QUELS SOUPÇONS AVAIT CONÇUS RÉGINALD
— Pourquoi cette comédie ? demanda Herminie. Pourquoi la chaise a-t-oHe continué sa route et pourquoi Firmin m'a-t-il répondu, sans autre explication, qu'il n'agissait que d'après les ordres de son maître ?
— C'est que sans doute le roi a sig-nifié au comte l'ordre d'aller dans ses terres, et que votre père, ne voulant pas se résoudre au départ, a voulu donner satisfaction en apparence à l'autorité royale.
— Vous croyez donc qu'il est resté à Paris?
— Je m'en doutais déjà, répondit Flamberge. Maintenant j'en suis certain. Herminie n'insista pas. Son front se couvrit d'un nuage de tristesse.
En ce moment revint Marguerite, tenant à la main la lettre qu'elle venait d'écrire.
— Voici ce que vous m'avez demandé, capitaine, dit-elle en la lui tendant; mais j'ai votre parole que, sous aucun prétexte, vous n'indiquerez à Uéginald le lieu de notre retraite avant que je ne vous y aie autorisé.
— Je vous la donne, madame.
Flamberge prit la lettre et la glissa dans son pourpoint, puis il s'inclina pour prendre congé.
Herminie le reconduisit jusqu'cà la porte.
— Mademoiselle, dit-il en la quittant, j'emporte d'ici le premier souvenir qui soit réellement cher à mon cœur : celui de l'extrême bienveillance avec laquelle vous m'avez accueilli, et avez écouté mes divagations.
« Aussi je n'oublierai jamais les trop courts instants que j'ai passés près de vous, et si, comme je l'espère, je me retrouve en votre présence, peut-être un jour, plus hardi, plus téméraire, devrais-je dire, oserai-je...
Sa voix tremblait en prononçant cet adieu. H le sentait et se reprochait presque sa faiblesse. Aussi, secouant brusquement la tête, il n'acheva point la phrase qu'il avait commencée.
— Mais pardon, reprit-il aussitôt, j'abuse de vos bontés, mademoiselle. Au
icNoir : car j'ai rproiivc mi si vifitlaisir à vous i-i'iicoiiIimm' qii»' jn no voux j»îih vous dirt' adieu.
A «'l'S mi»U. (|iril ac('nm|iamia (riiii saliil n'S|i('cliii'ii.\, il s'(''l(>i^''n.'i. Après s'rlit' assiirt'î (JIK' son cheval avait élô Uieii pansé, avait l'eeii sa provciule, «'t élail eu état di^ revenir à l*aiis. l''laiiil)(;r;^(! sauta lé^èrciiHMit en selle et s'élança sur la route.
En ce nionieni il se sentait un tout autre homme et se croyait rajeuni de dix ans.
La j»ersonnalité d'ITerminio, toile qu'elle vouait de so révéler h lui durant ce luni: enl relien, répondait bien à l'idét; qu'il s'en était formée, (l'était une nature l)oiiiu\ nénéicuse, et dont la niélancoli(jue douciiur cachait nn<! grandi; éiu'rgie. Aupit's d'elle, et sous rinlluence des bienveillantes parohjs ([u'elle lui avait adressées, Fhunberge avait repris coura,i;-e.
11 lui seml)lait que désormais sa vi(; avait un hiit, qu'il était moins seul et moins abandonné, (ju'il avait trouvé un coMir dii^ne de h; comprendre. S'il n'était pas aimé, il avait conquis du moins l'estime et l'amitié de la plus noble et de la plus malheureuse créature qu'il eût rencontrée.
11 l'avait bien examinée cette pauvre enfant, et il avait été tout d'aboid élonné de ne pas la trouver laide. En détaillant ses traits fins et délicats, en découvrant les unes après les autres toutes les perfections que son élégant costume de voyage laissait deviner. en observant le jeu de sa physionomie mobile, la vivacité de son esprit et la grAce de son sourire, il avait oublié bientôt les dilforrnités que Réginald lui avait signalées.
