VINGT CONTRE DEUX
M. de Morlay voyait bien, lui aussi, que Iléginald n'était pas disposé à se laisser tondre...
— Ce n'est qu'un enfant, je m'en charge, avait-il dit dix ans auparavant à Bergère t.
Oui, mais l'enfant avait grandi et le sang du lion coulait dans ses veines. Aussi, depuis trois ans, le comte avait toujours trouvé le jeune marquis en travers de son chemin.
Après l'issue du procès engagé par son neveu devant le Parlement de Tours, M. de Morlay s'imaginait que le marquis se tiendrait pour battu, et voilà qu'il le rencontrait à Paris partout où il allait. Chez le roi d'abord, où la vanité du comte avait reçu le plus cuisant de tous les soufflets ; chez le cardinal ensuite, où Réginald avait trouvé le moyen de se faire présenter.
Richelieu n'avait pas reçu le gentilhomme,, c'est vrai, mais il pouvait lui donner audience demain, et le veut de la cour est si changeant que son Emi-
neiice pouvait également se prononcer eu faveur du marquis de La Couldraye.
Dans tous les cas c'était une lutte acharnée qui s'engageait entre l'oncle et le neveu. Il n'y avait pour M. de Morlay que deux façons de la terminer : vaincre son adversaire par tous les moyens, loyaux ou non, qui étaient en son pouvoir, ou se débarrasser de lui par la violence.
Le comte avait essayé de la surprise, et sa propre lille avait fait avorter ce projet. Il se décida, sur les conseils de Bergeret, à employer la violence.
En ce temps là, ce n'était pas plus un cas de conscience pour certains gentilshommes de faire assassiner un rival ou un ennemi que de faire bâtonner par leurs gens un créancier récalcitrant.
Toutes les grandes villes, Paris surtout, étaient peuplées d'une foule d'aventuriers, — véritables bandits ne vivant que du jeu ou de la rapine, — prêts à vendre leurs bras pour quelques pistoles à la plus détestable cause. C'était un jeu pour eux que de dépouiller jusqu'à son dernier écu le jeune gentilhomme fraîchement débarqué, s'il s'apercevait qu'il était volé et s'il se permettait d'élever la voix.
Ces coquins alfectaient tous des allures de gentilhomme ou de soldat, auxquelles les novices pouvaient se laisser prendre, mais qui ne trompaient pas l'œil exercé d'un homme doué do la moindre expérience.
Ce fut parmi eux que Bergeret songea à recruter une cohorte suffisante pour se défaire à la fois de Réginald et de ce maudit capitaine qui ne le quittait pas plus que son ombre.
Pour réaliser ce projet, il fallait de l'argent, beaucoup d'argent. Bergeret n'était pas embarrassé. Mieux que personne il savait avec quelle stricte économie son maître, tout en sacrifiant à son désir de paraître, administrait sa maison et capitalisait ses revenus pour le cas, inadmissible selon lui, où il se verrait contraint de rendre la fortune qu'il avait usurpée.
Cet obstacle ne l'arrêta donc pas. S'il s'ouvrit d'abord au comte avec quelque timidité de ce projet violent, il s'enhardit bientôt lorsqu'il ne rencontra qu'une résistance hypocrite et qui ne demandait pas mieux que de se laisser vaincre. Pourquoi Bergeret s'acharnait-il après le jeune marquis et tenait-il tant à ce que son maître conservât l'héritage des La Couldraye ? C'est facile à expliquer. Plus il y a d'argent dans une maison, plus un intendant de la trempe de Bergeret trouve le moyen d'en voler. En outre, il nourrissait certainement d'autres idées, et n'attendait que le moment favorable pour les démasquer.
Tout comme il avait communiqué à son maître le nouveau plan qu'il avait conçu, il en fit part à ïïerminie, qui ne s'éleva pas trop ouvertement contre cette monstruosité. De part et d'autre, Bergeret se crut donc encouragé à suivre la voie dans laquelle il avait résolu de s'engager.
La trahison d'IIerminie le déconcerta d'abord un peu; mais quand il vit que celle trahison avait eu pour effet d'irriter plus que jamais le comte et de l'affer-
222 rL.\Mlîi:il(iK
mil' dans le ji.iili ;uh|11('1 il s'rlail (ir'liMilivcmrîil raiii.'('\ IJcr^^orct se mit on ramj)at;no.
l'jili'c tons los mis(''rahl(>s il y a une ('S[m''C(^ de snjidarilé sccri-li' ipii fait (|tril.s se deviiifiil au pieinier ('(iiii» d (eil cl (jn'ils m) comitreiinciit à (hîmi-mot. Ces <;('ns-lii se lecherchenl loujdiiis les mis el les aiilres ol savoiil ou se, vcnconlrer.
Sur l'ordi-e (juil en avait leen do M. de Morlay, IJerg-eret déploya une aclivilé prodiiiieuse.
A foive de courir los cahai-ets. il linil par motlio la m.iin sur ro. qu'il cliorrhail.
Il avisa quatre hommes assex pauvrement accoutrés de vêtements fanés, qui vidaient, tristes et silencieux, une malheureuse bouteille de piquette, dans le coin le plus obscur d'une salle ;\ demi plongée déjà dans les ténèbres, quoiqu'il fût ti peine quatre heures.
liergeret s'avança, s'assit à la table voisine et se fit servir une bouteille de vin tlAnjou, ce qui était, en fait de liquide, la gourmandise de l'époque.
Après l'avoir dégusiée, il fit claquer sa langue contre son palais avec une béatitude qui attira le regard des quatre aventuriers sur la magique bouteille.
Bergeret, qui ne les perdait pas de vue, éleva son verre à la hauteur de l'œil en se tournant du côté de la fenêtre.
— Joli vin! dit-il en replaçant son verre sur la lable.
— Je vous joue la bouteille en trois coups de dés, proposa l'un des quatre hommes avec un accent g-ascon très prononcé.
— Volontiers, fit l'intendant.
Le Gascon tira des dés de sa poche, et la partie s'engagea. Bergeret perdit successivement quatre bouteilles de vin d'Anjou.
— Allons, la cinquième, proposa son adversaire.
— Non, répondit Berg-eret, vous m'avez assez volé comme cela pour le moment.
— Volé, cordions ! s'écria le Gascon en mettant la main à la garde de son épée.
— Calmez-vous, mon brave, fît l'intendant sans s'émouvoir. Je ne vous en veux pas. Si je me suis laissé voler, c'est que j'ai bien voulu; mais il fallait bien que je susse à qui j'avais allaire. Maintenant que je suis fixé, asseyez-vous et causons.
Flairant une bonne affaire, le Gascon reprit sa place.
— Mais vous payerez les quatre bouteilles? dit-il sous forme de transaction. Bergeret les fit venir à l'instant, »e qui eut pour effet immédiat de calmer la
susceptibilité de ses chatouilleux invités.
— 11 me faut pour ce soir dix hommes solides et bien armés, dit-il aussitôt. Pouvez-vous me les fournir?
— Aussi vrai que je suis le dernier des Poiutillac, répondit le Gascon, rien ne m'est plus facile, s'il ne s'agit que de quelque honnête expédition...
— Bien entendu, fit Bergeret. Je ne proposerais pas une mauvaise affaire à des gentilshommes tels que vous.
Ce mot flatta délicieusement l'oreille des aventuriers, — celle de Pointillac surtout.
— Expliquez-vous, monseigneur, répondit-il avec le plus aimable des sourires, en enchérissant sur l'épithète élogieuse qu'il avait reçue.
Cela paraîtra invraisemblable, mais Bergerct fut aussi hète qu'eux. Ce nom de monseigneur le fit pâmer d'aise. Peut-être songeait-il à le devenir.
— Il ne s'agit, reprit-il, que de nous débarrasser de deux gentilshommes qui nous gênent.
— Dix contre deux... fit Pointillac... en effet la partie n'est pas mauvaise. Tout dépend du prix que vous y mettrez.
— Mais je crois qu'avec une ou deux pistoles par homme...
— A quelle heure avez-vous besoin de nous?
— Entre huit et dix heures probablement.
— Diable! ce n'est pas encore la nuit, fit observer Pointillac. Ce sera plus cher. Pourtant si vous offriez trois belles doubles pistoles par tête, je me chargerais encore...
— Ya pour trois pistoles, dit Bergeret. Pointillac se mordit les lèvres.
— J'ai été troj) coulant, pensa-t-il.
ïl essaya de se rattraper.
— Mais, dit-il, pour que vous ayez besoin de dix hommes, il faut que vos deux gentilshommes soient jeunes, vigoureux et en état de résister.
— Parbleu! fit Beri^erel. S'ils étaient vieux et cassés, je n'aurais recours à personne, croyez-le bien ; mais le premier, le marquis de La Couldraye, a vingtquatre ans; le second, que je crois le plus dangereux, le capitaine Flamberge, en a...
— Flamberge! s'écria Pointillac en se levant brusquement. C'est contre le capitaine Flamberge que... Oh ! c'est une autre affaire !
A l'expression de terreur qui s'était peinte sur le visage du Gascon, Bergeret s'aperçut qu'il avait fait une sottise en prononçant le nom de ses ennemis.
— On voit bien que vous ne le connaissez pas ! reprit Pointillac. Dix hommes I mais le capitaine n'en ferait qu'une bouchée ! C'est vingt, trente hommes qu'il vous faudrait pour venir à bout d'un démon semblable!
— Eh ! que m'importe? dit l'intendant avec humeur. Prenez-en vingt s'il le faut, mais finissons-en
— A cinq pistoles chacun, mon cher, pas un sou de moins.
— Jamais ! répondit Bergeret.
— Alors, il ]\'\ a rnui de fail, dil l*niiil iMac (luidioiis! mais vous iio savcz tloiir pas (juc sur ces viiml jiaiivi'fs diables, il trt-ii reviendra pas dix eu ixiii étal ! Encore plus do la moitié de C(îux-1ji s<u'oul-ils éclopés...
— Kh l)i<Mi ! va pour cent pislolcs, fit rint(!ii(laiit avcf un ])rofoiul soujiir; mais puis-jt* rompter sur vous?
— CiOrtos, à la condition que vous payiez d'avance.
— I^a moitié, j'y consens... l'autre moitié quand la besogne sera faite.
— C'est assez juste, accorda Pointillac. Où vous retrouverons-nous?
— Ici même.
— A ({uelle heure?
— A sept heures.
— Convenu! fit brièvement Pointillac.
Pour la forme, lîergcrct alla consulter son maître, que l'importance de la somme eiïraya d'abord. Cependant, il Unit par consentir.
— J'espère que nous en serons débarrassés pour le coup, murmura-t-il.
Il no- s'agissait plus que d'attirer Réginald et Flamberge dans le guet-apens qu'on leur préparait.
Rien n'était plus simple. M. de Morlay envoya à l'auberge du Cygne-Noir un laquais sans livrée.
— Tu te présenteras de la part de M. de Lorgcrie, lui rccommanda-t-il, et tu diras à ces messieurs que le comte les attend chez lui ce soir à huit heures.
M. de Morlay ne se posséda pas de joie lorsque son valet vint lui apprendre que le marquis et le capitaine étaient sortis et ne rentreraient probablement que fort avant dans la soirée, puisqu'ils avaient donné l'ordre qu'on ne leur préparât pas à souper.
— Mais ils y vont d'eux-mêmes ! s'écria-t-il.
En effet, après que le capitaine eut quitté l'hôtel du duc de Villaine, et eut acquis la certitude que cet hôtel communiquait avec celui de M. de Morlay, il rentra précipitamment.
Témoin des emportements de l'irascible vieillard, et craignant que, dans un accès de colère, il ne vînt provoquer Réginald jusque chez lui, Flambergé résolut de faire avec le marquis une petite excursion et de ne revenir qu'assez tard à l'auberge, afin d'avoir le droit de s'y enfermer et de refuser sa porte aux importuns.
Nulle affaire urgente ne les retenait. Ce n'était que le lendemain matin qu'ils devaient se retrouver chez le cardinal avec le comte de Lorgerie ; ils pouvaient donc disposer, sans inconvénient, du reste de la journée.
Flambergé entraîna Réginald du côté des Prés-Saint-Gervais et voulut lui faire voir également le Pré aux Clercs, auquel, sous le commencement du règne de Louis XIII, les raffinés avaient fait une si sanglante réputation.
C'était là encore que, malgré les édits sévères rendus par le roi à l'instigation
Elles se mireut en devoir d'arranger l'habillement de Biaise à la taille de la duchesse. (Page 220.)
du cardinal, avaient lieu les duels entre gentilshommes, bien que ces rencontres devinssent de plus en plus rares.
En revanche le peuple de Paris se portait volontiers de ce côté les jours de fête. On y avait installé à son usage une foule de divertissements, auxquels les grands seigneurs ne dédaignaient pas d'assister, et, parfois même, de prendre part.
Ils soupèrent dans l'auberge la plus connue et y soupèrent même assez bien
LiV. 29. F. ROY, édit«u».
aaO FLAMliERGl-:
iiociicillis pailoul avec le rcspocL (jui s'ullacli.iiL alors iiou .seulement aux oiliciers, mais oiicoro à lou8 les gens tl'épéo.
C'est (ju'fu cll'et ils avaient véritablement l'air d'officiers avec leur pourpoint (le huflle, leurs l)ottes montantes, leur huif^in' épée, et leurs pistolets passés dans la ceinture.
Pour l'aire cette promenade, Uéginald avait voulu revêtir un des habits de cour (ju'il avait achetés lors de son arrivée à Paris.
— iXon pas, non pas, mon cher ami, avait dit vivement Flambcrge. N'oublit)ns pas que nous sommes en guerre et qu'à dalei- d'aujourd'hui nous avons deux ennemis au lieu d'un.
— Quoi! jusqu'à des pistolets! s'était récrié lléginald.
— Si l'on portait encore des cottes do mailles, répliqua le capitaine, je vous conseillerais de vous en alTubler.
Ce fut donc dans cet accoutrement guerrier, qui, du reste, était celui de tous les gentilshommes d'alors quand ils entreprenaient un voyage ou une expédition, que Réginald et Flamberge avaient fait leur promenade.
Vers huit heures et demie, lorsque leur souper fut terminé, ils se levèrent et se dirigèrent en se promenant vers leur auberge. Flamberge avait calculé qu'il serait environ neuf heures quand ils y arriveraient, heure à laquelle on pouvait se coucher décemment sans que cela parût extraordinaire.
Il était, en elîet, huit heures trois quarts quand, après avoir traversé le Pont-iNeuf, ils s'engagèrent dans la rue Saint-Honoré.
Toutes les boutiques étaient fermées ; la rue, plongée dans une obscurité presque complète, était éclairée seulement çà et là par des lueurs que tamisaient les carreaux enfumés des auberges dont le quartier était rempli. Pourtant le ciel était pur et les étoiles scintillaient au firmament, ce qui permettait de distinguer à peu près les objets environnants.
En sortant de la rue de l' Arbre-Sec, Flamberge avait vu deux silhouettes se détacher de chaque côté de la rue et se rapprocher de lui. Un peu plus loin, le même fait se représenta.
Le capitaine avait un tlair spécial pour dépister les aventuriers. Tl en avait commandé une compagnie. Il les reconnaissait de loin à leur costume et à leurs allures. Cependant, ne voulant pas alarmer inutilement Réginald, il ne lui dit rien de ce qu'il avait remarqué, mais s'assura que la poignée de son épée n'était pas embarrassée dans les courroies qui la soutenaient.
Plus tard, au moment où ils atteignaient la rue de la Jussienne, quatre autres hommes apparurent et se joignirent aux premiers.
— Hum! fit le capitaine à voix basse, nous voilà une bien nombreuse escorte sur les talons !
Réginald, qui n'avait eucore rien vu, se retourna et aperçut les huit individus qui les suivaient.
Enfin, en passant devant Ja rue Croix-des-Petits-Ghamps, quatre hommes encore vinrent rallier le groupe.
— Les voilai dit presque aussitôt un homme coiffé d'un large feutre et enveloppé d'un long manteau.
Immédiatement retentit un coup de sifflet strident, et, du côté de la rue des Bons-Enfants, huit autres hommes arrivèrent en courant.
— Tudieu! s'écria Flamberge. Yingt hommes à la fois! c'est beaucoup d'honneur que l'on nous fait!
