moi !

— Non, monsieur. C'est vous qui m'avez insulté chez vous, ce qui n'est pas g'énéreux, convenez-en.

— Savez-vous, monsieur, vous qui refusez de vous battre et qui m'offensez si cruellement, que je pourrais vous faire chasser d'ici par mes laquais ?

— Oh ! ceci est autre chose, mousieur le duc, dit Flamberge en riant. Je vous en défie !

FLAM13ERGE igi

— C'est ce que nous allons voir! lit M. de Villaine, exaspéré de ce calme railleur.

A ces mots, il ouvrit la fenêtre du salon qui donnait sur la cour :

— Baptiste ! Mathieu ! Pierre ! Joseph ! Tous mes gens ! Accourez avec des bâtons! Je vous l'ordonne !

Il s'élança aussitôt dans sa chambre et en revint, tenant deux pistolets à la main.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et Marguerite parut.

Sans s'émouvoir de ces préparatifs, Flamborge restait debout, les bras croisés, toisant à son tour M. de Villaine d'un reg'ard méprisant.

Quand il vit paraître Marguerite, il s'inclina et fit un mouvement pour se diriger vers la porte.

— Restez, monsieur, dit-elle, car, si je ne me trompe, vous n'êtes pas étranger à ce qui se passe, et je ne serais pas fâchée moi-même qu'un autre que M. le duc entendit ce qui me reste à lui dire, pour en témoigner au besoin auprès do qui il appartiendra.

A ces mots elle se tourna vers M. de Villaine.

— Vous m'expliquerez sans doute, monsieur, ce que sig-nifient ces cris que je vous ai entendu pousser et ces armes que je vois dans vos mains.

— Je pourrais ne pas vous répondre, madame, car vous avez été tout à l'heure avec moi d'une franchise qui me dispense de toutes convenances à votre ég-ard; mais je consens à vous dire qu'ayant été grossièrement insulté chez moi par cet homme, j'ai résolu de le châtier comme il le mérite et de le faire jeter à la porte par mes gens.

— Vous ne ferez pas cela, monsieur, s'écria la jeune femme. Le duc haussa les épaules.

— Non vous ne ferez pas cela, moi vivante, reprit énergiquement la duchesse, et je vais vous dire pourquoi. C'est à ma prière que le marquis de La Couldraye a refusé de se battre avec vous.

— Quoi ! vous avez osé...

— Lui écrire, oui, monsieur. Au dernier moment j'ai daigné me souvenir que vous étiez mon mari et que mon devoir était de vous protéger contre vousmême. Cela vous surprend, je le vois. Bien d'autres choses vous auraient étonné si vous l'aviez voulu, monsieur. Il vous aurait été facile avec de bons procédés de faire de moi, sinon voire femme devant les hommes, du moins une compagne de votre vieillesse... Votre jalousie et vos emportements ne l'ont pas permis.

« C est par la violence que vous avez prétendu me réduire, vous vous êtes trompé. Par la violence vous me briserez, mais vous ne me réduirez jamais. Aujourd'hui, pour la seconde fuis, vous avez osé porter la main sur moi, tout est bien fini entre nous. Cependant Dieu m'est témoin que je ne songeais pas en-

192 FLAMFJKIKiK

cori' à Mil' (li'idhcr M \iiltr hnilalilt- ; mais si vous tif crait!;n«!Z pus «rj'xéciih'r la mt'tiacf (juc vous Nfiu'/. <lr |>rnlV'r('i% vous aiiir/. (•oiiililc la mosuni, j«i vous en avertis, v\ jo rcjHriids loiiUî ma liberté. Je no suis jilus votre femine, jr suis voire jtiisoiinii'nî, cl, par Ions les moyens possibles excejilé ceux dont mon boiilu'iir aiii'ait à soiillrii-, je; cliercluîrai à nrallrancbir par la fuite du joug Immiliant (pi(^ vous lailes peser sur moi.

Le duc poussa un rugissement terrible.

— Y*>"^ feriez cela, vous? s'écria-t-il.

— Je vous le jurcî ! dit Marguerite.