Durant la conversation qu'il avait eue avec Ilerminie, pas un mot d'amour n'avait été prononcé, mais chacune des idées qu'ils avaient émises, des paroles qu'ils avaient exprimées, avait trouvé un écho dans l'esprit et dans le cœur de celui qui les écoutait. Une sorte de courant mag-nétique, comme celui du fer et de l'aimant, les avait attirés l'un vers l'autre et survivait à leur éloignement.
De loin comme de près, il leur semblait à tous deux qu'ils se voyaient encore, qu'ils s'entendaient parler.
Sous l'empire de ces bienfaisantes dispositions, Flamberge arriva rapidement à Paris. Dix heures n'avaient pas sonné quand il rentra à l'auberge.
Babylas, qui attendait son maître sur le pas de la porte, lui répondit que Réginald n'était pas encore de retour.
Le capitaine mit pied à terre et se rendit aussitôt à rhO)tel de Guébriac. Le suisse, qu'il interrogea, lui apprit que son maître avait en effet soupe à l'hôtel avec plusieurs jeunes seigneurs, mais qu'ils étaient partis vers neuf heures, en disant qu'ils allaient terminer la soirée chez un gentilhomme de leurs amis.
— Si le capitaine Flamberge vient, avait recommandé M. de Guébriac, diteslui que nous l'avons attendu jusqu'à présent et qu'il soit sans inquiétude. Nous accompagnerons jusque chez lui le marquis de La Couldraye.
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Parlez, capiliiiue, ma maison et ma bourse sont à votre disposition. i,Page 273.)
Flainberge revint à l'auberge et fit appeler son hôte.
— Voilà plus de dix ans que je loge chez vous, lui dit-il, et je viens, pour la première fois, vous demander un service.
— Parlez, capitaine, ma maison et ma bourse sont à votre disposition, répondit l'anberg-iste avec empressement.
— Une s'agit ni de votre maison, ni de votre bourse, mon ami, il ne s'agit que de vous.
LiV. 35 . F. ROY, édlteui-.
— J(; suis ù vos ordres, nionscif;-ii(nir.
Fliuuberj^e lira do son poiirpoiiil la IclUo ilc .Mar^in-iilc.
— Voici, rcpril-il, une Icllro que vous rcnicUrcz vous-jnraïf, demain malin, à M. 1(> marquis de La Couldraye.
— Ahl lil l'aubcrgisle avec élonnemenl.
— Oui, conlinualc capitaine. J'ai des raisons pour ne [)as la ii'mrtlre direc- Irnienl au marquis. S'il vous interroge, répondez-lui ce (jui vous passera par la tèle. Que ce soit un laquais ou une soubrette qui lail ajiporlée, peu m'iniporle !
— (iompris ! dit laconiquement l'aubergiste...
— Ainsi je puis compter sur vous et sur votre discrétion?
-~ Gomme si vos paroles étaient tombées dans un puits, capitaine.
— Je dois vous déclarer, du reste, poursuivit Flamberge, que si vous man- ([uicz ;\ une seule des recommandations que je vous adresse, je quitterais immédiatement votre maison pour n'y jamais remettre les pieds.
— Monseigneur n'avait pas besoin d'ajouter cette menace au désir qu'il avait exprimé. Mon dévouement lui est acquis. Si j'éprouve un regret, c'est qu'il n'en exige pas une preuve plus sérieuse.
— Allez, mon ami, vous êtes un brave homme, dit le capitaine avec bonté, il lui remit la lettre et lui fit signe de s'éloigner.
— Pas avant demain matin ! recommanda-t-il une dernière fois.
Quand l'aubergiste fut sorti, Flamberge quitta les vêtements poudreux qu'il portait encore et attendit Réginald.
11 avait un poids sur la conscience. Pour la première fois de sa vie peut-être, il allait mentir.
Ilcrminie lui avait bien fait comprendre que l'honneur de Marguerite et l'intérêt de Réginald dépendaient de son silence, et, malgré cela, il lui répugnait de cacher la vérité.
Pourtant il était bien résolu à le faire.
Vers minuif. .Réginald arriva enfin. Flamberge alla à sa rencontre et le suivit dans sa chambre;.