Il comprit qu'il était tombé dans une embuscade, et que c'était une véritable bataille qui allait s'engager.
Certes, il ne demandait pas mieux, car il se rouillait, disait-il ; mais il voulait le faire du moins dans des conditions possibles. Il se souvint fort à propos qu'au coin de la rue des Bons-Enfants, à quelques pas de son auberge, il y avait une maison en construction. Pierres de taille, moellons et planches de toutes sortes, gisaient épars sur le plancher.
Sans lui faire part de son projet, car il n'en avait guère le temps, Flambcrgo prit la main de Réginald et l'entraîna.
Le marquis se méprit à ce mouvement.
— Comment! nous fuyons! dit-il.
— Venez, venez, vous allez voir si je fuis, répondit Flamberge.
Il allait atteindre la maison, quand il rencontra les huit hommes qui, obéissant au coup de sifflet de Pointillac, accouraient grossir la troupe des assaillants.
— Chargeons sans quartier ! cria Flamberge. Ce fut le signal du combat.
Flamberge et Réginald mirent trois ennemis hors de combat dès les premières passes. Un quatrième tomba avant que le petit corps d'armée dont il faisait partie pût venir à son secours.
Réduits de moitié en moins d'une minute, les quatre coquins qui restaient hésitèrent un instant. Cela suffit à Flamberge pour gagner avec Réginald la position qu'il convoitait.
Là, saisissant successivement huit ou dix planches, de celles que les maçons emploient pour faire leurs échafaudages, il les assujettit entre les pierres de taille et en composa une barricade solide, derrière laquelle il se retrancha, pendant que Réginald soutenait l'assaut que livrait cette fois la troupe entière.
Pas un coup de feu n'avait encore été tiré de part et d'autre ; mais les assaillants, confiants dans leur force numérique, se ruèrent en masse sur l'obstacle que Flamberge achevait de consolider.
Serré de près et seul momentanément à lutter, le marquis, voyant nn de ces coquins escalader la barricade, lui brûla la cervelle à bout portant.
Flamberge se redressa, saisit le cadavre du malheureux, et remarquant qu'il avait deux pistolets dans la ceinture :
— Ih)ii, (lit-il, voilii (les iniiuilions qui nous arrivi'iil !
Il s'rni|iiir;i (l(>s deux pislolds, les |il;ir;i fi sa portée, et, liltn> désormais do ses lifiix mains, il vint au stroiirs do Rôj^inald r|iii allait èlic drjioi-do.
— Courai;o ! lui dit Flainhorf-e. Frappez de la pointcî soulomonl et ne tirez votre second coup i[n'k la deriii(M'(» extrumité. Ils nci sont pins que quinze; laissons-les so décimer sur l'obstacle q m! j'ai construit.
Très hcurcusemenl, fort pou de ces misérables étaient armés do justob-ls. Dans leur impatience d'en (iuir, ceux qui en avaient s'en serviront un p(!u au hasard, ne s'ima^inant pas que deux hommes pussent résister long^tomps i'i l'assaut do, vingl i^aillards robustes et déterminés.
Abrités derrière leur barricade et ramassés sur eux-mêmes, Flamberge e( Réginald entendaient siffler au-dessus de leurs tètes les balles ennemies, dont quebiues-unes faisaientvolcr en éclats les planches derrière lesquelbîs ils étaient accroupis.
Chaque fois qu'un des assaillants, plus entreprenant que les autres, essayait de franchir la barricade, Flamberge le laissait g^rimper jusqu'à la ceinture ; puis, son bras se détendait comme un ressort, la lame aiguë do sa rapière lançait un éclair et l'homme disparaissait en vociférant une malédiction.
Moins habitué à ces sortes de surprises, plus jeune, plus ardent, et par conséquent moins prudent, Réginald se découvrait témérairement, malgré les recommandai ions du capitaine, que la chaleur du combat l'empêchait d'entendre.
Sur la brèche, l'ennemi se multipliait sans relâche, excité par la voix de Pointillac qui gourmandait sa compagnie sur sa couardise et son impuissance.
Réginald, emporté par l'ardeur de son sang, et jaloux des prouesses qu'accomplissait sous ses yeux le capitaine, voulut faire face h l'ennemi et dédaigna toute prudence.
Au même instant, il tomba, atteint d'une balle à la tête, et si malheureuse" ment que son corps presque en entier roula en avant du côté do la rue.
Les assaillants poussèrent un cri formidable de triomphe et se précipitèrent en avant avec plus d'ardeur que jamais.
Ils étaient douze encore, sans blessures et fermement résolus à venger la mort de leurs camarades. Douze contre un ! cela leur donna du courage.
Pendant que huit d'entre eux continuaient l'attaque, les quatre autres so jetèrent sur le corps de Réginald pour l'achever. Flamberge vit se croiser en faisceau les lames de leurs quatre épées menaçantes.
Il avait à sa disposition cinq pistolets chargés : les siens, dont il n'avait pas encore fait usage, ceux du coquin qu'il venait de tuer et qu'il avait placés à sa portée, et celui de Réginald, que le marquis réservait pour une extrémité pressante.
Seulement, pour avoir celui de Réginald, il fallait que Flamberge s'emparât du corps do son jeune ami que les assaillants allaient massacrer.
Jclaiit son épce à terre, FJainbergo fit feu de ses deux coups, et deux misérables tombèrent sur le corps mémo du marquis. Ce fut un bienheureux hasard, car l'épée des deux autres s'abaissa en même temps, et s'enfonça dans le corps de leurs camarades, qui firent un véritable bouclier de chair humaine au gentilhomme.
Sans leur donner le temps de relever leur rapière, Flamberge sauta sur les deux pistolets qui se trouvaient sous sa main, fit feu une seconde fois de ses deux coups en mémo temps et lit rouler à terre les deux survivants.
Ce n'était pas une prouesse qu'il accomplissait, c'était moins encore une preuve d'adresse, car il tirait à bout portant et à coup sûr. Pour manquer son but il aurait fallu que sa main tremblât, mais qui donc avait ouï dire que la main du capitaine Flamberge avait tremblé au moment du dang-er ?
Mettant à profit ce court instant de répit, il saisit le corps inerte de Rég'inald et l'attira près de lui dans l'intérieur de sa forteresse improvisée.
Le marquis était-il mort ou grièvement blessé? Flamberge ne put pas le constater car, pendant ce temps, les huit autres combattants, ne rencontrant aucune résistance, avaient escaladé la barricade et se jetaient l'épée haute sur le capitaine.
11 n'eut que le temps de saisir le pistolet que Rég'inald portait encore à la ceinture et de ramasser son épée.
Tout autre que lui se serait cru perdu. Dans un espace qui ne contenait pas dix m.ètres superficiels de nos mesures actuelles, Flamberge était enfermé, acculé comme un sanglier dans sa bauge, et huit épées le menaçaient à la fois.
Ce fut précisément ce qui lui rendit — non pas courage, car le courage ne l'avait pas plus abandonné que la présence d'esprit, — mais son assurance.
En effet, comment dans un espace si restreint huit hommes pouvaient-ils tenir sans se gêner les uns les autres? Au contraire, Flamberge était seul et avait toute la liberté de ses mouvements. Chaque coup qu'il portait dans cette masse compacte devait être un coup mortel.
11 ne s'en fit pas faute! Résolument planté devant le corps du marquis, ce trophée sanglant de sa victoire, il tint vaillamment tète aux huit diables déchaînés qui ne formaient pour ainsi dire qu'un seul homme, armé, comme le géant Briarée, de huit rapières à la fois.
De la main gauche, qu'il avait ramenée sur sa poitrine, il tenait son pistolet, prêt <\ faire fou si le besoin s'en faisait sentir.
De la droite, il maniait cette formidable flamberge qui avait excité l'admiration de la France et de fltalie, et qui lui avait valu le surnom qu'il portait.
Pauvre Mancardi! S'il avait pu assister à cette lutte homérique, s'il avait entendu siffler cette lame fantastique, s'il avait vu se détendre ce bras redouté avec la même correction savante que s'il se fût agi d'un assaut courtois, comme
;!0 FLAMIlKltriE
il OUI l'ir Tut de rciiraiil (\\i"\\ ;iv;ut (''Icvi';! (loiiiiiic, il aurait ajt|)lfiii(li Tf'lrvo qu'il avail foi'iiu'i!
(",(' iTt-lail |iliis un liommo (jue Flamhorpc, c'était iiiMMuacliino li(;iiss(5e de frr. Nul ii'aurail pu alTiriiirr en ce momiMil (pTil n'avait nirmic ùjx'mî, tant elle se niiilli pliait dans It^ corclo savant dont son poi^iuît de for maintenait les écarts.
Des myriades d'étincelles jaillissaiiMit auloiirdclui du froissement do l'acier et lui faisaient une anréole assez semblable ;\ celle dont les peintres entourent, dans leurs tableaux, la lôte des saints. Ces lueurs aiguës éclairaient son m.llo visage do lueurs terribles, et se reflétaient dans ses grands yeux noirs, dont le regard assuré semblait entrer d'avance comme un clou dans la plaie que sa rapière allait ouvrir.
On aurait dit le Génie de la destruction, tant son attitude était noble et belle, tant son torse hardi se développait correctement, tant ses jambes étaient fichées enterre avec une solidité métallique! C'était un être surnaturel, s'agitant dans un éU'ment de fer et de feu, tuant ou blessant sans merci, marchant dans le sang sans glisser, frappant comme une catapulte irrésistible le mur humain qui se dressait en face de lui et y creusant chaque fois une brèche nouvelle.
Au ])outde cinq minutes, trois hommes seulement restaient debout.
PoinLillac résolut d'en finir. Lui aussi il avait ménagé pour la dernière extrémité ses deux pistolets. Il ajusta lentement le capitaine.
Flamberge s'en aperçut. D'un revers d'épée il releva le canon du pistolet, dont la balle siffla à un pied au-dessus de sa tête; puis faisant feu de sa main gauche avant que Pointillac pût redoubler, il Fétendit à ses pieds.
Revenant alors brusquement sur les deux ennemis qui lui restaient, il en renversa un d'un coup d'estoc, et menaçant l'autre de sa pointe :
— Je devrais le tuer comme les autres, lui dit-il, mais je ae veux pas que ta mort profite au misérable qui t'a payé. D'ailleurs, ajouta-t-il gaiement, après un combat de ce genre, je ne suis pas fâché qu'un homme survive pour témoigner que le bras de Flamberge n'a rien perdu de sa valeur. Va, coquin! je te fais grâce de la vie.
Plus mort que vif, le bandit s'esquiva, couvert du sang de ses camarades. Au même instant, un grand bruit se fit dans la rue Saint-Honoré.
— Tenez bon, capitaine! tenez bon, nous voici! criait une voix.
— Ah ça ! dit Flamberge, si je ne me trompe, c'est la voix de mon aubergiste.
C'était lui qui arrivait, en effet, escorté des soldats du guet, qu'il était allé requérir. Les paroles que Biaise l'avait chargé de transmettre au capiiaine l'avaient fort inquiété. Malheureusement, il ignorait à quelle heure et à quel endroit Flamberge serait attaqué.
Depuis huit heures et demie il se tenait avec Babylas sur le pas de sa porte, iiiteriogeant les profondeurs de la rue, attentif à tous les bruits.
Le premier coup de feu que tira Réginald leur indiqua l'endroit où la bataille avait lieu, et ils coururent appeler à l'aide une patrouille de soldats du guet
Comme toujours, le guet était arrivé trop tard. Il ne ramassa que des morts et des blessés.
Quant à Réginald, Flamberge et Babylas le transportèrent immédiatement dans sa chambre. Rien n'est plus capricieux, chacun le sait, que les effets produits par une balle. Celle qui avait atteint le jeune gentilhomme à la tête avait traversé le feutre, le bourdaloue dont il était orné, et le cuir qui garnissait l'intérieur du chapeau. Le trou était aussi rond et aussi net que s'il avait été découpé à l'emporte-pièce. Puis la balle avait rencontré l'os frontal, sur lequel elle s'était arrêtée en produisant une simple contusion II est vrai que cette contusion é*ait assez sérieuse. Un sang noirâtre y avait afflué, et produisait une tumeur grosse comme une pomme d'api.
A la première compresse d'eau froide que posa Flamberge, en attendant le chirurgien que Babylas était allé chercher, Réginald ouvrit les yeux. Le choc de la balle l'avait étourdi et renversé.
Il promena autour de lui un long regard étonné.
— Comment, nous sommes chez nous ! nous sommes en vie ! s'écria-t-il.
— Mais oui, répondit le capitaine avec un sourire.
— Et les vingt hommes qui vous attaquaient?
— Dix-neuf sont morts, dit Flamberge. J'ai fait grâce de la vie au vingtième pour qu'il puisse raconter le combat.
Réginald n'en revenait pas. Etait-il possible qu'un homme seul fût venu à bout d'une bande pareille ! Il ne chercha pas à dissimuler la profonde admiration que tant d'héroïs/ne lui inspirait.
— Oh ! capitaine, que ne vous dois-je pas ! fit-il en lui tendant la main.
— Bon! cela ne vaut pas la peine d'en parler, dit Flamberge. Vous êtes sain et sauf, je n'ai pas une égratignure, c'est le principal.
— Oui, mais sans vous j'étais un homme mort, ce que je n'oublierai de ma vie...
L'arrivée du chirurgien coupa court à ces protestations d'amitié. 11 posa quelques ventouses et prescrivit une lotion dont il suffirait de mettre d'heure en heure une compresse sur la blessure.
— Et demain matrn il n'y paraîtra plus, ajouta-t-il en se retirant. Flamberge voulait passer la nuit auprès de Réginald, mais Babylas s'y
opposa énergiquement.
— C'est vrai, dit-il, j'ai l'air d'un bon à rien jusqu'à présent.
Un seul point demeurait obscur pour le capitaine. Qui avait lancé sur Réginald ces vingt bandits? Etait-ce le duc de Villaiiie? Etait-ce le comte de Morlay?
Il se souvint alors que l'aubergiste et Babylas étaient venus à leur secours.
28i i'LÂMLEUGl::
Ils saviiiciiL donc que llt'giiuilJ cl Fkunlx'rqi! couraient un danger. Mais (jui les avait prévenus?
A présent (pu; toute crainte avait disparu, le capitaine songea à interroger Uihylas, (jui lui apprit (ju'ini f^arçonnct de cpiinze ans, vêtu d'un costume do paysan, était venu vers quatre heures et avait prononcé, sur le ton d'une le(;on patiemment aj)prise, les propres paroles qu'il répéta.
— C'est mon inconnue I s'écria lléf^inald.
— Et c'est encore M. de Morlay qui nous a ménagé cette jolie surprise, ajouta Flamberge.
— (Ju'en savez-vous? demanda le marquis.
— Oh! mon cher, assez de scrupules envers un misérable pareil! répondit l'^ambergc dont, celle fois, la colère et l'indignation avaient alhinié le regard. Je vais vous dire comment je le sais, mais je vous surprendrai Lien davantage en vous donnant le nom de votre inconnue.
— Vous la connaissez donc?
— C'est Ilerminic de Morlay... dit Flamberge. Réginald demeura confondu.
Quoi! La propre fille de M. do Morlay trahissait son père en faveur de son cousin ! Mais dans quel but ?
— Non, ce n'est pas possible! s'écria-l-il.
Flamberge lui raconta alors comment, en quittant l'hôtel de Villaine, il avait eu la curiosité de savoir à qui appartenait maintenant la Niche à Fidèle, cl ce qu'on lui avait répondu.
— Or, conlinua-l-il, rappelez-vous des particularités que je vous ai signalées lors de la visite que me fit votre inconnue. Je vous ai dit qu'elle boitait cl qu'elle avait dans le regard quelque chose de fixe qui n'était pas naturel. Cela ne se rapproche-t-il pas du signalement de Mlle de Morlay?
— C'est vrai, avoua Réginald.
— Vous-même, quand, la nuit dernière, elle vous a servi de guide à travers les méandres de l'hùtel, ne vous êtes-vous aperçu de rien?
