QUEL SINGULIER VOYAGE FIT A PAIUS FRANÇOISE TOUCHET
Depuis que Réginald s'était introduit dans sa chambre, Herminie n'était pas tranquille. Quelle sécurité oflrait, en effet, une pièce où l'on pouvait entier par surprise et à toute heure?
Elle n'avait pas eu le temps de demander à son cousin quel chemin il avait
suivi. \x (laiifitM- (Hait trop iininiucul pour rau^^nu-ntL'i' par des oxplicalioiis oistust's. \']\W ii:iioiail donc coinmont lo marquis 6lait choiS elle.
Toul Cl' qii't'lli' se rajjpclîiit, c'est qu'elle avait été réveillée en sursaul par \i\\ bruit soc qui lui avait jiaru provenir de la cheminée. C'était pres(jiie iimnédialement ai)n>s (pi'elle avait aperçu la silhouette du jeune gentilhomme.
Après son départ, Ilerminie n'avait donc eu rien de plus pressé que d'inspecter à la lumière la vaste cheminée dont sa chambre était pourvue. En vain »!lle avait sondé les murs, cette visitiî sommaire n'avait amené aucun résultat.
Elle se proposait de la recommencer le lendemain, mais le temps lui avait manqué jusqu'à présent. Aussi, était-elle si préoccupée de ce détail que, mal- |;ré la douleur et l'accablement qu'elle ressentait, le bruit qu'elle entendit daas cette direction attira immédiatement son attention.
Elle essuya ses larmes et courut vers la cheminée. Le bruit continuait toujours et ressemblait à un imperceptible craquement métallique.
Elle regarda avec soin et crut voir osciller légèrement une fleur qui se trouvait en saillie au coin do l'immense plaque de fonte qui garnissait le fond de
ratre.
Elle appuva avec force sur cette fleur et ne fut pas médiocrement surprise de voir la plaque se détacher du mur et tourner lentement comme une porte sur des gonds invisibles. Enfin, quand cette porte eut opéré jusqu'au bout son mouvement de rotation, Herminie aperçut, de l'autre côté de l'ouverture, une femme jeune et belle, très élégamment mise, non moins étonnée qu'elle, et qui la regardait curieusement.
Vous êtes seule? lui demanda cette femme à voix basse.
— Oui, madame, entrez, répondit Herminie. En même temps, elle tendit la main à la jeune femme, l'introduisit dans sa chambre, et, pour plus de sûreté, alla fermer les verrous de la porte d'entrée.
Marguerite, car c'était elle qui venait d'apparaître, s'était tenu de son côté un raisonnement absolument semblable à celui d'IIerminie, et avait fait dans le cabinet qui communiquait avec sa chambre des recherches minutieuses.
Dans le principe, c'étaient l'inquiétude et la curiosité qui la poussaient; mais, à la suite des deux scènes successives qu'elle avait eues da;is la journée avec le duc, et depuis qu'elle avait résolu de fuir son odieuse tyrannie, c'était au désir de reconquérir sa liberté qu'elle avait cédé.
Elle était bien certaine, en effet, qu'en raison des menaces qu'elle avait proférées, M. de Villaine exercerait sur elle une surveillance de plus en plus jalouse, et qu'il lui serait impossible de prendre la fuite par les moyens ordinaires.
Aussi avait-elle songé sur-le-champ au chemin mystérieux que Réginald avait suivi pour s'échapper. A force de patience, et après avoir interrogé tour à tour chaque pierre du mur, chaque lame du parquet, elle avait fini par trouver le losange sur lequel il suffisait d'appuyer. Mais, nous l'avons dit, le ressort
n'avait pas servi depuis longtemps et était un peu rouillé; Réginald avait eu beaucoup de peine à le faire jouer; les forces de Marguerite ne suffirent pas à le mettre en mouvement.
Néanmoins ses efforts réitérés avaient fait gémir le ressort et ébranlé à plusieurs reprises la fleur à laquelle il correspondait dans la chambre d'Herminie, de sorte qu'à elles deux les jeunes femmes avaient fini par triompher de sarésis- ^nce.
Après que la fille de M. de Morlay eut fermé sa porte au verrou, elle revint s'asseoir auprès de Marguerite.
Elles échangèrent d'abord leurs noms et se donnèrent mutuellement quelques renseignements sommaires sur leur situation respective, puis la conversalion retomba nécessairement sur cette porte mystérieuse dont, deux jours auparavant, ni l'une ni l'autre ne soupçonnaient l'existence.
Elles en arrivèrent forcément à prononcer le nom du marquis, et ce fut avec une sorte de défiance mutuelle qu'elles s'observèrent quand ce nom tomba de leurs lèvres.
Ce fut Herminie qui le prononça la première.
— Ainsi, demanda-t-elle, c'est par cette issue secrète que le marquis de La Couldraye s'est introduit dans ma chambre.
— Sans aucun doute, répondit la duchesse. Vous savez donc son nom?
— N'était-il pas tout naturel que je m'en informasse? S'il ne me l'avait pas donné, n^aurais-je pas appelé à mon secours?
— Mais pour que ce nom suffît à calmer vos alarmes, il fallait que vous le connussiez déjà, fit observer Marguerite.
— Je le connais depuis que je suis au monde, madame, Réginald est mon cousin.
— Quoi ! s'écria la duchesse, ce M. de Morlay dont vous êtes la fille, est le propre frère du feu marquis de la Couldraye? Celui qui s'est emparé injustement de la fortune de... — Oh! je vous demande pardon, s'interrompit-elle aussitôt, ma langue a été plus prompte que ma pensée.