— C'est ce que nous vciions ! lit .M. d(i Villaine avec colère.

Au même instant ses gens arrivaient, au nombre de; dix, armcis de bâtons. — Emparez-vous de cet homme! ordonna-t-il en bîur désignant l*'lam~ berge.

— Que tout le sang versé retomlx; sur votre tète ! dit bî capitaine qui tira son épée. Le premier qui m'approche est mort.

Il allait fondre sur eux, quand Marguerite, plus rapide que la pensée, se plaça devant lui.

— Qui de vous demanda-t-elle aux laquais, osera lever la main sur moi? Retirez-vous à linslant, je vous l'ordonne!

— Et moi je vous ordonne de rester et de m'obéir, fit le duc. De nouveau, il leur désigna d'un geste impérieux le capitaine.

— Allons, madame, continua-t-il, éloignez-vous et rentrez dans vos appartements ou je fais feu.

En disant ces mots il arma un de ses pistolets.

— Sur moi ! s'écria Marguerite. Je vous en défie !

— Non pas sur vous, madame, mais sur celui que vous vous efforcez en vain de soustraire au châtiment qu'il a mérité.

Mais Marguerite se cramponnait aux habits de Flamberge, et le couvrait tout entier de son corps frêle et délicat.

— Tirez, disait-elle au duc. Tirez donc, misérable et lâche que vous êtes ! Croyez-vous que je ne préfère pas la mort aux tortures que vous me faites endurer ?

La rapidité avec laquelle s'échangeaient ces paroles, l'exaltation à laquelle était parvenu chacun des acteurs de cette scène terrible, sont choses impossibles à décrire.

Témoins de cette querelle entre leur maître et leur maîtresse, partagés entre le respect qu'ils devaient également à l'un et l'autre, les gens de M. de Villaine n'osaient pas faire un pas.

Quant à Flamberge il n'était pas moins embarrassé. Les efforts que faisait la jeune femme pour le protéger paralysaient tous ses mouvements et le mettaient hors d'état de se défendre.

Incapable de conlenir sa fureur, le duc la prit par le poigaet et la força de tomber à ses

pieds. (Page 182.)

Résolu d'en finir, M. de Villaine prit d'une main ses deux pistolets, et, de celle qui lui restait libre, saisit le bras de Marguerite pour l'arracher de vive force à l'étreinte convulsive dans laquelle elle enlaçait le capitaine.

Flamberge, qui avait l'œil à tout, mit fort heureusement cet instant à profit.

Se baissant rapidement, il arracha de la main du duc les deux pistolets qui s'y trouvaient, puis s'élançant vers la porte, et couchant en joue les laquais de

LiV. 23. F. ROY, édiUuf.

104 FLAMIIKIIGIO

M. (If VilliiiiK' plus morts (|ii(' vifs, il so itrôcipila Aima i'escalicr, Iruvursu la iDiir cl ^a^iia Piifiti le quai Saint-l'aul. J.à stMilcMicnl il rrspifa.

— rutlicu ! dil-il. Co u'cst pas un liommi;, co duc, cVsl un»; bclo féroce. KucoiT un joli (Miuemi que nous avons sur les l)ras !

(JuaiiL à Margucrile, lors(ju'elle vit que le capitaine s'était es<jiiiv6, elle jcla sur sou mari un regard triomphant.

— Ilai»p('llez-vous ce que je vous ai dit, monsieur, fit-elle d'une voix assurée. A dater de ce moment je suis votre prisonnière. Kt je vous le conseille, faites-moi surveiller de près, car aussi vrai que le jour nous éclaire, dès que j(' j)ourrai me soustraire à volie tyrannie, je n'y manquerai pas.

A ces mots, traversant le groupe des valets inlcrdils, elle remonta dans ses appartements.

Le duc était dans un état d'exaspération d'autant plus facile à comprendre que sa vengeance lui échappait de tous les côtés à la fois.

Seule Marguerite restait en son pouvoir. Ce fut sur cette victime qu'il résolut d'assouvir sa rage impuissante. JN'élait-ce pas elle qui était la cause première de tous ces événements ? xVh ! elle l'avait menacé de prendre la fuite ! Ah ! elle voulait reconquérir sa liberté !