— Sur le moment, non; mais à présent que vous appelez mon attention sur ce point, je me souviens que, malgré la lenteur, calculée peut-être, avec laquelle nous avancions, j'avais remarqué dans la marche de celle jeune femme une certaine irrégularité. Je l'attribuais à la difficulté qu'elle éprouvait à se guider dans les ténèbres, à soutenir ma main pendant que nous descendions l'escalier étroit qui conduisait à la rue,
— Vous voyez bien ! fil victorieusement Flamberge. Si je ne vous ai pas fait part plus tôt de ma découverte, c'est que vous aviez manifesté le désir de respecter le secret de cette inconnue, c'est que je vous voyais épris pour elle d'une sorte de passion mystérieuse et que je ne voulais pas détruire eu vous celte illusion.
Au bout de cinq miunles, trois liommes seuiemeai resiaieut debout. (Page 230.)
— Oui, mais cet œ\\ dont vous avez remarqué l'immobilité, tout en constacantson éclat, comment se fait-il...
— La science, mon cher Réginald, fait tous les jours des progrès auxquels, nous autres hommes, d'épée, nous restons malheureusement étrangers, tant qu'ils ne sont pas tombés dans le domaine public. L'objection que vous soulevez, je me la suis faite à moi-nirme, mais je no m'y suis pas arrêté. Il n'y a rien.
LiV. 30. F". Roy, éditeur.
d'imiinssililc, selon moi, ù vr (|ii'on îiil trouvé ini ]»i-or(''(lt'' (jiii ■•lUémio en prulic l'iiilirmilt' dont voire cousino est ftfflipéo,.
— Oui, voiiRavt'z raison, lil Ilt'igiMald, ;i demi roiiv.iiiiru, d vous dovo.z avoir d'aulanl plus raison, qu'il n'y aurait rien d'cxlraordinaire non ]dns h ce qn'ITerminie no parta,i;eAl pas les idées du comte. Elle n'a pas olé élevéo prJiS d(ï lui. Pondant quinze ans, reniée pour ainsi dire par son përe, elle a vécu h l'abandon, sons la survoillanco d'une bonne el honnèle fenimi% di>id la famille ])assait antrefois pour être enlibrement dévouée h la nôIre. Il n'y a jias trois ans que M. d(; Morlay l'a prise auprès de lui.
— Pauvre enfant ! dit Flamberge,
— Peut-être, continua Réginald, celle brave Françoise lui a-t-elle inculqué dès l'enfance le respect de ses maîtres, le sentiment du droit et de la justice...
— Ce qu'il y a do certain, fit le capitaine, et quels que soient les motifs qui l'aient guidée, c'est qu'à trois reprises elle vous a donné des preuves d'un dévouement auquel nous étions loin de nous attendre. Sans les événements de la soirée, j'aurais gardé le silence; mais devant les agissements du comte, je me considère comme dégagé de toute espèce de ménagements. Dès demain, je prétends y mettre ordre.
— De quelle façon ?
— Je n'en sais rien encore, mais j'aviserai. Bonsoir, dormez bien, et si, comme l'affirme le chirurgien et comme je le désire, vous êtes réellement sur pied demain matin, ne manquons pas de nous rendre au Louvre et tâchons d'en finir avec ce misérable que la naissance a fait votre oncle.
A ces mots, Flamberge se retira, laissant à Babylas le soin de veiller sur le blessé.
Pendant ce temps, Marguerite et Ilerminie, penchées sur leur ouvrag-e, achevaient d'accommoder à la taille de la duchesse le costume du petit Biaise.
Au bout d'une heure de travail la lâche était terminée et Marguerite essayait de nouveau son costume qui lui allait à ravir.
— Maintenant, dit Herminie, apportez ici un peu de linge, car j'ai donné ce soir une partie du mien à Françoise, et mon père, qui observe tout, serait capable de s'étonner que mon bagage fût plus mince à mon départ qu'à mon arrivée.
Immédiatement les deux jeunes femmes se mirent à l'œuvre et une demiheure après les vaHses étaient remplies.
Elles se séparèrent en se promettant d'être debout à six heures, afin de procéder au travestissement de la duchesse de telle façon que l'œil le plus exercé s'y laissât prendre. .
Le lendemain, au petit jour, elles étaient levées toutes deux et Herminie s'efforçait elle-même de rouler les magnifiques cheveux de Marguerite.
A sept heures et demie, Françoise arriva et demeura stupéfaite en apercevant la duchesse revêtue des habits de Biaise.
FLAMlJEUGE 235
— C'est une de mes amies, lui dit Ilermiiiie, qui désire faire avec nous, et sans que l'on en sache rien, le voyage de Touraine. Pour sortir d'ici cl n'être pas reconnue, elle a dû recourir à ce déguisement. As-tu fait ce que je t'ai dit? As-tu laissé Biaise à l'auberge?
— Oui, mademoiselle.
— Eh bien ! tu vas faire passer cette dame pour ton lils et lui aider à quitter cette maison.
— Mais le comte était là quand je suis arrivée. Il m'a vue entrer seule.
— Qu'importe ! Essayons toujours...
A peine avait-elle prononcé ces quelques mots, que M. de Morlay entra. Il avait le visage sombre et contracté.
— Étes-vous prête? demanda-t-il sèchement à sa fille.
— Oui, mon père, répondit Herminie en lui montrant les valises.
— Eh bien ! partez, dit-il avec un brusque mouvement de tête. — Quoi ! sans vous embrasser!
— M'embrasser! Pour me trahir encore, n'est-ce pas? Allons trêve d'hypocrisie, mademoiselle !
Soudain il s'arrêta. Il venait d'apercevoir Marguerite.
— Mais que vois-je ! s'écria-t-il en fronçant les sourcils. Quel est ce garçon?
— Comment! vous ne le reconnaissez pas? dit Françoise.
— Que le ciel me confonde, si j'avais jamais vu cette figure-là !
— Voyons, monseigneur, vous voulez plaisanter. Rappelez-vous bien... le petit Biaise...
— Ton fils ! ce joli garçon-là. Jamais de la vie ! Biaise était noir comme un crapaud et laid comme un singe.
— Ah I dame, c'est vrai qu'il a bien gagné en grandissant, le cher petit. Mais il y a si longtemps que monseigneur ne l'a vu... il n'y a pas loin d'une dizaine d'années.
— C'est juste ! fit M. de Morlay, mais du diable si j'aurais jamais cru... Et comment est-il entré ici?
— Par la porte, bien sûr, dit Françoise avec un gros rire.
— Mais tu étais seule tout à l'heure.
— C'est qu'il était entré avant moi pour venir prendre les paquets de mademoiselle.
— C'est singulier ! je ne l'ai pas aperçu...
— Eh bien ! dit Françoise en secouant Marguerite par le bras. Quand tu resteras là planté à regarder monseigneur... Veux-tu te dépêcher de prendre les paquets, petit fainéant !
Marguerite ramassa à la hâte deux ou trois paquets et se dirigea vers la porte.
— Mais, Dieu me pardonne ! il a un habit tout neuf, fit lo comte en l'arrêtant au passage.
236 l'LAMUKllGE
— Alil |it»iii' i;ii, nu)ii.sit!iir l(! coinlc, vuiis iir Iriir/ |)a.s mal d<; lui lircr un \H'n Ifsoroillos. Ksl-il iMihMé ce f;amin-lii!
— (Jti'a l-il (lune l'ail ?
— (If (jiiil a lail, nioiiscij^iiciir I s'rci'ia i''rniiçf)is(' avec iim- iiHli;;iialiori t(»mi(jii('. Fifiiiic/.-voiis (|iu! i«' lui avais achclé ers liahits-là j»oiir vt'iiirà Paris. Or, puisque nous jiarlions aujourd'hui même, je n'avais pas l'inteulion do les lui donner, mais il ne m'a pas laissée en icpos (pi'il ne les ail mis.
« — Tu m'as dit que je les porterais à Paris, me disait-il. J»; suis à Paris, je Neux les porter.
«Il n'y a pas eu mov«;n de soilir de là. .l'ai rédé, sans cela nous n'aurions jamais été prêts })Our l'henre qui; monseigneur nous avail lixée.
— Ma foi ! dit JMiiri;uerite en baissant les yeux, que monseigneur se mette à ma place. On ne vient pas à Paris tous les dimanches.
— Tu l'aimes donc bien Paris ? demanda h; comte.
— Je ne sais pas... balbulia la duchesse. Quand on ne connaît pas...
— Et si je le proposais d'y rester?
— Comment cela?
— De le prendre à mon service, de t'altacher spécialement à ma personne ?
— Oh ! Dieu non ! lit Marguerite avec un geste d'etiroi.
— Pourquoi ? tu as donc peur de moi ?
— Non, monseigneur. On m'a toujours dit au contraire que vous étiez bon et généreux, mais j'aime troj) manière pour m'en séparer.
Ce comphmcnt banal, mais fort adroit dans la bouche du prétendu Biaise, alla droit au co;ur de M. de Morlay, ou ])lulôt llatla délicieusement son amourpropre.
— Allons, je ne te reliens pas, lui dit doucement le comte, emporte tes paquets, petit drôle!
Il le gratifia d'une petite tape sur la joue et lui lit signe de s'éloigner. Françoise s'empressa de l'emmener et de le conduire dans sa carriole, d'où elle lui ordonna de ne plus bouger.
Marguerite ne demandait pas mieux. Elle tremblait de frayeur. Le comte et Herminie restèrent seuls.
— Ah! mon père! s'écria la jeune fille éplorée eu lui sautant au cou, si vous aviez voulu...
— Encore ! fit M. de Morlay en frappant du j)iod avec colère.
11 se dégagea brusquement de l'étreinte dans laquelle elle le tenait embrassé.
— Allez ! ordonna-t-il en lui montrant la porte. Si vous m'aimez un peu, cet exil sera votre châtiment.
Herminie descendit toute en larmes.
Au moment où elle monta dans la carriole, il lui sembla reconnaître dans la rue le capitaine Flamberge.
L AUJ>IENCE
Herminie prit place sur le devant, à côté de Virginie et de Françoise qui tenait les rênes, tandis que Marguerite se dissimulait toute tremblante dans le fond de la voiture qui s'ébranla d'un pas tranquille.
M. de Morlay aurait cru déroger à sa dignité s'il était descendu dans la rue. Derrière les carreaux de sa fenêtre, il assistait froidement au départ ; mais Bergeret avait guetté l'instant où Herminie sortait de sa chambre et l'avait accompagnée jusqu'à la carriole.
Ce fut lui qui lui offrit la main, qui lui souhaita bon voyage, et qui lui donna à espérer que son exil ne serait pas de longue durée. Tout cela avec un sourire mielleux et un empressement qui auraient fort surpris la jeune fille, si elle avait eu le temps d'y faire attention.
En effet, elle s'éloignait en proie à la plus vive inquiétude, et Marguerite, à qui elle avait communiqué ses angoisses, les partageait si bien, qu'un moment elle avait hésité si elle mettrait son projet de fuite à exécution.
L'avis que le petit Biaise avait fait parvenir à Flamberge lui avait-il servi ? Avait-il été attaqué à main armée, ainsi que Bergeret en avait conçu le dessein? Et, s'il avait été attaqué, était-il sorti victorieux du combat qu'il avait livré ?
Telles étaient les questions que se posaient les deux jeunes femmes. Ce qui redoublait leur anxiété, c'était de ne pouvoir éclaircir ce point obscur avant de quitter Paris, car toutes les ruses féminines auxquelles elles avaient recours pour dissimuler leur pensée se résumaient en ces mots :
Réginald est-il mort ou vivant?
On juge de l'effet que produisit sur Herminie la vue du capitaine.
Elle essuya ses yeux humides pour mieux voir et s'assura qu'elle ne s'était pas trompée. C'était bien Flamberge qui se tenait à l'extrémité de la rue et qui semblait observer ce qui se passait devant l'hôtel.
Herminie ne pouvait en croire ses yeux. Elle fit part à Marguerite des doutes (pii lui venaient à l'esprit, et Marguerite reconnut également le capitaine.
Comment se trouvait-il là? Qu'y venait-il faire ?
C'est ce que nous allons expliquer.
L'histoire d'Herminie avait vivement impressionné Flamberge.
— Pauvre enfant! avait-il dit.
En effet, cette malheureuse jeune fille, que son père avait abandonnée pen-
238 FLAMiiKIlGl!)
(Ifuil (|uiiiz(' ann(''os et dont la (Iroiliin; S(» révoltait c.ontrr! la Kc/'N'Talcsst! du coiuli'. intéressait hcaucoiip le rapilaiiuî. Mieux (\\w, jMMSoiuie il savait (jiicl vide cit'iisi; l'abandon aiiloni d'un hnccan (l'enfant. S'il avait él6 élov6 par Mancardi, conHue llerniinie l'avait été ])ar Fran(;.oise, il n'ij^norait pas que, l(!S soins d'un éti-aiii;t'r, si allenlifs (ju'ijs soient, ne rcniplacent jamais les caresses d'un i)i;ie et il'une nièro.
Cette similitude de situation entre la lille de M. de Morlay et lui l'avait frappé. Comme tous les hommes vraiment forts et généreux, son inslincl h; poussait à prendre la défense du faible, de même que son cœur aimant le rendait conipalissant au malheur.
C'est ainsi qu'à Amboise il s'était intéressé presque sur-le-champ au sort de lléginald. Ce fut ainsi également qu'il se sentit pris d'une tendre pitié pour Ilerminie.
Car, à vrai dire, Ilerminie n'avait pas de père. Cet homme pervers, dont l'ambition et la cupidité ne reculaient pas même devant uu crime, avait-il quelque chose de commun avec sa fille? Pouvait-il exister entre eux d'autres liens que celui du sang? Etaient-ils faits pour se comprendre, pour s'aimer? Evidemment non.
Aussi il ne restait sur terre à la pauvre enfant aucune affection. Bien plus, les difformités qu'un cruel accident lui avait causées semblaient la vouer à un isolement éternel ! Elle si bonne, si dévouée, elle qui avait certainement au fond du cœur des trésors d'amour et de charité !
Quelle situation était plus touchante?
Flamberge la comprit si bien, qu'en prenant congé de Réginald il était tout ému.
— Et je laisserais cette enfant dans les angoisses où l'incertitude doit la jeter I s'écria-t-il. Non! de quelque façon que ce soit, il faut que je trouve un moyen de la rassurer.
Il dormit mal. De grand matin il se leva et se dirigea vers l'hôtel de Morlay.
— En vérité, se disait-il chemin faisant, je me fais l'effet d'un amoureux. Réginald sera bientôt en droit de me sermonner à son tour, si cela continue. Amoureux d'une femme borgne et boiteuse! Cela serait comique, sur ma parole! Non, mais la pauvre enfant...
La pauvre enfant ! ces trois mots revenaient sans cesse sur les lèvres de Flamberge. Il ignorait, cet homme de bronze au cœur de gazelle, combien d'amours ont commencé par la pitié.
Arrivé au coin de la rue du Petit-Lion-Saint-Paul, il passa et repassa plusieurs fois devant l'hôtel, espérant apercevoir à l'une des fenêtres le visage d'IIerminie.
Il n'avait pas l'intention de violer l'incognito qu'elle prétendait garder. Il ne songeait pas à lui parler. Il comprenait et respectait la pudeur de son dévoue-
ment. Il voulait seulement se montrer, sachant bien que sa présence suffirait à calmer les terreurs de la jeune fille.
Il était à l'angle de la rue du Petit-Musc, quand il vit la voiture de Françoise s'arrêter devant la porte de l'hôtel.
11 crut d'abord qu'il s'agissait d'une simple marchande, qui venait amener des provisions ; mais, au bout d'un quart d'heure, il vit un jeune garçon apporter des paquets, accompagné de Françoise et de Virginie qui tenaient une valise à la main. Une minute après, il aperçut une jeune fille, élégamment vêtue et boitant légèrement, devant laquelle un homme se confondait en sourires et en salutations.
— Mais c'est Mlle de Morlay ! s'écria-t-il. Oiî va-t-elle? Est-ce qu'elle s'éloigne de Paris ? Est-ce que son père aurait découvert la protection qu'elle nous accorde et la chasserait?
Il observa attentivement : Herminie s'essuyait les yeux. Plus de doute. Elle quittait l'hôtel.
Bientôt, en effet, la carriole s'ébranla et tourna l'angle de la rue du Petit- Musc, pour gagner la rue Saint-Antoine.
Flamberge ne bougea pas et laissa venir à lui la voiture. Au moment oh elle passait près de lui, il y jeta les yeux en fredonnant l'air le plus guilleret qu'il sut trouver.