Le marquis était sombre et préoccupé. 11 répondit dislrailement aux questions que lui adressa le capitaine siu- la façon dont il avait passé la journée.
— Nous avons fait une ravissante promenade, dit-il; après avoir passé quelques instants à la foire Saint-Laurent, nous sommes allés chez Marion Delorme.
— Quelle iemmo enchanteresse! n'est-ce pas? Quelle grâce! Quel esprit I Quelle beauté !
— Oui, c'est une assez belle personne, fit Réginald. J'ai rencontré chez elle tout ce que Paris compte de plus noble et de plus élégant; mais comme je n'y connaissais âme qui vive, je ne m'y suis que médiocrement amusé.
— • Mais vous avez soupe chez M. de Guébriac?
— Oui. Un fort joli souper, ma foi ! après lequel nous sommes allés chez le comte de Lussan...
— Oi^i vous avez trouvé sans doute quelques actrices de la Comédie-Italienne ?
— Du tout. On y a joué un petit pharaon, et l'on m'a forcé à risquer quelques pistoles, que j'ai gagnées avec un honheur insolent.
— Et c'est tout? demanda Flamherge, étonné de la froideur et de l'embarras qu'il lisait sur la figure du marquis.
— Cest tout, répondit Réginald.
— En ce cas, je vous laisse. Bonsoir!
— Bonsoir! fit Réginald comme un écho.
Le capitaine se retira, très surpris.
Comment! Réginald ne s'informait même pas de ce que Flamberge avait fait de son côté pendant cette longue journée ! Il n'ignorait pourtant pas que le capitaine l'avait quitté pour se mettre à la recherche de Marguerite. Et il ne songeait pas à savoir ce qu'il en était advenu !
— Bien sûr, il me cache quelque chose ! pensa Flamherge.
Il en fut presque enchanté. Non seulement cela lui permettait de remettre au lendemain l'occasion de mentir, mais il se sentait plus à l'aise vis-à-vis du marquis.
Il regagna sa chambre, fort inquiet néanmoins de la préoccupation à laquelle Réginald était en proie.
Le lendemain, vers neuf heures, il entra dans sa chambre.
Le jeune gentilhomme avait sans doute repris possession de lui-même, car il tendit joyeusement la main au capitaine.
— Excusez-moi, mon ami, lui dit-il, mais j'étais tellement fatigué hier soir, que je n'ai pas eu la force de vous demander quel était le résultat de vos investigations.
— Si je ne vous en ai pas parlé, répondit Flamherge, c'est que, de mon côté, je n'avais rien à vous apprendre, sinon que le comte de Morlay est tombé en disgrâce et a reçu l'ordre d'aller dans ses terres.
— Mais alors tout est pour le mieux ! s'écria Réginald. Je vais rentrer en possession de ma fortune.
— Pas encore, mon cher ; le comte n'est pas parti. C'est un de ses laquais qui est monté dans sa chaise à sa place.
— Vous en êtes sur?
— Je l'ai vu, dit effrontément Flamherge.
— Quoi! fit Réginald avec véhémence,, le ciel ne se lassera donc pas des crimes de ce misérable !
— Des crimes, dites-vous? A-t-il donc réellement commis des crimes.
— Tenez, je vais tout vous dire, mon ami, quoique ce soit si horrible (jiie vos cheveux en dresseront sur votre tête.
27fi
rLAMUKIlGE
l"'laml)i'i>;<' pirl.i ciiiicnsrmciil l'oreilh^
— Li> jniii' où jr \niis ai iciicunll'ô iï A iiiliuisc, coiiiiiiriit'a-t il, c'i'sL mon nom, s il NOUS en sonsiciil, (jui m'oii\ril pour ainsi dirij les poilfs di; voLiu; umili»', t'I (jni nous amena à [tai Icr do mon piMc, ([ik' Nons aviez connu jadis.
Il Nous me disiez, ipi'il •'•lail moil Inavenn'iil, hîs armes à la main, à la bataille de (laslelnaudary.
— Vax ellel, c'est le hiiiil (jui a couru el (pn- j'ai recneilli, dit Flamherge.