— C'est ce que nous verrons ! s'écria-t-il. Puis s'adressant à ses laquais :

— Plus ou moins, leur dit-il, voilà deux années que vous êtes à mou service. Jusqu'ici vous n'avez jamais eu d'autre maître que moi, et pourtant vous venez de méconnaître ma voix. Je devrais tous vous chasser pour n'avoir pas obéi sur. le-champ aux ordres que je vous donnais, mais je comprends l'embarras dans lequel vous vous trouviez et je consens à vous pardonner.

« Cependant je ne veux pas que pareille chose se renouvelle. Que ceux qui ne sont pas décidés à m'obéir aveuglément s'en aillent ailleurs immédiatement, je leur paye une année de gages. »

Pas un d'eux ne fit un mouvement.

M. de Villaine sourit d'un air satisfait,

— Quant aux autres, continua-t-il, je double leurs gages dès à présent, à la condition que je trouverai chez eux une obéissance passive, qu'ils ne reconnaîtront pas d'autre autorité que la mienne, et qu'ils ne permettront pas même à la duchesse de sortir de cet hôtel autrement qu'en ma compagnie. Me le promettezvous?

— Oui, oui ! Vive monseigneur! cria la valetaille d'une seule voix. Doubler leur gages ! Ils auraient commis bien d'autres turpitudes, les coquins ! Baptiste, lui-même^ avait crié plus fort que les autres.

— Allez, fit le duc en les congédiant d'un signe. Le premier qui volera son argent aura affaire à moi.

— Vive monseigneur! crièrent de nouveau les laquais enthousiasmés. Pendant plus d'une minute Thôtel retentit encore de ces acclamations. Quant à Flamberge, dès qu'il avait été sur les quais, il avait rassemblé ses

idées.

— Puisque nous sommes en guerre avec le duc, pensa-t-il, examinons la place.

L'hôtel n'avait extérieurement rien qui le signalât à l'attention, mais Flamberge se souvint tout à coup des confidences que Réginald lui avait faites.

L'hôtel de M. de Villaine correspondait avec la Niche à Fidèle! A qui appartenait maintenant la Niche à Fidèle?

Le capitaine ne résista pas au désir de s'en assurer.

— Je suis absolument désintéressé dans la question, dit-il. Ce n'est pas moi qu'on a sauvé, ce n'est pas à ma discrétion qu'on a fait appel, je n'ai rien promis.

Tout en disant ces mots, il se dirigeait vers la rue du Petit-Lion-Saint-Paul et s'orientait.

Il n'eut pas de peine à découvrir ce qu'il cherchait, et reconnut même la petite porte basse par laquelle Réginald avait dû s'échapper.

Alors, avisant un boutiquier qui le regardait curieusement.

— N'est-ce point l'hôtel du marquis de Bellaire, en face duquel je me trouve? demanda-t-il.

— Vous avez raison, monseigneur, répondit le marchand. Il appartenait autrefois à M. de Bellaire, mais il a été vendu depuis bientôt dix ans.

— Ah! Et à qui appartient-il à présent ?

— Au comte de Morlay, monseigneur.

Flamberge faillit tomber à la renverse.

Une pareille découverte était bien faite pour le surprendre. Comment! c'était dans l'hôtel de Morlay que Réginald avait trouvé le salut, lorsque, la veille, il avait réussi à s'échapper de la chambre de Marguerite !

En y réfléchissant pourtant, Flamberge finit par comprendre une foule de choses qui restaient jusque-là couvertes pour lui d'un voile obscur.

Réginald ignorait où demeurait son oncle à Paris. Il ne pouvait donc pas se douter qu'il était chez lui, ni s'expliquer ces paroles mystérieuses que sa prolectrice inconnue avait prononcées : Vous ici! Mais vous y courez un plus grand danger que celui auquel vous venez d'échapper!

Quant au capitaine, plus il réfléchissait, plus il voyait clair au fond de cette obscurité.

Quelle autre que la fille de M. de Morlay aurait eu les clefs de la maison?