Il remarqua qu'Herminie se penchait en avant et l'examinait avec surprise. Il la regarda bien en face, lui aussi, mais sans interrompre le refrain qu'il avait commencé, ne voulant pas paraître même se douter qu'il la connaissait.
Puis la voiture s'éloigna.
Flamberge avait réussi. Sa présence, la sécurité empreinte sur son visage, la chanson qu'il jetait au vent, firent comprendre aux deux jeunes femmes que Réginald avait échappé au danger qui le menaçait.
Mais comment le capitaine était-il là? Etait-ce par un pur effet du hasard? lïerminie n'osa pas le croire.
— lia feint de ne pas me connaître, pensa-t-elle, mais il sait qui je suis. C'est pour me rassurer et me remercier qu'il est venu. Ainsi Réginald sait maintenant quelle providence mystérieuse veillait sur lui ! ajouta-t-elle en se voilant le visage de ses deux mains pour cacher sa rougeur. Décidément mieux vaut à présent que je m'éloigne! Et pourtant il n'est pas venu, lui! C'est ce capitaine Flamberge, cet homme si bon, si courageux, si dévoué, que je vois toujours et partout...
Flamberge hésita quelques instants s'il suivrait ou non la carriole.
— Où va-t-elle? se demandait-il.
Et il la regardait curieusement s'enfoncer dans la rue étroite.
— Au fait, reprit-il, j'ai deux heures à moi.
Presque machinalement, il se mit à suivre la voiture, au fond de laquelle
IIiTiniiiir et IMarf^iicrih' se srrr.'iiciil lu main, \r (-(l'iic (l(''firiitiv*'ment allét;*^ dr» la j)n't)C('ii|»alion f|iii l<>^ loiirninilail .
(loiistM'vaiil iiiic (lislaru'c jinidciili'. Ir caiiilaiiic vil la caiaiolc s'arrrtrr i'iuî S liiit-DtMiis à raiil)(M\i;(' du Pclil lieu. Là un f;arQon dr la UM'-nu' lailh* cl du hm'umc Ayo i\iio. celui (jui élail sorli de IhôUd df, Moilay luoula dans la carricjle, (jui continua son chemin aussilùl cl sodirif^ca vim's la cam{)af,nio.
Une dcmi-luMirc plus lard ollo «'-lait sur la route d'Orléans.
l''lauil)('i\:;(i la laissa s'ùloiiilu'r. Il élail près de neuf heures. Il n'avait (lUf» tout juste le tem})S de rentrer pour prendnî Ké^inald et alhu" an Louvre.
.\ son i;rand étonnoment il le trouva debout. L'(Millure avait h peu prîis disparu. Lorsqu'il posa son feutre sur sa tète; on ne disliui^uait plus aucune trace de la blessure qu'il avait reçue. Le chirurgien n'avait pas menti.
Us se dirigèrent ensemble vers le Louvre où les attendait M. de Lor^erie.
— Dien soit loué ! vous voilà sains et saufs ! s'écria-til en les apercevant. Oue s'est-il donc passé?
— Comment? demanda Flamberge interdit.
— Lh ! sans donle, mon cher. Depuis ce matin il n'est bruit dans Paris que du formidable combat que vous avez soutenu hier soir. Le roi et le cardinal se sont montrés fort émus qu'une bataille semblable ait pu se livrer à cinq cenls pas du Louvre, ù neuf heures du soir. On dit qu'ils font activement rechercher les coupables et qu'ils veulent vous interroger à ce sujet.
— Nous sommes prêts à répondre, dit le capitaine, fort étonné que cette alTaire eût un si grand retentissement.
11 remarqua, en effet, quand il pénétra dans l'anlichambre du cardinal, que les gentilshommes dont elle était encombrée chuchotaient en le voyant et se le montraient du )-egard.
Fort heureusement pour Flamberge, il se fit à l'instant même une heureuse diversion. La foule des gentilshommes s'écartait respectueusement devant un homme jeune encore, qui portait avec une suprême élégance le riche costume des cardinaux.
— Giulio ! s'écria Flamberge. Toi! C'est toi !
Ce fut un tableau touchant, et auquel n'étaient guère habitués les murs de cette antichambre, que l'élan spontané avec lequel ces deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Tonio ! s'écria de son côté Mazarin.
Et ils s'embrassèrent avec une franchise qui faisait plaisir à voir; mais, comprenant aussitôt que le lieu était mal choisi pour donner un Hbre cours à leur joie, ils se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre, sous les draperies de laquelle Mazarin allira Flamberge.
Le capitaine était loin de se douter en ce moment de l'effet que cette recon-
FLAMBEitGE
Tonio et Mazaria s'embrassèrent avec une franchirie qui faisait plaisir à voir. (Page 240).
naissance allait produire ; mais Réginald, qui crut devoir se tenir momentanément à l'écart, s'en aperçut aussitôt.
Quand il était entré avec Flamberge dans les appartements du cardinal, pas un seul des gentilshommes, que le hasard avait capricieusement groupés, ne lui avait adressé la parole, ni ne l'avait honoré d'un simple salut.
Au contraire, une fois passé le moment de curiosité qui avait accueilli son arrivée et celle du capitaine, curiosité dont le combat de la veille était l'unique
LiV. 31. F. Roy, éditeur.
i\uisi', on les avait rcyardés tous les deux, sinon comiTin des inlius. du moins cuniint' des iinporluns.
Oiic vonait'nl-ils faire là. (mi cllVl? sinon dispiilcr .'i cv.s affamés un lamhcan de la f.ivcur (|n«* ccnx-ci nuMidiaicnl d»'|»uis si loii^lmiiis !
I)('s (ju'on vil M.izarin tendre les hras à l*'lanil)er|,n' avec une si franche cordialité, un revirement soudain se (it dans la foule.
El, foui d'abord, Kéfiiuald \il jiAlir liorrihlcmcnt le comte de Morlay qui, déjà ne paraissait jdus alleeter la niènic assuratire, dédaigneuse que la veille. Ensuite, les uns après les autres, dix ou douze genlilshoinines vinrent se grouper successivement auprès de lui, pour demander, disaient-ils, quelques détails sur le combat (pic le marquis avait soutenu.
— 11 me serait impossible de vous en donner, messieurs, répondit Réginald. A peine avais-je tué ou blessé trois ennemis de ma propre main, que j'ai re(^u à la tête une balle qui m'a renversé et m'a fait perdre connaissance.
— Comnienl! C'est le capitaine Flamberge qui a tué les dix-sept autres ?
— Oui, messieurs.
— Seul?
— Absolument seul.
Il fallut alors que. Réginald montrât sa blessure et donnât des explications sur les effets singuliers que la balle avait pioduits.
Le comte do Morlay ne faisait i)as partie du groupe, mais il observait d'un œil inquiet les moindres mouvements du marquis, ec ne devinait que trop à ses gestes de quoi il était question.
Pendaul ce temps, Mazarin et Flamberge causaient à voix basse.
— Que fais-tu? demandait Giulio.
— Ricn^ répondait Tonio.
— Qu'es-tu ?
— Rien.
— Tu viens ici pour obtenir un emploi?
— Non, je voudrais seulement avoir une audience du cardinal.
— Dans quel but?
— Alin de lui présenter mon ami le marquis de La Couldraye.
— Mais, loi, disait Mazarin, toi personnellement, que veux-tu?
— Ce qu'on voudra, pourvu que ce soit honorable.
— Bien, je m'en charge. En sortant d'ici lu viendras chez moi et tu m'amèneras le marquis, envers qui j'ai moi-même de grandes obligations. Pour le moment, allons au plus pressé. Tu désires sans doute obtenir ton audience le plus tôt possible...
— Oui, car voilà la seconde fois que je me morfonds à la porte, et j'avone que ce métier de solliciteur n'est pas de mon goût.
— Eh bien! attends-moi là, fit Mazarin.
Il se flirig-ea vers la bienheureuse porte que franchissait un si petit nombre de pi ivilé^^iés, et qui s'ouvrit devant lui à deux battants.
FJamberge alla rejoindre Réj^inald, qu'il voyait 1res entouré.
■ — Décidément, nous sommes en faveur, murmurait-il. Mon ami Giulio doit être pour quelque chose dans ce revirement subit. On m'avait bien dit qu'il avait fait son chemin, mais du diable si je me serais attendu à le voir entrer au Louvre et en sortir comme s'il était chez lui! Il est capable de nous faire avoir notre audience...
Dès que le capitaine eut rallié le groupe au milieu duquel se tenait Réginald, ce fut à son tour d'être accablé de questions. Tout le monde voulait tenir de sa bouche le récit de la bataille homérique qu'il avait livrée.
Le comte de Morlay jugea probablement que la place n'était plus tenable, car il se dirigea vers la porte de sortie.
Flamberge l'aperçut au même instant et sentit gronder en lui une terrible colère.
Quittant brusquement Réginald, il se dirigea vers le comte.
— Pardon, M. de Morlay, fit-il à haute voix, j'ai deux mots à vous dire. Le comte s'arrêta, plus blanc que la chemise de fine batiste qu'il portait.
— Ma foi, monsieur, lui dit Flamberge à voix basse et en s'effoiçant de se contenir, je crois qu'il est fort heureux pour vous que je vous rencontre en un pareil endroit, sans cela je ne répondrais pas de moi. Cependant je ne veux pas laisser échapper cette occasion de vous faire part de la résolution à laquelle je me suis définitivement arrêté. Si jamais vous renouvelez contre Réginald ou contre moi la tentative que vous avez misf^ à exécution hier soir, et si j'en réchappe, je vous donne ma parole d'honneur que je vous tuerai comme un chien !
— Mais, monsieur. .. balbutia le comte.
— Vous êtes prévenu, allez! interrompit Flamberge en lui tournant le dos.
Il avait prononcé cette menace d'une voix si altérée et ses yeux avaient lancé de tels éclairs, que M. de Morlay senlit que sa vie ne tenait plus qu'à un fil.
11 s'éloigna, en essayant de se donner une contenance assurée ; mais jamais peut-être il n'avait eu plus peur.
Ceci dit, le capitaine se rapprocha de Réginald. Il était soulagé, sa colère était calmée, il fournit de la meilleure grâce du monde les explications qu'où lui demanda.
Fort heureusement s'ouvrit la porte par laquelle Mazarin avait disparu, et un des secrétaires de Richelieu, tout de noir habillé, appela :
— Le marquis de La Couldraye ! Le capitaine Flamberge. Ils s'avancèrent aussitôt.
— Suivez-moi, messieurs, leur dit-il.
Il les conduisit, à travers de vastes appartements, dans une chambre im-
nuMisr, ,-iM t'iMid (If htijuillt' se ti()ii\;iil un f^r.uid lil il coIdiiiics et ù l)al(la(|iiiii.
Dans ce lil, soiilniu jtai' iiiif pile d'oreillers, se Iciiail llicludieu.
Mais (jiiel llichelieii, {j^raïul Dieu! Qu'élait-il devenu cet homme de fer (jiii avait tour à tour j)()r(c la mirasse et la soulaue, devant qui la France, rEurojie njènie, avaient ti'emhlé? Les regards de llé^inald et do l'iauiberge n'aperçurent (juiin \i<'illar(l i>;\it', amaigri, à la figure osseuse et émaciée, dont les yeux seuls conservaient un semblant de vie. Une peau ridée, parcheminée, jaune et llas(ju<', recouvrait les membres grêles et desséchés do ce spectre vivant.
— Approchez, monsieur le marquis, dit-il en accompagnant ses mots d'un g-este qui laissa voir son bras décharné.
L'organe avait cependant encore toute sa puissance, ce dont Réginald et Flambergo furent très surpris.
— Vous, capitaine, poursuivit le cardinal, veuillez attendre dans la pièce voisine que je vous fasse appeler. J'ai à causer avec M. de La Couldraye.
Flambergo s'inch'na et se retira discrètement.
— Approchez, monsieur le marquis, fit Richelieu dès qu'il fut seul avec Réginald. Je suppose que vous désirez m'entretenir de certaine affaire dont Sa Majesté m'a touché quelques mots.
— Votre Eminence ne se trompe pas.
— Mais vous n'êtes pas venu à Paris, je suppose pour vous occuper uniquement de cette affaire.
— Je n'ai pas eu d'autre but, monseigneur.
— Il n'est pas possible qu'à votre âge, et avec un nom comme le vôtre, on n'ait pas l'ambition de devenir quelque chose. Est-ce un grade dans l'armée qu'il vous faut? Aimez-vous mieux rester à Paris? J'ai précisément une lieutenancc vacante dans mes gardes...
— Je suis confus des bontés de Votre Eminence, répondit Réginald, mais je ne désire rien pour le moment.
— Prenez-y garde ! fit le cardinal en souriant, vous finiriez par me faire croire que vous êtes animé envers moi des mêmes dispositions hostiles dont votre père m'a fourni tant de preuves.
— Vous êtes dans l'erreur, monseigneur, je ne me suis pas occupé de politique et je n'ai contre vous aucun sentiment hostile.
— Avouez alors qu'il est étrange que vous refusiez systématiquement tout ce que ma main veut vous donner.
Richelieu ne s'était pas mépris aux dispositions dont le jeune marquis était animé.
Réginald n'aimait pas le cardinal. Non seulement il savait que son père avait été l'ennemi acharné du premier ministre, mais encore il considérait Richelieu comme la cause première de la mort du feu marquis.
Il était donc fort embarrassé. Assurément il était loin de s'attendre à ce que
le cardinal lui fît de si brillantes propositions, et il lui était difficile de rien accepter de la part d'un homme contre lequel il éprouvait une insurmontable répugnance.
Cependant il essaya de lui donner le change.
— Je ne refuse pas systématiquement, monseigneur, répondit-il ; mais, à vous dire vrai, je serais fort en peine de préciser ce que je voudrais obtenir. Il n'y a pas trois semaines que je suis sorti pour la première fois du misérable château dans lequel j'ai végété. Je ne sais rien, je ne connais rien de la vie. Vers quel but puis-je me sentir entraîné? Et si mes aspirations étaient trop élevées, comment pourrais-je les satisfaire avant d'être rentré en possession de ma fortune ?
— Ah! nous y voilà ! fit le cardinal.
— Sans doute, nous y voilà, continua Réginald. C'est dans le seul but d'en appeler à votre justice que je suis venu à Paris, monseigneur. N'est-il pas tout naturel que ce soit ce qui me préoccupe le plus?
— En général, monsieur, ce dont se préoccupe le plus un solliciteur, c'est de se concilier la bienveillance de ses juges, fit observer le cardinal. Or l'entêtement avec lequel vous repoussez mes propositions me prouve que vous êtes bien le digne fils de votre père.
— Mais, monseigneur...
— N'en parlons plus ! dit sèchement Richelieu, et arrivons directement à ce qui vous amène. Votre père a-t-il, oui ou non, régulièrement investi de son autorité le comte de Morlay, son frère?
— Oui, monseigneur, mais non pas éternellement.
— A-t-il précisé l'âge auquel votre fortune devrait vous être restituée?
— Non, monseigneur.
— Et le Parlement de Tours a-t-il accueilli l'instance que vous aviez formée?
— Pas davantage. C'est précisément pour cela que j'ai résolu de me pourvoir auprès de Votre Eminence...
— Eh! Mon Eminence n'a rien à voir après les arrêts d'un parlement, interrompit le cardinal. Si vous étiez mieux renseigné, vous sauriez que les parlements se montrent excessivement jaloux de leurs droits et que, déjà, nous avons eu souvent maille à partir avec eux. Comment voulez-vous que, pour une cause futile et qui vous est toute personnelle, je m'aliène les bonnes grâces du parlement de Touraine, quand il a jugé que M. de Morlay restait bien et dûment en possession de l'héritage des La Couldraye ?
— Je ferai observer à Votre Eminence que j'ai vingt-quatre ans et que je suis parfaitement en âge de secouer une tutelle désastreuse.
— Comment puis-je le savoir, moi? fit le cardinal. Je ne juge une affaire qu'avec les pièces à l'appui. Or, je les ai, ces pièces. Les voici. Et non seulement
i\{] rLAMiiEiiui<:
j'y lis (lu'oii vous a doiiiiô lorl, iiuiis j'y Irouvt; un aclc (le niuoticialioii si^u;i de vulrc Miain!
