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LES DEUX COMPLICES

Tout meurtri des coups de canne qu'il avait reçus, Bergeret était resté sur la place. Tant que Flamberge le tint dans sa main de fer, il n'essaya par aucun

FLAMb^lLUE

inoycM (II' se soiistraiit' .'iii (li;\limciil (jiii lui rlail inlli^é; mais dès ({ue lo (Mpilaiiit' 1 Mil lounié It's laloiis, l'itileiKlaiil «•hciclia à s«î rcicvnr.

(ir n'i'lail [)as mit' iiiiiiciî Iirso^^iu*. A chaciiir uoiucl rllorl «jn'il Iciilail, il rt'lttiuhail à tt'i'i'o. Aux cris (ju'il poussait tout à l'heurt! avaient succédé des ^éiiiisseinenls, qui linireiit par exciter la cumj)assioii des rares passants (jui avaient assisté dt; loin à smi supplie»;

Ils s'a{>procliÎ!rent, et, sur la promessi; d'une hoiinôte récompense, deux d'entre eux voulurent liien accompagner Uerf^cret jus(|u';ï la ru*; du Petit-Uon- Saint-Paul.

Ce trajet, ([iii ne demandait pas plus de vingt minutes à un homme agile, Bergerel mit une heure et demie à l'accomplir.

Tous les dix pas, il était forcé de s'arrêter pour crier.

— Aie les reins! aie les épaules; aïe les bras! disait-il en se livrant aux contorsions les plus grotesques.

Il liiiit eiilin par regagner l'hôtel de Morlay. Le voyant rentrer en si piteux étal, le suisse, cjui était un homme vigoureux, le prit dans ses bras, le porta dans sa chambre et le coucha, sans s'arrêter aux plaintes douloureuses que provoquèrent ces diverses opérations.

Quand il fut mollement étendu sur son lit, Bergerct se calma enfin et ordonna au suisse, le seul domestique du comte qui fût resté pour garder l'hôtel, daller prévenir son maître de ce qui s'était passé.

En apprenant que son intendant était revenu tout meurtri. M. de Morlay s'imagina que Reginald et Flamberge avaient fait résistance, mis en déroute l'exempt et les soldats chargés de les arrêter, et que Bergeret entraîné dans la lutte, avait reçu quelque grave blessure.

Il accourut auprès de lui, très inquiet de savoir non pas si son intendant était plus ou moins endommagé, mais si Reginald avait été conduit à la Bastille.

Dès que Bergeret l'eut rassuré sur ce point essentiel, le comte ne prêta plus qu'une oreille distraite au récit du patient.

— Bon! cela ne sera rien, fit-il. Avec deux ou trois frictions il n'y paraîtra plus.

— Parbleu ! je conçois que vous preniez la chose si gaiemeni, monseigneur ; mais si c'était vous qui aviez reçu... ce que j"ai reçu...

— Par exemple! fit M. de Morlay indigné.

— Ma foi, écoutez donc, dit Bergeret, si ce n'est pas à vous qu'on a donné les coups de canne, c'était bien à vous qu'ils étaient destinés, puisque c'est à votre service que je lésai gagnés.

— C'est un petit malheur, mon pauvre ami, mais dans une huitaine de jours...

— Soit, mais c'est un petit malheur auquel je ne veux plus m'exposer, mon-

seigneur. Je suis las de jouer le rôle d'une bête de somme et de vous en laisser tous les profits. A mon tour, je veux avoir ma part du bien-être et de la considération que je vous ai procurés.

— Comment? que tu m'as procurés?

— Dame ! A qui devez-vous la fortune dont vous jouissez?

— Je la dois au malheureux accident dont mon frère a été victime.

— Mais cet accident, qui l'avait préparé?

— Je l'ignore.

Bergeret haussa les épaules, ce qui lui arracha un cri de douleur.

— Allons donc ! fit-il. Vous ne me ferez jamais croire que vous avez été dupe de ce que la renommée vous a raconté sur la mort du marquis de la Gouldraye !

— Pourquoi non? Il est mort les armes à la main, à la bataille de Castelnaudary. Tout le monde sait cela.

— Et vous l'avez cru?

— Assurément, répondit le comte avec aplomb, bien qu'il eût légèrement pàH.

Bergeret le regarda en face, ne pouvant ajouter foi ni à tant de naïveté, ni à tant d'impudence. Ce sourire sceptique et méchant qui lui était familier vint errer sur ses lèvres.

— Je vois, dit-il, qu'il faut nous expliquer une bonne fois, et je conçois à présent pourquoi, depuis dix ans, vous avez évité avec tant de soin de m'adrcsser la moindre question sur ce sujet épineux.

— Bon ! rien ne presse, fit le comte. Quand tu seras rétabli nous en reparlerons si bon te semble.

— Non pas, monseigneur! C'est précisément la douleur que j'éprouve, et le ressentiment qu'elle m'inspire contre votre ingratitude, qui me donnent le courag-e de vous dire tout ce que je pense.

— Eh bien! va, je t'écoute, dit M. de Morlay avec un geste d'impatience.

— Il y a dix ans passés, monseigneur, — c'était le 13 juillet 1683, je m'en souviens comme si c'était hier, — vous veniez de faire vos adieux à votre frère et vous m'annonciez qu'il vous avait confié, en cas de mort, l'administration de la fortune des LaCouldraye...

— Oui. Après? interrompit le comte, dont les sourcils se froncèrent.

— Et, comme je vous faisais observer que cette fortune ne vous appartiendrait jamais, si votre frère revenait sain et sauf de cette expédition, poursuivit tranquillement Bergeret, vous laissâtes échapper cette phrase significative : « — Ah! il est certain que je donnerais bien trente mille livres à celui qui m'apporterait la nouvelle de sa mort ! »

— C'est-à-dire que ce fut toi qui m'arrachas ces paroles de la bouche, corrigea M. de Morlay.

— Je vois que vos souvenirs se réveillent, monseigneur, fit Bergeret. Ce fut

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F l.A.MIlKItiiK

l)itll iiiui, t'ii rllfl. (jiii .iclicN.ii la plliasr (|ui' vniis avic/, coiuiuciicrr, mais ce lui vous (]iii lixàli'S celle somme de lieiile mille Iraiies, tloul vous oll'riez de lérom- Jieiiser le /èle de ce in»;.ssa^«'i'.

— l'euL-èlre, fil le comlo, doiil les Irails se contraclèifîiil. MvitIcMumeiil c»;lt»^ conversation n'était pas de son j^oùl.

— .le |>réle\lai alors d'une imlispositioti qui me r()i(;ail à aller passer (jiielijiic lomps dans le Midi; je vous demandai la [uîmiission de |)aiLii- siii-le-champ, et j'en roi;us de vous l'anlorisalion immédiate.

— Kh l)ien? dit M. dt; .Morlay en av. croisant résolument les bras.

— Kli bien I continua Borgeret, dc^ vous à moi, monseigneur, je voudrais bien savoir si vous avez réellement ajouté foi à celte prétendue maladie...

— Sans doute.

— Kt si, quand je suis revenu, deu.v mois après, vous apporter la nouvelle qui vous rendait riche et puissant, vous avez sincèrement cru que la marquis de La Couidraye était mort tout naturellement en combattant.

— Certainement, répondit M. de Morlay.

— Mons(>igneur, vous ne dites pas la vérité, lit Bergerct. Je sais bien que votre intérêt est de jouer ce rôle de dupe, qui vous dégage en apparence de toute responsabilité; mais, comme le mien est tout opposé, soufl'rez que je rétablisse les faits dans iouio. leur crudité.

« En promeltant trente raille livres à celui qui vous apporterait la nouvelle qu'il vous lardait tant de recevoir, espériez-vous me faire croire que vous ne vouliez pas tenter ma cupidité?