Et dès lors, quelle autre qu'elle aurait sauvé Réginald?

Et, à ce propos, Flamberge se souvint de la jeune femme qui lui avait apporté l'acte de renonciation que le marquis avait signé, rue Galande.

llt-nniiiii' l'Iail Ixtilt'iist'. Or cclh' jriiiir IViiuin- Iiitilail t"'^.'!!!'!!!!'!!!. l.!llt'a\aiL ItiiMi pr(''lt'miii(|ir('ll<' riail lomhéii dans rcsraliei" cl (jik; sa cliuh; rlail la cause (le Cille (lilloniiilt' jt.issai^ère ; mais c'élail une diTuite à Lupielle il (Hail impossible (le se laiss(M' preiulre plus louiilemps. Donc c'élail eiu^oie Ilermitiie (jui avait repris à son j)ore el rendu à Uéj^inald cet acte arraché par la ruse au jeune {gentilhomme.

Il est vr.ii que Flamherf^e n'avait pas remarqué qu'elle fùl l)or,:;iie. (lello circonstance atnait pourtant dû 1(; frapper d'autant plus qu"JI<!rmiuie portait un masque, el que, chez une personne masquée, ce sont principalement les yeux qui attirent le plus l'attention.

Mais, précisément, Flamberge avait observé que celte jeune femme, avait ce que l'on appelle un « œil mort », c'est-à-dire que l'œil gauche était immobile et ne suivait aucun des mouvements de l'œil droit.

Cette particularité se présente quelquefois dans la nature; mais, s'il s'agissait bien réellement de Mlle de Morlay, c'est que, par un procédé artificiel tout récent, elle avait trouvé le moyen de faire disparaître; en partie son infirmité.

En effet, Flamberge, en rendant compte de cette visite à Réginald, lui avait signalé ces deux détails. Seulement, ils étaient si loin l'un et l'autre de soupçonner qu'un secours quelconque pût leur venir de la famille de Morlay, qu'ils n"avaient pas môme songé à Ilerminie.

Enfin Réginald avait fait au capitaine un portrait excessivement flatteur de sa protectrice inconnue ; mais il n'avait pas vu son visage. Ils avaient dû marcher tous les deux si lentement et avec tant de précautions dans les ténèbres, que Réginald ne s'était sans doute pas aperçu que son guide boitait légèrement.

A part cela, il était possible que le portrait fût parfaitement exact. Ilerminie pouvait être faite au moule et avoir la peau la plus fine du monde.

Maintenant, quels motifs avaient poussé la jeune fille à se dévouer pour Réginald? Était-ce le pur sentiment de la justice? Etait-ce l'amour? Ce point seul demeurait en litige.

Cependant, qu'y aurait-il eu d'étonnant à ce que Herminie aimât secrètement son cousin?

Il était assez beau, assez noble, assez bien fait pour inspirer une passion. 11 avait été question en outre de marier Herminie avec Réginald. Or, cette démarche n'avait certainement pas été faite sans qu'on eût obtenu au préalable le consentement de la jennc fille. Donc elle avait pu se flatter un instant de l'espoir que le marquis deviendrait son mari.

Tout cela était plausible, vraisemblable même. Plus Flamberge interrogeait ses souvenirs, relevait les particularités qui l'avaient frappé, rapprochait les circonstances, plus il était convaincu d'avoir découvert la vérité.

Qu'en ferait-il de cette vérité? La confierait-il à Réginald? Non. Réginald

avait manifesté le désir de ne faire aucune recherche à propos de sa protectrice, et semblait même se complaire dans le charme de cet incognito. A quoi bon contrevenir à ce désir, rompre ce charme ?

Flamberge se décida à garder momentanément le silence.

D'ailleurs, Herminie pouvait rendre encore de grands services. La lutte entamée entre l'oncle et le neveu n'était pas finie, elle ne faisait que commencer. Mieux valait par conséquent laisser croire à la jeune fille que son intervention restait un secret pour Réginald. C'était l'encourager à continuer son rôle d'ange gardien.