— Sa Majesté a dû vous dire, inonsoigneur, dans (jucllfs rirronstances...
— Elle me l'a dit, mais (]ui me prouve (|uo voire version soit sincîîrc;? Le fait est \h, patent, indiscutable. Oui ou non, est-ce vous qui avez signé ce document?
— Oui, mais par surprise, monseigncîur.
— Et, si M. de Morlay soutient !•; contraire, h qui d<!vrai-jft donner raison, encore une fois, si ce n'est à celui (jui me prcjuve qu'il est dans son droit?
— En vérité, monseigneur, fil Uéf^inald avec un peu do dépit, M. de Morlay ne plaiderait pas sa cause avec plus de chaleur que vous n'en mettez à la déf(Midre.
— Et quand cela serait vrai? riposta Uiclielieu. Me voilà en face de deux goulilsliommes qui prétendent chacun avoir pour eux le bon droit et la justice. Eu faveur duquel des deux doivent pencher mes présomptions? Est-ce en faveur de celui qui m'a toujours servi avec dévouement, ou de celui qui s'est montré mon plus implacable ennemi? Prononcez vous-même, monsieur le marquis. M. de Morlay n'a-t-il pas été le plus zélé de mes serviteurs, taudis que M. de La Couldraye n'a été toute sa vie qu'un rebelle?
— Oh! monseigneur.
— Oui, monsieur. Rebelle il a vécu, rebelle il est mort — et les armes à la main, qui plus est! Vous ne nierez pas cela, je pense? Et vous m'accusez de partialité! reprit le cardinal avec animation. Accusez-moi plutôt de faiblesse, monsieur : car cette fortune que vous revendiquez aujourd'hui, il y a longtemps qu'elle ne vous appartiendrait plus, si j'avais agi envers votre père avec la sévérité qu'il méritait. Combien d'autres ont vu leurs biens confisqués, qui n'avaient pas commis la moitié des fautes dont M. de La Couldraye s'est rendu coupable !
— Je vois que je suis condamné d'avance, fit Réginald avec amertume; que Votre Émineuce me pardonne d'avoir abusé de sa patience.
— Vous n'êtes pas condamné, monsieur. J'ai promis au roi que je ferais justice. Justice sera faite, je vous le promets aussi, à la condition que vous n'aurez recours à aucune violence indigne d'un gentilhomme.
— Votre Éminence m'a bien mal jugé, répliqua Réginald, si elle me croit capable de recourir aux mêmes procédés que M. de Morlay.
— Que voulez vous-dire? fit brusquement Richelieu.
— Je veux dire qu'après avoir échoué contre moi parla ruse, M. de Morlay a cru pouvoir employer la force, et que, si je suis déboutée matin devant Votre Eminence, ce n'est pas sa faute.
— Oh! mais c'est une accusation formelle que vous élevez, dit le cardinal. En avez-vous la preuve?
— Si Votre Éminerice daigne jeter les yeux sur mon front, elle y trouvera la preuve sanglante qu'elle- exige de moi.
— Attendez donc! Oui, en effet, le roi et le lieutenant de police m'ont entretenu, ce matin d'un combat soutenu par le capitaine Flamberge aux portes du Louvre, et auquel vous vous trouviez mêlé. Est-ce à ce combat que vous faites allusion?
— Ouj^ monseigneur, bien qu'il me répugne de me servir d'un moyen semblable...
— Appelez le capitaine Flamberge ! ordonna le cardinal.
Régiiiald alla dans la pièce voisine et fit signe à Flamberge de s'avancer.
— Approchez, capitaine, et répondez sans détours, dit Richelieu. Vous avez soutenu hier soir un siège en règle contre vingt assaillants, m'a-t-on assuré?
— C'est employer de bien grands mots pour qualifier un ignoble guet-apens, monseigneur.
— Vous croyez donc qu'il s'agissait de quelque misérable embuscade?
— J'en suis convaincu.
— Contre qui était-elle dirigée, à votre avis ?
— Contre le marquis de La Couldraye.
— Et par qui?
— Par M. de Morlay.
— Vous en êtes sûr?
— J'en jetterais ma tête à couper sous la hache du bourreau.
— Vous en avez donc une preuve certaine?
— Irréfutable, monseigneur.
— Quelle est-elle?
— Malheureusement je ne puis pas la confier à Votre Eminence.
— Et pourquoi?
— Parce qu'elle m'a été fournie par une femme et que ce serait de ma part une lâcheté de la compromettre.
— Si je vous ordonnais de parler pourtant!
— Je serais forcé de vous désobéir, monseigneur.
— Et si je vous faisais arrêter...
— Je rendrais à l'instant mon épée, monseigneur. Le cardinal se mordit les lèvres.
— J'espère cependant, reprit Flamberge, que Votre Eminence ne sera pas obligée d'en venir la, car, si M. le lieutenant de police a interrogé les blessés, il a déjà acquis la preuve de ce que j'avance.
— Et vous ne diriez pas plus à M. le lieutenant de police qu'à moi le nom de celte femme? demanda Richelieu.
— Encore bien moins, monseigneur.
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F LA M m: MCI':
— Fort hicii, nu'ssicMirs, ilil lo cardinal, jr vois que ca n'est pas aui(it;s de vous ({u'il latil (jne je cherche des serviteurs dévoués.
— Monseigneur se trt)nipe, réj)ondit Flauihergo. Oti'il nous ordonne de prench'e unt' villf d'assaut, nous la prendrons ou nous nous ferons liicr tous les deux.
— KtM. do La Couldraye sait également le nom de cette femme? interrogea le cardinal.
— Depuis ce matin seulement monseigneur.
— Sans doute, comm'^ le capitaine Flamherge, il refusera de mêla nommer...
— J'espérais même que Votre Fminence m'épargnerait la douleur d'un refus, répondit Uéginald.
Cette réponse fort juste, mais un peu hardie, piqua au vif l'amour-propre du premier ministre.
— 11 suffit, messieurs! Je ne vous retiens plus, dit-il, en les congédiant d'un geste irrité.
Uéginald et Flambcrge s'inclinèrent profondément et s'éloignèrent.
Ils traversèrent l'antichambre, salués cette fois par tous les gentilshommes qui l'encombraient, tant la faveur qu'ils avaient obtenue était rare et les avait mis en relief.
En sortant du Louvre, ils se rendirent chez Mazarin, ainsi qu'ils le lui avaient promis.
Celui-ci les interrogea sur le résultat de l'audience qu'il leur avait fait accorder.
Réginald lui exposa en peu de mots ce dont il s'agissait et lui raconta dans quels termes il avait quitté Son Eminence.
— Je le regrette, mes amis, dit Mazarin avec cet accent italien dont il ne put jamais se défaire, mais je n'y puis rien. Je ne suis qu'un pauvre petit conseiller d'État, à qui Son Eminence a fait obtenir tout récemment le chapeau de cardinal. Il m'est donc matériellement impossible de rien tenter contre un homme à qui je dois tout, et qui est plus puissant qu'il ne l'a jamais été.
Flamberge ne fut pas dupe de cette apparente humiUté ; mais il comprit que Giulio voulait se ménageries bonnes grâces de Richelieu.
— Merci toujours de ce que tu as fait, dit-il en lui tendant la main. Il allait se retirer, mais Mazarin le retint doucement.
— Cependant, reprit-il avec ce regard fin et ce sourire gracieux qui lui étaient particuliers, il est fort possible que d'un jour à l'autre je puisse vous être réellement utile. Quand luira pour moi ce jour fortuné? je l'ignore, mais je vous jure, que je ne vous oublierai ni l'un ni l'autre !
Il les reconduisit jusqu'à sa porte, en les assurant que leur visite lui serait toujours agréable ; mais il n'insista que juste assez pour ne pas être accusé d'impolitesse.
Approchez, monsieur le marquis, fit Richelieu dès qu'il fut seul avec Réginald. (Page 244.)
Flamberge et Réginald s'éloignèrent, le cœur navré. Tout espoir leur était interdit. La fortune des La Couldraye était bien définitivement perdue !
Quant au comte de Morlay, il était rentré chez lui fort agile. Non seulement il savait que Flamberge tiendrait sa parole, mais le scandale qu'avait causé son audacieuse tentative lui faisait craindre de tomber en disgrâce.
Il ne se trompait pas. Une heure après, un officier des gardes du roi lui remettait l'ordre signé de Sa Majesté de partir immédiatement pour laTouraine.
LiV. 32. F. ROY, édite».
2r,o rLAMitKiir.K
('.('lit' iiDiivt'IIi' fut un V(''ril;il)I<' coup de l'oudic jtoiir Ii^ coinl<î. IVirlir! (Juitlrisiii-li'-('luuni> co IViris (ju'i! lial)iUul depuis dix ans, où il avait hrillé! Laisser la hlace lilire à llégiiiald, sous les pas de qui naissaleiil chafiiie jour de nouveaux pidtecieurs ! (Télail dur !
iM. de Morlay u»' put s'y résig-iuîr. Il l'avait icnuirqué : l'oi'drt! d'exil était signé du roi et non pas du cardinal. Cet ordn; avail-il donc été donne à l'insu de Richelieu? Il voulut savoir à quoi s'en tenir à cet égard.
Que ris(piait-il? lUen. Si réellenuMit le vent dt; la faveur l'abandonnait, que lui importait d'encourir une disgrâce de plus?
Il se rendit donc chez le cardinal et lui fit demander une audience. Il était si connu des familiers du ministre qu'il fut introduit sans difficulté jusque dans le cabinet de Son Éminence. En l'apercevant, Richelieu fronça légèrement les sourcils.
— Vous ici, monsieur le comte ! fit-il sèchement. Le roi, que je quitte à l'instant, m'avait pourtant dit qu'il venait de vous signifier sur l'heure l'ordre de partir pour la Touraine.
— Vous me voyez très étonné d'une telle sévérité, monseigneur! Je ne suis pas encore rentré chez moi et je n'ai rien reçu de semblable. Dans tous les cas, me sera-t-il permis de demander en quoi j'ai mérité le courroux de Sa Majesté I
— Mais vous le savez bien, monsieur, l'impudente tentative que vous avez commise hier, à deux pas du Louvre...
— 11 est vrai, monseigneur, j'en ai été réduit là. Je n'ai qu'un ennemi. Cet ennemi emploie contre moi toutes les ruses, a recours à toutes les calomnies, et, pour échapper aux embûches qu'il me tend, je suis forcé de recourir à la violence ! Je n'aurais jamais cru, je l'avoue, que dix années d'un dévouement sans bornes m'auraient conduit à un si piètre résultat!
— Que voulez-vous dire, monsieur?
Le comte résolut de brûler ses vaisseaux.
— Je veux dire, monseigneur, répondit-il, que loin de trouver auprès de vous la protection que j'avais lieu d'attendre, je suis plus seul que je ne l'étais avant de me consacrer à votre service. Pour qui me suis-je fait des ennemis cependant? N'est-ce pas pour complaire à votre Eminence, pour avoir embrassé ses intérêts avec trop d'ardeur ?Ai-je demandé et obtenu jamais une récompense de la fidélité dont j'ai fait preuve? Vous savez bien que non, monseigneur.
— Est-ce donc une récompense que vous veniez solliciter? fît Richelieu.
— Je venais supplier Votre Eminence de me fournir un moyen qui me dispensât de liver des assauts en plein Paris à un jeune fou...
— Que vous ne seriez pas fâché de faire enfermer, n'est-ce pas ?
— C'est la vérité, monseigneur.
— Mais c'est une lettre de cachet que vous voulez ! s'écria le cardinal.
— Vous l'avez dit, monseigneur, répondit le comte. Et, quand j'ai dépensé
dix années de ma vie, de mon activité, de ma fortune, à vons servir, c'est par un ordre d'exil que vous reconnaissez mon attachement à votre personne ! Convenez que ce n'est pas généreux, monseigneur!
— Je ne puis malheureusement contrevenir aux volontés de Sa Majesté. Le roi ne veut pas souvent, mais, quand il veut, il veut ferme, vous le savez.
— Eh bien! je partirai s'il le faut, dit M. de Morlay ; mais si le roi a quelques raisons de punir, Votre Emience en a plus encore de m'accorder ce que je sollicite.
Pensif et hésitant, Richelieu ne répondait pas. Il était encore sous le coup de l'entretien qu'il venait d'avoir avec Réginald, dont la fierté cassante l'avait profondément blessé.
— Soit ! dit-il tout à coup. Comme vous avez mérité le châtiment, vous avez mérité la récompense. Retournez à votre hôtel, comte. Demain vous recevrez la lettre de cachet que vous me demandez. Mais il faut que vous me juriez, avant de vous éloig-ner, que vous donnerez satisfaction en apparence à la volonté royale...
— Je le jure à Votre Eminence! fit M. de Morlay avec vivacité.
— Et que vous resterez prisonnier dans votre hôtel, jusqu'à ce que je vous aie permis d'en sortir.
— J'en prends l'engagement formel, monseigneur.
— Quant à cette lettre de cachet, poursuivit Richelieu, vous la ferez exécuter comme bon vous semblera, à la condition expresse que vous ne vous montrerez sous aucun prétexte. Si vous manquiez à une seule des obligations que je vous impose, vous me mettriez dans la nécessité de sévir contre vous avec une extrême rigueur. Vous êtes prévenu, allez !
Le cardinal le congédia d'un geste.
— De cette façon, je les tiens tous les deux, murmura-t-il.
Le comte partit, enchanté, rentra à son hôtel, et fil immédiatement ses préparatifs de départ, afin de donner le change aux voisins.
Après avoir fait empiler sur une chaise de poste toutes les valises que contenaient ses greniers, il affubla d'un de ses costunes les plus éclatants son valet de chambre, et fit partir le tout à grand bruit pour la Touraine.
Quant à lui, il resta seul avec Bergeret dans son hôtel. Il serait prisonnier, c'est vrai, mais n'avait-il pas auprès de lui son fidèle intendant, qui n'était pas exilé, lui, et qui se chargeait de faire arrêter Réginald, dès qu'arriverait la bienheureuse lettre du cachet?
Il quitta donc la chambre qu'il habitait pour aller se reléguer dans la pièce la plus éloignée. C'était la chambre d'Herminie, celle qu'avait occupée jadis le marquis de Bellaire.
Tout entier à la joie doni il était possédé, M. de xMorîay était loin de soup-
çonncr (judlc sri-ne IcrriMc; se p;iss;iit ;'i dix ji.is do lui, dciriiîrt^ la clifiiiiiiée, dans la rliambre do la diiclK^ssc do Villaitic
La vriji)', Marictlt' avail doshahill»'; sa maîtresse, comme à l'ordinaire, et l'avait laissée dans sa chambre sur le point de se mettre au lit. Son ouvrage terminé, elle; était desc(»ndue {i l'office et avait assez longuement causé avec Baptiste. Enfin, vers dix heures et dtîmie, clhî était remontée dans i'api)artement de la duchesse et s'était coucliée dans la petite pifîce (|ui hii était réservée.
I.e lendemain malin, à sept heures, elle s'était levée, et avait attendu, l'aiguille cala main, le coup de sonnette par lequel sa maîtresse l'appelait ordinairement auprès d'elle.
C'était généralement vers huit heures, que M"" de Villaine sonnait sa camérisle; mais ce jour-là, une, deux, trois heures se passèrent, sans que la duchesse donnât signe de vie.
Mariette, prise d'inquiétude, alla écouter à la porte de la chambre et n'entendit aucun bruit. Elle alla trouver Baptiste pour lui demander conseil. Il remonta avec elle, écouta également à la porte... rien ne bougeait. 11 essaya de l'ouvrir, elle était fermée au verrou.
— Peut-être M™" la duchesse est-elle indisposée... dit-il. Courons prévenir M. le.duc.
Ils se rendirent aussitôt chez M, de Villaine et lui firent part de leurs inquiétudes.
Le duc bondit et se précipita vers l'appartement de sa femme. A son tour, il frappa, appella, ébranla la porte. Marguerite ne répondit pas.
Pressentant un malheur, il envoya chercher un serrurier, et pénétra dans la chambre. Le lit était défait, mais il était vide. Sur les sièges étaient jetés pêlemêle les vêtements que Marguerite avait quittés après le départ de sa femme de chambre.