— Je n'en ai pas même eu la pensée!

— Ah ! pour le coup, monseigneur, vous me forcez h dire que vous mentez ! Yous ! vous auriez donné trente mille livres, quand il suffisait de quelques pisloles pour récompenser le plus diligent de tous les courriers! je vous connais trop pour que vous puissiez m'en imposer à ce point!

Le comte se leva, visiblement irrité.

— Ceci dépasse toutes les bornes, monsieur Bergeret! s'écria-t-il d'une voix courroucée. Estimez-vous heureux d'être malade et alité, saus cela je vous ferais voir à mon tour...

— Je suis alité, mais je ne suis pas malade, répliqua l'intendant. Or, je ne veux pas que vous m'échappiez en feignant une colère que vous ne ressentez pas. Si vous refusez de m'entendre, peu m'importe! Allez-vous-en! mais dans une heure, je vous en avertis, je serai parti, emportant mes secrets, dont je ferai ce que bon me semblera. Si vous les dédaignez, d'autres me les payeront un prix qui me dédommagera largement du regret de vous avoir quitté.

— Misérable cria! M. de Morlay qui se rapprocha de son intendant.

— Allons, tuez-moi, fil Bergeret avec son hideux sourire. Cela vous fera deux

assassinats au lieu d'un, et, cette fois du moins, vous aurez eu le courage de faire votre beso,i;ne vous-même.

Le comte devint livide et s'arrêta brusquement. Sans doute le spectre de son frère se dressa entre l'intendant et lui.

Bergeret le regarda avec une pitié dédaigneuse.

— Asseyez-vous et causons, dit-il avec une bienveillance protectrice. Croyezmoi, cela vaut mieux pour vous et pour moi que de nous fâcher.

— M. de Morlay se laissa retomber sur le fauteuil qu'il venait de quitter.

— Soyons raisonnables, reprit l'intendant, et envisageons les choses sous leur véritable jour, sans les masquer d'hypocrisie, comme vous le faites depuis dix minutes. Et, puisque j'ai commencé, laissez-moi vous raconter de quelle façon est mort le marquis de la Couldraye.

«Je n'avais rien à l'époque oii vous fîtes miroiter à mes yeux cette récompense do trente mille livres, et j'aspirais à devenir riche. Je partis donc pour Toulouse, où j'arrivai quelques jours après le marquis.

« Pendant un mois je guettai inutilement une occasion favorable. Ce damné Grimai ne quittait pas plus son maître que son ombre. Enfin les troupes que le maréchal de Montmorency avait rassemblées s'ébranlèrent et gagnèrent la campagne. Je les suivis. Je ne vous fatiguerai pas du récit oiseux des escarmouches ni des assauts dont je fus témoin. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Castelnaudary je n'avais pas encore pu mettre mon projet à exécution le matin du jour oii se livra la fameuse bataille.

« Cp jour-là précisément j'aperçus de loin Grimai, mélancoliquement appuyé à la porte de l'auberge que le marquis habitait.

« Je sortis de la ville, je rejoignis l'armée et, grâce à quelques soldats dont j'avais fait la connaissance, je pus me faufiler dans leurs rangs et suivre les péripéties du combat.

« Ne croyez pas que ce fut sans danger, monseigneur, fit Bergcret en relevant la tête. Dès que j'avais vu charger M. de Montmorency, je m'étais élancé sur ses traces sachant que le marquis faisait partie de son état-major.

«Autour de moisifilaient les balles, tombaient les morts et les blessés, hennissaient les chevaux et retentissaient les cris furieux de cette multitude; la voix du canon dominait cet épouvantable tumulte, vomissait la mitraille et moissonnait dos bataillons entiers.

«J'avais peur, je ne vous le cache pas, mais j'avançais toujours, en rampant, vers le groupe de gentilshommes qui s'étaient ralliés autour du maréchal, et parmi lesquels je venais enfin de reconnaître le marquis de la Couldraye !

« Dans la chaleur de l'action, son feutre était tombé. Il était debout, tète nue, couvert de sang et de poussière, entouré des cadavres qu'il avait amoncelés et qui lui faisaient un véritable rempart.

«J'avançais toujours. Je me traînais dans le sang et dans la boue, franchis-

l LAMHKIIGIC

SJiul U'.s cadavins, roiioiissaiil Ifs hl(!ss«'ïs qui in'iin|ilorai('iit au passa^^c, 1rs y<Mix fixés sur rot homme, nr son^«^aiil qu'aux In-nli; mille livres qu'il allait me rapporter.

« J'arrivai euliii! Il était temps! La terreur s'emparait de moi. Le sangdonl mes habits élaieiil imprégnés les avait traversés et f;hirait mon rorps, tamhs qu'une odeur Acre et fétide s'en exalait. Je me levai, je tirai d»; ma ceinture un pistoh't, je fis fou à bout portant par derrière, et...

— Assez ! dit M. de Morlay d'une voix étranglée, et se détournant avec dégoût.

— Et j'eus l'horrible courage de revenir sur mes pas, suivant le même chemin de iange et de sang, poursuivi par le sifllement des balles, par lo crépitement de la mitraille, par les cris d'agonie des mourants.

<( J'avais risqué ma vie cent fois, monseigneur! Aussi, quand je me vis à l'abri de tout danger, je crus que j'allais devenir fou. Fou d<; joie, s'entend, car je ne pouvais pas m'expliquer comment j'étais revenu sain et sauf d'une semblable boucherie.

« J'étais sauvé pourtant; mais, à la seule pensée de ce que j'avais vu, de ce que j'avais fait, je me sentais frissonner d'épouvante.

« Je rentrai à Castelnaudary au milieu des fuyards, je ne pris que tout juste le temps de changer de vêtements et je sautai à cheval pour venir vous réclamer au plus tôt les trente mille livres si bien gagnées!...

« Je suis bien mauvais cavalier, sans doute, puisque Grimai, qui — je l'ai appris depuis — avait rendu les derniers devoirs à son maître et était allé porter au château de La Gouldraye cette triste nouvelle, a failli arriver à Tours avant

moi.

« Quant aux trente mille livres que vous m'aviez promises,je dois avouer que vous me les avez données sans difficulté. Aussi, étais-je déjà bien intimement convaincu que vous saviez ce que j'avais fait pour les mériter. Grimai n'était-il pas venu ? Ne vous avait-il pas donné sur la mort du marquis des explications qui vous dispensaient de m'en demander de plus circonstanciées?

« Aujourd'hui même je ne serais.pas entré dans de si longs détails, si vous n'aviez feint une ignorance à laquelle je ne veux laisser aucun prétexte. Je liens à ce qu'il soit bien constaté entre nous que nous avons commis ensemble ce premier crime; que si j'ai été l'instrument vous avez été le bourreau.

— Jamais rien de semblable n'a été convenu d'avance entre nous ! essaya de protester encore M. de Morlay.

— En fait, vous avez raison, monseigneur; mais quand un maître comme vous offre une somme pareille, un serviteur comme moi doit comprendre à demimot. OiTrez la même somme à celui qui vous apportera la nouvelle de la mort de Réginald et vous verrez si j'hésiterai à comprendre encore, ainsi que vous hésitez à endosser la responsabilité qui vous incombe.

Eh bien ! soit, je serai bon prince, je vous donne un mois pour réllOcbir. (Page 324).

— Réginald? s'écria le comte. Gomment! tu voudrais...

— Personnellement je ne veux l'.en, riposta Bergeret; mais, si j'étais à votre place, il y a longtemps que cela serait fait.