Le capitaine, en revenant à l'auberge, rendit compte au jeune marquis purement et simplement de la visite qu'il avait faite au duc de Villaine et de la scène à laquelle il avait assisté. De la découverte qu'il venait de faire il ne toucha pas un mot.

Il n'était pas le seul, du reste, que cette découverte préoccupât.

Depuis qu'on lui avait volé cet acte sur lequel il avait fondé tant d'espérances, le comte exerçait sur tout le monde, dans son hôtel, une rigoureuse surveillance, et Berg-eret l'y aidait de tout son pouvoir.

Le comte ne pouvait pas se défier de Bergcret. Depuis trop longtemps celuici lui avait prouvé avec quel zèle il embrassait les intérêts de son maître. Mais il le questionna si bien qu'il finit par apprendre que Bergeret racontait à Herminie tout ce qui se passait dans l'hôtel et toutes les combinaisons qu'il imaginait pour mettre à néant les prétentions du marquis de La Couidraye.

— Et c'est plaisir d'en causer avec elle, tant elle s'y intéresse, avait ajouté Bergeret.

11 ne vint pas immédiatement à l'idée du comte que sa fille pût le trahir. Néanmoins, il se rappela que le jour même où il l'avait prise auprès de lui, elle avait ouvertement blâmé la conduite de son père à l'égard de Réginald.

— Et lui as-tu communiqué le nouveau plan que nous avons combiné hier? demanda le comte à Bergeret,

— Je lui en ai touché quelques mots, mais avec d'autant plus de réserve qu'il n'est pas définitivement arrêté, puisque nous n'avons pas encore sous la main les hommes dont nous avons besoin.

— Bien, fit le comte, pensif.

Il n'adressa pas un reproche à Bergeret sur son imprudence. Il lui recommanda seulement de bien surveiller la femme de chambre d'IIerminie, qui était sa sœur de lait.

— Quant à moi, pensa-t-il, je me charge de surveiller Herminie.

Pendant qu'elle vaquait aux soins de l'intérieur, il monta dans sa chambre et y fit une perquisition minutieuse.

Dans le tiroir de la table il aperçut du papier, une plume et de l'encre.

l'.iS FLA.MIIi:ilGK

— Oui. nuiiiiHira-l-il, elle me los a donuiiulrs il y a trois joiii's, [\onv mieux It'iiir SCS coiMjiltvs, nra-t-clln (lit.

il alLiil s'(''l(u>;iit>r, (piaïul il se ravisa.

— Je lui en ai doiiué di.v feuilles. Voyons si elles y sont eiirore... Il lt>s conii»la et les rocom|)ta. Il n'en restait (]ne neuf.

Ponsant que sur celle ([ui manquait llerminic avait pu ali^n(îr quel(|ues rhilîros, il la chercha partout, jusque dans la cheminée, il no trouva pas trace de celte dixième feuille, fl prit la plume et l'examina, elle avait servi. A quoi?

— Mlle a donc écrit une lettre ? se demanda le comte. Ce n'est pas à Françoise, puisque nous l'attendons aujourd'hui avec son lils, le petit Jilaisc. A qui donc Ilerminie a-t-ellc pu écrire, elle qui ne connaît personne à Paris?

Après avoir poussé jusqu'aux extrêmes limites l'investigation qu'il avait commencée, le comte redescendit dans sa chambre, dont la fenêtre donnait sur la cour.

Il était très préoccupé. Son caractère soupçonneux s'était réveillé. Les doutes qu'il avait écartés d'abord relativement à la culpabilité d'IIerminie se représentaient plus vifs que jamais à son esprit depuis quelques instants.

Il plongeait dans la cour de l'hôtel son regard inquiet, lorsqu'il aperçut Virginie, la sœur de lait et la femme de chambre de sa fille.

Elle venait de descendre l'escalier, et, avant de traverser la cour, avait glissé dans son corsage quelque chose de plat et de blanc qui ressemblait à un billet.

— Serait-ce ma dixième feuille de papier? fit le comte.

Virginie s'élançait dans la cour et se dirigeait vers la porte, quand M. deMorlay ouvrit sa fenêtre et l'appela.