— Kiuil i[m\ (îrimal et moi, nous nous sommes bien gardés de démentir, parce (]ue nous avons mii'ux aimé laisser croire que le marquis de J^a Couldraye était mort héroïquement en soldat, que raconter l'horrible vérité,
« D'ailleurs, nous ne savions rien à cette éjtoque, et j'ajouterai : nous ne savons rien encore ; mais de fortes présomptions nous ont déjà désigné l'assasin de mon pauvre père.
(( Je vous ai fait part des recherches auxquelles Grimai, avant d'ensevelir son maître, s'était livré sur la nature de la blessure qui avait causé la mort du marquis. La balle, vous ai-je dit, était entrée dans l'occiput et s'était logée dans le crâne, qu'elle n'avait point traversé de part en part. Donc aucune erreur n'était possible. Mon père avait été frappé par derrière, tandis qu'il faisait face à l'ennemi, aux côtés du maréchal de Montmorency. Quelle main maladroite ou criminelle avait tiré ce coup de feu?
« Je ne saurais l'affirmer d'une manière certaine, mais, à présent que nous sommes liés d'une amitié qui ne finira qu'avec la vie, je n'hésite pas à vous communiquer les soupçons qui me sont venus et les événements qui les ont confirmés, soupçons que Grimai partage depuis longtemps et qui sont même passés chez lui à l'état de profonde conviction,
« Après qu'il eut rendu les derniers devoirs à son maître. Grimai monta à cheval et vint m'apprendre au château de la Couldraye la fatale nouvelle ; puis, sachant que mon père avait, en cas de mort, confié à son frère l'administration de notre fortune, il se rendit à Tours chez le comte,
« Au premier moment où Grimai y arriva, il aperçut dans la cour de l'hôtel un cheval ruisselant d'écume et couvert de poussière, que les valets d'écurie bouchonnaient et pansaient avec un soin extrême,
« Il s'informa, et apprit que ce cheval était celui de Bergeret, l'intendant du comte, lequel venait d'arriver à l'instant d'un lointain voyage, qu'il avait entrepris depuis environ deux mois.
u Cela surprit un peu Grimai, car il avait rencontré Bergeret à Toulouse d'abord, à Castelnaudary ensuite, et s'était demandé ce que ce drôle allait faire dans ces parages,
« Or, Grimai n'avait pas perdu une heure par jour pour venir m'apprendre le triste accident qui me faisait orphelin. Pour que Bergeret fût arrivé à Tours avant lui, il fallait donc que l'intendant de M. de Morlay eût fait de son côté des
prodiges. En effet, si Grimai n'avait pas tenu à passer d'ahord par le château de la Gouldraye pour me donner la primeur do cette mort horriljle, il ne serait arrivé à Tours que cinq heures avant Bergeret.
« Etait-ce donc aussi cette fatale nouvelle que ce misérable était venu en toute hâte annoncer au comte?
« Grimai ne savait trop que penser alors. Aujourd'hui, il en est persuadé. Bien plus, il... mais laissez-moi vous raconter toutes choses dans l'ordre oii elles se sont passées.
« Grimai se présenta chez M. de Morlay, et ne lui cacha pas la vérité. Le marquis de La Gouldraye était mort, tué par une balle égarée ou de la main d'un assassin.
« Le comte n'attendit même pas pour le congédier que Grimai lui expliquât comment il avait fait cette sinistre découverte.
« 11 était trop ému, disait-il, pour avoir toute sa présence d'esprit. Plus lard il lui demanderait de plus amples explications à ce sujet.
« Or, jamais, retenez bien ceci, capitaine, jamais M. de Morlay ne chercha à obtenir ces explications.
— Comment ! s'écria Flamberge épouvanté. Vous supposez donc que c'est le comte?
— Vous voyez, interrompit Réginald, vous y venez de vous-même. Attendez, je n'ai pas fini
« J'étais si jeune à cette époque que Grimai n'osa pas me communiquer les doutes terribles qn'il avait conçus. Ce ne fut que plus tard, au moment oii je venais d'atteindre ma vingtième année, qu'il me fit ces monstrueuses confidences.