— Yous n'avez pas à craindre de froisser mes sentiments personnels à cet égard, madame, fit douloureusement Herminie. C'est le seul point sur lequel je ne sois pas d'accord avec mon père.
— Vous êtes donc d'avis vous-même qu'il a tort?
— Non seulement je le lui ai dit, mais encore j'ai essayé de le ramener à des idées plus généreuses. Malheureusement j'ai échoué et je suis sur le point de payer de l'exil la franchise que j'ai montrée...
— De l'exil! Yous vous éloignez donc?
— Mon père vient de me signifier à l'instant que je partirais demain pour la Touraine. C'estlà que j'ai passé déjà, loin de lui, les quinze premières années de
ma jt'uMt'ssci ; c'rsL là (|ii(' jiMi passerai (|iiiii/j' autres j)(:uL-ùlie, avuiil (lu'il se russouviLMine (ju'il a iiiir lille.
Le Uni sur Icipn'l llcniiiiiie avait prononcé ces paroles 6mnt Mar^'-uei-ile.
— Couinii'ul ! s'écria-l-elle, c'est uni(|uenient pour nous pntiii- de votre franchise (pie M. de Morlay vous chasse de i*aris?
— Je serais injuste envers lui si jo ne reconnaissais pas également mes torts, ré|K)udit la jeune lilh;. .Iiî suis coupable encore d'avoir combattu les projets de mon père et d'avoir prètù à mon cousin une assistance! criiniindle.
— De quelle façon?
— En avertissant à plusieurs reprises Kégiuald des pièges qu'on lui tendait.
— Et le marquis le sait?
— S'il avait dû le savoir, je ne l'aurais pas fait. Non, madame. Je me suis prudemment tenue dans l'ombre.
— Mais à quel mobile avez-vous obéi en agissant ainsi? Vous l'aimez donc?
— Comment voulez-vous que j'aime quelqu'un? lit Uerminic dont la poitrine se gonila. Regardez-moi donc, madame! J'ai un œil de moins et je boite.
— En effet, balbutia Marguerite, j'avais cru m'apercevoir. .. Mais ce n'est pas une raison...
— Non, madame, non, dit la jeune fille en secouant tristement la tête. Je n'ai obéi qu'au sentiment du droit et de la justice, qu'il me répugnait de voir si ouvertement outragé.
Il y avait dans les paroles d'Herminie une teinte si prononcée d'attristante mélancolie, sa voix était si douce, si persuasive, si pénétrante, que la duchesse en fut touchée.
— Mais c'est assez nous occuper de moi, reprit Herminie, parlons un peu de vous, madame. C'est dç chez vous que venait Réginald quand il a pénétré chez moi. Il y courait un grand danger, m'a-t-il dit. Lequel? Est-ce que M. de Yillaine aurait découvert vos relations avec le marquis? Est-ce que Réginald est votre...
— Souffrez que je vous arrête interrompit Marguerite. Réginald n'est rien pour moi qu'un loyal et courageux gentilhomme, envers lequel j'ai contracté une grande obligation, puisqu'il a risqué sa vie pour sauver la mienne.
Marguerite lui raconta alors dans quelles circonstances elle avait connu le marquis de La Couldraye, comment ils s'étaient perdus et retrouvés, ce qui l'amena tout naturellement à parler de son mariage avec le duc de Villaine et des tortures qu'il lui faisait subir
— Ainsi, fit Herminie pensive, Réginald vous aime!
— Pardon ! Je ne vous ai pas dit...
— Ohl ne vous en défendez pas ! reprit Herminie. N'est-ce pas tout simple?
N'ôtes-vuus pas faite pour être aimée? S'il ne vous aimait pas, s'exposerait-il pour vous revoir aux dangers qu'il a courus ? Car, admettez qu'au lieu de pénétrer dans ma chambre et d'y trouver un sauveur, il ait pénétré dans celle de M. de Morlay. A pareille heure, son nom seul aurait été son arrêt de mort,
— Oui, vous avez raison, fit Marguerite, en frissonnant; mais cela ne se représentera plus. Je suis décidée à me soustraire h la tyrannie du duc, à quitter Paris s'il le faut. Seulement oh aller? Si je demande un asile à ma mère, elle ne manquera pas d'en informer le duc. Irai-je donc, sans abri et sans ressources, mener par les grands chemins une vie errante?... Non, c'est impossible. Plus j'y réfléchis, plus je me vois condamnée à subir le joug- que je voudrais briser, plus je suis rivée à cette chaîne de fer.
— Il y aurait peut-être un moyen...
A peine Ilerminie avait-elle prononcé ces paroles qu'on frappa à sa porte.
— Fuyez, dit-elle à Marguerite. Nous nous reverrons plus tard.
— Quand?
— Ce soir, lorsque tout le monde sera endormi, nous aurons toute la nuit pour causer... mais fuyez, fuyez! c'est peut-être moji père.
En effet, on frappait de plus en plus fort à la porte de la chambre.
Il y avait bien longtemps que Françoise Touchet n'avait pas va Ilerminie I
Trois ans s'étaient écoulés depuis que le comte de Morlay avait, rappelé sa fille auprès de lui.
Tout d'abord Françoise Touchet, la fermière du château de la Bouilleric et la nourrice dTIerminie,, ne s'était pas figuré que l'absence de cette enfant allait creuser un si grand vide autour d'elle.