— Viens, mon enfant, lui dit-il d'un ton paternel, j'ai à te parler.

— Mais, monsieur, je vais faire une petite commission dans le quartier...

— Eh bien ! tu la feras dans une minute. Viens.

La camérisle remonta vivement et se présenta chez le comte.

— Où vas-tu? lui demanda-t-il.

— Je vais acheter du fil et des aiguilles pour mademoiselle Hermine.

— Ah! Et la lettre que tu viens de glisser dans ton corsage, à qui est-elle destinée?

— Quelle lettre ? fit Virginie de l'air le plus étonné du monde.

— Celle qui est là, dit le comte, qui se plaça entre la porte et la jeune fille pour lui couper la retraite.

— Mais, monsieur, je vous jure...

— Allons, donne-la-moi, reprit-il en changeant brusquement de ton, ou je la prends.

Il saisit Virginie par les bras afin qu'elle ne plat pas lui échapper. La pauvre enfant balbutiait, hésitait...

FLAMBEllGE 19'J

Le comte n'hésita pas, lui. 11 porta sur le corsage de la jeune fille une main brutale, et, par une brusque secousse, le déchira.

Une lettre tomba.

Virginie se baissa pour la ramasser; mais, au moment oti elle allait l'atteindre, il lui broya la muin d'un coup de talon.

La pauvre enfant poussa un cri de douleur atroce, et M. de Morlay s'empara de la lettre avec un sourire triomphant.

Tendant que la pauvre Virginie s'éloignait tout en larmes, en soutenant sa main meurtrie, M. de Morlay jetait les yeux sur le billet dont il s'était emparé.

Un premier désappointement l'attendait, ce billet ne portait aucun nom ni aucune adresse.

Pourtant il était destiné à quelqu'un, puisqu'il portait un cachet. Le comte le brisa impatiemment et lut :

« Monsieur,

» Ne sortez pas le soir à dater d'aujourd'hui, ou, si vous êtes absolument obligé de le faire, ne sortez que bien armé et tenez-vous sur vos gardes. »

Pas de signature.

Il est vrai que M. do Morlay n'avait pas besoin de lire le nom d'Herminie au bas de ces quelques lignes pour reconnaître l'écriture de sa fille.

Il froissa la lettre dans sa main et frappa avec rage sur le timbre qui se trouvait sur sa table.

Un laquais accourut.

— Dites à Bergeret de venir à l'instant, ordonna le comte.

Il se mit à marcher à grands pas, sans calmer l'agitation dans laquelle cette découverte l'avait jeté.

Peu d'instants après, Bergeret parut.

Sans lui dire un mot^ son maître lui tendit la lettre qu'il tenait à la main.

Bergeret la parcourut du regard.

— C'est clair, dit-il enfin, nous sommes trahis.

— Et trahis par ma propre fille I s'écria le comte de Morlay, car cet avis mystérieux, nous savons tous les deux à quoi il fait allusion et à qui il est destiné.

— Cela ne fait pas Tombro d'un doute; il fait allusion au nouveau projet que nous avons formé hier, et il est destiné au marquis de La Gouldraye.

— Tu le vois, fit le comte d'une voix sifflante, tu n'étais qu'un niais, mon pauvre Bergeret! Tu te laissais jouer comme un enfant par Ilerminie.

— C'est vrai, dit l'intendant un peu dépité ; mais à qui la faute? Ouand cette

200 1 LAMIii;iUii:

joiMii' lillc est vt'iuic ici, cl (jii.'uul cil»; a ose; hl.lincr Vdln; coiuliiite envers lo inaniiiis, (|iii donc a seul protesté contre le danger de cclh' intrusion? Qui donc a mrmc essayé de vous nirllro en garde ronln; les surprises de l'amour paternel? Moi, ne vous en déplaise ! Kt non seulement vous n'avez pas daigné m'écouter, mais encore vous m'avez enjoint de lui (théir comme; à vous-même.

— Ton obéissance avait-elle besoin d'aller plus loin (|ue j»; n'allais moimême? l'ourquoi lui communiquer tous nos projets comme tu las fait sottement, quand tu savais que je me gardais bien de lui en rien dire.