« Il ne le fit, du reste, je dois lui rendre cette justice, qu'avec la plus grande réserve; mais je partageai d'autant plus sa manière de voir que j'avais à me plaindre déjà de M. de Morlay, depuis le jour oii, non content d'avoir chassé du château nos plus dévoués serviteurs, il avait voulu en exiler mon pauvre Grimai.
« Cependant, je refusais de croire à une semblable infamie.
« — Nous verrons bien, pensais-je, comment M. de Morlay se conduira envers moi.
« Ce fut alors que je réclamais de lui l'héritage de La Gouldraye. Vous savez de quelle façon il accueilUt mes réclamations. Je me vis donc da,ns la pénible nécessité d'en appeler au Parlement.
« J'allai rendre visite à tous les conseillers, je leur exposai le cas dont il s'agissait; mais je m'aperçus, hélas! que le comte m'avait devancé et que sa pernicieuse influence s'était exercée déjà sur l'esprit de mes juges. Un seul se montra animé envers moi d'intentions favorables, ce fut M. de Laubremont.
« Il me reçut comme un père, et, chose que Grimai ignorait aussi bien que ^moi, me raconta l'histoire navrante des amours de mon père avec sa fille Gcorgette.
FLAMIiKIir.I'
(( (',(>ll(' liisloiro poul so rusiimcr on ponde mois. A l'iiisii même df M. de Luii- Iji-emonl, le mai<iiiis aimai! ('ie()r,i;e,llo el allait demander sa main, au moment oïl il (Milrciuil la fnnesl(> rampafine (jui lui eoù'a la vie. M. de Morlay, son IVi'i'e, (jni aimait également (leorg:eUe et qui avait été repoussé par elle, ne vonlnl donc laisser à personne autre le soin d'annoneer à la malheureuse jeune lille révénemenl sur \vt\no\ il comptait sans doute pour relever ses es])érances déçues.
« Il le lil avec une brulalilé telle (|ne rioorgelle, suiïoquée par rémolion, tomba inanimée à ses pieds. La panvr<' enfant fut pris(! d'une lièvre cérébrale si violente, qu'elle n'échappa que par miracle à la mort et que cette maladie lui coûta la raison.
« Je ne saurais vous dire, reprit Réginald, combien m'émiit cette douloureuse histoire, racontée par un vieillard dont les larmes avaient fini par creuser les joues ridées.
« — Pardonnez-moi de vous avoir attristé, mon cher enfant, dit-il en me prenant les mains ; mais vous ressemblez tellement à votre père que j'ai cru le voir entrer quand vous vous êtes présenté chez moi. et que votre vue a réveillé en moi ces souvenirs pleins d'angoisses, que je m'efforce inutilement d'oublier.
« A peine avait-il achevé cette phrase, que la porte de son cabinet s'ouvrit, et que parut une femme sur laquelle se concentra toute mon attention.
« Elle paraissait avoir trente ans au plus. Elle était pâle, maigre et vêtue de noir. Ses yeux hagards erraient à l'aventure, brillant d'une sorte de fièvre, mais sans vie et sans regards. Sa démarche était si légère qu'elle ressemblait à un fantôme et qu'on entendait à peine le bruit de ses pas.
(( — J'ai reconnu sa voix, dit-elle en prêtant l'oreille. Il est ici.
« Elle se pencha en avant pour écouter. Aucun son ne venant plus jusqu'à elle, elle se redressa et aperçut M. de Laubremont.
« — Ah ! c'est vous, mon père ! fit-elle. Mais avec qui donc...
« Soudain elle s'arrêta. Elle venait de m'apercevoir.
« Elle me dévisagea longuement, tandis que je me levais de mon fauteuil pour la saluer et que, de mon côté, je l'examinais attentivement.
« C'était donc là cette malheureuse Georgette que mon père avait aimée? Je ne ne pouvais pas le croire.
« Tout à coup elle s'avança vers moi, me prit la main et m'entraîna vers la fenêtre, au grand jour.
(( Henri ! s'écria-t-elle en me serrant dans ses bras. Toi ! c'est toi que je
retrouve ! Mais ce n'est donc pas vrai ? 11 ne t'a pas tué !