Elle n'avait jamais considéré Ilerminie comme sa fille et s'était habituée depuis longtemps à l'idée que tôt ou tard il faudrait s'en séparer. Elle ne fut donc pas étonnée le jouroù le comte lui annonça qu'il allait emmener son enfant.
Mais Françoise n'avait pas donné son lait à Ilerminie et ne l'avait pas gardée impunément pendant quinze ans auprès d'elle. Au moment du départ, elle avait le cœur gros et les yeux pleins de larmes. Son chagrin était d'autant plus profond qu'en quittant le château, Herminie se faisait accompagner de Virginie Touchet, sa sœur de lait, qui, tout en remplissant les fonctions de femme de chambre, était en même temps pour la jeune fille une amie sincère et dévouée.
Pendant le premier mois, Françoise supporta assez bien cette absence. Il lui restait encore son fils Biaise, alors âgé de douze ans, pour lequel en sa qualité de dernier né, elle avait une prédilection marquée, et qui, pensait-elle, lui serait une consolation suffisante.
Biaise était, en elfet, un garçon soumis, très aimant, gros, gras et bien portant, mais il atteignait f âge auquel on se rend utile, et son père commençait à lui mettre en main les outils de l'agriculteur.
208 l'LAMIlKlUil!;
Il (Ml ifsiill.iit (jiir niaise, h pail l'Iinirr' dfs rt'iias, riait Ijicii {ilus souvent dans les champs ()n;i la maison. Encore, h. l'époque de la moisson et des vendanges, reslait-il dehors dos journées entières, et ne revenait-il chez lui que, harassé de falif;ue, pour manger nn morceau et se laisser tomber dans son lit.
Françoise était donc bien seule. Souvent, en voyant inoccupés auprès d'elle les deux sièges qu'alTectionnaient les jeunes (illcs, (die poussait un soupir, et ses yeux se dirigeaient malgré elle vers la route de Paris, comme pour les rejoindre par la pensée dans la grande ville dont on lui avait tant de fois vanté les merveilles.
A part ce chagrin secret, mais de plus en plus cuisant, Françoise était la femme la plus heureuse du monde.
Son mari, un rude travailleur, qui se levait toujours avant le soleil et ne se couchait qu'après lui, l'adorait et lui laissait l'administration absolue de l'intérieur de la ferme.
Grâce à leur activité réciproque, ils avaient acquis une honnête aisance, et vivaient largement du produit de cette terre fertile qu'ils avaient arrosée de leurs sueurs.
Ils étaient pour ainsi dire les propriétaires véritables du château, puisque M. de Morlay l'avait quitté depuis dix-huit ans et n'y avait jamais remis les pieds.
Aucun nuage n'avait donc jamais assombri leur vie paisible.
Pourtant, à mesure que les mois succédaient aux semaines et les années aux mois, la pauvre Françoise devenait de plus en plus triste.
Un beau jour, n'y tenant plus, et sur les conseils de son homme, qui voyait bien où le bât la blessait, elle se décida à faire le voyage de Paris pour aller embrasser ses deux filles.
Elle écrivit au comte de Morlay afin de lui annoncer son arrivée, attela ellemême à la carriole un cheval vigoureux, et partit, accompagnée de Biaise, se promettant bien de visiter dans ses moindres recoins ce Paris que si peu de personnes connaissaient à cette époque.
C'est qu'un voyage semblable était une grosse affaire en ce temps-là ! On ne se déplaçait pas comme aujourd'hui pour un oui ou pour un non.
Sans s'effrayer des difficultés qu'elle aurait à surmonter, Françoise se mit en route.
Dix jours après, elle entrait rue Saint-Denis dans la cour de l'auberge du Petit-Ecu, remisait sa carriole, conduisait son cheval à l'écurie, montait dans sa chambre et en redescendait au bout d'un quart d'heure, aussi fraîche, aussi pimpante que si elle venait de sortir du château de la Bouillerie.
— Toi, dit-elle à Biaise, tu vas panser ton cheval, laver la carriole et attendre mon retour. Ensuite nous irons nous promener.
Le Comte n'hésita pas, lui. 11 porta sur le corsage de la jeune fille une main brutale. (Page 199.)
Elle se dirigea vers la rue du Petit-Lion-Saint-Paul et se présenta à la porte de i hôtel en demandant M. de Morlay.
— A tout seigneur tout honneur, se disait-elle, c'est à lui que je dois ma première visite.
Le suisse, on apercevant cette robuste et réjouie compagnarde, ne voulait pas la laisser entrer sans avoir pris les ordres de son maître, mais Françoise le repoussa en haussant les épaules et passa outre.
LiV. 27. F. ROY, «diUw.
Lo fomlc, ([iii st' Ifiiuil ;iiix a^^in-ls (l(!rri(;nî s.i Ifiirtro, pour s'ussiirrr «jiio pt'rsoiinc no sorluil dii l'hùlcl sans sa permission, la rrcoiiiiiil cl lui lit si^mn do
llli>lll"M'.
l''ran<;oiso escalada idulùl qirelle no nionla les rscalicrs, an ^rand éhaliissenienl des laquais, el pénélra chez M. de Morlay.
Hieii ne l'avait étonnée ni intimidée. Le nombre des laquais la livrée magui- Hquf ([u'ils j)(>ilaitMit, la richess(! des aiiparlcmenls (ju'ell(! avait traversés, u'avaienl [iroduil sur elle aucune impression. Ou aurait juré (|u'(dle était née dans ce luxe el dans ce mouvement.