— Je reconnais, avoua JJergeret, que jo me suis laissé prendre au piège. Elle était si douce, si cAline!... J'ai cru sincèrement qu'elle avait fait amende lionoble et qu'elle s'était convertie à nos intérêts.

— Cela te sera une bonne leçon, je l'espère, fit le comte. Du reste, tu no seras plus exposé à tomber de nouveau dans la même faute, car, à dater de demain, Ilerminie aura quitté Paris.

Bergeret ne put réprimer un geste de surprise.

— En attendant, poursuivit M. de Morlay sans y prendre garde, tu vois qu'il n'y a pas de temps à perdre. Il faut qu'aujourd'hui même tu trouves les dix hommes dont nous avons besoin et que ce soir...

— Compris, interrompit Bergeret. Je vais m'en occuper à l'instant; mais vous, surveillez bien votre iille.

— Je m'en charge, promit le comte.

Aussitôt que Bergeret se fut éloigné, M. de Morlay se dirigea vers la chambre d'IIerminie.

Elle était en train de panser la main de sa sœur do lait, quand son père entra. Sans montrer un trop grand trouble, elle acheva de poser une bande de toile sur la compresse qu'elle avait préparée, et fit signe à Virginie de se

retirer.

Le comte était très embarrassé pour entrer en matière. 11 sentait bien qu'il n'avait pas entouré la jeunesse de cette pauvre abandonnée des soins qu'elle aurait dû recevoir. Il ne pouvait donc pas se faire une arme de sa tendresse, pour lui reprocher l'ingratitude dont elle était coupable à ses yeux.

— Mademoiselle, lui dit-il d'un ton sévère, je crois qu'une longue explication est inutile entre nous. Je savais que j'étais trahi par un des familiers de ma maison ; mais, je l'avoue, vous êtes la dernière sur laquelle mes soupçons seraient tombés. J'aurais dû m'en douter cependant, puisque, du jour où vous avez mis le pied chez moi, vous n'avez pas craint de manifester hautement une opinion contraire à la mienne.

« J'avais espéré, depuis, que vos idées changeraient de cours et que vous vous montreriez plus raisonnable. Je m'étais figuré même dans ces derniers temps que vous étiez disposée à me témoigner le respect et l'obéissance auxquels j'avais droit. Le hasard vient de me prouver que je m'étais trompé. Comme

Flatnberge, ee baissant rapidement, arracha de la main du duc les deux pistolets qui s'y

trouvaient. (Page 193.)

Judas, vous ne me tendiez la joue que pour me trahir, car vous ne nierez pas, je pense, que ce soit vous qui ayez écrit celte lettre?

En même temps, il lui montra le billet qu'il tenait à la main.

— Non, mon père, répondit Ilerminie sans même y jeter les yeux.

— Je vois que vous avez du moins le courage de la franchise, fit le comte avec amertume. Vous convenez aussi que cette lettre était adressée au marquis de LaCouldraye?

LiV. 26. F"' I^oyi éditeur.

.l't'M COIlvit'US.

— Ml (|ii<» c'rsl vous, ri'|iril-il triiin' \oi\ iiiili'f, <|iii in'.'ivcz voir, jioiir !<• lui rnulrc, l'acle do. HMionrialion que j'avais ohlrnii de lui ?

— (i'esl moi, oui, mou prie.

Cos avoux spoutaiiés, loiu dr calmer la fuiwMir do M. do .Morlay, avaii'iiJ au contraire lo don de l'allisor.

— Me diroz-vous aussi comment vous lui avez fait parvenir cette piëce?

— Je suis allée la lui porter moi-même.

— Vous? Ainsi vous êtes d'accord avec ce misérable pour me dépouiller.

— Je ne suis d'accord avec personne, répondit Ilerminie. Ce n'est pas k Réginald que j'ai remis ce papier, c'est au capitaine Flamberge. En outre j'étais masquée, et Virginie, également masquée, m'accompagnait. Ils ignorent donc tous les deux qui leur a rendu ce service, et je n'ai compromis en rien ni votre nom. ni mon honneur.