M. de Morlay laissa échapper un geste de terreur. Bergeret le regarda d'un air de commisération profonde. Décidément, reprit-il, vous êtes un piètre ambitieux, monseigneur! Qui veut la fm veut les moyens, que diable ! Apres vous être débarrassé de votre frère

LrV, 41. F. ROV, éditeur

qui. l'on conviens, ôluil lo plus -riiaut, vous av<'/, nomplô piMidaul dix ans sur un act'idcnl quclconquo pour vous (It'îfairc. do son lils. (îcl ar,ri(l(Mit lu; s'(';tanl, pas ])roduil, vous avez'ospén'' (juc votre; neveu manquerait de résolution et n'oserai l pas vous disputer sou liéritaj^c.

Et, comme le comte laisait un i;esle de dénégation :

— Ne me dites pas non, continua Herj^eret, je vous connais comme si je vous avait fait, monseigneur. El» bien ! qu'est-il résulté de votre timidité? C'est que Réginald ne s'est pas tenu pour battu devant l'arrôt que vous avez extorqué par la crainte ou par l'argent au parlement de Touraine; c'est qu'il s'est adressé au roi, qui vous a fort mal traité et qu'il a pénétré jusque chez le cardinal, votre dernier refuge. Est-ce vrai? Répondez. En dehors de celte protection puissante, avez-vous une icialion sur laquelle vous puissiez com[)ler? Vous connaissez-vous un autre ami que moi?

— Eh ! je ne dis pas le contraire, fit M. de Morlay avec aigreur.

Si le roi, dans l'esprit de qui votre cause est déjà certainement perdue,

vous a banni de la cour, Richelieu ne vous a pas abandonné et vous a même donné une marque de faveur qui, j'en conviens, a une certaine valeur. Mais où cela vous mènera-t-il? Votre cardinal n'en peut plus ! Il est usé, fini, condamné, perdu ! Son médecin a beau le cacher, il suffit de voir ce spectre de puissance, pour deviner que l'âme ne tient plus que par un fil à ce corps ravagé. Combien de temps vivra-t-il encore? Voulez-vous que je lui accorde sixmois?Et après?..,

Bergeret s'arrêta.

Le comte ne répondit pas. Ce que lui exprimait si brutalement son intendant, il se l'était dit à lui-même; mais il espérait au dernier moment trouver un biais qui le délivrât de ses appréhensions.

Bergeret voulut détruire ce dernier espoir,

— Voulez-vous que je vous prédise ce qui arrivera? poursuivit-il. C'est que, Richelieu mort, tous ceux qui auront servi sa justice ou ses haines tomberont avec lui. Des hommes nouveaux surgiront, toujours disposés à défaire ce que leurs prédécesseurs auront fait. Réginald est à la Bastille : soit ! Mais Flamberge n'y est pas, lui ! Il s'agitera, il invoquera le secours de ce Mazarin, dont la protection vous effraye tant. Alors Réginald sera libre. Il ira rappeler au roi ce qui s'est passé, vous serez honteusement dépouillé de l'héritage des La Gouldraye, et, comme vous n'avez régné que par la terreur, tout le monde applaudira à votre chute,

— Ah! tais-toi. serpent! s'écria le comte dont les yeux étincelèrent. Bergeret souriait toujours.

— Eh bien ! fit-il avec force, vous n'avez qu'un moyen de rester debout, Flamberge est devenu votre ennemi et il est plus à craindre mille fois que Réginald; mais il n'existe que par lui. Que demain votre neveu disparaisse, et le capitaine disparaît avec lui. Morte la bête, mort le venin! comme on dit. Le

marquis est lu bcte^ Flamberge est le venin. 11 n'a fait que me toucher et vous voyez dans quel état il m'a mis; s'il s'attaque à vous, il vous tuera. Désarmez-le, croyez-moi. Il n'y a pas d'arrêt qu'on ne casse, pas de prison dont on ne s'échappe. Seul, le poignard ne pardonne pas.

— Mais comment faire, maintenant que Réginald est à la Bastille?

— Il faut demander sa grâce, monseigneur. Gela vous donnera un relief de g-énérosité dont vous avez grandement besoin !

— Et quand il sera libre...

— Je me charge de lui, fit Bergeret, dont le petit œil gris s'alluma d'un éclair de joie, — et peut-être de Flamberge, ajouta-t-il avec un accent de haine intraduisible.

— Tu ferais cela, toi! s'écria M. de Morlay, définitivement vaincu par la logique irréfutable de ce scélérat accompli,

— A une condition, répondit Bergeret.

— C'est... fit le comte.

— Je vais vous le dire, reprit l'intendant, qui sembla se recueillir. Voilà plus de vingt-cinq ans que je suis entré à votre service et que, sans me vanter, je ne recule devant aucune difficulté, devant aucun danger, pour asseoir définitivement votre fortune. Vous me rendrez justice sous ce rapport.

— Assurément, dit M. de Morlay, très intrigué de ce préambule

— En joignant aux trente mille livres que vous m'avez données les économies que j'ai faites de mon côté, j'ai fini par réunir une somme de deux cent mille livres..

— Gomment ! tu m'as volé deux cent mille livres ! s'écria le comte indigné.

— Vous savez trop bien compter, monseigneur, répliqua Bergeret, pour qu'il soit possible de vous voler quelque chose. Ce sont vos fournisseurs qui, pour avoir la pratique de votre maison, m'ont fait ces insignifiantes largesses. Rassurez-vous, du reste; vous verrez, par l'usage que j'en veux faire, que cet argent bien gagné ne sortira pas de chez vous.

— De chez moi ! Que signifient ces paroles?

— Elles signifient, monseigneur, que vous avez une fille, laquelle est pour vous un grand sujet de pénitence, et que je désire obtenir sa main.

M. de Morlay se leva indigné.

— Gomment, misérable! s'écria-t-il, tu oses me demander la main de ma fille !

— Parbleu ! la belle an"aire ! dit Bergeret. Une femme qui boite et qui a un œil de verre; que vous avez abandonnée, reprise, et abandonnée de nouveau! Trouvez-moi donc quelqu'un qui vous en débarrasse, si surtout vous venez à perdre la fortune dont vous vous êtes emparé.

— De quelque façon que j'aie agi envers elle, fit M. de Morlay avec colère, Herminie n'en est pas moins ma fille, et je no comprends pas qu'un coquin tel que toi ait pu concevoir même la pensée que je la lui donnerais. Je devrais châ-

FLAMIil'.Iir.R

lier comnn' cil»' le inr'ritc une iiisoh^nco scmM.iMc, mais je v(mix liicii, j»ar ù^ard ]Kuir les services (jiie (ii m'as rendus et jioiir It; lïicheiix état dans leqind tu te lituivos, excuser cliez loi rot accès de folie.

— Comme il vous |ilaira, dit traii(|uillriiieul ner{,^cret. Alors il arrivera ce (jue je vous ai prédit, car je veux (jue le ciel me confonde si désormais je me nuMo de vos alVaircs! Vous ne trouverez donc pas étonnant, maintenant (jue je puis vivre à ma p;-uise, que je quitte un service pénible, un maître ingrat et une maison où mon YÀûo (>sl si mal récompensé.

— Tu veux donc t'en aller? demanda le comte.

— Demain j'aurai quitté cet hùtel, monseigneur.

M. de Morlay se prit à trembler. Son caractère indécis ne put se faire à l'idée qu'il allait rester seul, sans appui, sans conseils.

— Demain! fit-il; mais dans ta situation il est bien difficile que tu t'éloignes...

— Bah ! je trouverai bien des porteurs pour m'emmener et des valets pour me soigner.

— Attends au moins que tu sois guéri. Si ingrat que tu me trouves, je ne permettrai cependant pas...

— Oh! pas de protestations inutiles, interrompit Bergeret. Oui ou non, acceptez-vous la condition que je vous ai posée?

— Je ne sais... laisse-moi du moins le temps de me faire à cette idée.