— Vous voilà, ma bonne Françoise! lui dit le comte en l'apercevant. Allons, asseyez-vous, je vous le permets, car vous devez être bien fatiguée.
— Fatiguée ! dit la fermière d'un air aussi surpris que si ce mot eût été nouveau i)our elle. Pas du tout, monsieur lo comte. Je me remettrais en route à l'instant, s'il le fallait.
— Eb bien! cela se trouve à merveille, lit M. de Morlay, car je tiens à ce que vous repartiez, non i)as aujourd'hui, mais demain.
— Pour la IJouillerie?... demanda Françoise.
— Oui, ma bonne femme.
— Quoi ! sans avoir le temps pour ainsi dire d'embrasser mes enfants?
— Vous avez pour cela tout le temps qu'il vous plaira, car elles partiront avec vous.
— Toutes les deux?
— Elles sont prévenues.
— Comment! mademoiselle Herminie aussi?
— Herminie surtout, répondit le comte. Est-ce bien convenu?
— Mais, monseigneur... balbutia-t-elle... Partir ainsi... faire un tel voyage... sans voir Paris...
— Visitez aujourd'hui tout ce que vous pourrez, si cela vous plaît, mais demain matin à huit heures, j'entends que vous vous mettiez en route. Je pense que je n'aurai pas besoin de vous le répéter une seconde fois.
— Non, monseigneur... non, répondit Françoise toute stupéfaite.
— Et maintenant, rien ne vous empêche plus d'embrasser votre fille et Herminie, si le cœur vous en dit.
Françoise allait s'éloigner.
— Je dois vous prévenir d'une chose, fit-il en la retenant d'un geste, c'est que si vous vous chargiez pour Herminie de la moindre commission au dehors, et si je l'apprenais, je vous retirerais immédiatement votre ferme de la Bouillerie. Vous êtes bien prévenue, allez !
La fermière se retira. -,
M. de Morlay fit appeler un de ses laquais.
— Tu as vu la femme qui sort dici ? lui dit-il.
FLAMBEllGE 211
— Oui, monseigneur.
— Eh bien! tu vas ôterta livrée, t'habiller en grison, et guetter dans la rue le moment où elle sortira. A dater de ce moment jusqu'à huit heures du soir, tu ne la quitteras pas un seul instant et tu viendras m'informer de tout ce qu'elle aura fait.
— Monseigneur sera obéi, répondit le valet en s'inclinant.
Quelques minutes plus tard, il traversait'la cour, vêtu de la tête aux pieds d'un costume de drap gris, et allait se mettre en observation à quelques pas de la porte d'entrée.
Pendant ce temps, Françoise s'était fait indiquer l'appartement d'Herminie et frappait à la porte, en femme qui n'est pas habituée à se morfondre trop longtemps.
Ne recevant aucune réponse, elle frappa de plus en plus fort
C'était au moment où Marguerite et Ilerminie venaient d'échanger leurs premières confidences.
Dès que la duchesse eut disparu par le chemin qu'elle avait suivi pour entrer, Herminie, toute tremblante, courut ouvrir la porte et fut agréablement surprise de reconnaître Françoise.
Enfin ! elle avait donc entre les bras quelqu'un qu'elle put embrasser sans contrainte.
Elle se jeta littéralement à son cou et manqua défaillir de bonheur en retrouvant riionnète et digne femme qui lui avait servi de mère.
Ce fut pour le coup que Françoise se sentit dédommag'ée des soins qu'elle avait donnés à Herminie et du chagrin que son absence lui avait causé.
— A la bonne heure, disait-elle en enchérissant sur les caresses qu'elle recevait, cela fait du bien d'être aimée ainsi !
Ce premier moment d'effusion passé, elle demanda Virginie.
— Je vais la faire appeler, dit mademoiselle de Morlay ; seulement ne t'elTraye pas en la voyant. Elle s'est blessée à la main aujourd'hui. C'est un meuble qu'elle a voulu soulever et qui lui est retombé sur les doigts ; n^ais elle ne court aucun danger; je l'ai pansée moi-même et je réponds que dans quelques jours..
— Bon! cela ne sera rien, fit Françoise. Elle en verra bien d'autres à la ferme !
— Et Biaise? demanda Herminie, ne l'as-tu point amené avec toi ?
— Si vraiment, mademoiselle. Il est à l'auberge, mais il viendra vous faire visite ce soir, si vous le désirez. Vous verrez comme il est grand et fort. Ah! dame! il a bientôt quinze ans!
— Non, fit vivement Herminie, ne le conduis pas ici. J'aime mieux que mon père ne le voie pas. J'ai une autre idée.
Françoise était de plus en plus intriguée. Décidément, il s'était passé quelque chose entre Herminie et son père.
L'arrivi'i' ilf Vir,",i"i<', <1'"' •'^^'^ maîtresse* avait fait ajjpidn-, opria fort licdrciist'iiirul imc diversion salutaire* ; mais «|iian(l Ins omhrassemenls furent IcrmiîK'S, il fallut liiru eu venir à celle leiiihle (juestioM :
— Pourcjuoi M. (le Morlay vous renvoie-t-il enTouraine?
II(M-niiuie ne cacha rien à l'^rançoise de ce qu'elle avait faitiioiii- sau\er Kéj;inald des emltùclies que le comte lui tondait.