— Est-ce bien vrai cela? demanda lo comte un peu rassuré.

— La sincérité de mes aveux doit vous prouver que je ne sais pas mentir, mon pbre, répondit la jeune fille.

— Et que vous êtes mon ennemi le plus acharné, ajouta M. de Morlay avec aigreur.

— Je ne suis pas votre ennemie, mon père. Je crois mieux servir vos intérêts en agissant comme je l'ai fait, que vous ne le faites vous-même en essayant de vous soustraire à ce qui est la justice, le droit et la raison.

— Et si je vous faisais jeter dans un couvent, mademoiselle ! s'écria le comte exaspéré.

— J'y prierais Dieu pour qu'il vous ouvrît les yeux, mon père.

— Ainsi rien ne vous fera changer d'avis relativement à l'héritage des La Couldraye ?

— Rien, mon père.

— Alors vous ne trouverez pas étonnant que je vous renvoie dès demain au château de La Bouillerie?

— Je trouverai cela tout naturel, si vous persistez dans l'aveugle résolution de disputer par la violence à Réginald le patrimoine qui lui appartient légitimement.

M. de Morlay frappa du pied avec colère et fit quelques pas dans la chambre.

— Ma franchise vous irrite, mon père, je le vois bien, fit Herminie ; mais je ne peux pas croire que vous me préféreriez lâche et hypocrite. Bien souvent j'ai attendu de vous depuis trois ans une parole émue, une caresse, un baiser. Je me flattais en venant ici de l'espoir que je deviendrais votre confidente, A'otre amie, que je finirais, à force de douceur et de soumission, par vous inspirer un peu de tendresse. Alors, me disais-je, viendront les heures d'épanchement, de douce causerie, alors je lui ferai comprendre combien sa conduite nuit à sa ré-

putation, à sa dignité, combien il serait plus noble et plus généreux de renoncer à une"' fortune mal acquise et de marcher le front haut, entouré de l'estime des honnêtes gens. Oui, j'avais fait ce beau rêve. Malheureusement une influence pernicieuse a toujours combattu la mienne.

« Car je ne peux pas croire, reprit-elle avec force, que vous ne sentiez pas combien est injuste la cause que vous défendez et combien sont criminels les moyens auxquels vous avez recours. Non. Il faut que ce Bergeret vous ait aveug-lé au delà de tout ce qu'il est possible de concevoir. 11 n'est pourtant rien pour vous, ce Bergeret, qu'un domestique perfide, auquel vous accordez trop d'importance. Rien ne vous lie à lui que votre bonté. Aucun pacte d'infamie n'a été conclu entre vous. Aucun crime ne vous attache encore l'un à l'autre. Comment se fait-il alors que vous ne voyiez que par ses yeux?

« Ah ! si vous vouhez écouter ma voix! si vous pouviez entendre ce qui se dit tout bas dans ces campag-nes au sein desquelles vous m'avez fait élever ! Vous croyez que ces g-ens-là vous aiment, mon père ? Non, ils vous craignent. Vous croyez qu'ils vous approuvent? Ils vous condamnent, vous dis-je. Et s'ils pouvaient, comme moi, se jeter à vos genoux pour vous supplier... :

En disant ces mots, Herminie s'était laissée tomber aux genoux de son père.

— Ah ça! êtes-vous folle ? dit-il en haussant les épaules. Il faut, en vérité, que je sois bien faible pour écouter si patiemment vos sottes divagations. En voilà assez ! Vous m'avez entendu? Demain vous retournerez à La Bouillerie,

Herminie se releva et essuya ses larmes. Décidément, rien ne pouvait émouvoir M. de Morlay.

— Préparez vos hardes afin d'être prête à l'heure que je vous désignerai, dit-il en se dirigeant vers la porte.

Et il s'éloigna.

Herminie se laissa tomber sur un fauteuil et se prit à pleurer. Tout à coup elle releva la tète. Elle venait d'entendre du bruit du côté de la cheminée de sa chambre.

XH

Page 1