— Eh bien! soit. Je serai bon prince, fit Bergeret. Je vous donne un mois pour réfléchir; mais...

— C'est convenu, dit précipitamment M. de Morlay.

Flamberge ne s'était pas trompé. Ce n'était pas par dévouement qu'agissait Bergeret, c'était par calcul.

S'il tenait tant à ce que son maître restât en possession de la fortune des La Couldraye, c'est qu'IIerminie devait en hériter un joûr^ et qu'il voulait épouser Herminie.

Bergeret était un criminel froid et raisonné. Pour atteindre le but auquel il aspirait, rien ne devait lui coûter. Après avoir assassiné le marquis de La Couldraye, il assassinerait Réginald, sauf à assassiner ensuite le comte de Morlay lui-même, dès que celui-ci serait définitivement et sans conteste maître de cet immense héritage.

Quant à Herminie, elle n'était pour lui qu'un moyen. Jusqu'au jour où il l'épouserait, son intérêt était de la ménager; mais si, le mariage une fois conclu, elle se révoltait trop ouvertement, Bergeret ne devait pas hésiter à la faire disparaître à son tour, pour rester seul en possession des biens qu'il convoitait.

Depuis longtemps sans doute il mûrissait ce plan, car on l'a vu attentif, confiant, presque bon et prévenant envers Herminie.

Le jour où elle avait quitté l'hôtel de son père, c'était Bergeret qui l'avait

accompag-née jusqu'à la carriole de Françoise, qui lui avait souhaité bon voyage et qui lui avait fait espérer que son exil ne serait pas de longue durée.

Or, c'était le lendemain du jour où Réginald et Flamberg-e avaient tué ou blessé dix-neuf des ving't coquins que Berg-eret avait payés.

Son parti était donc irrévocablement pris. Puisque ni la ruse ni la force n'avaient eu raison de Réginald, il était décidé à recourir au poignard.

L'incarcération du jeune gentilhomme ne le satisfit pas davantage que toutes les demi-mesures auxquelles le comte s'était arrêté jusqu'alors. Aussi, las des puériles timidités de son maître, il avait enfin jeté le masque et lui avait nettement mis le marché à la main.

M. de Morlay n'était pas de la même force. Il était intéressé, vaniteux, égoïste, mais il n'était pas né criminel. Si son infernal conseiller ne l'avait pas poussé dans la voie du crime, il n'y serait jamais entré.

Seul, il aurait accompli toutes les platitudes, toutes les bassesses, toutes les infamies, mais il n'aurait pas versé le sang.

Aujourd'hui que, sur les perfides insinuations de son intendant, il avait fait le premier pas sur ce chemin glissant, il hésitait encore à suivre la pente qui l'entraînait.

Pourtant la mort de Réginald lui faisait moins horreur que la perspective de voir Herminie mariée à Bergeret.

S'il avait feint de céder c'était pour gagner du temps. Il se souvenait des menaces de Flamberge, et n'ignorait pas que le capitaine était homme à les réaliser.

Il se trouvait donc dans la plus équivoque situation du monde. Si son intendant tuait Réginald et manquait Flamberge, Flamberge lui faisait sauter la cervelle. S'il épargnait ces deux ennemis, il courait risque de restituer les biens qu'il avait usurpés. Il n'y avait pour lui qu'un moyen de sortir de cette impasse : c'était de faire disparaître Flamberge d'abord, Réginald ensuite.

Le crime a sa logique, qui est inexorable comme toutes les logiques. Plus il y rélléchissait, plus le comte se voyait contraint d'accepter les propositions de son intendant.

Aussi, lorsque le délai qu'il avait demandé fut écoulé, Bergeret, complètement rétabli, ne manqua pas de venir demander à sou maître ce qu'il avait décidé.

— Tu as raison, lui dit M. de Morlay; qui veut la fin veut les moyens. J'accepte donc, en principe, le projet que tu m'as soumis, mais ma sécuritéexige que j'y apporte une légère modification.

— Laquelle? demanda l'intendant.

— C'est que lu nous débarrasseras d'abord de Flamberge. S'il n'est rien sans Réginald, il est avec lui, tu en es convenu toi-même, mille fois plu 3 à craindre que mon propre neveu. Or, je ne me soucie pas de commettre un meurtre dan-

gereux el dont j<' serais hi in-finirnî vicliiiK":, |niis(ju(: lu (,'ai>il;iiin' ;i jiirô d»' mo tuer si je louchais au inai<inis.

— Oui, je coïK.'ois co scrupulo, (il licircivil, mais liin- l''lambci'go !

— Tu as dos molifs pc'rsouiicls assez puissants, poursuivil le coinl«!, jiour lus pas reculer devant une telle vengeance.

— Sans doule, mais tuer Flamberge! répétait Bergeret hésitant.

Ce n'élait pas le crime en lui-même qui reiïrayait, c'était l'ennemi qu'on lui signalai l.

— Mon consentement est à ce prix, lil nellenienl M. de Morlay. L'intendant demeura qnel(|nes instants pensif. Enfin, il fit un geste à la fois

désespéré et résolu.

— Eh bien ! nous tuerons Flamberge! dit-il.

— Et dès que tu m'en auras fourni la preuve, llerminie sera la femme, promit le comte.

Mais, en lui-même, il ajoutait :

— Je t'étranglerais de mes propres mains plutôt que de te la donner. Cet engagement fit oublier à Bergeret tous les dangers qu'il allait courir.

— Enfin ! s'écria-t-il après avoir quitté M. de Morlay. Je touche au port ! Il ne perdit pas de temps.

Sur-le-champ, il envoya quelqu'un à l'hôlel du Cygne-Noir pour savoir si Flamberge y demeurait toujours.

La réponse qu'on lui apporta fut pour lui une véritable déception. Le capitaine avait quitté Paris depuis cinq semaines ; on ignorait de quel côté il s'était dirigé et quand il reviendrait.

Que faire? Où aller? L'embarras de Bergeret était grand.

— Il n'y a qu'un moyen de le retrouver, pensa-t-il, c'est de rendre la liberté à Réginald.

Cependant avant d'en venir là, il voulut s'assurer lui-môme que le départ du capitaine n'élait pas une feinte.

Muni d'un sac rempli de pistoles, il se rendit rue Saint-Ilonoré et demanda Flamberge.

Ce fut l'aubergiste qui le reçut.

Bergeret lui raconta qu'il était chargé par son maître de verser entre les mains du capitaine une somme de mille pistoles.

— Vous pouvez la laisser ici, dit l'aubergiste. Je la remettrai au capitaine dès qu'il sera de retour.

— Non pas 1 je veux un reçu, fit l'intendant.

— Qu'à cela ne tienne! Je vais vous en donner un.

— Non. non. Je tiens à ce qu'il soit signé de votre capitaine en personne.

— Alors, emportez votre argent.

Bergeret s'en alla. L'épreuve lui paraissait décisive.

Il fit part à son maître de sa déconvenue. M. de Morlay se résigna donc à demand(U' la grâce de son neveu, bien que cotte démarche lui répugnât liorriblemeuL. Seulement il n'osa pas aller lui-même au Louvre. Il écrivit au cardinal une lettre que Bergeret se chargea de lui porter.

Celui-ci ne chercha pas à entrer par les grandes portes, qui n'étaient point faites encore pour son humble personne. Il s'adressa à un simple huissier, lui raconta d'un ton larmoyant qu'il venait demander la liberté d'un pauvre orphelin, liberté qui lui avait été promise, du reste, et il attendrit si bien l'huissier, que celui-ci alla sur-le-champ porter au cardinal la lettre de M. de Morlay.

Richelieu la lut et fronça les sourcils.

— Qui vous a remis cette lettre?... demanda-t-il.