« Elle se recula pour mieux me contempler. Je ne savais quelle contenance garder. Je me tournai vers M. de Laubremont qui s'était levé à son tour :
(( Mon Dieu ! murmura-t-il. Est-ce que la lumière va se faire enfin.
« Il me fit signe de ne pas bouger.
« — Mais oui, c'est bien lui, rcpriL-clle en se rapprochant.
« Elle (larda sur moi ses grands yeux, avec une persévérance et une fixité qui m'effrayèrent.
« — Non, ce n'est pas lui, dit-elle alors, et pourtant ce sont ses traits. Comment ! non content de l'avoir tué, le comte lui a volé son image. Ah! le misérable ! l'assassin... l'assassin !
« Elle se détourna avec un geste d'horreur. Puis, comme si ma vue avait pour elle un attrait irrésistible, elle revint à moi.
« — Ah! mais je me souviens! s'écria-t-elle tout à coup. Il avait un fils, Réginald ! Tu es son fils, n'est-ce pas?
« — Oui, mademoiselle, répondis-je.
« — Tu mens ! fit-elle avec véhémence. Son fils est un enfant. Il a treize ans. Je le sais bien, il m'en a parlé si souvent!... Tu es un imposteur, entends-tu? Un compUce du misérable qui l'a assassiné pour lui voler mon amour.
« Puis s'adressant à moi, l'œil injecté de sang, le corps penché en avant, les poings crispés :
« — Gain, qu'as-tu fait de ton frère? me cria-t-elle.
« Je ne comprenais pas, ou plutôt je craignais de comprendre. Je fis deux ou trois pas en arrière. J'avais peur.
« — Tu l'as tué, lâche ! tu l'as tué, ajouta-t-elle d'un ton prophétique. Sois maudit. Gain !
« M. de Laubrcmont fut obligé d'intervenir pour mettre fin à cette &cène douloureuse. Il la prit doucement par la taille et l'entraîna.
« Bientôt après, je le vis reparaître plus triste et plus accablé encore.
« — Rien ne me rendra donc mon enfant ; gémit-il avec des sanglots dans la voix.
« lime raconta alors, ce qu'il n'avait pas osé m'avoncr jusqu'ici, dit-il, que le comte de Morlay avait voulu continuer ses visites après la mort de son frère, mais que la surexcitation que sa présence provoquait toujours chez Georgette avait forcé le malheureux père à lui interdire sa porte.
« — Et depuis lors, achcva-t-il, chaque fois qu'une crise violente se déclare, la pauvre Georgette ne cesse d'accuser le comte, ainsi qu'elle vient de le faire devant vous, d'avoir donné la mort à son frère, et ce qu'il y a de plus terrible, me dit-il à voix basse, c'est que j'ai fini par le croire !
Flamborge frissonnait d'horreur.
— Non, dit-il, ce n'est pas possible ! Un frère !...
— Ah! fit Réginald, je vous jure que j'ai bien de la peine à h; croire moimême, quoique j'aie revu plusieurs fois depuis cette époque M. de Laubremont, et qu'il m'ait conté par quelles gradations singulières sa fille en est arrivée à accuser M. de Morlay du meurtre de mon père.
— Je ne dis pas le contraire. Pourtant ce n'est pas sur le témoignage d'une
ni.illit'iirfiisr allriiilc de l'ulic ijiir nous jmmivc/, vous hasci" |i(Hir t''lt'Vt'r mih' arnisalion aussi :;ravr.
— J(! suis ahsoluMK'iil de voirc avis; mais il u'ni i-cslc pas in(uns à la cliarpe (lu coinlo dos indices accaldanls de culpahilitt!. J'ouvez-vous in'(!Xjdi(]U('r, pait'Xi'iiiplc, ciMjui! faisait ni'r;;cr(M à 'l"()ulous(^ et à (iaslcliiaiidai y? Pourquoi il avait (piillr Tours, pr('S(|ut' eu inrnic huips (jur le iMar(|uis de La (!ouldiM\ <•, cl pourquoi il y était revenue eu toute liAtc quelques minutes avant (irimal ? l'^nlin no trouvez-vous pas étrange que le comte n'ait jamais inlcrroyé (î limai sur les circonstances qui ont accompagné la mort de; son frèro?