— Je ne jiuis ]>as aj»prouver volie conduite, mad(îm<)isell(;, lui dit Françoise; mais je crois qu'à votre placi; j'en aurais fait tout autant.
l*our llermiuie, cettc^ phrase écjuivalait ù l'ahsolution, car elle ctjnnaissait la droiture de l'honnèlc femme et avait une foi aveugle dans son cœur et son bon sens.
Elle n'avait pas voulu accuser son père de brutalité envers Virfiinie, et avait répété, devant sa sieur de lait qui n'avait pas osé la contredire, la fable du meuble qui lui avait écrasé les doigts.
Françoise n'avait donc pas trop le droit d'en vouloir au comte, mais elle ne cessait do répéter :
— Et moi qui me faisais une fètc de voir Paris !
— .\ quelle heure mon père a-t-il fixé notre départ? demanda Ilerminie.
— A demain, huit heures.
— Alors il n'y a pas de temps à perdre, reprit la jeune fille. Dis à Biaise de ne venir à l'hôtel sous aucun prétexte, et apporte-moi avant ce soir un de ses costumes complets, — le plus beau, cela va sans dire.
— Précisément, je lui en avais commandé un tout neuf pour venir à Paris.
— Cela se trouve à merveille.
— Mais que voulez-vous en faire?
— Tu le sauras demain.
— l*renez bien garde, mademoiselle ! C'est que M. de Morlay m'a menacée de me chasser de la ferme si je me chargeais pour vous de la moindre commission !
— llassure-toi, ma bonne Françoise. Ce que j'ai l'intention de faire de ce costume n'a rien de compromettant pour toi ni pour moi. Encore je ne suis pas absolument sûre que je mettrai mon projet à exécution.
— Allons, je vous obéirai, dit la fermière en soupirant.
— De quel ton tu me dis cela ! fit Ilerminie avec un accent de reproche. Tu ne m'aimes donc plus ?
— Je ne l'aime plus! Oh! la petite drôhère! se récria Françoise. Elle ose dire...
— Certainement, continua la jeune fille sur le même ton, car j'avais encore un petit service à te demander, et je suis sûre que tu ne voudras pas me le rendre...
— Oh ! s'il ne s'agit que d'un petit service, dit la fermière qui la regardait avec défiance, je ne demande pas mieux.
— Voici fit Hcrminie résolument. J'ai ouï dire qu'un jeune et courageux gcnliliiomme devait être attaqué ce soir aux environs de son hôtel. Si je ne puis m'y opposer de vive force, je désirerais au moins l'en prévenir.
— Parbleu 1 fit rondement Françoise.
— Mais il m'est impossible d'aller chez lui et de lui écrire, poursuivit la jeune fille. Je suis prisonnière et surveillée de très près.
— Rien ne m'empêche d'y aller, moi, proposa Françoise. — A moins pourtant, corrigea-t-elle aussitôt, qu'il ne s'agisse du marquis de La Gouldraye.
— Quoi ! ce que tu ferais pour un inconnu, tu ne le ferais pas pour Réginald?
— Non, non, non ! Diable ! Je ne veux pas, à mon âge, me faire chasser d'une ferme que j'habite depuis vingt-cinq ans, où je suis presque née, où je compte bien mourir.
— Allons! fit tristement Herminie, nous laisserons donc assassiner mon pauvre cousin, quand il suffirait d'un mot...
— Assassiner! dit Françoise qui frissonna. Vous croyez donc qu'on en veut réellement à ses jours?
— J'en suis sûre.
■ — Et vous croyez aussi qu'il suffirait do le prévenir pour lui sauver la vie?
— Ce n'est pas douteux.
— Eh bien ! dit Françoise ébranlée, je veux bien essayer, pour vous prouver combien je vous aime, car ce n'est pas précisément à la ferme ni aux revenus qu'elle nous donne que je tiens. Seulement c'est là que je me suis mariée, que j'ai élevé mes enfants, que j'ai vécu. Il n'est pas un chemin, pas un arbre, pas une pierre, qui ne me rappelle les chers souvenirs de ma jeunesse... Vous avez beau dire, mademoiselle, cela fait quelque chose de penser que du jour au lendemain îl faudrait dire adieu à tous ces témoins de mon bonheur.
— Non, ma bonne Françoise, ne crains rien. Mais tiens-toi sur tes gardes ! Il est évident qu'en sortant d'ici, et du moment que tu mettras le pied dans la rue, tu seras suivie. Par qui, je n'en sais rien. Probablement par un des laquais de mon père.
— Bon ! je le reconnaîtrai bien ! Il sera galonné d'or sur toutes les coutures.
— Tu te trompes. Ce serait trop naïf. Il sera mis comme le premier boutiquier venu ; mais puisque tu es prévenue, rien ne te sera plus facile...
— Soyez tranquille, mademoiselle. Si rusé qu'il soit, votre laquais ne le sera pas plus que moi.
— Bien. Tu te rendras à l'auberge du Cjjgne-Noir, rue Saint-IIonoré, et tu demanderas, non pas le marquis de LaCouldraye, mais le capitaine Flamberge. Retiendras-tu bien ce nom?
— Flamberge ! II n'y a pas de danger ! C'est un de ces noms qu'on n'ou^ blie pas.
l'I, AMIIKIIUIC
— \'A lu lui i(''ji(''lfras Icxliirllcmciil cr.c'i : (]aj)il;iiiii', m- soilnz [\ns c»? soir, ou, si NOUS y i'Uis ahsoluMUMil lorcé, uc sorUiZ (pu; liiru iHMu';.