— C'est l'intendant du comte de Morlay, monseigneur.

— Il est là?

— Oui, monseigneur.

— Faites-le entrer.

Ainsi ce que n'avait jamais osé espérer Bergeret se réalisait ! Il allait avoir une audience du grand cardinal, lui, Bergeret! Tout lui souriait. Il entra, humble, soumis, servile.

— Que signifie cette lettre? demanda Richelieu,

— Elle signifie, monseigneur, que mon maître, prenant en pitié le sort et la jeunesse de son neveu, supplie Votre Eminence de lui faire grâce. M. le comte espère que cette leçon sévère profitera au marquis de La Gouldraye et qu'il se montrera plus respectueux à l'avenir envers un oncle qui n'est animé pour lui que d'intentions bienveillantes.

Le cardinal regardait en face, de son œil interrogateur, l'hypocrite et doucereux messager que M. de Morlay lui avait envoyé.

— Est-ce bien vrai ? fit-il avec incrédulité.

— Je jure à Votre Eminence...

— Je veux bien le croire, interrompit le cardinal d'un ton sévère, mais répétez bien à votre maître les paroles que je vais vous dire. Si M. de Morlay s'avisait une fois encore de renouveler contre le marquis do La Gouldraye une tentative semblable à celle qu'il s'est permise, il y a six semaines, je me verrais forcé, cette fois, de l'abandonner sans pitié. Non pas que je m'intéresse outre mesure au marquis, mais j'entends qu'on respecte les lois, et je ne saurais, en pareil cas, soustraire une seconde fois le comte au légitime courroux de Sa Majesté.

Bergeret s'inclina profondément.

— Je répéterai mot pour mot à mon maître les paroles de Votre Eminence, dit-il.

— J'y compte, fit le cardinal. Ajoutez-y ces quelques conseils : Si, comme vous le prétendez, M. de Morlay est, en effet, animé envers son neveu d'inten-

lions ivcllcmciit concilialriccs, qu'il se monln! un jm-u plus roulant sur la (jucslion (|ui ;i fin souniist; au roi cl à moi par le luanjuis de La (louMrayc Je n'ai pas besoin de m'explicpier ilavautaqc. \a' comte comprtîndra parfaitement do quelle allaire je veux parler et agira sans doute en coiiséquiMice.

IN-udaul (pTil prononçait ces j)aroles, le cardinal avait pris une jdiime et avait Iracù (jne^iues mots sur un papier qu'il lendit à Herf^erct.

— Allez ! dil-il d'une voix dolente, car cet effort l'avait affaibli et une sueur glacée inondait son visage décharné.

lîergeret so relira.

— El moi qui lui donnais six mois! s'écria-t-il. Le malheureux n'en a pas pour (juinze jours.

11 déplia le papier et lut.

;< Ordre de mettre immédiatement en liberté le marquis de La Couldraye.

« 2j novembre lCi2. »

« Signé : Richelieu. »

— Allons! fit Bergerct. Il n'y a pas de temps à perdre...

Il revint chez M. do Morlay et lui remit triomphalement l'ordre d'élargissement dont il était porteur. Après quoi, il lui répéta mot pour mot les paroles du cardinal.

Malgré cela, le comte hésita encore vingt-quatre heures avant de prendre une résolution.

Ce fut le lendemain seulement que, sur les instances réitérées de Bergerel, il se décida enfin à agir, et lui donna l'ordre d'aller délivrer Réginald. Sans plus tarder, Bergeret courut à la Bastille et y exhiba la signature redoutée du cardinal.

— Le marquis de La Couldraye ? fil le greffier après avoir pris connaissance de cette missive. Il s'est enfui hier soir de la Bastille, avec le geôlier Tonio.

j r s TI C E

Lorsque Réginald avait pu enfin reconnaître Flamberge sous le déguisement de Tonio, il était encore si faible qu'il avait failli perdre connaissance.

En peu de mois, le capitaine lui expliqua comment il avait pénélré dans Ja

Déjà prêt! fît-il en entrant. Il est à peine quatre heures 1 (Page 333),

Bastille, mais lui avoua qu'il n'avait pas encore trouvé le moyen de l'en faire sortir.

Du reste, il importait avant tout que Réginald fût complètement rétabli ; car, en l'état où il se trouvait, un tentative d'évasion n'était pas possible.

Flamberge lui conseilla donc de suivre à la lettre les prescriptions de la Faculté et de ne commettre aucune imprudence, afin de ne pas retarder l'heure de la délivrance.

LiV. 42, r. ROY, éditeu».

330 ri.AMiti:iî(ii:

Trois st'iuuiiuvs oiiroro s'oconlJ'rtMil, pciidaiil Nîsrjimlliî.s Toiiio lil son scisicr à l'i'xci'ssivi' salisractioii de M. do l]oisf;ii(3iTy et à la ^laudo joie de Uéf^iiiuld, qui s'était levé, qui avait repris sur la jdate-forme ses promenades salutaires, et dont les forces croissaient de jour m joui-.

Le médecin avait déclaré dej)uis une liuilaine que ses soins étaient désormais inutiles et (jue le malade était enticrenient rétabli.

Ce jour-là Uéginald demanda à Tonio s'il avait enfin trouvé le moyen qu'il cherchait.

Flaniberpe, qui était bien mi'illeui' médecin (|ut! le docteur, en matière de force et d"ai;ilité, ne juyca pas que Uéginald était suflisammenl guéri et voulut attendre quelque temps encore.

Le marquis commençait à perdre patience. Il était sous les verroux depuis le 5 octobre, et le 20 novembre était passé, ce qui lui faisait déjà quarante-six jours de prison.

Il est vrai que, maintenant, le capitaine le trouvait capable de tout entreprendre.

Seulement son embarras était extrême.

Avec une autorisation du gouverneur, il pouvait sortir lui, Flamberge ; mais comment parviendrait-il à faire sortir Réginald? Par la violence? Il n'y fallait pas songer. La ruse seule était praticable; mais à quelle ruse, entre toutes^ avoir recours?

Le cai)itaine n'avait pas assez d'argent pour agir par voie de corruption. Il n'en avait que juste assez pour fuir. Encore était-ce fort heureux qu'il eût prévu le cas, puisqu'on s'évadant Réginald ne pouvait réclamer à M. de Boisguerry les huit cents pistoles qu'il lui avait confiées.

Dans l'embarras profond oii il se trouvait, la Providence lui vint en aide sous les traits de François, le geôlier en chef de la Bastille.

François était un excellent homme, très ponctuel ordinairement dans son service et aussi complaisant avec les prisonniers que la règle le lui permettait. Il n'avait qu'un défaut : il aimait le vin, le vin d'Anjou surtout, cette suprême gourmandise du temps, que les gentilshommes eux-mêmes savaient apprécier à sa juste valeur !

Le 24 novembre, à dix heures du matin, François rencontra Tonio dans le corridor.

— Avez-vous vu le gouverneur? lui demanda-t-il.

— Non, répondit Tonio.

— C'est étonnant I il m'avait dit qu'il allait vous faire prévenir à l'instant même.

— Me faire prévenir de quoi?

— Des nouvelles fonctions que vous aurez à remplir aujourd'hui.

— Quelles fonctions?

— Les miennes, celles de geôlier en chef.

— Vous nous quittez donc?

— Pas encore, mais j'ai demandé à M. de Boisguerry un congé de vingtquatre heures qu'il m'a accordé, dit François. J'ai mon laisser passer dans ma poche, ajouta-t-il en frappant sur le côté gauche de son pourpoint.

— Et vous allez en profiter à l'instant même, je suppose... fit ïonio.