— Oui, je ciiuvicns (pi'il y dans les particularités qui; vous me signalez des coïncidences qui peuvent se changer en graves présomptions, quand on a l'esjjrit prévenu; mais je ne vous cache pas qu'à votre place j'hésiterais à accuser M. de Morlay. Je le sais capable de bien des crimes, mais un fVali'icide...
— Kh ! ne voyez-vous pas qu(! j'hésite comme vous? Vous ai-je fait parl^ le jour où je vous ai raconté mon histoire, des soupçons que j'avais conçus? Non. C'est aujourd'hui seulement que je vous les communique, parce que je vous considère à présent comme le meilleur et le plus sûr de mes amis. Ah ! si j'avais entre les mains la preuve que ce misérable Bergerct n'a été envoyé dans le Midi par le comte que pour exécuter cet horrible forfait, je vous jure que je ne laisserais pas une minute s'écouler avant de m'adresser au lieutenant criminel. ^lalheureusement, cette preuve matérielle, je ne l'ai pas; mais je n'en suis pas moins convaincu que c'est Bergeret qui a assassiné mon père, et que, si le comte n'a jamais demandé à Grimai aucun détail, c'est que son intendant les lui avait fournis depuis longtemps. Yoilà pourquoi je n'ai jamais vu, ni voulu revoir M. de Morlay, et pourquoi tout mou sang bouillonne quand je l'aperçois.
Aces mots Réginald se détourna avec un geste de dégoût. — Ah! tenez, reprit-il, ne parlons plus de cela. Mon cœur se soulève et tout mon être se révolte à celte pensée. Revenons à nos aiïaires. Et tout d'abord, excusez-moi de vous avoir quille hier soir si brusquement. La vérité est que je me sentais un peu fatigué. Cette longue journée passée hors de chez moi... l'heure relativement avancée à laquelle je suis rentré... tout cela m'avait donné une envie de dormir telle, que je n'ai pas même songé à vous demander ce que vous aviez fait hier. Babylas m'a appris ce matin que vous étiez monté à cheval dans la journée, et que vous n'étiez rentré qu'un peu avant dix heures. Avezvous donc découvert quelque chose?
— Bien, s'empresa de répondre Flamberge en rougissant légèrement. • — Quoi! pas la moindre trace de Marguerite?...
— Pas la moindre? J'avais cru éventer une piste. C'est même pour la suivre que j'étais sortis à cheval, mais j'ai fait buisson creux.
— Eh bien! il faudra nous mettre en campagne tous les deux. Je n'ai pas la prétention d'avoir meilleur ilair que vous, capitaine , mais quand ou est deux,
^^iy^sV*^-
M. de Laubremoat fut obligé d'intervenir pour mettre fin à cette scène douloureuse. (Page 279.)
ce qui échappe à l'un n'échappe quelquefois pas à l'autre. Aussi je regrettais presque hier de ne pas vous avoir accompagné.
— Tu le regretterais bien davantage si tu savais ce que tu as perdu! pensa
Décidément il ne pouvait pas mentir. En répondant à Réginald, il éprouvait le plus grand embarras, baissait les yeux, ou regardait distraitement autour de lui.
LrV, 36 F- ï^oy. éditeur.
Fort iKMin'uscmt'iU raiiboririslo vint à son sorniirs.
.\]»f('s avoir l"r;iiti>('' h l,i [loi'lc, il s'avaiK'a, !<' iionufl à la main, tcn.iiil iim* lillic nu'il londil à Hri^inald.
— Pour M. Il' niai(|iiis, dit-il.
— Cplui-ci pi'il la IcUro cl jda lin regard rapido sur l'adresse (jirelle ])Oi'lait. (i'étail iin« écriture de femme, mais il ne la connaissait pas.
Vous permettez? dcmanda-t-il ?i Flambcrgc avant den briser le cacluît.