— C/i'sl loul?
— Oui. .It> u'ai [t.is Ix'soiii (1(^ le rcronmiaiulcr de iif din' ni (jui l"t'ii\()i<! ni (jui t'a douiu' CL' l'ousci^uiMnt'ut.
— Il 110 man(jU(M"ait iilus (pic ci'la !
— \ a (loue, cl iroul)li(ï pas ce soir, eu venant nie rendre compte de la mission (pu" je le confie, de m'apporler le coslunitî de IJIaise.
— (loniplez sur moi, dit Fran(M)ise.
Apri's avoir r(jj)(3t(j! jdusi(uirs fois le nom et l'adressi; qu'IIerminie lui avait donnés, alin de se bien l(>s mellre dans la UUe, (dh; s'éloii^iia.
En fermant la porte de riiôlel, elle jeta un regard dans la rue. On n'y apercevait pas un passant, à r(^\ccj>tion d'nn homme, V(';ln de gris, qui causait sur le seuil du magasin avec un bouli(iuier du voisinage.
Elle se dirigea vers la rue Saint-Denis, s'arrèlant de temps à autre pour demander son chemin, et pour s'assurer surtout que l'homme iiris la suivait toujours.
Bient()l il ne» lui fut plus possible d'en douter. Sans paraître y prendre garde, elle arriva à l'auberge du Petit-Ecu, où elle était descendue, cl fil semblant d'entrer sous la grande porte; mais revenant brusquement sur ses pas, elle se trouva presque nez à nez avec le grisou du comte.
Elle ne sourcilla pas plus que lui, rentra en fredonnant un refrain, et se prit à réiléchir.
— Il est évident, se dit-elle, que ce coquin ne va pas me quitter d'une semelle et que je ne pourrai pas aller prévenir ce M. Flamberge. Comment taire?
Tout à coup elle se frappa le front.
— Et Biaise! s'écria-t-elle. Il faut bien qu'il serve à quelque chose. De cette façon, il ne sera pas venu à Paris pour rien.
Elle rentra, appela son fils, écrivit sur une feuille de papier le nom et l'adresse du capitaine, et lui serina dix fois de suite les paroles textuelles qu'il devait prononcer.
Biaise les récita sans faute.
— Maintenant, lui dit Françoise, va, fais comme moi, demande ton chemin et reviens en toute hâte. Si, en arrivant, tu me trouvais sur le seuil de la porte, passe à côté de moi comme si tu ne me connaissais pas, et attends dans ma chambre que je t'aie rejoint.
Biaise partit en courant.
Françoise sortit pour ainsi dire derrière lui et se mil à remonter la rue Saint- Denis, en s'arrêtant devant les boutiques et s'extasiant sur la hauteur des maisons, ce qui lui fournissait autanl de prétextes pour se retourner.
Elle l'avait bien dit : l'homme gris ne la quittait pas d'une semelle.
Elle eut un petit frémissement de joie intérieure. La commission d'IIerminie serait faite, et elle garderait sa ferme.
Pendant une grande demi-heure elle promena ainsi le prison du comte de Morlay, enchérissant sur sa gaucherie naturelle, se plaisant à multiplier ses allées et venues, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, en avant, en arrière, de côté, jouissant de l'embarras dans lequel elle mettait l'infortuné, qui se dissimulait dans tous les coins pour tâcher de ne pas être remarqué.
Enfin, après avoir joué avec lui comme le chat joue avec la souris, elle revint se planter toute droite devant la porte duPetit-Ecu et se mit à examiner les passants.
Plus d'une heure s'était écoulée depuis le départ de Biaise, et Françoise ne le voyait pas apparaître. Son cœur de mère commençait à battre ; l'inquiétude la g'agnait.
Bientôt elle le vit déboucher d'une rue voisine et respira plus librement.
Le drôle n'avait pas oublié les recommandations de sa mère. Il passa près d'elle, sans môme lui adresser un regard d'intelligence, et regagna sa chambre.
Cinq minutes après, à pas lents, aussi tranquille en apparence que si elle n'avait rien éprouvé, Françoise tourna le dos à la rue et rentra dans l'intérieur de l'auberg-e. Mais aussitôt qu'elle eut posé le pied sur la première marche de l'escalier, elle le grimpa quatre à quatre et se jeta comme l'ouragan dans la chambre où l'attendait Biaise.
— Eh bien? lui demanda-t-elle vivement, as-tu trouvé le capitaine Flamberge.
— Non, mère. Il était sorti avec le marquis de La Couldraye et avait prévenu qu'il ne rentrerait pas souper.
— Miséricorde ! s'écria Françoise, je n'avais pas songé à cela ! Ainsi, tu n'as pas pu lui répéter les paroles que je t'avais dites?
— Non, mère; mais l'aubergiste m'a tellement pressé de questions et m'a eu l'air d'un si brave homme, que je l'ai chargé de le faire pour moi.
— Et tu es sûr qu'il tiendra sa parole?
— lime l'a juré sur son salut éternel. Françoise l'embrassa sur les deux joues.
— Oui! s'écria-t-elle tout à coup, mais s'ils ne rentrent ni l'un ni l'autre... Elle était fort embarrassée, mais elle ne pouvait pas faire l'impossible, cette
brave Françoise. Cétait déjà beaucoup que, sans éveiller les soupçons du comte, elle eût put prévenir Réginald du nouveau danger qui le menaçait. Aussi se rassura-t-elle promptement.