— Non, je ne sortirai guère avant six heures du soir. Il s'agit d'un souper délicieux auquel je suis convié et je me garderai bien de manquer une occasion semblable! J'ai, du reste, prévenu le gouverneur que je resterais ici une partie de la journée.

— C'est sans doute à cause de cela qu'il ne m'a rien dit encore.

— C'est probable.

— Alors, au revoir et bon plaisir! fit Tonio en s'éloignant. Il se rendit aussitôt chez le gouverneur.

— Ah ! vous voilà, dit M. de Boisguerry en l'apercevant.

— Oui, monseigneur, j'ai une petite supplique à vous présenter.

— Et moi j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre, mon ami. Vous allez monter en grade aujourd'hui même et prendre possession d'un poste que je vous destine et que vous occuperez sous peu. Mais voyons d'abord votre supplique.

— Oh! c'est bien peu de chose, fit Tonio. Depuis que je suis entré à la Bastille, la maladie du n° 41 m'a pris tant de temps, que je n'ai pas encore pu aller remercier le cardinal Mazarin de la bienveillance qu'il m'a témoignée, et, comme je lui avais promis de lui faire savoir ce qui serait résulté de la requête qu'il vous a adressée, il doit me trouver bien négligent ou bien ingrat.

— C'est donc un congé que vous me demandez? fit M. de Boisguerry, visiblement contrarié.

— Oui, monseigneur, et franchement, je crois que je l'ai bien mérité.

— Je reconnais que vous avez soigné le n° 41 avec un zèle et un dévouement qui ne se sont pas démentis depuis plus de quarante jours.

— Vous oubliez les nuits, monseigneur.

— C'est juste.

— Aussi ne devez-vous pas trouver étonnant que j'aspire à jouir de quelques heures de liberté.

— Je ne le trouve pas étoimant, mais j'aimerais mieux ne vous donner ce congé que demain ou après-demain.

— C'est impossible, monseigneur, répondit Tonio. C'est aujourd'hui le 25 novembre, l'anniversaire du jour où ma pauvre mère est morte, et j'ai l'habitude, tous les ans, de faire dire une messe ce jour-là pour le repos de son âme. Je ne voudrais pas pour tout au monde manquer une fois à ce pieux usage.

— Je vous fais mon compliment, Tonio. De tels sentiments vous honorent; mais ils me plongent dans le phis grand embarras. François m'a demandé

332 rLAMREUdl':

(lr[uiis plus (If huit joiii's l.i pcnnissioii (!<> sotiir aiijdiird'liiii ; jr l.i lui ai accoidiT. j\ la rondiliitii (jii'il S(! coiuiiiirail liit'ii ; il s'csl hini roiidiiil, ji' iif j)iiis pas la lui rrj)rtMulrt'. (l'rsl mrmo sa i)lac(î qni^ "p; complais vous fairt'. occiiix'rpfiidaiit viiigl- (|ualro houros, en allciidaiil mieux.

— Jo suis profoudémcut louché do vos hontes, monsoigncur; mais, alors inrnir que vous m'oiïriricz aujourd'hui dcfiuiliviîmcut la placo de François, je ne saurais Taccepler si vous y mettiez pour condiliou que jo ne Kollicilerai pas lo coni;6 que jt; réclame de votre bienveillance.

— C'est chez vous une idée lixe, je le vois.

— Non, monseigneur, c'est un devoir quejai ù, remj)llr envers la mémoire de ma mère d'abord, envers le cardinal Mazarin ensuite.

— Allons! lit M. de IJoisguerry d'un air résigné, je vous accorde ce que vous demandez avec tant d'insistance, mais il faut bien que co soit vous pour que je cède.

A ces mots, il se dirigea vers sa table, y prit une feuille de papier et écrivit : « Laissez passer le geôlier ïonio.

« 2o novembre 1G32. »

Puis il signa.

— Demain, à pai'eille heure, il faut que vous soyez rentré, je vous en préviens, dit-il en remettant le papier à son geôlier.

— Monseigneur peut être tranquille, fit Tonio en s'inclinant.

— Bien, veuillez me remettre les clefs des cachots au service desquels vous êtes attaché, dit le gouverneur.

Flamberge ne s'attendait pas à cette demande. Elle le prit tellement au dépourvu qu'il demeura interdit. Rendre les clefs 1 Mais alors comment ouvriraitil la porte de Réginald, s'il parvenait à exécuter le plan qu'il avait conçu?

— M'entendez-vous? fit M. de Boisguerry.

Un instant Flamberge fut tenté de lui sauter au cou et de l'étrangler. Mais à quoi lui aurait servi cette violence? Il se résigna.

D'une main tremblante, le désespoir dans l'àme, il tendit à M. de Boisguerry les clefs que celui-ci lui demandait.

— Ah çà! qu'avez-vous donc? ne put s'empêcher de dire le gouverneur.

— Je ne sais... balbutia Tonio. Tl me semblait que j'avais démérité et que vous me repreniez ces clefs pour toujours...

— Quelle plaisanterie! Demain je vous les rendrai, mon ami, rassurez-vous. Je n'ai au contraire qu'à me louer de vous.

Flamberge s'éloigna, le cœur navré. Comme une âme en peine, il erra dans les corridors, cherchant un moyen de vaincre le nouvel obstacle qui se dressait devant lui.

Il rencontra alors le geôlier qu'il avait remplacé, celui qui faisait autrefois le service des étages supérieurs, avec lequel il avait soigné Réginald.

FLAMBEllGE 333

— Tiens ! lui dit le geôlier, je vous croyais déjà parti !

— Gomment! parti ?

— Oui, n'avez-vous pas obtenu un congé pour aujourd'hui? Le gouverneur vient de me remettre vos clefs pour vous remplacer.

— Ah! fit Tonio, c'est vous qu'il a chargé...

— Oui, je n'en suis pas fâché, car le service d'en bas ne me convient guère.

— J'espère que celui du haut vous sera bientôt rendu, lui dit Flamberge à l'oreille.

— Bah! vous croyez...

— Oui, M. de Boisguerry vient de m'annoncer confidentiellement qu'il me destinait la place de François.

— Ah! tant mieux! s'écria le geôlier. Alors, si vous remplacez François, je puis compter sur votre protection ? demanda-t-il.

— Je vous la promets, mon ami, répondit Flamberg-e avec une vanité comique.

Il avait repris espoir. C'était à six heures du soir, il le savait mieux que personne, que l'on servait le souper des prisonniers. Donc, à six heures, le geôlier qui le remplaçait ouvrirait la porte du n° 41.

Sur cette donnée certaine, Flamberge se mit à la recherche de François, qu'il trouva dans sa chambre,, en train de procéder à sa toilette.

— Déjà prêt! fit-il en entrant. Il est à peine quatre heures !

— C'est vrai, mais je me suis décidé à sortir un peu plus tôt.

— Ah! c'est dommage! dit Flamberge. J'ai pu me procurer quelques bouteilles d'un certain vin que je voulais vous faire goûter.

— Quel vin? interrogea François.

— Un vin d'Anjou qui a pour le moins douze ans de bouteille, mon cher! Et comme je vous connais amateur...

— Du vin d'Anjou! douze ans de bouteille! dit François à qui l'eau venait à la bouche.

— Oui, aussi comme vous m'aviez dit que vous ne sortiez qu'à six heures, je venais vous proposer...

— Au fait, rien ne presse, dit François, et si votre vin est réellement aussi vieux que vous le prétendez...

— Vous verrez, mon cher, c'est un nectar.

— Et où est-il votre vin?

— Dans ma chambre; mais ne me trahissez pas!

— Vous trahir, Tonio! Non parbleu! je veux môme tâler un verre ou deux d'une pareille ambroisie.

Flamberge s'était procuré, en effet, une à une, quelques bouteilles de vin d'Anjou, afin de hâter la convalescence de Réginald. Il les lui remettait pleines.