Faites, répondit le capitaine, qui respirait plus librement.
lléi;inald ouvrit la lettre et la lut avidement. A mesure qu'il la parcourait, son visai-e s'éclairait d'une joie naïve.
Pendant ce temps, l'aubergiste, adressait à Flamberge un regard d'intelligence, et se campait iièrement, en homme prêt i\ réjiondre à toutes les questions.
Évidemment, avant de so présenter, il avait composé, d'avance, une fahb;
quelconque.
Lorsque Réginald eut achevé sa lecture, ses traits exprimaient la plus vive satisfaction.
— Qui vous a remis cette lettre? demanda-t-il à l'aubergiste.
— Un courrier, couvert de poussière, monseig-neur.
— 11 était à cheval?
— Oui, monseigneur. Il paraissait même venir de très loin.
— Tl vous a dit d'oîi il venait?
— Non, monseigneur.
Vite ! fit Rég-inald, il faut aller le lui demander.
— Ce serait difficile. Il est parti.
— Quoi? si tôt?
Il n'a pas voulu demeurer un instant, monseigneur. J(^ lui offrais d'abord
de l'accompag'ner, afin qu'il vous apportât lui-même son messag'e et qu'il prît votre réponse ; mais il a prétendu qu'on lui avait donné l'ordre de remettre cette lettre en main sûres, et de repartir immédiatement sans attendre la réponse.
Réginald laissa échaper un geste de colère.
— C'est bien! dit-il à son hôte, vous pouvez vous retirer. L'aubergiste s'éloigna, très content de la fable qu'il avait imaginée, afin de
couper court à toutes les questions.
Il s'était mis en frais d'imagination pour plaire au capitaine. « Un courrier couvert de poussière et qui vient de loin, s'était-il dit, cela fait toujours plaisir à recevoir. »
Par hasard, ce mensonge, assez bien débité, se trouva répondre merveilleusement à la situation. Flamberg-e s'avouait à lui-même qu'il n'aurait pas trouvé mieux.
FLAM BERGE 283
Dès que raubergist(3 fulparli, Réginald laissa tomber ses bras avec tlccounigemeiit.
— Ah! mon ami, dit-il au capitaine, cette lettre qui me causait tant de joie tout à rheure me navre à présent. Quand la reverrais-je? hélas !
— Qui? demanda impudemment Flamberge.
— Eh ! de qui peut-il être question, si ce n'est de Marguerite?
— Vous avez de ses nouvelles?
— Je n'ai pas de secrets pour vous. Lisez, dit Réginald.
En même temps il lui tendit la lettre qu'il tenait à la main. Flamberge la prit et lut :
« Mon cher Kég-inald,
« Aujourd'hui je suis à l'abri de vos audaces, je puis vous parler à cœur ouvert et vous remercier de la preuve d'amour que vous m'avez donnée, en refusant de vous battre avec M. de Yillaine. Nulle preuve n'était mieux faite pour me convaincre que le sacrifice auquel vous vous êtes résigné. Il est juste que je vous en témoigne ma reconnaissance et que je vous dise à quel point j'y ai été sensible.
« Malheureusement cet état de choses ne pouvait durer. Exposée d'une part aux folles entreprises de votre ardente jeunesse, et de l'autre à la jalousie et aux violences de mon mari, j'ai dû me soustraire par la fuite au double danger qui résultait pour moi du supplice moral et physique que je subissais chaque jour.
« J'aurais fini par y succomber, je le sentais. Aujourd'hui je suis à l'abri de cette tyrannie, de votre témérité et de ma faiblesse, et je bénis le ciel qui m'a permis de réahser si promptement le projet que j'avais formé.
« Ne cherchez pas à savoir où je me suis réfugiée, je vous en conjure! Laissez-moi jouir sans remords du repos que je goûte enfin après trois semaines d'intolérables souffrances. Le jour où je pourrai, sans rougir, poser ma main dans la vôtre, je le ferai, soyez-en sûr. En attendant, et si jamais j'avais besoin de votre protection, sachez que j'y compte aveuglément et que je ne m'adresserais à personne autre qu'à celui pour qui je suis toujours et pour la vie.