— C'est égal, se disait-elle, si l'on ne vient à Paris que pour s'égorger les uns les autres, j'aime mieux rester à la Bouillerie.
Pour se remettre un peu, elle fit vers cinq heures un solide repas, réunit en un paquet le costume neuf que Biaise ne devait même pas étrenner, et se diri- {fea vers l'hôtel de Morlay.
— S(>ii:m' Iiii'M ton cheval, .ivait-i'llc dil h suii (ils, dors bien cl sois prêt à l(r rcnu'llic en nuilt' (Iciuain malin à sept liciii'cs.
J.a nuit ronuueiu.'ail à tomber, (juand elle quilla raiibcrf5:G ; mais son U'il exercé reconniil l'homme ^ris, (jiii avait consciencieusement monté sa faction en face de la porte et qui se remit à la suivre avec une ténacité digne d'un meilleur sort.
Enfin elle atteignit l'hôtel de Morlay.
Toujours en observation derrière sa fenêtre, le comte la vit entrer avec un paquet et voulut savoir ce qu'il renfermait.
Lorsque Françoise posa le pied sur le palier du premier étage, elle trouva son maître devant elle, étudiant d'un regard oblique la forme du paquet qu'elle portait sous le bras.
— Qu'est-ce que tu as là? lui demanda-t-il.
— Ce sont des habits que je viens d'acheter chez un fripier pour mon petit Biaise, répondit Françoise
Le comte voulut s'en assurer. Il écarta le linge qui les enveloppait, les examina et souleva le paquet pour bien se convaincre qu'il ne renfermait pas autre chose que des vêtements.
De nos jours, un douanier n'eût pas mieux rempli son rôle.
— Va, lui dit le comte, et n'oublie pas qu'il faut que tu sois ici demain matin ù huit heures, avec ta carriole.
Soyez tranquille, monseigneur, fit la bonne femme. Je ne le trouve déjà pas si beau votre Paris ; je ne tiens pas à y faire de vieux os.
Elle monta chez Ilcrminic, qui, de son côté, avait préparé quelques hardes et se disposait au départ.
Françoise lui apprit comment Biaise avait pu faire parvenir à Flamberge l'avis mystérieux que lui donnait Herminie.
La jeune fille parut un peu plus tranquille et défit le paquet que sa nourrice lui avait apporté.
C'était un charmant costume de fin drap marron, relevé de gris. Tout y était, depuis le feutre et la chemise de fine toile, jusqu'aux bas marrons et aux souliers gris en peau de daim.
Ilerminie serra ce costume au fond d'un tiroir et, dans le même linge qui l'avait enveloppé, glissa diverses pièces de son trousseau.
— Puisque mon père t'a vue venir avec un paquet, dit-elle à Françoise, il faut qu'il te voie partir avec un paquet. Sans cela il se douterait de quelque chose.
— Mais enfin que comptez-vous faire de ce costume? interrogea la fermière.
— Je n'en sais rien encore, dit Ilerminie. Peut-être ne me servira-t-il à rien. Dans tous les cas, voici les dernières recommandations qu'il me reste à te faire :
FLAMBERGB
Vous êles seule? lui demanda Marguerite à voix basse. (Page 204.)
puisque tu dois venir me chercher avec ta carriole, viens seule et laisse Biaise à l'hôtel du Pelit-Écu, où nous le reprendrons en quittant Paris.
— C'est facile, dit Françoise. Est-ce tout?
— Absolument tout, répondit la jeune fille.
— Ainsi vous n'avez plus besoin de moi ?
— Pas avant demain.
— Bien. Je serai là à sept heures et demie.
LrV. 28. F- Roy. éditeur.
i>|H ILAMItKIlGH
— .Il' x'iai j)rt''l(', |ii'()iiiit llrnuiiiii'.
l'raiiruisc s'rloi^im ''I la ji'iiih' lillc irsla sciilc, (•onliiiiuiiit stss préparatifs d<' dt''|iarl.
(Jiit'l(lii('S inslaiils apri's, M. de Morlay vitil la voir.
!,(' rd'tir (rilcrmiiiic ballil hirn fort. I']ll(» (îsjjrra iiii inslaiit que son jx'mc avait rrlliM'hi cl (iiif, pris <riiii retour de Icndrosse paleriudliî, il allait lui jtaidoimer t>t la garder prî's de lui.
Loin de lu. il venait sinij)lemenl s'assurer que si fille exécutait l'oidre qu'elle avait re(;n.
La pauvre enfant fut cruellenieiit déeue. De grosses larmes lui vinrent aux yeux, et co fut presque avec joie qu'elle entendit le comte lui annoncer qu'il ne souperait pas avec elle.
Du reste, il se montra de glace. ITerniinie, qui l'obsei-vait avec attention, ne put rien lire sur ce visage impassible qui lui apprît si le danger qui menaçait Réginald était ou non plus imminent que jamais.
Il se retira sans l'avoir môme embrassée.
llerniinie se fit servir à souper dans sa chambre, mais elle toucha à peine aux mets que hii apporta sa sœur de lait.
Vers huit heures ella la congédia.
Certaine désormais de n'être plus dérangée jusqu'au lendemain, elle poussa le verrou, ferma avec soin les lourds rideaux de tapisserie qui garnissaient sa croisée et se laissa tomber dans un fauteuil.
Ainsi elle allait quitter Paris, laisser Réginald plus que jamais en butte aux embûches de toutes sortes que l'infernal Bergeret lui tendait chaque jour ! Elle commençait à désespérer de tout, et à jeter, comme on dit, le manche après la cognée.