IV j)iisniiiiit'r les racli;iit sons son liavcrsin et Ins lui rendait .ijirhs los avoir viiléfs. De rctln fai'oii, ni le i^i'ùlicr vu chef ni \v {^onvcrnunr n'avaionl constaté aucniir inliaclinii aux l'î'^lt'nicnls.

Il restait à Flamborj^c! six de ces bouloillos qnand il entraîna François dans sa chanilire.

II serait iiuilili' de s'étendre Numnemcnl sur une scène dont nos lectours ont devint' le hnt. l)'ailliMii-s le eajulaiiKî n'avait aucun secret h ohlrnir de sa viclinie.

il nous sufiira do dir(> qu'ai»rès avoir bu successivement quatre de ces 1)0Utcilles, François, (jui voulait s'en aller à tout instant, mais que Flamberge savait retenir, avail lini j)ar s'enivrer et jiar s'endormir sur la table.

Il était cinq heures et demie. Depuis longtemps il faisait nuit. Le moment était favorable.

Flamberge commença par s'emparer du laisser passer de Fran(;ois et le glissa dans sa poche ; alors il saisit le geôlier, le jeta sur son lit, et l'y coucha, après l'avoir entièrement déshabillé. Puis il fit un paquet de ses vêtements, ferma à clef la porte de sa chambre, et se dirigea vers la prison du marquis.

Au moment oti il arriva, le geôlier venait d'ouvrir la porte et de poser sur la table le souper de Rég-inald. Entendant marcher dans le corridor, il revint précipitamment sur ses pas. Il se disposait même à fermer la porte, quand il aperçut Tonio.

— Tiens ! Encore vous ! s'écria-t-il.

— Oui, dit Flamberg'e. Avant de sortir, j'ai eu la curiosité de savoir comment allait le n° 41.

— Il va bien, très bien. Je l'ai trouvé tout à fait changé depuis que j'avais quitté son service.

Tout en répondant aux questions de Tonio, le geôlier se tenait devant la porte dont il défendait l'entrée.

— Peut-on le voir ? demanda F^lambergc.

Au lieu de répondre, le geôlier jeta les yeux sur le paquet que Tonio portait sous le bras.

— Ou'est-ce que cela demanda-t-il.

— Ce sont des vêtements que j'emporte pour les faire raccommoder, répondit Flamberge que l'impatience commençait à gagner.

Il vit que le g-eolier se défiait de lui. Or ils étaient dans le corridor. Il était donc impossible au capitaine d'avoir recours à la violence. Au moindre cri d'alarme, tous les geôliers seraient accourus accompagnés du poste de soldais qui gardaient l'entrée de la Bastille.

Pourtant Flamberge ne pouvait pas s'arrêter devant un obstacle si fragile. Déjà il caressait d'une main fiévreuse le poignard qu'il avait sous ses habits.

— Ahçà! fit-il sévèrement, est-ce ainsi que vous en usez envers vos colle-

FLAMBEBGE 335

gués ? De la défiance ! Des soupçons! Parbleu! mon cher, je m'en souviendrai et si j'occupe jamais la place de François je vous rappellerai de quelle façon vous avez agi.

Celte menace produisit un effet salutaire.

— C'est vrai, monsieur Tonio, fit le geôlier, mais vous savez bien que ce que vous me demandez est contraire aux règlements. Je ne me défie pas de vous, assurément, mais je ne me soucie pas non plus d'être pris en faute.

— Ne craignez rien, mon ami, l'heure de la ronde n'est pas encore venue. A ces mots, Flamberg-e l'écarta doucement et pénétra dans le cachot.

— Attention ! dit-il tout bas à Réginald. Le geôlier l'avait suivi.

D'un bond prodigieux, le capitaine poussa la porte du cachot, sauta sur le geôlier et lui posa sur la bouche un mouchoir garni d'ouate, qu'il avait préparé d'avance.

— Si tu pousses un cri, tu es mort! fit-il en le menaçant de son poignard. Réginald lui vint en aide aussitôt.

— Prenez les cordes dans la poche gauche de mes chausses, lui dit Flamberge.

Le gentilhomme les prit. Ils étendirent le geôlier sur le lit, et Réginald le garrotta solidement, tandis que le capitaine serrait comme une vis le bâillon qu'il avait apporté.

Quand le malheureux fut enfin hors d'état de faire un mouvement, Flamberge se pencha vers lui.

— Veux-tu me jurer que tu ne crieras pas avant une demi-heure? lui demanda-t-iL

Le geôlier le regarda d'un œil étincelant de colère et fit de la tète un signe négatif.

— Je te donne cent pistoles si tu veux prêter ce serment, reprit le capitaine. Le pauvre diable repoussa cette offre avec toute l'énergie de mouvement

dont il était capable.

— Alors, arrive que pourra! dit Flamberge.

Et il attacha solidement aussi le mouchoir qu'il avait maintenu jusqu'alors avec la main.

— Et vite! dit-il à Réginald en lui montrant les habits de François, endossez ces vêtements et suivez-moi.

Le marquis passa par-dessus le sien le costume de François enfonça profondément le feutre qui lui couvrait la tête et suivit Flamberge, qui l'entraîna précipitamment, après avoir fermé à clef le cachot, dans lequel étaitattachélegeôher.

ils se dirigèrent vers la porte de sortie.

Flamberge n'avait qu'une crainte : c'est que le greffier voulût constater l'identité des deux individus qui se présentaient.

Fort hciirousemciil lo groflior, (lui voïKiil de st; iniîllre ù table;, ne voulut pas so dôrangcr et cliaifîoa sou commis de cette besogne.

Le capitaine lui remit le laisser-passer de François et lo sien. Le commis les examina avec attention, et voyant «'nliii (in'ils étaient parfaitement en règle, leur lit silène qu'ils pouvaient sortir.

Ouaud ils eurent franchi cette première grille, Iléginald et Flamberge respiri'reiit plus librement.

Au moment où ils atteignaient le poste, ils entendirent la voix du commisgreflier (jui criait d'un ton nazillard :

— Laissez passer !

Le sergent leur ouvritsans difliculté la seconde grille, et par laportc ouverte ils se précipitèrent dans la rue Saint-Antoine.

— Courons à l'auberge du Cygne-Noir, montons à cheval et tirons au large! dit Flamberge.

— Tirez au large si bon vous semble, capitaine, répondit Réginald, mais il m'est impossible de partir avec vous.

— Comment ! vous voulez demeurer à Taris !

— Je ne demanderais pas mieux que de le quittter, mais je suis forcé d'y rester.

— Voilà qui est trop fort ! s'écria Flamberge. Comment, depuis près de deux mois je travaille à vous rendre libre et vous refusez de me suivre?

— Je vous remercie du plus profond de mon cœur, dit Réginald, mais un serment solennel, et auquel je ne puis manquer, me retient à Paris.

— Quel serment?

— Je ne puis vous le dire.

— Ah ! par exemple, ceci dépasse toutes les bornes ! fit le capitaine. Oia, quand, comment avez-vous pu prêter un serment semblable?

— Je ne puis vous le dire. C'est un secret qui ne m'appartient pas.

Telles furent les deux phrases par lesquelles Réginald répondit invariablement à toutes les questions de Flamberge. Le capitaine y renonça.

— Pourtant il faut bien prendre un parti, dit-il.

— Rentrons à l'auberge, proposa Réginald. Nous verrons après.

— Rentrer à l'auberge, pour y rester! se récria Flamberge. Décidément vous êtes fou.

— Pourquoi?