M. de Villaine courut dans le cabinet. Il était vide également et tout y restait rangé avec un ordre parfait. Il courut vers les deux fenêtres qui donnaient sur la cour, et dont l'une était enlr'ouverte. Plus de doute ! c'était par cette fenêtre que Marguerite avait fui ! Pourtant ce fat en vain qu'il examina le mur extérieur de Fhôtel. Il n'y découvrit aucune trace apparente d'évasion.
C'était étrange, en vérité ! car c'était par là seulement que la duchesse avait pu s'enfuir, puisque le verrou intérieur de la porte était poussé quand le serrurier l'avait forcée.
Or, ce n'est pas d'un bond qu'on saute d'un second étage sur une cour pavée. Aussi, après avoir examiné très attentivement la barre d'appui, les parois de la croisée, les tentures de la chambre, M. de Villaine y revenait sans cesse, persuadé que c'était le chemin que sa femme avait choisi pour reconquérir sa liberté.^
On voit que si Marguerite n'avait pas tout prévu, elle avait du moins pris ses précautions pour dérouter son mari. Elle savait bien qu'il pousserait jusqu'à la
plus scrupuleuse minutie ses investig-ations et ne voulait pas que ses soupçons se portassent vers le cabinet, de peur qu'il ne découvrît comme elle le passag-e secret qui conduisait à l'hôtel de Morlay.
Cette idée qu'elle eut d'ouvrir une fenêtre avant de s'éloigner obtint le meilleur résultat. Bien que le duc fût dans l'impossibilité de constater comment Marguerite avait pu descendre jusqu'à terre, il fut convaincu que c'était ainsi que la prisonnière s'était évadée.
Par qui avait-elle été secondée ?
Par Réginald! Telle fut la première pensée qui vint au duc de Villaine. C'était ce dont il fallait s'assurer sur-le-champ. Mais comment? M. de Villaine ignorait où demeurait le jeune marquis.
Il se souvint alors qu'il avait vu Réginald dans l'antichambre du cardinal, en compag-nie de M. de Lorgerie. Or, le comte était l'oncle de Marguerite. Il n'était donc pas douteux qu'il s'intéresserait au sort de sa nièce, et qu'il ferait avec M. de Villaine toutes les démarches nécessaires pour la retrouver. Le duc se rendit immédiatement chez M. de Lorgerie et lui apprit l'évasion de Marguerite.
Celui-ci s'en montra fort ému. Quoi que lui eussent fait redouter les confidences de Flamberge, il ne se serait pas attendu à ce que sa nièce ne reculât pas devant un pareil scandale.
— C'est votre faute, monsieur, dit-il au duc. Si, malgré la résistance énergique de Marguerite, vous n'aviez pas persisté à faire d'elle votre femme, tout cela ne serait pas arrivé. Cependant je ne saurais nier que j'en sois fort surpris. Aussi, mon concours vous est acquis dès à présent, car rien à mes yeux ne peut excuser une conduite semblable. Il ne me reste qu'un espoir, c'est que vos craintes soient allées au delà de la vérité. Il est facile de savoir sur-le-champ à quoi nous en tenir. Venez, monsieur le duc.
— Où allons-nous? demanda M. de Villaine, enchanté que le comte prît la chose si fort à cœur.
— Chez le marquis de la Couldraye, répondit M. de Lorgerie.
Ils se rendirent immédiatement rue Saint-Honoré. Arrivé à deux cents pas de l'auberge du Cygne-Noir, le comte aperçut Flamberge et Réginald, debout sur le seuil de la porte, l'air triste et profondément découragé, paraissant attendre sans impatience que sonnât l'heure du dîner. ,. y
M. de Lorgerie les montra du doigt au duc.
— Vous le voyez, dit-il, j'avais raison.
FLAMUEllGE
COMMENT IlERMlNir: ET FLAMBERGE SK RENCONTRÈRENT
M. (lo Villaiiic fut dahord tout décontenancé; mais sa jalousie ne se laissait pas désarmer ainsi à première vue.
— Qui sait? dit-il. C'est peut-être un jeu de leur part. Songez que, depuis hier soir à neuf heures, la duchesse s'est enfermée dans sa chambre et que son évasion, dont nous ne nous sommes aperçus que ce matin à dix heures et demie, remonte sans doute à plusieurs heures. Entre ce moment précis et celui oti nous surprenons le marquis et le capitaine, si tranquilles en apparence, n'ont-ils pas eu le temps, l'un ou l'autre, de conduire Marguerite en lieu sûr et de revenir à l'auberge?
— Ce ne serait pas impossible, j'en conviens, fit M. de Lorgcrie ; mais avouez qu'une si grande prudence serait fort rare chez un amoureux. Je puis vous affirmer en outre que ce matin Flamberge et lléginald étaient chez le cardinal où je leur avais donné rendez-vous, où je les ai vus de mes propres yeux, et où ils ont eu même une assez longue audience.
— Ceci ne détruit en rien l'objection que je viens de soulever, insista M. de Yillaine. Au contraire il est plus admissible encore que le marquis soit devenu prudent par amour et par intérêt, et ait quitté la duchesse pour aller au Louvre.
— Le croyoz-vous réellement? Non, n'est-ce pas? Car cela ne se serait jamais vu. Comment ! vous admettez qu'un jeune homme de vingt-quatre ans quitte, dans un but vulgaire d'intérêt, une femme qu'il convoite depuis longtemps et qui n'est en son pouvoir que depuis deux ou trois heures ! Mais rappelez vous donc que vous avez été jeune, monsieur le duc, et dites-moi si vous auriez agi de la sorte.
— Quand on en est réduit aux conjectures, monsieur le comte, on a le droit de tout supposer.
— Eh bien ! tenez,, proposa M. de Lorgerie, je suis si sûr que vous vous trompez, que je consens à soumettre le marquis devant vous à une épreuve décisive. Je ne puis malheureusement pas vous conduire vers lui, après la maladroite provocation que vous lui avez adressée et dont vous venez de me faire l'aveu ; mais il ne nous a pas aperçus, il est là bien calme, bien triste même. Demeurez ici et observez ce qui va se passer. J'irai droit à lui et je lui appren drai sans ménagement la disparition de ma nièce. Ce sera brutal assurément,
mais, selon ce que vous lui verrez faire, peut-être votre opinion se modifierat-elle.
— J'y consens, fit M. de Yillaine.
Il se dissimula dans l'angle d'une porte, tandis que M. de Lorgerie s'avançait vers Réginald.
Le jeune marquis était tellement accablé de l'insuccès de son audience qu'il ne vit pas M. de Lorgerie. Il fallut que le comte lui frappa amicalement sur l'épaule pour attirer son attention.
— Eh bien? lui dit-il. Que faites-vous ? Vous ne savez donc pas la nouvelle?
— Quelle nouvelle ? demanda Réginald. Est-ce encore un malheur ?
— Oui, mon ami. Depuis hier soir la duchesse de Yillaine a disparu de son hôtel.
La surprise et la douleur de Rég'inald furent si violentes qu'il devint pâle, chancela, et fut obligé de saisir le bras du comte pour ne pas tomber. Puis, par une réaction subite, il se redressa.
— Où donc est-elle ? demanda-t-il d'une voix rauque en promenant autour de lui un œil hagard.
— Je ne sais, répondit M. de Lorgerie, mais je vois avec plaisir qu'elle est moins coupable que je ne le croyais.
— Que voulez-vous dire ?
— Sachant que vous en étiez éperdument épris et qu'elle n'était pas insensible à votre amour, j'avais craint un instant que vous ne l'eussiez détournée de ses devoirs, mon ami. C'est pour m'en assurer que je vous ai si brusquement annoncé sa fuite. Votre pâleur et vos angoisses me prouvent que je vous avais soupçonné injustement. J'en suis heureux et je vous fais mes humbles excuses persuadé maintenant que, de votre côté, vous ferez tout ce qu'il sera humainement possible pour la retrouver.
— N'en doutez pas ! fit chaleureusement Réginald.
— Je vais, de concert avec M. de Villaine, à qui je ne puis raisonnablement refuser mon concours en cette circonstance, faire toutes les démarches imaginables. Vous, de votre côté, cherchez, et, si vous découvrez quelque chose, promettez-moi de vejiir m'en informer. C'est tout ce que j'exige de votre amitié...
— Soyez certain que je n'y manquerai pas dit le marquis. Si mon cœur, brisé par ce nouveau malheur, n'était pas lui-même intéressé directement à ce résultat, les services que vous m'avez rendus me feraient un devoir de vous aider dans cette douloureuse recherche.
M. de Lorgerie s'éloigna et alla rejoindre le duc.
Celui-ci n'avait pas entendu un mot de cette conversation, mais il avait été témoin des angoisses que cette révélation avait causées au jeune gentilhomme. Rien n'est plus bizarre, assurément, mais il en fut presque satisfait. Le comte
256 FLAMDEIIGE
n'eul iluiic it;i.s de \>r[in' ii lui [icrsuadcr que Uéginald ii'étail pour rien clans cet cnlèvcmeul.
Ils revinrent ensemble à riiôtel de Yilhiinc. M. (h; Lorgcrie y recommença l'encjuôtc minutieuse que le duc y avait laite, mais sans plus de succts. Au delà de cotte fenêtre ouverte, par laquelle Marguerite avait dû s'enfuir, il fut impossible de découvrir la moindre trace qui mit sur la piste de la fugitive.
Flaniberge, lui, avait écoulé sans mot dire.
Cette disparition mystérieuse lui semblait étrange. M. de Lorgeric n'avait d'ailleurs donné aucun détail. Il était difficile de rien tenter avant de connaître toutes les circonstances qui avaient accompagné cotte évasion.
Malgré tout, Réginald voulait se mettre sur-Ic-champ à la recherche de Marguerite.
— Mais oLi iriez-vous? lui dit le capitaine. Pouvez-vous vous aventurer au hasard sur la première grande route venue ? Savez-vous même si la duchesse a quitté Paris? Croyez-moi, dînons d'abord. Ensuite nous nous rendrons ensemble chez le comte, afin d'obtenir de lui tous les renseignements nécessaires, et c'est d'après ce qu'il nous dira que nous agirons.
Réginald finit par se ranger à cet avis, qui était le plus raisonnable ; mais il laissa à peine au capitaine le temps d'achever son repas.
Ce fut par M. de Lorgerie, auquel le duc avait fait toutes ses coufidences, qu'ils apprirent qu'à la suite de plusieurs explications violentes, la duchesse avait annoncé à son mari qu'elle essayerait par tous les moyens de reconquérir sa liberté, et que le jour même elle avait mis ce projet à exécution. Le comte leur communiqua également, sans rien omettre, le résultat des perquisitions qu'il avait faites dans la chambre de la jeune femme.
Flamberge écoutait, de plus en plus étonné, qu'une femme seule, au milieu de la nuit, eût osé descendre par une fenêtre du second étage, sans qu'aucun bruit eût éveillé l'attention des domestiques.
Réginald était encore bien moins que Flamberge en état de s'exphquer ces étrangetés.
La douleur et l'accablement lui ôtaientpour le moment toute présence d'esprit.
Ils venaient de quitter M. de Lorgerie, fort incertains sur ce qu'ils devaient faire, et se promenaient sur les quais, lorsqu'ils se trouvèrent en face de trois gentilshommes, jeunes et mis avec une suprême élégance, qui les arrêtèrent au passage.
Ils les reconnurent tous les trois pour les avoir vus le matin même dans l'antichambre du cardinal.
L'un d'eux s'adressa directement à Réginald :
— Je vous demande pardon, monsieur le marquis, lui dit-il, d'avoir été si peu courtois envers vous, mais je n'avais pas l'honneur de vous connaître. Mon père, le comte de Guébriac, à qui je viens de raconter votre combat d'hier soir,
FLAMliERGE
11 aperçut devant lui la earnole après laquelle il courait depuis près de deux heures (Page 261.)
a élé J'iiu des plus intimes amis du feu marquis de La Couldraye, et m'a fait do lui un si pompeux éloge, que cela m'a inspiré le plus i^rand désir de faire voire connaissance. Voici le comle de Lussan et le chevalier de Yermouillet, deux de mes amis, qui seraient enchantés aussi de faire avec vous commerce d'amitié Je vous prie donc, à dater de ce jour, de nous compter au nombre de vos amis. - C'est un honneur auquel je n'aurais pas osé prétendre, répondit Réginald. Je vous en remercie du foud du cunn", messieurs.
LlV. 33. F. ROY, ûdileur.
— I'\iitcs niioiix, ni;ir(iuis, |n npos.-i de (iurbri.'u;. Nous allons l'aire ciisi'inlili! lin loiir do piomcîuidt', puis nous rendrons visitt; à JVlurion Dclornic, clu;.: la(|Ui;ll( non> vous présenterons, et nous reviendrons souper h riifttel do Gu6briac, on mon père s'estimera 1res heureux d'accueillir le (ils d'un ancien ami. Hirn enlendu, capitaine, ajouta de Guébriac en s'adrossant à h'iambcrge, vous êtes lies nôtres.
Réginald hésilait.
— l'arbicn ! mon cher, lui dit b'I.imlici'^e, vous ne pouviez pas trouv(M' uini meilleure occasion de vous distraire, et je vous enj^age fort à accepter l'aimabh; invitalion de ces messieurs.
Puis, se tournant, vers M. de Guébriac :
— Ce pauvre Réginald a quelques chagrins, lui dil-il. Il ne j)ent faire auUfmenl que de les oublier en votre charmante compagnie. Je vous le conlie donc. Ouaiit à moi, je ne saurais })arlager aujourd'hui vos plaisirs. Tout ce que je puis vous promettre, c'est d'aller vous rejoindre ce soir à l'hôtel de Guébriac, si je suis libre d'assez bonne heure.
A ces mots, Flamberge, qui avait son idée, serra la main de Réginald.
— Soyez sans inquiétude, lui dit-il à l'oreille. Des à présent, j'entre eu campagne et je me tromperais fort si je ne vous apportais pas ce soir des nouvelles de Marguerite.
— Dieu vous entende ! soupira Réginald.
De Guébriac prit sans façon le bras du marquis, et les quatre jeunes gens s'éloignèrent, gais, alertes, insouciants, souriant à tous les jolis minois qu'ils rencontraient.
Quant à Flamberg-e, il suivit les quais jusqu'à ce qu'il fût arrivé devant l'hôtel de Villaine. qu'il examina attentivement.
— Par cette fenêtre ! murmura-t-il, non ce nest pas possible...
Et }»ar un mouvement tout naturel il se dirigea vers la rue du Pelit-J. ion- Saint-Paul.
A son giand étonriement, il vit que les pcrsiennes des croisées étaient complètement fermées chez M. de Morlay.
Il s'informa. On lui apprit que, vers dix heures et demie, un officier du roi s'était présenté porteur d'un large pli cacheté, et qu'une heure après, le comte s'était éloigné dans un carrosse pesamment chargé.
— Tiens ! tiens. . . se dit Flamberge, cela ressemble fort à un ordre d'exil. Est-ce qu'à la suite de son audacieuse tentative d'hier, M. de Morlay serait tombé en disgrâce? Gela n'aurait rien d'étoniianl. Le roi et le cardinal ne plaisantent pas avec ces sortes de choses.
De nouveau il jeta les yeux sur la maison fermée :
- — Tant mieux! s'écria-t-il joyeusement. De ce cùlé-là. du moins, nous n'aurons plus rien à craindre...
Puis, comme s'il se repentait aussitôt de cet élan de joie:
— Quoiqu'il me semblerait bien extraordinaire, ajouta-t-il, qu'un homme comme M. de Morlay abandonnât si facilement la partie.
Il ne s'éloig-na donc qu'à moitié rassuré, et, comme un chien qui suit une piste, il reprit exactement le môme chemin par lequel avait passé dans la matinée la voiture qui avait emporté mademoiselle de Morlay. Ce fut ainsi qu'il arriva rue Saint-Denis, à l'auberge du Petit-Ecu.
Là, apercevant dans la cour le valet d'écurie, il tira de sa poche une pièce de monnaie qu'il lui montra.
— Si tu réponds d'une manière satisfaisante à mes questions, je double la somme, dit-il, sinon tu n'auras rien.
L'œil du pauvre diable brilla d'une lueur de convoitise.
— Une femme de la campagne est venue ici, ce matin à huit heures, avec une carriole, et a emmené un garçon de quinze ans qui l'attendait?
— Oui, monseigneur.
— Comment se nommait-elle? le sais-tu?
— Françoise Touchet.
— D'oii venait -elle?
— De la Bouillerie, près Loches.
— Tu en es sûr?
— C'est moi qui suis allé lui demander ces renseignements de la part de mon maître.
— Comment! elle demeurait donc dans cette auberge?
— Oui, monseigneur. Elle était depuis hier matin seulement à Paris, où elle comptait passer quelques jours.
— Qui te l'a l'a dit?
— Son fils Biaise, monseigneur, le jeune garçon dont vous me parliez tout à rheure.
— Eh bien! répète-moi tout ce qu'il t'a appris.
— Voilà, monseigneur, fit le valet les yeux toujours fixés sur la pièce do monnaie qui luisait entre les doigts de Flamberge.
« D'après ce que m'a compté Biaise, il venait avec sa mère du château de la Bouillerie pour voir sa sœur Virginie, qui est en service à Paris, chez la fille de M. de Morlay. Cette demoiselle, parait-il, a été nourrie et élevée par Françoise, de sorte que cette brave femme, après avoir accompli ce long voyage, se flattait de se reposer et de visiter Paris à son aise. Pas du tout! en arrivant à l'hôtel du comte, elle a reçu l'ordre de repartir aujourd'hui même avec mademoiselle Herminie, ce qui l'a fort contrariée, et ce qui a surtout contrarié beaucoup le jeune Biaise.
— Pourquoi?
— Oh! c'est un enfantillage, monseigneur. Pour venir à Paris, sa mère lui
avail lail laiit' un lii'S juli cosliiinr, in'a-l il dil; mais, an lien de le lui doaiicr, t'Iii' la |H)i't('' ànKidiMnoisrlJc llcrniinii', (|ui I"' lui avail (irniaiuli- liicr. [,,< panvic t'iiranl ('lail drsolé.
— Tiens ! pensa l'hunhcrf^c, poiii" <jni madeinoisellc llerniinie avail-(!ll«i liesoin (le ce roslunie? Ce n'esL pas pour elle, pnis(]ne "p; l'ai vue de mes yenx en loiletle dt! voyage.
Il se situvini alors du jeniu; iiarcon (pii avail aidi' l''ran(;oise cl Vii-f^inifj a transporler les jjaquets. (}uel élait C(i garçon? Ce ii'élait pas lilaise, puisqu'on l'avait laissé à l'auberge, où Ton ùUiit venu le chercher quelques instatils après. Mais, au l'ail, iiourquoi ravait-on laissé h rauhergn?
— ('(Uiliiiue, dit le eapilaine.
Il mit dans la main du valet d'écurie la pièce (jii'il lui avait montrée, et en lira une seconde de sa poche.
— Je vous disais donc, monseigncnir, qn(! le pau\ re petit IJIaise était désolé el d'anlanl plus désolé que sa mJ'ie lui avait l'onnelleuienl di'fendu de (piitter l'auberge.
— T'a-t-il dil conimi'nt était le costume qu'il regrettait si amèrement de ne pas endoss(M?
— Ah! je crois bien, monseigneur! un costume de fin drap g'ris cl marron, un feutre neuf, des beaux bas marrons, des souliers de peau de daim... tout y était.
— Mais, c'est exactement celui que portait le gentil blondin que j'ai vu sortir ce matin de l'hôtel du comte! se dit Flamberge.
— De sorte que, continua le valet, non seulement le pauvre lilaise n'a pas vu Paris, mais encore il n'a pas mis les pi(;ds chez M. de Morlay.
— Ah! Françoise ne Ta pas emmené chez son maître?
— Non, monseigneur. Il n'était môme pas très rassuré ce matin, quand il a vu sa mère s'éloigner seule avec la carriole. Elle lui avail bien promis de venir le reprendre, mais il avait une frayeur atroce de ne pas la revoir. Il était là, sur le seuil de la porte, le cou tendu, les yeux inquiets, dévorant la rue du regard. Aussi, quand il a vu reparaître la voiture, une heure après, il a poussé un cri de joie... ah! il aurait fallu l'entendre !
— Est-ce tout?
— Oui, monseigneur, il a sauté comme un fou dans la carriole et je ne l'ai plus revu.
— Fort bien, mon ami, dit Flamberge. Voici la seconde pièce que je t'ai promise. A présent, sois tranquille. Il ne sera fait aucun mal à ton petit Biaise, ni a aucun de ceux qui l'accompagnent.
A ces mots, il s'éloigna, regagna son auberge, sella son cheval et partit.
— Je ne reviendrai peut-être qu'un peu tard, dit-il à Babylas ; si ton maître rentrait avant moi, qu'il soit sans inquiétude. C'est pour son compte que je me mets en roule.
FLAMRKRGE 2 M
îl était environ trois heures. La carriole de Françoise, que Flamber^e avait entrepris de rejoindre, n'était donc en avance sur lui que de sept heures.
Gela ne l'effrayait guère, car non seulement Françoise avait du s'arrêter en route pour dîner et donner l'avoine à son cheval, mais encore elle était forcée de ménager la pauvre bète pour arriver sans accident au château delà Bouillerie.
Il n'y avait en outre à cette époque qu'une route praticable pour aller en Touraine, praticable surtout pour les voitures. Flamberge ne pouvait donc pas se tromper.
Après avoir traversé lentement Paris, afin de mettre sa monture en haleine, il lui rendit la main et dévora l'espace.
Il venait de passer Saint-Michel et allait atteindre Brétigny, quand il aperçut devant lui la carriole après laquelle il courait depuis près de deux heures. 11 avait fait environ huit lieues.
Il était un peu plus de cinq heures et c'était dans les premiers jonrs d'octobre. La nuit commençait donc à tomber, en même temps qu'un brouillard grisâtre enveloppait les arbres jaunissants. Cependant il faisait assez jour encore pour que l'on distinguât à peu près les objets à cent pas.
Flamberge reconnut donc la carriole qu'il avait vue le matin s'éloigner de Paris. C'étaient bien les mêmes rideaux de cuir, hermétiquement fermés, le môme cheval gris pommelé, et c'était là qu'il venait chercher le mot de l'énigme qui l'intriguait si fort depuis quelques hennis.
— I^lvidemment, se dit-il, Françoise va s'arrêter à Brétigny et y concher.
Il hésita s'il passerait devant la voiture ou s'il la suivrait à distance. Il jugea plus prudent de la suivre.
Après avoir mis son cheval au pas, il ramena son manteau sur sa poitrine pour se défendre contre l'humidité pénétrante du brouillard.
Une demi-heure après, il voyait la carrioh' s'arrêter à Jîrétigny et disparaître sous la porte cochère d'une auberge. Il poussa son cheval en avant, afin d'arriver dans la cour en même temps que les voyageurs, et de les voir descendre de voiture.
Jetant précipitamment la bride de sa monture au garçon d'écurie, il mil, pied à terre, enfonça son feutre sur ses yeux et drapa son manteau sur ses épaules, de façon à cacher entièrement le bas de son visage.
En effet, il vit successivement apparaître Françoise;, lîlaise et Virginie, bien reconnaissables aux costumes qu'ils portaient, et qui occupaient la banquette du devant. Puis ce fut le tour d'Herminic, à qui Françoise tendit la main, puis enfin parut le jeune garçon qui préoccupait si fort le capitaine. Il était vêtu de cet habillement gris et marron que Biaise regrettait si profondément et sur lequel, en ce moment même, il jetait un regard d'envie.
Flamberge remarqua qu'Herminie en pei'sonne oflrait la main à cet enfant,
0,52 ri,AMi;i;iuir.
.'I fui frappt' siiiloiil (le l'cxtirnif pditosso du pied (]iie ri'liii-ri avain i jiour dcs-
(•(«iidrp de voilure.
Taul i\*' prévcuauccs pour uu gairou ri un |>it'd si ridiculfinciil pflil u'élaicul pas choses nalurrllcs. A l'inslanloù il sortait d(! la carriole, sa tète heurta l*'-^':''reiuenl le haut de la voiture, sou feutre ttuuba, un louij;- Ilot de rhevfuix dorés inoiula ses épaules et couvrit presque eu entier sa (aille line et l)ieu caudjrée.
j'cu étais sûr ! murmura Flamberge. C'est une femme ! Voyous si j'ai deviné jusqu'au i)OUt...
Loin do se montrer, il se dissimula au contraire derrière la carriole. Ilerminie vintau secours du jeune gargon avec un éclat de rire frais et sonore ; elle prit à poignée les admirables cheveux de son compagnon do voyage, les ramena sur le sommet de sa tèt(>. et posa par-dessus le feutre que Françoise avait ramassé.
Enfin, ils se dirigèrent tous ensemble vers la salle de l'auberge, dans laquelle ils entrèrent.
C'était le moment qu'attendait Flamberge. Sans être précisément bien éclairée, cette salle permettait de distinguer nettement les personnes elles objets qui s'y trouvaient.
A peine Françoise et sa petite troupe venaient-elles d'y pénétrer, que le capitaine ouvrit la porte et vint brusquement se placer devant elles.
Par un mouvement irréfléchi, la duchesse de Villaine poussa un petit cri de frayeur et alla se réfugier derrière Herminie. Mais si promptement qu'elle eùl exécuté cette retraite, Flamberge, pressentant déjà la vérité, et sachant, à n'en pas douter, que le costume de Biaise était porté par une femme, eut le temps de reconnaître Marguerite.
Peut-être aurait-il manifesté la surprise qu'il éprouvait, si Ilerminie n'avait posé vivement un doigt sur ses lèvres.
La capitaine devint rouge comme une jeune fille.
Par ce simple geste, Herminie venait de faire en quelque sorte l'aveu de sa compUcité, et de livrer à Flamberge tous ses secrets.
Flamberge, ou s'en souvient, après avoir minutieusement inspecté de haut en bas l'hôtel de Villaine, avait jugé impossible que Marguerite se fût échappée seule par la fenêtre de sa chambre.
Pour se soustraire à la jalousie et tromper la surveillance de son mari, elle avait dû recourir à un moyen plus sûr et moins dangereux.
Or, elle savait à n'en pas douter qu'une issue secrète correspondait de son cabinet à un endroit quelconque.
Puisque Reginald a trouvé cette issue par hasard, se dit Flamberge, pourquoi Marguerite, qui en connaissait l'existence, ne l'aurait-elle pas découverte à son tour?
Partant de ce principe, et sachant de son côté que cette issue aboutissait à
1 hùtcl Je Morlay, Flamberge était donc revenu rue du Petit-Lion-Saint-Paul. Là, il avait appris la disgrâce et le départ du comte. Mais ce n'était pas en compagnie de M. de Morlay que la duchesse aurait pris la fuite. Elle n'aurait trouvé près de lui ni la protection ni la sécurité dont elle avait besoin.
Etait-ce donc Herminie qui, ainsi qu'elle l'avait fait pour Réginald, avait
favorisé la fuite de Marguerite? Ce fut ce dont le capitaine résolut de s'assurer.
Voilà pourquoi nous l'avons vu suivre pas à pas la carriole de Françoise
depuis le moment où elle avait quitté l'hôtel de Morlay, et se renseig'ner si
soigneusement auprès du valet d'écurie de l'auberge du Petit-Ecu.
Ce fut une heureuse idée, car il apprit ainsi que le costume destiné jadis à Biaise avait été donné à Herminie, et que Biaise n'avait pas paru à l'hôtel de Morlay. Il devint dès lords évident pour lui que ce costume avait été destiné par Herminie à quelqu'un qui devait jouer le rôle de Biaise aux yeux du comte. C'était évidemment dans ce but que Françoise, en allant chercher mademoiselle de Morlay, avait laissé Biaise à l'auberge, et n'était venue le rechercher qu'au moment de quitter Paris.
Enfin, si le doute avait été possible quant à l'identité du costume, il n'était pas permis à l'égard du nombre de voyageurs qui se trouvaient dans la carriole. Ils étaient cinq au lieu de quatre.
Cinq, parmi lesquelles figurait le jeune garçon qui|portait les habits de Biaise. Or ce garçon était une femme. Flamberge avait vu se dénouer sur ses épaules ses opulents cheveux blonds, ce qui l'avait amené à remarquer que le pied était bien petit, la taille bien fine et bien cambrée, et la poitrine beaucoup plus ronde qu'il ne convenait à un jeune homme de quinze ans.
Dès ce moment, et sans avoir vu son visage, il était sur que cette femme était la duchesse. Cependant il n'avait pu se défendre d'un certain étonnement en la reconnaissant, non pas que cette découverte l'eût surpris, puisqu'il s'y attendait; mais il se demandait comment Marguerite et Herminie avaient pu concerter ce projet audacieux d'évasion.
Sa présence fut, du reste, un coup de foudre pour les deux jeunes femmes. Instinctivement elles se retournèrent vers la porte, croyant voir surgir derrière lui la figure de Réginald, et peut-être celles du comte et de M. de Villaine.
Flamberge devina leurs angoisses et s'empressa de les rassurer du «este * puis il s'approcha dllerminie.
— Mademoiselle de Morlay veut-elle m'accorder un instant d'entretien? demanda-t-il.
Herminie était fort embarrassée. Devait-elle répondre oui ou non ? La crainte lui fit dire oui.
— .Mademoiselle de Morlay peut être assurée du profond respect qu'elle m'inspire,dit Flamberge qui la voyait trembler. Si,du reste, elle redoute de se trouver seule avec moi, elle peut...
— Avec un lionimc li-l (pic vc.iis, inoiisiriir, inlcrrompil n.'niiinic, ]<• n'ai |i(Mir (If lit'ii.
l'.lli- lui iil si-nr (le \v. suivre, r\. sorlit de» l.i salle, après avoir donné rordie a l'raïK.'oiso d'inslalicr les tlianibrt's et de faire préparer le souper. l'Maniheri^o la suivil.
Kilo s'élail arrêtée sons la voùlc de la i)ort(î corlière.
— (-e ii'esl -nèi-e un lieu favorable pour l'enlrelion que vous avez bien voulu ni'a(((U(l(M\ (il oliseiv(>r le capitaine. Sans parler de l'horrible courant d'air que vous bravez avec tant d'imprudence, il passe trop de monde en cet endroit jinur que nous ne soyons pas e.xposés à des indiscrélions embarrassantes,
— Mais alors, capitaine, comment...
— Si vous vouliez me faire l'honneur d'accepter mon bras, mademoiselle, nous nous promènerions ensemble au yrand air, ce qui me semblerait préférable sous tous les rajiports.
llerminie jeta sur Flamberge un regard défiant; puis, comme si elle se repentait de ce mouvement involontaire, elle lui prit résolument le bras.
— Venez, monsieur, lui dit-elle.
Ils quittèrent l'auberge et se dirigèrent vers la grand'route.
— Mademoiselle, lui dit Flamberge ne m'accusez ])as de ce qui arrive. Je ne m'attendais pas ce matin, en vous voyant quitter l'hôtel de M. de Morlay, à me retrouver ce soir en votre présence; mais nous avons été informés aujourd'hui par M. de Lorgerie de la disparition de sa nièce, et il a appris cette nouvelle à Réginald avec si peu de ménagement, que le pauvre garçon en a été tout bouleversé. C'est alors que, prenant en pitié ses souffrances, je lui ai promis de me mettre en campagne.
Je n'espérais pas parvenir si facilement à un résultat si complet, j'ep conviens, mais je bénis le hasard qui me permet de vous exprimer au nom de votre cousin la reconnaissance dont il est pénétré pour les services que vous avez daigné lui'rendrc.
A ces mots, Flamberge lui raconta comment il avait éventé la piste de Marguerite, et comment il était venu jusqu'à lirétigny pour acquérir la preuve qu'il cherchait.
— Et maintenant qu'allez-voas faire? demanda Herminie.
— Cela dépendra beaucoup devons et un peu de madame de Villaine, répondit Flamberge.
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Je veux dire que les obligations que nous avons contractécL. envers vous pc>LMont pour beaucoup dans la décision que je vais prendre en vous quittant, — car je suis votre obligé aussi, mademoiselle, ajouta-t-il. Hier encore j ai eu, très indirectement, il est vrai, la preuve de la sollicitude avec laquelle vous veillez sur nous, et je ne Foublierai pas.
Comment se fait-il, capilaiiio, «lue ce suit toujours vous qui vous mettiez eu avant (Page 2GG).
— Ail! vous avez reçu l'avis (jueje vous avais fait parvenir?
— Oui, mademoiselle.
— Vous a-t-il élé rie quelque utilité?
— Malheureusement, non, uiademoiselle.
— Vous avez été attaqués ! s'écria Herminie tremblante.
— Par vingt bandits, seulement.
— Et vous leur avez échappé, je vois.
LiV 'M. ^- Roy, éditeur.
2C>r> n A M I!i;ii(;k
— Oui, madonioisiillc. J)i.\-iii'iir i],- ces ro(jiiiiis oui l'-tc Uirs (jii lilcssrs; le viiif^liinu' ..
— Vous vous rtcs li.'illiis !
— Hélas 1 nui, niadt'Mioiscllc.
FlanilxM'ge sonlait tressaillir de jiliis ou plus lo pclil bras (jui s'ajjpuyail sur If siou.
Ilcruiinio le pressa lellcmeut de questions, qu'il fut oblif^é do lui racouliudans ses moindres détails le ((unbat (ju'il avait soutenu.
Ilsavaienl fini, sanss'en apercevoir, par gagner la rase campagne. Ilermiuic s'était arrêtée pour mieux écouter ce récit homérique.
Elle regardait \o capitaine avec une admiiation naïve, qu'elle ne chercluiit pas à dissimuler, se demandant s'il était ])ien possible qu'un seul homme j)iit accomplir de tels prodiges.
— Ah ! je comprends alors pourquoi je vous ai trouvé ce matin à la porte de notre hôtel, dit-elle enfin. C'était pour me faire voir que vous aviez échappé au danger qui vous menaçait.
« ?sous vous en avons été très reconnaissantes, madame la duchesse et moi, car nous quittions Paris en proie h des inquiétudes mortelles, rierminie s'arrêta de nouveau, pensive et absorbée.
— Mais, reprit-elle tout à coup, comment se fait-il, capitaine, que ce soit toujours vous qui, en toutes circonstances, vous mettiez en avant?
— De quelle façon ? mademoiselle.
— C'est vous, continua-t-elle, qui, bien plus efficacement que moi encore, avez sauvé mon cousin de tous les dangers qu'il a courus ; c'est vous qui, ce matin, avez eu la délicate pensée de vous montrer h nous pour nous rassurer; enfin, c'est vous qui, ce soir, vous mettez à notre poursuite et nous atteignez. Pourquoi toujours vous et jamais le marquis de La Couldraye?
— Parce que j'ai plus d'expérience que lui, mademoiselle, et parce que je suis rompu depuis mon enfance à toutes les fatigues. Songez-y, mademoiselle, je suis déjà vieux.
— Vous! fit Herminie, vous n'avez pas trente ans, monsieur.
— J'en ai trente-cinq, mademoiselle, et si les années de campagne comptent double, j'en ai cinquante au moins.
— Mais enfin quel but vous fait agir ainsi ? Ce n'est pas l'intérêt?
— .Te vous remercie de ne pas l'avoir supposé, mademoiselle, répondit Flamberge. Assurément ce n'est pas l'intérêt. C'est.., c'est... comment dirai-je?... c'est une sorte de sympathie involontaire, stupide si vous le voulez, qui m'intéresse à toutes les infortunes que je rencontre. J'ai vu Réginald malheureux et abandonné, j'ai pressenti les périls auxquels il s'exposait avec autant de candeur que de bravoure, j'ai résolu de lui venir en aide.
FLAMBEliGE 267
- Mais quel homme êtes-voiis donc?
— Je suis un désœuvré, mademoiselle, je n'ai ni noivi ni foitunu. Aucun lien ici-bas ne m'attache à personne. Je promène aux quatre points cardinaux mon ennui, mon inutilité, sachant bien que je ne rencontrerai jamais sur mon chemin la seule récompense qui serait donnée à mon cœur : celle d'avoir une famille, de dépenser au profit d'êtres tendrement chéris tout ce que je ressens de tendresse et de vaillance, me complaisant avec une sorte d'amertume dans mon isolement, bon pour les honnêtes gens, impitoyable pour les méchants, n'ayant pas de rancune envers l'iiumanité qui me délaisse parce que je ne suis rien, presque content de mon sort, et remerciant Dieu chaque jour de n'avoir pas fait de moi un coquin, alors que j'avais tant de chances de le devenir.
— Et pourquoi ne trouveriez-vous jamais la récompense à laquelle vous aspirez? demanda Herminie. Un cœur aussi honnête et aussi bon que le vôtre n'est-t-il pas au-dessus de tous les titres, de toutes les richesses?
Flamberge regarda la jeune fille avec étonnement. Son œil brilla d'un éclair de joie que l'obscurité ne permit pas à Herminie d'apercevoir ; mais celte lueur fugitive s'éteignit aussitôt.
— C'est la première fois de ma vie que j'entends parler ainsi, mademoiselle, dit-il enfin.
— Comment? fit Herminie. Penseriez- vous autrement, monsieur?
— Assurément non, mademoiselle, et je n'aurais pas mieux traduit ma pensée que vous ne l'avez fait; mais, par le temps qui court et dans le monde auqujel vous appartenez, ces idées généreuses sont tellement rares, qu'elles nie surprendraient au delà de toute expression dans une autre bouche que la vôtre.
— Pourquoi donc?
— Parce que vous avez été élevée en dehors des inlluences pernicieuses de ce monde où votre naissance vous avait placée.
— Ainsi, monsieur, vous savez...
— Jléginald m'a tout dit, mademoiselle. Je sais qu'abandonnée pendant quinze ans par votre père, vous avez grandi au château de la Bouillerie, près d'une femme qui vous a fait sucer avec son lait les principes de droiture et d'honnêteté que lui avait enseignés ses parents.
— Alors, fit Herminie d'une voix attristée, vous savez aussi, monsieur, que mon avenir n'est guère plus brillant que le vôtre, puisqu'après m'avoir soufferte difficilement auprès de lui pendant trois ans, mon père me bannit à nouveau de sa présence.
— Mais si M. de Morlay venait à mourir, vous seriez riche un jour...
— Riche? Et do quelle fortune, capitaine? Croyez-vous que je garderai par devers moi l'héritage des La Couldraye? Vous me jugeriez bien mal, si vous vous imaginiez que je souillerais mes mains au contact d'un or(|ui ne m'appartient pas. J'aurais, il est vrai, quelque aisance, car les biens que mon père
^(;8 rhAMIlKlUiK
lii'iil (If la Lit'in'ro.silr du Ini iiiar(|iiis onl iinr ci'ilaiiii' im|i(>iiaiicc, mais • lu'iii Ifiais-ji;? i\(' M)} <'/.-\(His j»as (|ii(' je suis iiiliiiiif r| noikm- d'avaiMîc! à nti (■••lilial rU'niel?
— A inoM loin, )(! VDiis (IcMiaiidci'ai |i((iii(iii((i, inadriuois^dlo, si vous t'slim«!Z \v> (|iialiLés diK'd'iir aii-dt'.ssiisdcs litres cl drs ricdicsscs, irrlcs-vous pas nohlc cl |»liis riche (|uc les plus piiissaiils d(; la Icire? \e pourrait-il passe tioiiver un lioiuiiic ([ui, animé des mêmes scnlimcnts (put vons, serait licnrcux et lier de NOUS donner sa main? d'aidanl [dus Iicmm-ciix cl danlanl plus Jici', (pic volic luimhle l'orluiie t'cartcrait de Ini loul soup(;(jn (h; hasst; cujtidilt'. (iroyez -moi, mademoiselle, (jnoi (jne vous a\e/, vu jusqu'à pré'siîiil, il exislo (\r. ces hommes, je ne dirai pas généreux, mais jusUîs, aux yeux de qui les pn-cicuses (jualilés dont vous (jles douée l)rilleronl de leur vérilable éclal.
— Kl où sunl-ils ces j)lu''nix, capitaine? i\e venez- vous pas de me dire que, dans h' monde au(|ael j'appartiens, ces exceplions n'c\isl(MiL pres(|ue pas?
— Sans doute, mais elles existent, mademoiselle, et rela doit suffire à rele- \ei votre courage. Quant à moi, pour les nK'-mes raisons (jue je vous confiais Itmt à l'heure et qui m'inti-rcsse à tous les malheurs imm('Mil(''s, vous j)ouvcz me com})ter au nomhi'e de vos amis, — si toutefois l'amitié d un misérable tel que moi n'est pas une oU'ense plut(jt qu'un...
— Y pensez-vous, capitaine, lit lierminie qui lui tendit vivement la main. Ah! je vous le jure, les paroles que vous venez de prononcer sont un baume Mir mon cœur et y resteront éternellement gravées.
— Acceptez-la donc, cette amitié, mademoiselle, dit Flamberge en gardant la main de la jeune fille entre les siennes. Depuis longtemps elle vous est acipiisc. Oui, sans vous connaître, avant même de vous avoir vue, avant d'avoir enleudii tomber de vos lèvres les mots C(jns()hinls que vous m'avez adressés, je me sentais attiré vers vous par une irrésistible sympathie. Je savais que vous aviez souffert, que vous soutiriez encore, que toutes les délicatesses de l'àme étaient rassemblées en vous, et je pensais à vous, je vous plaignais!
Flamberge s'était animé et pressait tendrement la main d'IIerminie, qui ne songeait pas à la retirer.
Par hasard ces deux cœurs s'étaient rencontrés et trouvaient un charme inexprimable à échanger leurs impressions. Ce n'était pas encore de l'amour }ieut-èlre, mais c'était une affinité secrète de l'esprit et de l'àme qui les rapprochait l'un de l'autre, qui leur faisait oublier l'heure et jusqu'à l'élrang'eté du lieu où ils se trouvaient.
C'était sur une grand'route, au milieu d'une obscurité presque complète. Et qui sait si ce n'était pas précisément cette solitude et ces ténèbres qui les avaient enhardis...
Uerminie était également très émue, si émue qu'elle abandonnait sa maiu à l'étreinte du capitaine.
— Vous le voyez, mademoisell(!, reprit-il, je vous appartiens tout entier. Kli bien! comptez-moi vos douleurs, dites-moi quel amour secret vous ronge...
— De l'amour! se récria llerminie. Pour qui?
— Quoi? mademoiselle, me serais-je trompé? N'aimez-vous pas Réginald? — Je vais vous répondre franchement, capitaine. Il est vrai que j'ai faitpour
mon cousin ce que bien d'autres n'auraient pas fait. J'ai désobéi à mon père. Pour surprendre ses projets, qu'il me cachait, j'ai capté la coniiance de son horrible intendant. J'ai trahi l'un et l'autre.
« Ai-je manqué a mes devoirs? Je ne le crois pas. Que Dieu me juge! Mais en sacrifiant tout au sentiment du droit et de la justice, qui se révoltait en moi contre les pièges infâmes dont on semait la route de Réginald, je n'ai fait que suivre l'impulsion irréfléchie d'un cœur honnête. Comme vous, je me sentais attiré vers lui par son infortune. Quand on m'a communiqué le projet de mariage que mon père avait formé, j'ai protesté d'abord, sachant bien qu'une femme comme moi ne pouvait être aimée d'un homme comme lui.
« Si j'ai consenti â cette démarche, c'est dans l'unique espoir de faire cesser h's dissensions qui divisaient notre famille. Je l'ai désiré un. instant, je ne vous le cache pas. C'est dans un but de pure coquetterie féminine que je suis allée à cette époque chez le docteur Moser pour atténuer en partie l'infirmité dont mon œil g-auche était atteint, et il est bien certain que si j'avais épousé mon cousin, je l'aurais aimé. Mais quand il a repoussé toute alliance avec la fille de M. de Morlay, ma raison, un moment égarée, m'est revenue tout entière.
« Quand j'ai su que Réginald aimait une autre femme, j'étais guérie de mes folles illusions. Je n'ai donc pas aimé et je n'aimerai jamais d'amour le marquis de La Couldraye. J'aurais toujours pour son malheur la même sympathie, je ferai tout ce qu'il dépendra de moi pour qu'il rentre en possession de sa fortune, mais voilà tout. Et maintenant je vous ait dit la vérité, capitaine.
— Alors, unissons nos ellorts, puisque nous voulons atteindre le même résultat, dit Flamberge. Je vous remercie, mademoiselle, pour m' avoir jugé digne de recevoir vos confidences, et je m' explique, après de tels aveux, que vous ayez favorisé la fuite de la duchesse. Bien que je fusse à peu près sûr de la retrouver en votre compagnie, vous avez pu lire sur mon visage l'étonnement que j'ai éprouvé en la reconnaissant. Je vous prie d'excuser cette inconvenance. D'ailleurs si je n'avais pas ressenti pour vous une estime profonde, je me serais éloigné sans solhciterde vous la moindre explication. J'avais retrouvé Marguerite, c'était tout ce que je désirais. Mais, à aucun prix, je ne voudrais froisser un cœur comme le vôtre. Voilà pourquoi, quand vous m'avez demandé ce que je comptais faire du secret que j'avais surpris, je vous ai répondu que cela dépendrait beaucoup devons et un peu de madame la duchesse.
— Eh bien! capitaine, vous plairait-il d'aller la consulter? Je suis à vos ordre, mademoiselle.
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Ils l'tMilirri'Ml (l.iiis I;i ville, silmciciix, iictisils, lii-s nyilrs l'iiii cl raiilrc l'raïK'oisc avait, jicndanl <<• Icinits, pn'parr les chambres et dressé le eniivefl.
— Ajoute 1M1 rotiveil ! ordonna llciniinie à la feniiif'nv l^iiis s'adressaiil à Maruiierile :
— .T'osjM'^re, dil-ello, (jiie madame la diirliessn voudra bien jieiiiicllrean meilleur de nos amis de s'asseoira sa table...
— Je serai très heureuse que le capitaine Flamboree veuille bien me faire cet honneur, ré])ondil la jeune femme avec son plus ^raeieux sourire.
Avant que l-'lamberg^e eût le temps de s'en df'^fendre, son couvert était mis, et les d(Mix jetmes femmes lui désignaient en s'asseyant la place qu'il devait ocorcuper au milieu d'elles.
Toutes sortes d'explications suivirent cet accueil cordial. Marguerite lui raconta comment elle avait fini par trouver le passage secret qui conduisait à la chambre d'Tlerminie, et grAce h cpielle ruse elle avait passé inaperçue aux yeux de M. de Morlay. Puis elle le supplia de lui garderie secret, et de ne pas révéler k Réginald le lieu de la retraite qu'elle avait choisie.
Flamberge hésitait ; ITerminie se ioi^nit à Marguerite.
— Tout vous en fait un devoir, fit-elle observer : l'intérêt de la duchesse, qui n'aspire momentanément qu'au calme el à la solitude, et l'intérêt de Réginald, qui, s'il connaissait l'endroit où elle s'est retirée, abandonnerait tout pour se rapprocher d'elle.
Le capitaine finit par se rendre à tant de bonnes raisons,
— A une condition, dit-il, c'est que de sa petite main blanche, madame la duchesse voudra bien écrire au marquis pour le rassurer.
— Mais cette lettre, qui la lui fera parvenir? demanda-t-elle.
— Moi, madame.
— Vous la lui remettrez vous-même ! s'écria Marguerite effrayée.
— Non, madame, soyez tranquille.
— Eh bien! je m'en rapporte à vous, capitaine. Cette lettre, je vous la donnerai demain matin.
— Non, madame. C'est à l'instant qu'il me la faut. Il est sept heures et demie. Avant deux heures, je serai à Paris.
— Quoi! vous repartez à l'instant?
— Je n'attends plus que le billet que vous m'avez promis. La duchesse s'éloigna un instant.
— Maintenant, capitaine, vous qui devinez tout, dit Ilerminie. expliquezmoi le fait bizarre dont j'ai été témoin aujourd'hui. La chaise de poste de mon père est passée près de nous vers midi, chargée de bagages et de laquais à notre livrée. Comme le cocher nous criait de nous ranger, je me suis penchée, j'ai reconnu la livrée, j'ai fait arrêter la chaise.
— JùL M. (le Morlay n'était pas dedans?
— Non, c'était Firmin, son valet de chambre qui était alTublé d'un des habits du comte.
— J'en étais sur, murmura Flamberge.