Depuis qu'elle avait quitté la ïourainc, elle n'avait pas été entourée delà moindre affection et n'avait eu sous les yeux que de funestes exemples. Son père lui-même, pour lequel elle avait un certain respect au temps oii elle ne le connaissait pas, avait perdu tout prestige, et se révélait à elle tel qu'il était réellement : ambitieux, vaniteux, déloyal, cupide et cruel.
A part l'amitié de Françoise, que restait-il à la pauvre enfant? Rien. Quoi! dans son désespoir elle ne rencontrerait pas même une amie !
Telles étaient les tristes' réflexions qui l'agitaient, lorsqu'elle entendit dans la cheminée le même bruit qui, dans la journée, avait attiré son attention.
Après avoir acquis la certitude que nul reg-ard indiscret ne pouvait pénétrer dans sa chambre, elle courut à la cheminée, dont elle fit jouer le ressort.
Marguerite apparut aussitôt, pâle, défaite, les yeux rougis par les larmes, et se soutenant à peine.
Herminie en eut pitié, la prit par la taille et la fit asseoir auprès d'elle.
— Mais vous êtes malade! s"écria-t-elle.
— Oui, lit Marguerite d'une voix dolente, je sens que j'en mourrai.
« Tant mieux ! reprit-elle après un court instant de silence ; je préfère en finir au plus tôt avec une vie semblable !
— Comment! vous perdez courage à votre âge? fit Herminie, quand vous êtes aimée parle meilleur et le plus courageux des hommes! Ah! si j'étais aimée, moi!... Si j'avais seulement un cœur ami dans le sein duquel je puisse m'épancher...
Ces paroles avaient ranimé Marguerite.
— Une amie? dit-elle. Ah! Dieu m'est témoin que j'en appelle une aussi de toutes les forces de mon âme. Ne suis-je pas abandonnée comme vous? N'ai-je pas été sacrifiée par une mère avide à un vieillard qui s'est fait mon bourreau?
— Eh bien ! proposa Herminie, unissons nos deux infortunes. Le voulezvous?
— Ah certes ! fit Marguerite en lui tendant la main. Mais, surveillées comme nous le sommes, de quelle façon échapper à ceux qui nous oppriment?
— Je vais vous le dire, fit Herminie; mais, auparavant, asseyez-vous à cette table et refaites-vous un peu, car, en vérité, votre pâleur m'effraye.
A ces mots, elle la conduisit vers la table, sur laquelle était encore dressé le souper auquel elle avait à peine touché.
Marguerite se laissa faire et fut tout étonnée de manger avec plaisir. La nouveauté de la situation opérait en elle une diversion bienfaisante. Les sympathies que lui témoignait Mlle de Morlay l'avaient touchée.
— Voyons, dit-elle curieusement, quel moyen avez-vous à me proposer?
— Voici, fit Herminie : Françoise, la bonne et digne fermière qui m'a élevée, est arrivée aujourd'hui à Paris, où elle comptait passer quelques jours auprès de moi ; mais à peine était-elle entrée ici, que mon père lui a donné l'ordre de repartir demain et de m'emmener avec elle à La Bouillerie.
— Et vous avez pensé à me faire partir avec vous?
— Oui, madame.
— Mais comment faire? Votre père sera certainement là quand vous vous éloignerez, et ma présence inexplicable...
— Attendez, je n'ai pas fini, interrompit Herminie, Françoise est nccompagnée de son lils Biaise, qui à quinze ans, et que mon père n'a pas vu depuis des années. J'ai donné l'ordre à Françoise de ne pas l'amener ici, et je me suis fait remettre par elle un costume tout neuf qu'elle lui avait commandé peur venir à Paris.
— Et vous voulez que je revête ce costume, que je passe pour le petjt Biaise? fit vivement Marguerite.
— Vous l'avez dit.
— Oh! ce sera charmant! s'écria la duchesse avec joie. Mais Françoise? objecta-t-elle.
— Je la préviriidrai dt'inain, quaiul (sIIo viiuulra ino cluM-chor, (1<; la subslilulion «iiic nous allons opérer, et à laquello elle doil s'ulU^ndiv! déjà.
— Kl co coslume, où esl-il ?
— Lo voici, lit llorminic en lo sortant du tiroir dans lequel il était enfermé,
— Vite! il faut l'essayer, dit Marj^uerile.
Aidée de Mll«; de Morlay, elle revêtit pièce à pièce le costume de JUaise. Sauf queliiues petites retouches indispensables, il allait on ne peut mieux à la duchesse. Seuls, les souliers étaient trop grands. Deux pieds mignons comme celui de Marguerite auraient pu s'y faire vis-à-vis.
— Que cela ne vous embarrasse pas, dit-elle. J'en ai de pareils. Ils sont blancs, c'est vrai, mais en les salissant adroitement...
— Alors, vite, à la besogne! lit llerminie.
Elle alla chercher du lil, des aiguilles: Marguerite vint se placer à côté d'elle, et elles se mirent en devoir d'arranger Ihabillement de Biaise à la taille delà duchesse ; mais llerminie s'arrêta tout à coup.
— Mon Dieu ! pourvu qu'il n'arrive rien au marquis de La Coudraye ! murmura-t-elle. Prions, madame, pour celui que vous aimez, — et que je dois aimer aussi, — ajoula-t-elle, puisque le même sang coule dans nos veines!
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