— Mais, dans une heure au plus tard, quand on va faire la ronde du soir, on trouvera votre geôlier garrotté dans votre chambre! le malheureux dira tout... Notre évasion deviendra publique... dans toutes les directions on lancera des cavaliers à notre poursuite ! On ira à l'auberge du Cygne-Noir, on visitera la

Si tu pousses un cri, lu es mort! lit-il eu le meuaçaut de son poiguard. i,Page 33j.)

maison do la cave au grenier! Nous serons arrêlés do nouveau, reconduits en prison... Ah! non, dit énergiquement Flambcrge. Assez de Bastille comme cela !

— EhbienlfitRéginald, partez,capitaine, je vous en supplie ! Ne vous occupez plus de moi. Vous avez fait, je le reconnais, le possible et l'impossible pour conjurer le mauvais sort qui me poursuit. Aussi je ne trouverai jamais de paroles assez expressives pour traduire la reconnaissance dont je suis pénétré. Mais lais-

Liv. 4^

F. RjV, ..i.

3;iH FLAMIUCIKJE

scz-moi me (li'hallrc seul contre ma dt'sliin'-L'. l'uy*'/., ^.if^in'z le cli.Ucan du L.i ('uiiltlray, allez de ma pari Irouvcr le vieux Grimai, tlilos-lui tout ce que vous avez fait pour moi, et, en altciidanl mon retour, il vous aimera, vous choyera, comme si vous ùtiez son (ils-.

— Allons d'abord clianger de costume, dit Flamber^n- pour couper court h ces protestations chaleureuses qui le remuaient et l'irritaient à lu lois.

Il entraîna vivement Ilùginald. Dix minutes aprbs, ils arrivaient à l'auberge, y prenaient des habits plus convenables, leur 6pée, des pistolets et la quittaient.

— Si l'on vient nous demander, dilFIamberge à son hôte et à IJabylas, vous ne nous avez pas vus depuis six semaines, vous ignorez où nous sommes, vous ne savez rien, rien, absolument rien.

Et sans laisser à Réginald le temps de placer un mot, il l'entraîna de nouveau.

Le capitaine était décidément très mécontent. Pour dissimuler sa colère, il marchait avec une rapidité fantastique.

En quelques minutes, il avait traversé le Pont-Neuf, la rue Dauphine et s'était engagé dans la rue de Buci.

Chemin faisant, pas un mot n'avait été échangé entre Réginald et lui.

Enfm il s'arrêta devant une boutique d'assez sombre apparence, à peine éclairée par une lampe fumeuse, à la lueur de laquelle Réginald aperçut un ouvrier qui ciselaifune poignée d'épée.

— Madurot est-il là? demanda Flamberge en entrant.

— Oui, monseigneur. Il vient de se mettre à table.

— C'est ce qu'il nous faut. Va le chercher!

L'ouvrier passa dans l'arrière-boutique, et en revint bientôt avec son patron.

Celui-ci, en reconnaissant Flamberge, joignit les mains comme s'il avait été en présence de quelque sainte apparition. — Le cap... balbutia-il.

Flamberge arrêta d'un geste le nom qui allait tomber de ses lèvres, el mit une pièce de monnaie dans la main de l'ouvrier qui le regardait curieusement.

— Va, mon gaçon, lui-dit, ton maître n'a plus besoin de toi pour aujourd'hui.

L'ouvrier s'esquiva sans se faire prier.

— Quant à Madurot, il se tenait immobile au milieu de sa boutique les talons rapprochés, la tête fixe, le corps droit, la main gauche collée sur la couture de ses chausses, la droite placée à la hauteur du front.

— Madurot, lui dit Flamberge, tu vas nous donnera souper.

— Oui, mon capitaine, répondit l'armurier.

— Madurot, reprit Flamberge, tu nous feras préparer deux hts.

— Oui. mon capitaine.

— En avant, marche! dit Flambergfi qui se dirigea en riant vers l'arrière-boutique.

Madurot exécuta militairement un demi-tour à droite, et conduisit le capitaine dans la salle à manger, sur la table de laquelle fumait un énorme plat de porc aux choux.

Ce n'est pas un met délicat, assurément, mais il exhalait un parfum si appétissant, que Réginald et Flamberge , qui mouraient de faim et n'avaient vécu depuis six semaines que de l'ordinaire de la prison, le dévoraient du regard avant d'y avoir touché.

Sur un signe de son mari, la femme de l'armurier, une jeune brune vive et piquante, mit deux couverts sur la table, alla chercher du vin et servit les étrangers.

Madurot était un ancien soldat. Il avait servi dans la compagnie de Flamberge, et avait été pendant sept ans spécialement attaché au service de son capitaine, qui lui avait sauvé la vie à deux ou trois reprises.

En quittant le service, il avait résolu de se ranger. Avec les quelques pistoles que lui donna Flamberge, il ouvrit rue de Buci une boutique d'armurier, prospéra, se maria et devint père d'un gros garçon, qu'il mit en nourrice, à Mantes, chez une cousine de sa femme.

En ce moment l'ancien aventurier Madurot était donc le plus honnête bourgeois de Paris; mais il n'avait pas perdu le souvenir de son ancien métier, et n'avait pas oublié surtout le capitaine Flamberge, son ancien maître, son sauveur, son Dieu !

Maintes fois il avait dit à Flamberge :

— Capitaine, rappelez-vous à l'occasion que vous trouverez toujours chez Madurot bonne table, bon lit, et le cœur le plus dévoué qui soit au monde.

Flamberge n'avait jamais mis à l'épreuve la reconnaissance de son ancien soldat.

Dans l'embarras oh il se trouvait, il songea fort heureusement à Madurot, bien qu'il n'ajoutât pas une foi aveugle aux protestations en général.

L'accueil qu'il reçut chez l'armurier lui fut une agréable surprise. Madurot et sa femme se multipliaient et remplissaient les assiettes et les verres avec un empressement infatigable. On lisait sur leur visage la joie qu'ils éprouvaient de pouvoir être utiles à leur tour à l'homme qu'ils aimaient par-dessus tout.

Car, si madame Madurot n'avait jamais vu Flamberge, elle avait, depuis trois ans qu'elle était mariée, cent fois entendu parler de lui. Pendant les longues soirées d'hiver, son mari lui avait raconté, tout en travaillant, les prouesses de ce fameux capitaine. Elle n'ignorait pas que c'était grâce à sa générosité que l'armurier avait pu s'établir. Elle s'était fait répéter dix fois les circonstances dramatiques dans lesquelles Madurot aurait péri sans le courage et le dévouement de Flamberge.

— Alli-/, messieurs, disail-ell*!, luaii,:;»'/, Ixivez, vous ôles chez vous. La maison, les bètes, les gens, tout vous appartient.

Elloso garda bien de dire qu'elle n'avait ahsoluitKînt que les deux lits qu'on lui demandait. Elle aurait eu peur que le capitaine les refusAl!

Quand le souper fut terminé, ell»; conduisit Flamberge dans sa propre chambre, tandis que Madurot installait Réginald dans la chambre voisine; après quoi ils se retirtîrent.

— Ne te couche pas encore, recommanda le capitaine à l'ancien soldat, nous aurons peut-être besoin de toi.

Enfin il resta seul avec Réginald.

— Eh bien I voyons, fit-il en se croisant les bras. Nous voilà bien tranquilles et à l'abri aussi longtemps que nous le voudrons de toute poursuite. Que voulez-vous faire?

— Vous le sam'ez ce soir, capitaine, répondit Réginald.

— Comment! ce soir?

— Oui, quand je serai de retour.

— Vous allez donc sortir?

— A l'instant.

— Où allez-vous ?

— Ne me le demandez pas.

— Du moins, il me sera permis de vous accompagner, je pense?

— Pas même cela, mon ami, répondit le gentilhomme. Et qui plus est, vous ne pourriez rien faire qui me fût plus désagréable et plus nuisible que de me suivre.

— