A LA BASTILLE
Cette douleur profonde, succédant presque immédiatement à la joie la plus vive et se trahissant par des larmes, émut Flamberge au point qu'il faillit manquer à la parole donnée.
— Voyons, dit-il à Réginald, un peu de courage, que diable ! Marguerite n'est pas perdue pour vous. Elle vous aime, et, du moment qu'elle vous écrit, alors qu'elle aurait pu s'en dispenser, vous devriez au contraire...
— Ah! vous aurez beau faire, mon ami, dit le jeune gentilhomme, vous ne
me consolerez jamais de ce départ. C'est puéril, c'est bôlo, si vous voulez, mais il y a des pressentiments qui ne vous trompent pas. Je suis convaincu qu'un grand malheur va m'arriver.
— Et quel malheur avez-vous à redouter? mon cher. Le comte de Morlay est en disgrâce, le duc de Villaine court probablement après sa femme; voilà donc vos deux plus grands ennemis hors d'état de vous nuire momentanément. Quant à votre fortune, jamais, jamais, jamais je ne croirai que personne ose vous en dépouiller ouvertement. Vous avez été unpeuraide avec le cardinal. C'est un tort dont je n'ai pas le courage de vous blâmer, — et Richelieu n'aime pas qu'on résiste, même à ses bienfaits ; — mais, quand ce premier mouvement d'humeur sera passé, je suis persuadé qu'il vous rendra justice.
— Dieu vous entende ! soupira Réginald : mais alors expliquez-moi pourquoi mon cœur se serre, pourquoi cette défaillance morale qui s'empare de moi ?
. — Eh ! qui peut se vanter de n'avoir pas eu dans sa vie un moment de faiblesse ? Croyez-vous que je n'aie pas eu comme vous mes heures de découi'agement ?
Flamberge achevait à peine cette phrase qu'un grand fracas se fit dans Fcscalier.
Tl prêta l'oreille. Des pas pesants ébranlaient les marches de l'escalier. Un bruit sourd et métallique, semblable à celui de plusieurs fusils qu'on laisserait glisser à terre, retentit presque immédiatement dans le corridor.
— Qu'est-co que cela signifie ? dit Flamberge.
11 allait se diriger vers le palier, quand on frappa à la porte de la chambre.
— Ouvrez ! au nom du roi ! fit une voix. Réginald se leva à son tour.
Flamberge avait enfin compris ce que signifiaient ce bruit et ces paroles.
— Vite ! dit-il. Fuyez par la fenêtre ! Vous êtes au premier étage, un saut pareil n'est rien à votre âge...
En même temps, il ouvrait la fenêtre qui donnait sur la rue.
— Morbleu ! s'écria-t-il, nous sommes pris.
Devant l'auberge il venait d'apercevoir quatre gardes du roi. A travers la porte, la même voix répéta pour la seconde fois :
— Ouvrez ! au nom du roi !
Le capitaine sauta sur une des deux épées de Réginald, et décrocha un pistolet du clou auquel il était pendu.
Le marquis se jeta vivement entre la porte et lui.
~ Y pensez-vous ? fit-il. Contre le roi ! Jamais. Ah ! si c'était contre le cardinal... je ne dis pas...
En disant ces mots, il désarma Flamberge et se dirigea vers la porte qu'il ouvrit.
— Que iiDiis vcul-oii ? (l(Mnaii(l;i-l-lI.
Aussilûl pénétra dans la ("iiainlji'i! un liuninn' (■iili<'ii'niriil \rln de laine noiic, cl IciianL à la nuiin une iictilc ]ja|^uullo d'élji'nc lcrniiné(! à cliacnno de ces deux oxUémilés \)iu' un boni d'ivuiro.
— Monsienr le marquis do La Conidrayc ? dcnianda-l-il. Flanibcri;o lit un j»a.s en avant.
Uéginald di-viiui sa pensée.
— C'est moi ! s'empressa-t-il de répondre. L'exempt lui posa sur l'épaule le bout de sa baguette.
— Au nom du roi ! je vous arrête monsieur, dit-il gravement.
Derrière lui, commandés })ar un sergent, se tenaient quatre autres gardes (|ui s'étaient rangés devant la porte.
— Je vous snis, monsieur, lit Uéginald, où me conduisez-vous-?
— A la Bastille, monseigneur.
— Puis-je savoir de quoi je suis accusé ?
— Je l'ignore, monseigneur.
Réginald hocha la tête. Un sourire amer crispa ses lèvres.
— Que vous disais-je, mon ami ? lil-il en se tournant vers le capitaine. Mes pressentiments m'ont-ils trompé ?
Flamberge mâchonnait sa moustache, et son pied frappait convulsivement le tapis de la chambre.
Uéginald prit son feutre. Il allait ceindre son épée, quand il demanda :
— Ai-je le droit de l'emporter ?
— Je n'ai re(;u aucun ordre à cet égard, monseig'aeur, répondit l'exempt, et pourvu que vous me donniez votre parole de ne pas résister, je vous la laisserai.
— Je vous en remercie, monsieur. Du moins, je n'aurai pas l'air d'un malfaiteur.
Il se dirigea vers la porte et se retourna pour dire au capitaine un dernier adieu.
Flamberge lui tendit les bras.
Réginald s'y jeta tout ému. Dans les yeux de cet homme de bronze il venait de voir rouler deux grosses larmes.
Ils s'arrachèrent enfin à cet embrassement; Réginald sortit précédé de l'exempt et entouré des gardes du roi.
Flamberge, qui s'était mis à la fenêtre, vit le sinistre cortège remonter la rue Saint-Honoré.
Au même instant, à quelques pas de l'auberge, il aperçut un nomme grand, maigre et osseux, vêtu de drap maron, qui était collé au mur d'une maison voisine et qui, après avoir souri d'un air satisfait en voyant passer le marquis et les soldats, se mit à les suivre gaillardement.
— Borçorot ! s'éoria lo capitaino. Ah ! tu mn le payeras, grediu ! Aussitôt il alla prendre son feutre, son épée, une solide canne, faite d'un
jonc bien souple et bien résistant, puis il se précipita sur les traces des gardes du roi.
Il ne s'arrêta qu'après avoir rejoint Tinlendant de M. de Morlav, auquel il laissa prudemment une avance de vingt-cinq pas, en attendant une occasion favorable.
Bergeret no se doutait pas qu'il était suivi, tant il était heureux! La confiance dont l'honorait son maître avait atteint, en effet, les dernières limites.
Le matin, un officier des gardes du cardinal s'était présenté à l'hôtel de Morlay.
— Monsieur le comte a quitté Paris depuis hier, avait répondu le suisse ; mais, s'il s'agit de quelque chose d'important, j'ai l'ordre de lui expédier un courrier.
— Faites-lui parvenir ce papier, avait dit l'officier en lui remettant un pli cacheté.
Puis il s'était éloigné.
Bergeret, qui se tenait aux aguets, alla porter à son maître la missive qui lui était destinée, et le comte en déchira l'enveloppe d'une main impatiente.
Son visage s'éclaira d'une lueur triomphante. C'était la lettre de cachet que le cardinal lui avait promise.
— Tiens ! dit-il cà Bergeret, cours chez un exempt et somme-le d'exécuter son mandat. Recommande-lui bien de se faire assister de la force armée, de peur que ces misérables ne le reçoivent à coups de bâton ! Quant à toi, je veux que tu sois témoin de l'arrestation et que tu suives le marquis jusqu'à ce que tu aies vu la porte de la Bastille se refermer sur lui. Ensuite tu viendras me rendre compte de ce qui s'est passé.
Tout en disant ces mots, et afin de ne pas perdre une minute, M. de Morlay poussait son intendant vers la porte et lui remettait la lettre de cachet.
Bergeret ne se fit pas prier. On aurait juré que la même joie haineuse, qui animait le comte, lui donnait des ailes.
Sans perdre une minute, il alla requérir l'exempt, les soldats et les conduisit à l'auberge de Réginald.
Là seulement il se tint à l'écart. Peut-être craignait-il les éclaboussnres. D'ailleurs, son maître lui avait ordonné d'assister, et non pas d'aider à l'arrestation du marquis.
Prudemment, il y assista donc de loin, et, soumis aveuglément aux instructions qu'on lui avait données, il suivit l'escorte.
Quant à Flamberge, il suivait, lui aussi, cherchant à s'expliquer l'énigme bizarre qu'il avait sous les yeux, et sans perdre de vue Bergeret.
Tl ne doutait pas que ce fût M. de Morlay qui fit arrêter Réginald, puisque
2ftft FI AMIîKlir.E
l'Aini' (Iiiinii6(î du conilc prrsidail Ini-iiirim! à ccllf! vil.iinc besogne; mais il m; parvenait pas iï CDUcilicr la disi^iàcc du ^ciiliJiioiiiiiic avi'C la mai(|ii(î d(! haute faveur qu'il avait reçue.
— Oui' veul (lire celle luf;ul)r(^ C()médi(!? S(! dcniaudail. le capi laiiKî.
Il liiiit par suj)poser que le roi, outré de riiMj)ud(!nt(; audace; de M. dt; Morlay avait oxiyé son hannissoment, et que, le cardinal, pour adoucir eut exil, avait accordé au conU«î la lettre de cachet que celui-ci sollicitait. Ce qui était, à peu de chose près, la vérité.
Cela n'annonçait pas de la part de lUclielien des intentions fort l)i(Miveillantes envers Uéi;inald.
Or, la prison effrayait Flambcrge bien plus que tout autre danger. Jl connaissait la lîasiille. Il savait combien de malheureux y gémissaient depuis des années, sans avoir même la consolation de connaître la cause qui les y avait fait jeter. Us y étaient entrés, on les y avait oubliés, ils y restaient.
Klre oublié à la liastille ! Y avait-il, en eifet, un pire danger que celui-là ?
Le capitaine était donc fort inquiet, car c'était précisément à la Bastille que l'exempt avait ordre de conduire le marquis de La Couldraye.
Au bout de vingt minutes, le cortège arriva enfin devant les murailles massives do la lugubre prison !
Flamberge vit l'exempt se présentera la porte et exhiber la lettre dont il était porteur. La porte s'ouvrit et se referma derrière Réginald et les gardes qui l'accompagnaient.
Un quart d'heure environ se passa; puis l'exempt reparut avec l'escorte qui lui avait prêté main forte, et ils s'éloignèrent.
C'était fini ! Réginald était écroué !
Le capitaine était en proie à la plus terrible des colères, — la colère sourde, celle qui ne se traduit par aucun cri, par aucun geste.
Au contraire, Bergeret, qui avait assisté jusqu'au bout à toutes ces formalités, était d'une gaieté folle. 11 riait en montrant les dents, et frottait ses doigts osseux l'un contre l'autre avec une joie féroce.
Tout à coup, le rire se figea sur ses lèvres, son front se rembrunit, ses traits se contractèrent. A deux pas de lui, il venait de reconnaître Flamberge.
Flamberge s'avançait vers l'intendant le chapeau à la main, le sourire aux lèvres.
— N'est-ce pas à monsieur Bergeret que j'ai l'honneur de parler? demanda-il. Celui-ci s'attendait si peu à ce ton de parfaite urbanité qu'il demeura un instant interdit.
— Si, monsieur... monseigneur... balbutia- t-il. C'est bien moi.
— Youdriez-vous avoir l'extrême bonté de me suivre? dit Flamberge. Bergeret hésitail encore.
— J'aurais à vous faire une communication de la plus haute importance,
Il fit pleuvoir sur le dos de l'iuforluué une yrêle de coups vigoureusement appliqués. (Page 290.)
ajouta le capitaine, ot je ne voudrais pas qu'une oreille indiscrète pût nous entendre.
Ces paroles, prononcées à demi-voix d'un air mjsiérieux, donnèrent fort à penser au confident de M. de Morlay. On croit aisément ce qu'on désire.
11 s'imagina que Flamberge, las de jouer auprès de Réginald un rôle qui ne lui avait rapporté que des horions, était enchanté de l'emprisonnement du marquis, et allait fournir au comte de nouvelles armes contre son neveu.
LiV. 37 . F. UOY, éditeur.
200 KLAMIlKlUll::
— J(! suis II vos ordivs, rapilainc, répondit-il. ■ — N'ciicz, dit Flamlx'rgc- h voi\ basse.
Il ciilraîiia ncr^crcl du cAlr dcî Hcrcy. Au bout de vinul iMJiiuti's, il s'arrêta.
Ils L'iaicnl hicii loin d(>s dcruii'it'S liniili-s du l*aris d'alors, dont nos boulevards acUicls l'ormaicnt ronccinlc la plus rcîculce.
Aulour doux, pas de maisons. Cà cL là, quelques rares passants. A leurs pieds, la Seine, très largo en cet endroit, roulait ses Ilots majestueux entre deux rives couvertes d'un épais gazon.
— iNIonsieur Berg'eret, lit It; capitaine, j'ai eu riionn(;ur d'avertir M. de Murlay que s'il renouvelait contre le marquis de La Goudrayo, ou contre moi, une agression du genre de celle que vous aviez organisée avant-hier, je lui ferais sauter la cervelle. Veuillez lui affirmer que je tiendrai ma parole. Quant à vous qui prenez une part si active à tout ce qui se passe, vous que j'ai vu tout à l'heure présider à l'arrestation de Uéginald, je vais vous récompenser comme vous le méritez.
A ces mois, le capitaine jeta son feutre sur l'herbe, retroussa sa manche droite et saisit lîergeret au collet de la main gauche. Lui montrant alors la canne dont il s'était armé :
— Voici, dit-il un jonc de très, belle espèce avec lequel vous allez causer. C'est ainsi que d'ordinaire, nous autres gentilshommes, nous châtions des drôles tels que vous.
Au même instant il fit pleuvoir sur le dos de l'infortuné une grêle de coups vigoureusement appliqués.
Bergeret appelait bien au secours et même quelques passants s'arrêtaient indécis; mais, voyant un gentilhomme armé, ils passaient prudemment leur chemin. Il ne faisait pas bon, en ce temps-là, se placer entre la colère d'un gentilhomme et un manant.'
Personne ne vint donc déranger Flambcrge. Quant il eut laissé retomber trente ou quarante fois son bras redouté sur l'échiné de Bergeret, il le lâcha.
L'intendant roula sur l'herbe en poussant un cri douloureux.
— Que ceci vous soit un avertissement salutaire, mon ami, dit onctueusement le capitaine, car, je vous en préviens aussi, je vous ferai subir à l'avenir le même traitement que je réserve à votre maître, et auquel vous avez droit tous les deux à des titres si parfaitement égaux.
A ces mots, il le quitta.
— Cela va me donner du moins quelques jours de tranquillité, dit-il en s'éloignant.
Pendant ce temps, Réginald, après avoir franchi les portes de la Bastille, avait été introduit dans le greffe de la sombre prison, et le greffier, après avoir pris connaissance de la lettre de cachet, avait fait prévenir le gouverneur.
M. de Boisguerry remplissait à cette époque ces hautes fonctions, et s'ac-
quittait de cette tâche avec une douceur et une mansuétude dont aucun gouverneur n'avait encore donné l'exemple. Il est vrai que M. de Boisg-uerry, déjà fort riche, avait trouvé le moyen de s'enrichir encore, en prélevant sur la nourriture de ses prisonniers un bénéfice quotidien qui croissait en proportion du nombre et de la qualité des détenus.
En apercevant Reginald, il vit sur-le-champ qu'il avait affaire à un homme de qualité.
— Eh quoi ! monsieur, dit-il, on vous laisse vous morfondre dans cette horrible pièce! Donnez-vous donc la peine de me suivre, je vous en conjure !
Il prit les devants et conduisit Réginald dans son propre appartement.
Habitué à ce genre de formalités, le g'reffier prit son livre d'écrou et suivit le gouverneur.
M. de Boisguerry laissa à ce fonctionnaire le soin de s'installer devant une table, de tirer l'écritoire qui pendait à sa ceinture et d'examiner la plume qui reposait derrière son oreille ; puis, quand il vit le livre ouvert et le greffier prêt à écrire, il prit la lettre de cachet.
— Vous êtes bien le marquis Réginald de La Couldraye, demanda-t-il.
— Oui, monsieur.
— Vous êtes probablement le fils du marquis de La Couldraye qui était originaire de la Touraine, et qui périt si malheureusement à la bataille de Castelnaudary?
— J'ai cet honneur, monsieur.
— Je vous en fais mon compliment, monsieur. J'ai eu le plaisir de me rencontrer souvent avec votre père, qui était un fort galant homme, et je suis enchanté de faire votre connaissance, bien que ce soit dans des circonstances fâcheuses, pour vous surtout.
Réginald s'inclina.
— J'espère, continua M. de Roisg-uerry, que vous ne vous opposerez à aucune des formalités d'usage en pareil cas.
— Je ne sais, monsieur. Que faut-il faire ?
— Me donner votre épée d'abord.
— La voici, fit Réginald.
— Votre bourse ensuite?
Le marquis tira de sa poche une bourse qui contenait trente pistoles. Le greffier les compta devant lui.
— Soyez sans crainte, dit M. de Roisguerry. On consignera sur ce registre ce que vous voudrez bien me remettre, et tout cela vous sera rendu quand vous sortirez d'ici. Je désire que ce soit le plus tôt possible.
— Moi aussi, pensa Réginald.
— N'avez-vous sur vous aucune autre arme ni aucun autre argent? demanda le gouverneur.
292 FLAMnKIlGIC
— Non, iiioiisifiir!
— Sur votre liomiriii- de {^(Mililhommo ?
— Jo vous lo jure, moiisiciir !
— (^)iu'l «'st ce l)()ul (l(î riiliuii hlmi <lii(! j(! vois sortir do volr(ï poiirjtoiiil? lU'^inald roM/^il jus([iraux orcill«'S, Celait le nuiud de ruban (pi'il avait dérolié
dans lu clKiinhic! de Marguerite.
— C'est un souvenir (jue j(î tiens à f^arder, monsi(;ur, r6pondil-il.
— Je n'y vois pas d'inconvénient, f>ardez-le, monsieur. Remarquez, ajoula M de lioisguerry, que je pourrais vous faire déshabiller de la tète aux pieds et que je vous épargnerai celle lunnilialion. Vous n'avez plus rien à me confier a'ors?
— Non, monsieur.
— Greffier, ordonna M. de Boisguerry, envoyez-moi le gardien en chef. Le greffier emporta son registre et sortit.
— Monsieur, dit le gouverneur à Réginald, je ne prétends pas que le séjour de la iiastille soit fort gai ; mais je ferai tout ce qu'il me sera possible pour adoucir les rigueurs du régime, tant que vous ne ferez aucune tentative pour recouvrer votre liberté par la ruse ou par la violence. Je puis user envers vous d'autant plus de bienveillance qu'aucune mention spéciale n'accompagne votre lettre de cachet.
— Je vous en remercie, monsieur.
— Seulement, je vous préviens que la moindre insubordination vous ferait retomber à l'instant môme dans le droit commun, et que je me verrais forcé d'employer à votre égard la plus grande sévérité. J'ose espérer que vous m'épargnerez celle douleur.
Réginald ne répondit pas. Un prisonnier ne s'engage jamais à ne rien tenter pour s'évader de son cachot.
— En attendant, et comme je suppose que vous ne serez pas fâché de respirer tous les jours le i;raud air, reprit M. de Roisguerry, je vais vous faire donner une des chambres du haut. Elles sont infiniment plus saines, et le soleil y pénètre (luelquefois. D'ailleurs, tous les jours, de midi à deux heures, vous pourrez faire sur la plate-forme voire promenade en compagnie de quelques privilégiés. Je vous recommande la vue, monsieur. C'est la plus belle qui existe. ^Son seulement on domine Paris, mais, quand le temps est clair, on découvre sur certains points le paysage à dix lieues à la ronde.
Ré"inald ne put réprimer un sourire. Ce gouverneur de lapins terrible prison qui fût alors, vantant la vue et la salubrité de sa prison, parvint à dérider un instant le front soucieux du malheureux gentilhomme.
Au même instant parut le geôHer en chef.
Ah! c'est vous, François, lui dit le gouverneur. Vous n'êtes pas ivre
aujourdhui. je pense?
— Mais... monseigneur...
— Bien! interrompit M. de Boisguerry, mais souvenez-vous de ce que je vous ai promis, la première fois que cela vous arrivera... Conduisez à l'instant ce gentilhomme au n" 41 .
Le geôlier s'inclina docilement.
— Si monseigneur veut bien me suivre, dit-il...
Rég'inald salua le gouverneur, qui le reconduisit jusqu'à la porte de son appartement avec la plus exquise politesse.
— J'aurai l'honneur d'aller vous rendre visite un de ces jours, monsieur, lui dit-il en prenant congé. Si vous aviez d'ici là quelques observations àm'adresser, veuillez me les transmettre par le geôlier chargé de votre service.
Après avoir gravi trois étages et traversé d'interminables corridors, Réginald vit son guide s'arrêter devant une porte, au-dessus de laquelle était peint en lettres noires le n" 41.
Le n° 41 ! C'était ainsi qu'allait s'appeler Réginald, tant qu'il resterait enfermé entre les murs de la Bastille.
Le geôlier ouvrit la porte, et le gentilhomme entra dans une chambre spacieuse, entièrement tendue de damas gros bleu à grands ramages jaunes. Un lit, une table, un fauteuil et une chaise, voilà de quoi se composait l'ameublement.
Au bruit que fit le geôlier en refermant la porte, le marquis se retourna.
— 0 Marguerite ! ô Flamberge! s'écria-t-il en un cri d'adieu déchirant. Après avoir donné libre cours à sa douleur, Réginald se leva, et en proie à
un accès de colère terrible :
— Ah! monsieur le cardinal, vous me le payerez! s'écria-t-il en brandissant un bras menaçant.
Il arpenta sa chambre à grands pas.
— Ainsi, reprit-il, ce ministre qu'on prétend si éclairé, si intelligent, si fort au-dessus des banalités terrestres, épouse les querelles de cet être vil et méprisable qui se nomme le comte de Morlay! Pour complaire à ce familier de bas étage, il ne daigne même pas être juge. Il se fait bourreau ! Ah ! de Guébriac et ses amis avaient bien raison l'autre soir...
11 s'arrêta tout à coup et posa la main sur ses lèvres. Puis il promena autour de lui un regard effrayé, comme s'il avait craint d'être entendu.
— Qu'ai-je dit! murmura-t-il. Si ces murs avaient des oreilles...
Le silence etfrayant qui l'enveloppait le rassura, et il se mit à examiner sa chambre avec plus d'attention qu'il ne l'avait fait tout d'abord.
C'était un large carré d'une régularité parfaite, qui mesurait environ six mètres sur chaque côté et qui avait dû être jadis habité par un prisonnier de qualité, car les tentures de damas qui recouvraient les murs n'avaient certainement pas été fournies par l'Etat. C'était ce prisonnier qui avait sans doute obtenu la permission de les faire poser. Les meubles qui garnissaient cette pièce :
2*ÙA
FLAMBEFIGE
lil, l.ililt» cl rlmisf. (''(.lit'ul ni bois lilanr, mais \t\ temps leur avait (loiint* iiikj iiiiaiic"' (If vi'liislt' (|iii Ht' cliiHiiiaiciit pas trop les y"'iix.
SouI, le fînih'iiil olViail (piclqucs appaiMMin^s do l)i(Mi-ôtre. 11 6lait nn ohAno sculj)t6, et le sië^o, bi(Mj rembourré do crin, était rocouvort do damas pareil h relui des ttMiluros; mais réloiïci fanée, érailléo par l'nsaii^c on certains endroits, piouvail (jiie ce siège avait trop longtemps servi <i celui f|iii l'aNait fait faire.
iMalgré tout cette chambre aurait été presque confortable pour une prison, si elle avait été bien éclairée; mais elle n'avait pour femHre qu'une sorte do fente haute de deux pieds et large de qiiatre environ, percée on entonnoir au niveau du plafond.
Si haut que le prisonnier pût arriver, en approchant la table, en y mettant la chaise et en montant sur cet échafaudage, il no pouvait apercevoir qu'un coin du ciel.
Réginald, après avoir calculé la distance du regard, n'essaya même pas de ce moyen inutile. Cela lui rappelait les prisons de Loches, d'Amboise, de Blois, de Tours, qu'il avait visitées jadis en curieux, dans les murs desquelles les pieds, les mains et les genoux des prisonniers avaient creusé de véritables trous pour se hisser à la hauteur de l'étroite lucarne qui éclairait leur cachot.
Le premier jour il supporta assez bien sa captivité, quoiqu'il trouvât que la nuit fût bien longue à venir. Puis, comme il n'avait pas de lumière, il lui sembla qu'à son tour la nuit n'avait pas de fin.
Naturellement il avait mal dormi. Aussi était-il très fatigué le lendemain matin. 11 fit demander par le geôlier à M. de Boisguerry la permission d'avoir de la lumière, faveur immédiatement accordée.
A onze heures on lui servit un diner passable, auquel il toucha à peine. Enfin, vers midi, son geôlier vint le prendre pour le conduire sur la plate-forme.
— C'était là que, tous les jours,. il allait pouvoir passer deux heures.
De sa vie, Réginald n'avait fait une promenade qui lui parût plus belle que celle-là.
M. de Boisguerry ne lui avait pas menti en lui vantant les magnificences de la vue. Par hasard il faisait un temps superbe. De l'excessive élévation où il se trouvait, Réginald découvrait Paris entier, les hauteurs de Belleville et de Montmartre, le fort de Yincennes, et, à droite de cette forteresse, toute la plaine qui s'étend dans la direction d'Orléans. Un peu plus à droite, il distinguait les collines boisées de Meudon, de Marly et de Saint-Germain.
Le panorama était admirable. Par des échappées inattendues au milieu de ce splendide paysage, on distinguait la Seine, éclairée par les rayons du soleil, tranchant comme un large ruban d'argent sur le manteau vert des prairies.
Pendant plus d'une heure, Réginald ne se lassa pas de contempler ce spectacle sans pareil. Quand ses yeux éblouis s'y arrachèrent, il se retrouva en face de la froide réalité qu'il avait un instant oubliée.
Autour de lui quatre prisonniers seulement se trouvaient sur la plate-forme, qu'ils parcouraient silencieusement de long en large.
Réginald s'étonna naïvement que pas un d'eux ne jetât un regard sur les splendeurs du tableau qui se déroulait devant eux. Hélas ! les malheureux l'avaient admiré tant de fois que ce paysage n'avait plus pour eux le moindre attrait I
Ainsi, de tous les prisonniers que recélaientles murs épais de la Bastille, cinq seulement étaient admis à la faveur de respirer le grand air! les autres ne quittaient pas leur cachot !
Réginald en fut réduit à se réjouir qu'on ne lui eût pas imposé un régime plus sévère.
Il se mit à examiner curieusement les privilégiés qui l'entouraient.
Celui qui attira le plus particulièrement son attention était un homme âgé de cinquante ans environ.
Il ne se promenait pas comme les autres. Assis sur le bord de la massive muraille, il tenait les yeux fixés à terre et semblait en proie à un abattement profond. C'était un homme de haute taille, ses cheveux étaient presque blancs, et son visage était creusé de rides précoces.
Parfois il relevait ses grands yeux noirs et laissait errer sur la plate-forme un œil atone, comme si rien de ce qu'il voyait n'attirait son regard.
Cependant il finit par s'apercevoir de la curiosité dont il était l'objet, et cela même l'arracha à ses douloureuses rêveries. A son tour, il regarda le jeune gentilhomme, et il vit qu'il avait devant lui une nouvelle figure.
Sans doute l'âge et la beauté du marquis le frappèrent, car, à dater de ce moment, ses yeux se fixèren.t sur Réginald avec une sorte de tendrese, el deux larmes coulèrent lentement sur sa joue.
Réginald s'avança vers lui et le salua.
Le gentilhomme se leva.
— Ah! monsieur, quel mal vous venez de me faire sans le vouloir! di;-il.
— J'en suis aux regrets, monsieur; mais comment ai-je pu vous causer ce chagrin ?
— C'est que vous m'avez rappelé mon fils, monsieur. Il a la couleur de vos cheveux, il doit avoir votre taille, votre âge...
— Il y a donc longtemps que vous ne l'avez pas vu?
— Il y a dix ans, monsieur 1 fit le gentilhomme en poussant un douloureux soupir.
— Et vous êtes sans nouvelles de lui ?
— Pas tout à fait. Sa mère m'écrit quelquefois et me parle de lui. Il m'a écrit lui-même souvent ; mais, comme il m'entretient dans presque toutes ses lettres des démarches qu'il fait pour obtenir ma liberté, je n'en ai reçu que
It>il peu. On ii'aiino pas ici laisser aux juisonnicrs l'csjjoir (ju'ils rccoiivr» roril I«Mir lilii'il('«.
— Mais y a-t-il {\()\\r dix ans (jik! \oiis rlrs ù la Haslillc?
— llrlas! oui, monsieur. Kt vous, coitimkmiI se fait-il (ju'à votre. A^n; voiis ayo/ franchi tléjà les murs do cette horrible forten^sso?
— J'ai un (Minemi puissant, qui, n'osjuit j)as se mesunu* avec moi selon le ilroil et la justice, a jugé plus commode de me fair(! jeter en prison, alin de me feiiuer la bouche.
— Kt c'est le cardinal sans doute qui a signé votre lettre d(! cachet?
— En clVet, c'est lui, monsieur.
— Cet homme ne mourra donc pas? s'écria le gentilhomme avec un accent de haine intraduisible.
— Prenez garde! lit lléginald en montrant du regard le geôlier, qui les observait.
— Vous avez raison, dit le gentilhomme d'un air accablé. Il ne faut ni parler ni penser ici.
Et il alla reprendre sur le bord d(; la mui-aille la place qu'il avait quittée.
Pendant trois jours encore, lléginald le vit à la même place, plus triste et plus abattu que jamais. Ils échangèrent chaque jour quelques phrases de politesse, toujours sous les yeux du gardien qui les surveillait, etqui, du reste, ntî les en empêchait pas.
Le cinquième jour, M. de lîoisguerry vint faire visite à Réginald
Celui-ci le remercia d'avoir bien voulu lui permettre d'avoir de la lumière, mais il se plaignit de la maigre chère qu'on lui servait.
— Vous m'étonnez, fit le gouverneur, c'est l'ordinaire des gens de qualité. Cependant, je n'ai pas de raisons pour vous refuser cette nouvelle faveur, si vous avez de quoi la payer. Je n'ai, vous le savez sans doute, qu'une somme fixe pour la nourriture de mes prisonniers. Il ne me serait pas possible d'augmenter leur bien-être sans y mettre du mien. Or, on n'a trouvé sur vous que trente pistoles quand on vous a conduit ici; ce n'est pas sur ce mince capital que je pourrais prélever une somme suffisante pour défrayer votre table.
— Qu'à cela ne tienne! fit Réginald, comprenant oii voulait en venir l'économe gouverneur. Il m'est facile de me procurer de l'argent, mais je ne puis pas aller le chercher moi-même.
— Ceci n'est pas un obstacle, monsieur. Avec un mot de vous je me ferai un plaisir d'envoyer quelqu'un à l'endroit que vous désignerez, si c'est à Paris surtout.
— Rue Saint-Honoré, à l'auberge du Cygne-Noir.
— A qui faudra- l-il s'adresser?
— Au capitaine Flamberge.
— Ainsi, reprit-il tout à coup, mon père a été assassiné? {Page 301.)
— Fort bien, monsieur. Faites votre lettre, je vais l'envoyer à Tinstant même.
Réginald écrivit aussitôt :
« Mon cher capitaine,
« Veuillez remettre au porteur la moitié de l'argent que j'ai laissé choz moi, et g-ardez l'autre moitié pour faire face à nos affaires, jusqu'à ce que je puisse vous remercier en personne de tout le mal que je vous donne. »
LiV. 3S, F. Roy, éditeui-
FLAMnKIir.E
AjM't's avoir si<;n<'', il Iciidil la Idlro à M. d»- Uoisi^'-uorry.
— Dans uno lu'uro, je viondrai vous appoilcr l;i rr|(i)iisc. jn-omil h; j^oiivt'nuMir.
— Il sorti! ot laissa lo jciino gonlilhommo trîis salisCiil d'iino sdinltlaiih! r()ni])laisaiio(\ Criait, en cllcl, un moyen (h'^toniMir de doninT de ses noiiNcJlcs à Flamberai' cl pout-rlro dV'n recovoir.
Au bout d'une heure, M. de Boisguerry revint comme il l'avait promis.
— Monsieur le marquis, dil-il, voici un sac de pistolcs que votre auberg-isle m'a remis ])()ur vous cl que uous allons eompler...
— Comment, mon aubergiste! s'écria Régiuald. Kt le capitaine?
— Il est parti depuis quatre jours, monsieur. Cette nouvelle mit Réj^inald à l'envers.
— Quoi ! se disait-il, Flaml)erge est parti ! Il m'abandonne! Un sourire amer erra sur ses lèvres.
— Ah ! je devine, reprit-il. Il a eu peur d'être arrêté aussi et il s'est enfui. Il a bien fait, après tout. Je ne vois pas pourquoi il s'exposerait pour moi à d'éternels dangers.
Pendant que le marquis, un peu désappointé, si philosophe qu'il voulût paraître, se livrait à toutes sortes de suppositions peu flatteuses pour le capitaine, M. de Boisguerry avait dénoué le sac qu'il avait apporté, l'avait renversé sur la table, et commençait à alligner les pistoles qui s'étaient répandues sur le tapis.
— Venez donc m'aider, dit-il à Régiuald, sans cela je n'en finirai pas.
Le marquis accourut, empila de son côté, et constata que le sac qu'on lui avait apporté était ])ien le même que lui avnit donné Grimai. Sur les mille pistoles dont il était rempli au départ, il en restait huit cents, c'est-à-dire la somme exacte que Réginald se souvenait d'y avoir laissée.
Ainsi, non seulement Flamberge n'avait rien prélevé pour ses besoins personnels, mais encore l'aubergiste du Cygne-Noir ne s'était pas payé des dépenses que le jeune marquis avait faites dans sa maison !
Réginald demanda quelques explications, que le gouverneur s'empressa de lui fournir.
D'après ce qu'avait dit à M. de Boisguerry le domestique de confiance qu'il avait envoyé, l'aubergiste du Cygne-Noir avait reçu du capitaine Flamberge la permission d'ouvrir toute lettre qui lui serait adressée de la part de M. de la J^louldraye, et l'ordre de remettre intact le sac de pistoles à toute personne qui se présenterait pour le réclamer au nom du marquis. Dans le cas contraire, il avait pour consigne de g-arder ce trésor jusqu'à ce que Réginald ou le capitaine vinssent le lui demander en personne.
La délicatesse avec laquelle Flamberge avait agi fit plaisir à Réginald. Elle lui prouvait que, si le capitaine avait abandonné la partie, il restait du moins l'homme essentiellement désintéressé qu'il avait été toute sa vie.
— Mais comment va-t-il faire? se demanda le jeune genlilliommc. Lui qui n'avait rien!...
Quant à M. de Boisguerry, il donna au prisonnier un reçu de huit cents pistoles et les emporta.
— Je vous quitte, lui dit-il. J'attends à midi la visite d'un nouveau geôlier, qui m'est tout particulièrement recommandé par un des plus grands personnages de la cour.
— Est-il possible ! fit Réginald en souriant. La place est donc bien recherchée?
— Ma foi ! Trois cents livres par an, logé, éclairé, nourri... Avouez que pour un ancien soldat, ce n'est pas une vilaine retraite.
— Il s'agit donc d'un ancien soldat?
— Mieux que cela, monsieur : un ancien sergent, parait-il. Aussi, si ce nouveau venu remplit bien les conditions voulues, il est très probable que je lui donnerai les fonctions de geôlier en chef, dont cet ivrogne de François s'acquitte si mal que je l'ai menacé déjà deux ou trois fois de les lui ôter.
A ces mots, le gouvernt^ur se retira.
Le jour même, Réginald remarqua dans sa nourriture une amélioration notable, et calcula qu'à raison d'une demi-pistole par jour, il en avait pour seize cent soixante jours, délai qu'il espérait bien ne pas atteindre.
Quand vint l'heure de faire sur la plate-forme sa promenade quotidienne, il était presque en bonne humeur.
Pourquoi? Il aurait été fort embarrassé de le dire. Assurément ce n'était ni ce qu'il avait mangé , ni ce qu'il avait bu, qui l'avait si bien disposé, et pourtant la tristesse qui s'était emparée de lui depuis qu'il était en prison s'était dissipée.
Il respira le grand air avec plus de plaisir qu'à l'ordinaire et se rapprocha du prisonnier auquel il s'était intéressé dès le premier jour.
Celui-ci lui avait bien dit qu'il se nommait le baron de Lansac et qu'il avait été jeté à la Bastille par ordre de Richelieu, mais il ne lui avait fourni aucun autre détail.
Quant à Réginald, il n'avait pas jugé à propos de lui dire son nom que, par discrétion sans doute, le baron n'avait pas osé lui demander.
En racontant au gentilhomme quelles difficultés s'étaient élevées entre son oncle et lui à propos de sa fortune, il prononça le nom de M. de Morlay.
— C'est singulier! fit le baron. Je ne connais pas ce comte de Morlay.
— Cela n'a rien d'étonnant, monsieur, dit Réginald. 11 y a ilix ans que vous êtes ici, et à l'époque oii vous étiez libre, M. de Morlay n'était rien qu'un obscur cadet de famille. Ce n'est que depuis ce moment, et grâce à. l'héritage dont il m'a dépouillé, qu'il est devenu quelque chose.
— Cet héritage est donc considérable?
— Il se in(»iil»', (1 uiui'S l(!.s cliillVcs (juc m'a doiiiics (iiinuil, a (iuiii/,<! cciiL mille li\ ii's.
— 'rii(iirii, (il le liaruii. (".('la cii vanl la j)t'iiie ! Mais allduh'/ (jour... V^njs vtMU'zde prononcer un nom qui no m'i'sl pas inronnu...
— Ci'osl celui tlu plus ancien thi nos servileuis, monsieur.
— (Irinial... (Irimal... répétait le {j^enlilhommc; en fouillant dans s(;s souvenirs. Oui, bien sûr, j'ai souvent entendu prononcer ce nom. C'était, il me semble, celui du domestique d'un de mes intimes amis... Ah! j'y suis maintenant. Grimai était au service du marqin's de la Couldraye !
— C'est vrai, fit Uéyinald.
— Quoi? vous seriez fe fils de Henri ! s'écria le baron tout ému.
— Oui, monsieur.
— Oh! mon ami ! — permettez-moi de vous donner ce nom que j'échangeais jadis avec votre père, — que de fois nous avons parlé de vous pendant la désastreuse et dernière campagne que nous avons faites ensemble ! Comme lui, j'avais un fils de votre âge, dont l'avenir me préoccupait grandement. Tous les jours, à toute heure, nous nous communiquions les craintes que nous inspiraient vos chères existences.
« — Ton fils aura du moins sa mère auprès de lui, me disait Henri; le mien sera orphelin si je meurs.
— De quelle campagne parlez-vous ? fit vivement Rég-inald. Est-ce de celle qu'entreprit le maréchal de Montmorency, et qui se termina par la bataille de Castelnaudary?
— Sans doute. C'est à la suite de cette bataille que j'ai été fait prisonnier par les troupes de Schomberg- et que j'ai été jeté à la Bastille,
— Ainsi vous avez combattu à côté de mon père? fit Réginald haletant.
— Nous étions au nombre des dix-sept gentilshommes qui soutinrent pendant une demi-heure, à côté du maréchal, le choc de toute une armée, dit fièrement le baron que ces souvenirs avaient ranimé.
— Vous l'avez vu tomber peut-être...
— Ah ! ne me parlez pas de cela ! fit M. de Lansac en se détournant avec un geste d'horreur.
— Pourquoi? demanda Réginald. Le marquis de la Couldraye n'est-il pas mort vaillamment, en faisant face à l'ennemi, ainsi que tout le monde me l'a raconté?
— Quoi ! Grimai ne vous a pas dit... il est vrai que Grimai n'était pas là à ce moment... mais il aurait dû s'apercevoir plus tard... car je suppose qu'il a rendu les derniej's devoirs à son maître ?
— Oui, monsieur, le digne serviteur n'y a pas manqué.
Le baron se tut et jeta sur le jeune garçon un regard de tendre commisération.
Quant à Réginald, il était en proie à une grande agitation.
— Ainsi, reprit-il tout à coup d'une voix qu'il s'efforçait d'affermir, ce que Grimai m'a assuré est vrai? Mon père a été assassiné?
— Vous le savez donc ? dit M. de Lansac.
— Oui, répondit le jeune marquis. Grimai, ainsi que vous le supposiez, a fait cette horrible découverte et me l'a communiquée. Gomme bien vous pensez, nous avons tenu secret cet horrible malheur. Pour tout le monde, la mort de mon père a été la mort héroïque du soldat, et j'ose espérer, monsieur le baron, que ce n'est pas vous qui démentirez ce bruit auquel nous avons donné toute la consistance possible...
— Y pensez-vous ! lit M. de Lansac avec un geste énergique de protestation.
— Seulement, continua Réginald , comme vous me le disiez tout à l'heure, Grimai n'était pas là. Mon père lui avait expressément défendu de l'accompagner, voulant, disait-il, qu'en cas de malheur, il restât du moins à son fils un ami dévoué. Grimai n'a donc pas pu me donner le moindre renseig-nement sur les circonstances qui ont amené la mort de mon père. Or, cette horrible vérité, voilà dix ans que nous la cherchons, monsieur. Pouvez-vous me la révéler ?
— Je puis vous dire ce que j'ai vu, mon cher ami ; mais, quant au nom de l'assassin, il me serait impossible de vous le donner : je ne le connais pas.
— Je vous écoute, fit avidement Réginald.
— Ainsi que je vous le disais, reprit M. de Lansac, nous n'étions plus que dix-sept gentilshommes à soutenir le combat. Henri était à côté de moi, retranché derrière le mur de cadavres que nous avions entassés. Tout à coup, et comme il nous fallait tenir tête aux cavaliers qui nous assaillaient de toutes parts, je vis un homme se glisser à plat ventre jusqu'à nous.
« Quoiqu'il ne portât pas l'uniforme des soldats, je crus que c'était un des nôtres et qu'il venait grossir notre bataillon. Soudain je le vis se dresser d'un bond, tirer de sa ceinture un pistolet et faire feu sur le marquis, qui tomba aussitôt sans pousser un cri.
« — Ah ! misérable I m'écriai-je.
« Je voulus m'élancer sur l'assassin, mais nous étions entourés, cernés, débordés de tous les côtés à la fois; le maréchal venait de rendre son épée, nous étions prisonniers !
« Pendant quelques secondes je vis ce misérable se faufiler comme le serpent à travers les soldats qui se ruaient sur nous, puis il disparut à mes yeux... mon épée me fut arrachée des mains, on m'entraîna, et... depuis cette époque, je suis à la Bastille, mon ami!
— Mais vous avez vu ce misérable, vous pouvez me donner son signalement?
— Ohl je le reconnaîtrais entre mille. Je le vois encore: grand, osseux, imberbe, avec un petit œil gris, un nez crochu, un menton pointu...
FLAMbEllGE
— (l'est lui ! r'rst licr^rrcl ! J'en élais sûr! s'écria KcgiiuiM. l'A vous seriez prèl il en léin<»i,i;iier. si je vous en jtri.'iis?
— llerles, mais (jiicl est cloiic, co IJerj^erel?
— ('/est rAine (lanuK'e (h; M. tle Moi'lay.
— Un IVère île lli'iiri ! lit monsieur de Lausac avec un frémissement d'horreur. Allons donc! ce n'osl pas possible !
— Ah! dit Uéginald d'une voix sombre, j'ai longtemps refusé de croire aux pressenlimenls (jui le désignaienl a ma vengeance, mais aujourd'hui je ne puis en douter. Vous aviez raison, Georgelti», quand vous demandiez à jM. de Morlay ce qu'il avait fait de son frère ! Ah ! l'infâme 1
Lli GEOLIER TOMO
Cette horrible découverte produisit chez Réginald une révolution si violente qu'une iièvrc intense se déclara et que, pendant plus de trois semaines, il fui en dauizor de mort.
Eulin, le médecin, que M. de Boisguerry avait fait appeler, put répondre de sa vie, mais il déclara que la convalescence durerait un bon mois et que la santé du prisonnier exigeait les plus grands ménagements.
Pendant les huit premiers jours, Réginald avait été en proie au délire, et avait vomi contre M. de Morlay et contre le cardinal les plus terribles imprécations.
L'assassinat de son père l'avait, en outre, frappé à ce point qu'il ne voyait autour de lui que des assassins. Le gouverneur, les deux geôliers qu'on avait tout spécialement préposés à sa garde^ — ^ car il voulait sauter hors du lit à chaque instant, — étaient autant d'assassins soudoyés par le comte pour le tuer.
Enfin le délire se calma, mais la fièvre n'avait pas dit son dernier mot. Pendant quinze jours encore Réginald fut dans un état de faiblesse telle qu'à chacune de ses visites le docteur^ qui venait jusqu'à trois fois dans la journée, s'attendait à le voir trépasser.
Fort heureusement la jeunesse et la constitution robuste du patient l'emportèrent et le malade finit par reprendre connaissance. Il était sauvé!
La première fois, non pas qu'il ouvrît les yeux, mais qu'il cherchât du regard à reconnaître les objets qui l'entouraient, il distingua vaguement, penché au-dessus du sien, un visage d'homme, dont le front et l'œil droit étaient
coiivcrls (Vun large bandeau de soie noire, lequel descendait si bas sur la joue, qu'il se confondait presque avec la moustache également noire de ce personnage.
Cette espèce de vision frappa l'esprit du malade comme l'aurait fait un cochemar.
Quand vint M. de Boisguerry, que le docteur avait enfm rassuré, Réginald lui demanda quel était cet homme.
— Ah! je sais... fit le gouverneur, c'est le nouveau geôlier dont je vous ai parlé et qui est entré ici le jour même où vous êtes tombé malade.
— Qui? cet ancien soldat qu'on avait si chaudement recommandé...
— Ancien sergent, c'est bien cela. Il a reçu dernièrement à l'œil droit un coup de poignard dont il m'a montré la cicatrice toute rouge encore, et qui, paraît-il, le fait beaucoup souffrir. Son œil surtout, bien qu'iln'aitpas été atteint, est malade et se fatigue horriblement au grand jour. Aussi, comme il est en danger de le perdre, on lui a conseillé de porter pendant quelque temps un bandeau, jusqu'à ce que sa blessure soit complètement cicatrisée.
— Il est donc attaché à mon service? demanda Réginald.
— Il l'a bien fallu. Dès le premier accès de fièvre que vous avez eu, le délire s'est emparé de vous avec une violence telle, que j'ai dû adjoindre ïonio au geôlier qui vous gardait. Encore n'étaient-ils pas trop de deux pour vous maintenir dans votre lit.
— ïonio! fit Réginald avec une vivacité relative, car il était si faible qu'il pouvait à peine parler. — Quel est ce nom?
— C'est celui de cet ancien sergent, répondit M. de Boisguerry. Je voulais même vous demander l'autorisation de donner à son camarade et à lui une gratification convenable. Tonio, principalement, a déployé un zèle que je me plais à vous signaler. Il a passé presque toutes les nuits à votre chevet et vous a fait boire religieusement, à l'heure indiquée, toutes les potions que le médecin avait ordonnées. Une sœur de charité ne se serait pas acquittée de cette tâche avec plus de sollicitude. Aussi j'ai presque envie de vous le laisser.
— Il doit donc s'en aller?
— Non, mais le geôlier qui est attaché à votre service est depuis plus longtemps à la Bastille et je n'ai pas à me plaindre de lui. Or, vous saurez que le service des appartements du haut est très recherché de messieurs les geôliers. Ce serait donc une disgrâce imméritée que de retirer à un homme qui s'est toujours bien acquitté de ses devoirs, un service comme le vôtre, pour lui en donner un plus mauvais. Cependant, si vous lui accordiez une bonne gratilica tion, je me chargerais de lui faire avaler la pilule.
— Je ne demande pas mieux, fit Réginald. Combien faut-il lui donner?
— Mais je crois qu'une ou deux pistoles...
— Donnez-lui en trois, ainsi qu'à Tonio.
— Alors cela ira tout seul, dit M. de Boisguerry. Entre nous, je n'en suis pas
:mi
FLAMnKRf.K
f.liht'', ir|>iilil roii(i(li'iiticll(Mnonl. Toiiio fera bien iiiiciix, en sa qualité d'ancion siildal. Il' sci'virc des fifMililsliommcs (|ni liahilt'til It; inAino élaf^t; (juo vous. Il ohcil au (loiiil et h l'ci'il <'t ne jtarlc jamais (\\\o, jioiir irpoiuli-M aux (jn.'slions (ju'im lui adit'sst'. (l'csl |i> mixll-lt' des ^cùlicrs.
IN'iidaiil celle roiivcrsalioii, on ciiIcMidait dans lo corridor rolonlir le pas lent el irmiliiT d'un liomnui (jiii scmldail nioiitcr une faction.
— Tenez, fit lo gouverneur, écoutez : c'est Tonio ([ui m'a ouvert la porte de voire ciiamhre et qui se promène dans lo coriidor. On dirait d'une sentinelle. Désirez-vous que je rai)pell(;?
— Volontiers, dit Héginald que ce nom de Tonio avait fort intrif,aié.
— M. de Boisguerry se leva.
— Tonio, appela- t-il. Viens ici, mon garçon.
Réginald vil entrer un homme grand et bien planté, très robuste en apparence, qu'il examina avec la plus grande attention.
Malheureusement son lit était à droite de la porte, de sorte que le marquis n'apercevait Tonio que de profil, c'est-à-dire du côté qui était recouvert du bandeau noir.
— Tonio, lui dit le gouverneur, ton malade m'a prié de te donner une gratification de trois pistoles. Je t'autorise à le remercier.
« Le n° 41 a également manifesté le désir que tu lui continues tes bons soins. Comme je n'ai qu'à me louer de toi, poursuivit M. de Boisguerry, j'y ai consenti. Es-tu content?»
Tonio s'inclina une seconde fois, tout en conservant la position roide et gourmée du soldat sous les armes, et sans même se tourner vers Réginald.
— Quand je vous disais qu'il n'y avait pas moyen de lui arracher un mot! fit le gouverneur.
— Tu peux te retirer, ajouta-t-il en s'adressant à son geôlier.
Tonio s'éloigna à reculons, en saluant, de sorte qu'il fut impossible au marquis de distinguer ses traits.
Réginald était, du reste, excessivement fatigué. Cette conversation, la première qu'il soutint depuis plus de trois semaines, avait épuisé ses forces.
— Je vous laisse, lui dit M. de Boisguerry, heureux de voir que vous êtes enfin rétabli. Ce soir, avec la permission du docteur, Tonio vous apportera une aile de poulet froid et un verre de vin de Bordeaux. Demain vous serez tout à fait rétabli.
Réginald entendit se refermer à double tour la porte massive de sa prison, puis les pas du gouverneur et de son geôlier se perdirent dans les profondeurs du corridor.
11 laissa retomber sa tête sur l'oreiller. Le sang bourdonnait à ses oreilles et ses yeux se fermaient malgré lui, en même temps qu'il éprouvait une faiblesse extrême et se sentait perdre connaissance
11 vit, distinctement cette foies s'avancer Tonio, tenant a la main un plateau. (Page 306.)
Il élail plongé dans une sorte do somnolence inconsciente, à laquelle tous ses efforts de volonté ne parvenaient pas à l'arracher.
Dans cet état voisin de la léthargie, il lui sembla voir sa porte s'ouvrir. Tonio, le geôlier dont M. de lîoisguerry lui avait fait un si pompeux éloge, s'avança près de son lit, sur la pointe du pied, tenant entre les mains un bol de tisane fumante, qu'il déposa sur la table.
Il s'approcha de Réginald après avoir soigneusement refermé la porte.
LlV. 39. F. ROY, éditeur.
;{ur» ri-AMiii;ii(iH
— Me l't'roimaissoz-voiis? lui di'inaiul.i-l-il à voix basse.
I^t (.'oinmc il no. reccvail pas do rùpuiisc, il Li«',inpa dans le pol à (iaii le cuiii d'iiiui sorvioUc «pi'il iiiihilia d'eau froide; puis, il humecta lég^ëremeul le front, les lenij)(>s. les iJ'vi'es du malade.
Kéi^iuald, toujours immobile, ne doiiiiail |>as si,i;ne de vie.
Tonio courut vers la table, y prit le bol de tisane (ju'il avait apporté, et, soulevant, d'un bras vigonnuLX le corps inerte du f^entilliomme, il lui fit boire à jietiles gorgées la potion ([u'il tenait de l'autre maiu.
— Me reconnaissez-vous? demanda-t-il eucore. ('/est moi, Flamberge, votre meilleur ami. moi qui vous ai jour et nuit disputé h la mort, moi qui ai résolu de vous rendre la liberté...
Réginald ne pouvait faire un geste, ni articuler un mol. Alors Tonio le reposa doucement sur l'oreiller, et souleva le bandeau de soit: noire qui recouvrait en partie son visage.
— Me reconnaissez-vous à présent? iit-il pour la troisième fois. Réginald iit-il un mouvement quelconque? Il ne s'en rendit pas compte.
Toujours esl-il que Tonio se dirigea vers la porte en posant un doigt sur ses lèvres.
Un instant après il avait disparu.
Quand le jeune marquis sortit enfin de cet anéantissement complet du corps cl de la pensée, cette vision se représenta à sa mémoire. Elait-ce un rêve? Avait-il été le jouet d'une hallucination? Il l'ignorait et promenait autour de lui ses grands yeux cernés par la fatigue et la maladie.
— Hélas! ce n'était qu'un rêve... murmura-t-il.
Mais, tout à coup, il se redressa sur le coude, le regard obstinément fixé sur la lable qu'on avait placée au chevet de son lit.
Sur cette table il y avait un bol et ce bol était vide.
Réginald ne pouvait s'y méprendre. Ce bol, quelqu'un le lui avait apporté, le lui avait fait boire, car il n'était pas là quand M. de Boisguerry lui avait rendu visite. Donc c'était Tonio qui était venu!
Et Tonio, c'était le nom que Marcandi avait donné jadis à Flamberge!
Ainsi le marquis n'avait pas rêvé !
Il ne pouvait en croire ses yeux! Un mieux sensible s'était déclaré, Réginald sentait se fortifier son corps et se raffermir son esprit. Etait-ce l'espoir que le songe qui l'avait bercé allait se changer en réalité?
Toujours est-il que vers quatre heures, au moment oîi il entendit s'ouvrir de nouveau la porte de sa prison, il était tout à fait remis.
Il vit, distinctement cette fois, s'avancer Tonio. lenanl à la main un plateau, sur lequel se trouvait l'aile de poulet, accompagnée du verre de bordeaux que le docteur avait autorisés.
Réginald n'eut d'yeux que pour le geôlier
Plus il l'examinait, plus il trouvait nue ressemblance frappante entre eut homme et le capitaine.
— Flamberge ! dit-il à voix basse. Est-ce vous?
— Silence! fit Tonio en jetant autour de lui un regard épouvanté.
Après avoir administré à Bergcret sa magnifique volée de coups de canne, Flamberge s'était senti soulag'é, mais avait été forcé de convenir que c'était un bien mauvais moyen de désarmer cet ennemi acharné du repos de Réginald.
Dans quel but ce Bergerct se montrait-il si opiniâtre ? Evidemment ce n'était pas par aveugle dévouement pour son maître qu'il agissait ainsi, ilien certainement ce misérable nourrissait de son côté certains projets^ que la vigoureuse résistance du marquis de La Couldraye l'empêchait de réaliser.
La correction qu'il avait reçue n'était pas de nature à le calmer. Bien au contraire, elle devait attiser la haine qu'il avait conçue et la rendre d'autant plus redoutable qu'il avait désormais des motifs personnels de vengeance.
De son côté, Flamberge restait seul et presque désarmé en face de deux coquins, pour qui l'assassinat et l'emprisonnement n'étaient qu'un jeu.
Cela ne l'effrayait pas, mais il se sentait moins fort, moins autorisé pour ainsi dire, depuis que Réginald n'était plus là. De quel droit, à quel titre pouvait-il demander justice contre des gens auxquels il ne tenait par aucun lien, et contre qui il n'avait pas le moindre intérêt à défendre ?
Flamberge résolnt donc de délivrer Réginald. Comment s'y prendrait-il? Il l'ignorait.
Faire évader en ce temps-là un prisonnier de la Bastille était un travail devant lequel Hercule lui-même aurait reculé.
Flamberge l'entreprit, lui, et tout d'abord s'imagina de pénétrer dans la place.
Pendant toute cette longue journée, il ne s'occupa que d'une chose : être bien fixé sur le rôle que son ami Giulio jouait à Paris. De toutes parts il s'informa et poussa jusque chez M. de Tréville, afin de savoir au juste à quoi s'en tenir sur ce problématique personnage.
Ici les renseignements abondèrent.
La figure de Mazarin commençait à se dessiner à la cour. 11 était très avant dans les bonnes grâces d'Anne d'Autriche, si avant même que la chronique scandaleuse du temps s'égayait de l'intimité de ces rapports.
Mazarin avait quarante ans à peine à celte époque. Il était grand, élancé, avec de longs et magnifiques cheveux noirs. Sa moustache et sa royale, très soyeuses et crânement retroussées, tranchaient sur la peau mate de son visage. Ses grands yeux noirs étaient fort beaux. Son regard, excessivement fin, avait le don tout particulier de n'exprimer que ce qu'il voulait, et le sourire qui errait presque constamment sur ses lèvres donnait à sa physionomie un charme ex-. cessif, que la finesse de ses traits rehaussait encore.
Il a\ail siirloul »ra(lmiial»lfs iiiaiiis, duiiL il luciiail. du rcsli! un soin excessif, co (jiii, cht'z nn prélal, rsl une hcaiilé jii'écicnsn et lonjonrs reniai-qnéc.
Il portail ayoc l'aisaiicr du jdiis accdMipli i.'('iililliummr d'alors Ir coslinn»- do cavaliiM', cl nul no savait drapor avt'C |dus d'ôlô^anoo (pic lu! la roho diî pouipro, donl il venait d'i'-lro tout rooomniont investi.
Loin dt^ se nionlror lier do ros qualités personnelles ot de la l»i(;nvoilIanco (pu* lui li'uioiunail la reiiu', il s'(>|]'a(;ait an eontrairo le plus possible, et aiïectail uno humilité dont Uiclioli(Mi lui-même avait été dupe.
Evidemment .Ma/.arin jouait nn rôle patiemment appris, savamment soutenu : mais il v déployiiit- nnt; telle habileté do comédien, (pie personne ne soupçonnait encore à ([uelles hauteurs s'élevait son ambition.
Pour (jni connaît l'histoire, il n'est pas douteux que le rusé Italien évitait tout prél(>xte de porter ombrage à RichoHou, sachant bien que s'il se montrait à lui tel qu'il était réellement, il serait brisé comme verre avant d'avoir atteint le but vers lequel tendaient ses secrets désirs.
Mais, si le premier ministre s'était abusé sur les visées de Mazarin, il ne s'était trompé ni sur la subtilité ni sur la pénétration de son esprit. C'était lui qui l'avait deviné, qui l'avait mis en relief, et qui, après l'avoir fait nommer conseiller d'I-^tat, venait de lui faire donner le chapeau de cardinal.
Mazarin s'en était montré très reconnaissant et n'avait jamais donné occasion à son hienfaiteur de regretter ce qu'il avait fait.
En dépit de cette humilité, qui n'était qu'un masque, Mazarin avait donc fini par attirer les regards, et, depuis quelque temps surtout, par prendre une certaine consistance.
Car Richelieu agonisait. Le roi, plus sombre et plus farouche qu'il n'avait jamais été, pouvait mourir à son tour. Dès lors c'était à Anne d'Autriche que revenait de droit la régence, et c'était nécessairement sur l'homme qui possédait toute sa confiance qu'elle se reposerait du soin d'administrer les all'aires.
Donc, si cet homme était Mazarin et s'il devenait jamais premier ministre, le moment était venu de lui faire sa cour.
Quand il sut tout cela, Flamberge comprit pourquoi les courtisans de Richelieu s'étaient écartés si respectueusement devant ce soleil levant et pourquoi Mazarin, ayant appris que Réginald et lui avaient encouru la disgrâce du cardinal, s'était montré tout à coup si froid et si réservé.
— Donc, se dit Flamberge, il ne faut rien lui demander qui le compromette aux yeux de Richelieu. Toute autre chose insignifiante, il me l'accordera.
Le lendemain matin, il se présenta donc chez Mazarin. La seule chose qu'il craignait c'était de n'être pas reçu. Il n'eut pas cette déception.
>son seulement Mazarin l'accueillit avec beaucoup de bienveillance, mais encore il s'informa du marquis de La Couldraye.
— Le marquis, désespérant d'obtenir justice, est retourné dans ses terres, répondit Flamberge.
— C'était le parti le plus sag-e, fit Mazarin. Et toi, tu restes à Paris ?
— Je ne sais pas encore... J'ai des idées noires... Je suis fatigué de la vie... dégoûté de l'indifférenco des hommes... J'ai résolu de me retirer momentanément dans un endroit bien sombre, bien isolé...
— Dans un couvent, peut-être...
— Pas tout à fait, mais peu s'en faut.
— Où veux-tu donc aller, mon pauvre Tonio ?
— A la Bastille, si tu veux m'y aider.
— A la Bastille ! toi, Flamberge !
— Que veux-tu, mon cher Giulio ! Les temps sont durs... il faut vivre... et les hommes d'épée qui n'ont comme moi aucune fortune, sont bien forcés de réduire leurs prétentions. Eh bien ! nul ne soupçonnera jamais que je suis là, je me ferai passer pour un ancien soldat blessé... Ne vaut-il pas mieux disparaître momentanément que de traîner dans les antichambres mon inutile et misérable personne?
— Sans doute, mais la Bastille !... Pourquoi n'es-tu pas parti avec le marquis?
— Parce que je ne veux pas m'éloigner, répondit vivement Flamberge. Diable ! il ne manquerait plus que cela ! S'il se présentait une occasion, je ne pourrais pas la saisir, tandis qu'à la Bastille je suis loin et je suis près à la fois.
— C'est égal, l'idée est au moins singulière, fit Mazarin, et je te réponds que si tu voulais attendre quelques jours, quelques mois peut-être...
— Attendre quoi ? demanda Flamberge en regardant fixement son ami d'enfance.
Bien qu'il eût failli se trahir, celui-ci ne se déconcerta pas.
— Attendre l'occasion dont tu parles, répondit-il avec la plus grande tranquillité.
— Tu ne devines donc pas que cela m'est impossible, que je suis sans ressources? Allons, vas-tu me refuser la première chose que je te demande?
— Assurément, non ; mais franchement c'est si voisin de la folie...
— Que t'importe ! C'est mon idée. Si je m'ennuie trop, je m'en irai.
— Soit ! tu seras nommé geôlier, puisque tu y tiens, mais Flamberge geôlier...!
— Non pas Flamberge, Tonio.
— Ah ! c'est au nom de Tonio que tu désires ce brevet?
— Parbleu ! Et au nom de Tonio, ancien soldat, blessé à l'œil d'un coup de sabre ou de poignard, avec un emplâtre sur la figure qui ne permettra à personne de reconnaître le capitaine Flamberge. Je ne veux pas donner ma misère en spectacle à tout le monde !
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rLAMllKlKiK
— Mais lu ii'fs pas lilcsst'' ?
Sois lram|iiillt', ji' li' srrai (|iiaiil il le l.iiidra ri Af la |iliis lioi-rihjr ra(;oii
(|ii"il inr plaira. .1 ai eu jadis dans ma (•uiiipa^iii(i d'avfiiliii'ifi's iiii drolc ipii ('\cidlait à simuler 1rs plaii's Icsjdiis aUVfiisi'S cl (|iii m'a dnniK; sou secret. J'en piolilerai.
— Allons! lit iMa/arin en somianU demain In amas Ion IncveU mon rlier
(tnio.
— VA lu écriras h M. de lioisi;ueiTy une lettre do recommandation pour le malheureux soldat que tu Ini envoies?
— Si tu l'exiges, je le leiai.
— A la i)onm' lienr(! ! je retrouve mon Giulioî s'écria Flamberge, — ce qui no t'empêchera pas de venir me chercher, ajoula-t-il en rianl, si lu veux chani;er un jour mon brevet de geôlier contre celui de maréchal.
A ces mots, le capitaine se retira. Le lendemain il revint et emporta son brevet.
Alors il fit appeler son aubergiste.
— Mon ami. lui dit-il, y-, m'éloigne pour quelque temps et je ne sais pas quand je reviendrai. Kn attendant, voici un sac do huit cents pisloles qui appartient au marquis de La (louldraye. Si Réginald m'adresse une lettre, prenez-en connaissance. Dans le cas très probable où il me demanderait de l'argent, faiteslui parvenir intégralement ce sac de pistoles ; dans le cas où il s'agirait de toute autre chose à laquelle vous ne pourriez pas répondre, dites que j'ai quitté Paris et que vous ignorez quand je serai de retour.
— Je n'y manquerai pas, monseigneur.
— En attendant, poursuivit le capitaine, je vous laisse Babylas et nos trois chevaux. Prenez de ces quatre animaux un soin tout particulier, afin que nous n'ayons que la peine de les seller le jour où nous viendrons les reprendre. Je compte sur vous, n'est-ce pas?
— Monseigneur sait que je lui suis dévoué depuis longtemps.
— En ce cas, au revoir ! dit Flamberge en s'éloignant. Il se rendit aussitôt chez M. de Lorgerie.
— Monsieur le comte, lui dit-il, vous m'avez si souvent et avec tant d'insistance offert vos services que je me résigne à les accepter.
— Parlez, fit M. de Lorgerie. Vous savez, mon cher Flamberge, qu'il n'est pas au monde un homme que j'obligerai avec plus de plaisir.
— J'aurais besoin de deux cents pistoles, monsieur le comte.
— N'est-ce que cela? En vérité, mon cher ami, j'espérais, avant mon départ, vous être autrement et plus utile que je ne l'ai été jusqu'ici.
— Vous partez donc? demanda Flamberge.
— Demain matin, avec le duc de Yillaine.
— Et où allez- von s ?
— Nous croyons avoir enfin trouvé la piste de Marguerite, que nous cherchons depuis deux jours, fit le comte à demi-voix.
Pour le coup, Flamberge eut peur.
L'air profondément discret avec lequel M. de Lorgerie, qui était un homme sérieux, avait prononcé ces paroles, l'inquiéta sur le sort de la pauvre petite carriole.
— Ah ! fit-il sur le môme ton, vous avez trouvé la piste?
— Non pas nous, mais le lieutenant de police, à qui M. de Villaine a voulu s'adresser malgré moi.
— Y a-t-il indiscrétion à vous demander ce qu'il vous a appris?
— De votre part, non, car je pense bien que vous n'en direz rien à Réginald.
— Il n'y a pas de danger, fit naïvement le capitaine, Réginald est à la Bastille.
Cette nouvelle surprit si fort le comte que Flamberge fut obligé de lui raconter l'arrestation du marquis.
— Vous voyez, dit-il en finissant, que vous pouvez sans inconvénient m'apprendre tout ce que vous savez.
— Si j'ai hésité un moment, fit M. de Lorgerie, c'est que je craignais que cette découverte, à laquelle je ne puis croire moi-même, ne causât à Réginald une trop vive émotion.
— C'est donc bien grave? interrompit le capitaine, s'imaginant que, lui aussi, il allait apprendre du nouveau.
— Si grave que je n'ose pas y ajouter foi, bien que M. de Villaine, que la jalousie égare, soit persuadé qu'il est trompé.
— Mais enfin de quoi s'agit-il ?
— Voici. D'après l'avis que lui a transmis le lieutenant de police, une femme jeune, blonde, et répondant parfaitement au signalement de Marguerite, aurait quitté Paris avant-hier matin avec le vicomte de Coissy.
Flamberge respira plus librement.
— Et de quel côté se sont dirigés les fugitifs?
— Du côté de la Normandie.
Le capitaine fut complètement rassuré.
— Est-ce que le duc a reçu souvent chez lui le vicomte de Coissy? dit-il pourtant.
— 11 ne le connaît même pas! s'écria M. de Lorgerie. C'est précisément pour cela que j'ai essayé de lui démontrer l'absurdité du voyage que nous allons entreprendre.
— Qui sait?... hasarda Flamberge. Les femmes sont si capricieuses...
— Mais non pas au i)oint de sauter au cou du premier venu ! Si mal qu'ait été élevée ma nièce par madame Champ fort, elle n"a jamais eu sous les yeux
rcxcmpli; de lu (It'imivalion. Sous ce rappuil, 'y dois le dire luiiilfinciil, je; ii;ii pas le moiiulro rcjiroclu' à adresser à ma Sd'iii .
l'IamhcrL;»' n'élail pas f<\cho de voir (|iic le conilt' avait si bonne oi)iniou de Miirf;uerile, mais il n'élail jwis l'Aclié non |ilns de Ini voir prendre! un chemin o])i)Osé à celui que la duchessi! avait suivi.
De cette façon, la carriole de Franc;oise arriverait sans encombre h la Jiouillorie.
— C'est é,t;al, dit-il, il ne faut pas négliger c<!t avis. 11 doit être mauvais, mais il peut être bon aussi.
— Nous partons à l'instant. Je n'attends plus que M. de Villaine, répondit lo conile. Permettez-moi donc, sans plus larder, d'aller cliei-cher la somme que vous m'avez demandée et que je suis si heureux de vous oll'rir.
A ces mots, il s'éloigna.
Au bout de deux ou trois minutes, il revint.
— Tenez, mon ami, dit-il, voici un sac de cinq cents pistoles. Excusez-moi, mais je n'ai pas eu le temps de l'éventrer pour en tirer ce que vous vouliez. Cela n'a d'ailleurs aucune importance. Avec deux cents pistoles vous ne pourriez pas faire grand'chose : avec cinq cents, vous avez un peu plus de temps à vous.
— Mais je puis les compter, moi, proposa Flambergc.
— C'est inutile, mon ami. Ou vient de me prévenir que le duc était arrivé ; je cours le rejoindre à l'instant.
— Et vous serez de retour... quand ?
— Je l'ignore. Nous avons décidé que, si nous nous trompions de piste, nous irions chez madame de Champfort, où je crois que Marguerite s'est tout bonnement retirée. Je serai donc dans mon château de Bléré, quoi qu'il arrive, avant une quinzaine de jours. C'est là, mon cher ami, que je voudrais vous recevoir, si le hasard vous ramenait dans ces parages, car c'est là que je pourrais vous témoigner cnlin ma reconnaissance. Nulle préoccupation du genre de celle qui nous sépare encore une fois ne m'assiégerait probablement plus, et je pourrais me livrer sans contrainte au plaisir de vous posséder quelque temps.
— Je suis vraiment confus...
— Ne vous faites donc pas scrupule de venir m'y demander une large hospitalité, ni de recourir à ma bourse^ si vous en avez encore besoin, poursuivit M. de Lorgerie. Je suis seul au monde, je n'ai plus d'enfant. La richesse est pour moi un embarras plutôt qu'une jouissance. N'est-il pas juste que je la fasse partager à celui qui m'a sauvé la vie, et dont l'âge, le courage, la loyauté, me rappellent si vivement le iils que j'ai perdu !
Le comte s'était attendri en prononçant ces paroles. Il ouvrit les bras à Flamberge, qui n'était guère moins ému que lui.
— Voyons, fit M. de Lorgerie, me prometlez-vous de venir égayer ma solitude ?
FLAMBEUGE
Ainsi déguisé, il se rendit vers trois heures ù la Bastille. (Page 314.)
— Eh bien... oui, dit Fiamberge. Oiiatid je rocondiiirai chez lui le marquis de La Coukh-aye triomphant, je vous jure que ma première visite sera pour vous.
— A la bonne heure! s'écria le comte radieux. Ils se séparèrent après un dernier embrasscment.
Le capitaine vit le comte et le duc monter à cheval et s'éloigner dans la direction de Saint-Germain.
LrV, 40. F. Roy, éditeur
ri.A.MKKIKil-:
Oiiaiil i^ lui. ;i|ir{'s avoir nil'oiii au plus pioloiid de, ses clia'issiîs Irs pislolrs (]>• RI. (If I^niT,--»'!'!!', il cira i|ii('l<|ii<'s l('in|)s à l'avi-nlurp.
Il s»' si'ulail tout Itonlcvcrsi". La drlicalcssc avec laqiH'llc Ir roiiili! lui avait romhi rc lôf^cr scrvico, la promesse (piil lui avait arracli(''<' lui revenaient sans cosse fi la mémoire.
— (Vesl singulier, se disait-il, mais cri hoinnie a le don de inéinouvoir. F>a i)reniière lois que je l'ai vn, alors (piii allai! périr dans le f^net-ajxTis (jnon lui tendait, ses lonys cIkîvimix hlancs, son visage; noljle et attristé, m'ont fiapjjé. Une force presque invincible me poussait vers lui. Et aujourd'hui, en entendant toml)er de ses lèvres ces bonnes et g;énéreuses paroles, je me sentais aussi attendri ([Me si réellement j'avais été. . . Quelle folie! Allons, bâtard, aventurier maudit, poursuis ton chemin sans t'arrèler aux songes creux! Flamberge, fils de quelqu'un! Ce serait si comique que cela le ferait rire lui-même!
En effet, il accompagna ces derniers mots d'un rire nerveux.
— Aux affaires ! reprit-il en surmontant ce moment de faiblesse.
Il entra chez un fripier et y acheta la défroque complète d'un honnête bourgeois, puis il rentra à l'auberge et s'occupa de son travestissement.
Mazarin avait écrit h M. de lioisguerry pour lui annoncer l'arrivée du nouveau geôlier (pi'il lui envoyait. Flamberge n'avait donc plus qu'à se présenter.
Grâce à la recette que lui avait indiquée un de ses anciens soldats, il se fit en travers de l'œil droit, depuis la naissance du sourcil jusqu'à la pommette de la joue, une cicatrice ressemblant à s'y méprendre à celle d'une blessure qui vient à peine de se refermer ; puis il confectionna un bandeau de soie noire, qu'il assujettit à l'aide de solides cordons. iVinsi déguisé, il se rendit vers trois heures à la Bastille et fut introduit chez M. de Boiguerry.
Le gouverneur se serait bien garde de faire attendre un homme spécialement recommandé par lettre du cardinal Mazarin:
Il fit entrer Tonio, qui lui raconta tout au long son histoire.
Il était fils d'honnêtes cultivateurs de la ïouraine et, n'ayant aucun goût pour la charrue il s'était engagé de bonne heure dans les troupes du maréchal de Schomberg. Il avait beaucoup voyagé, s'était encore plus battu, et avait fini par obtenir le grade de sergent instructeur. Tout dernièrement il avait reçu un coup de poignard. Par miracle, l'œil n'avait pas été atteint; mais il était menacé, et pour le conserver, le chirurgien avait ordonné à Tonio de porter un bandeau jusqu'à ce que la blessure fût complètement guérie, c'està-dire pendant deux ou trois mois.
Dégoûté du métier, Tonio avait résolu de le quitter et de se consacrer à des occupations plus paisibles. Il avait été adressé par le maréchal en personne à Mazarin, qui lui avait fait obtenir une place de geôlier.
A l'appui de son dire, Tonio souleva le bandeau qui lui recouvrait l'œil droit. M. de Boiguerry^ tout en se détournant avec horreur, avait aperçu une longue
FLAMHKRGE 315
cicatrice rouge encore du sang- qu'elle avait laissé couler, et avait fait signe à Tonio de remettre son bandeau.
Précisément le n" 41 venait d'être pris d'une fièvre cérébrale très violente. Le geôlier chargé de le servir avait déclaré qu'il lui était impossible à lui seul de maintenir le malade dans son lit. Le gouverneur résolut donc d'adjoindre momentanément Tonio au service du n° 41.
Tonio accepta avec un empressement de bon augure, el fut introduit par M. de Boisguerry lui-même dans la cellule du prisonnier.
On se figurera aisément quels furent son étonnement, sa joie et sa douleur quand il reconnut Réginald ; c'était positivement la providence qui l'avait conduit par la main, car Flamberge ne savait pas que le n° 41 tut le marquis de La Gouldraye.
A la Bastille on n'avait plus de nom. On était oublié, enterré, mort. Jamais le nom du prisonnier n'était prononcé. Jl n'existait que par le numéro qui figurait au-dessus de la porte de son cachot.
Le saisissement de Flamberge fut tel, en apercevant Réginald en proie au délire le plus violent, qu'il eut besoin de toute sa présence. d'esprit et de toute sa force de volonté pour ne pas se trahir.
Mais, si ce fut un bonheur pour le capitaine de retrouver le pauvre gentilhomme, combien ce fut un plus grand bonheur pour Réginald d'être soigné par cet ami sincère et dévoué ! S'il échappa à la mort, ce fut positivement à Flamberge qu'il dut son salut.
Observant avec un soin maternel les prescriptions du docteur, debout jour et nuit au chevet du moribond, dont les paroles entrecoupées n'avaient guère de sens que pour lui, épiant à tout instant le réveil de cette raison égarée, Flamberge ne goûta pas un moment de repos avant que le médecin ne se fùl enfin prononcé sur l'issue de cette fièvre qui menaçait d'avoir un si funèbre dénouement.
Il n'est donc pas étonnant que le visage de Tonio, toujours penché au-dessus du sien, eût vivement frappé l'imagination du malade, et l'on peut juger de sa joie quand Flamberge, soulevant le bandeau qui recouvrait une partie de son visage, lui démontra à quelle sublimité s'élevait l'amitié d'un pareil homme !
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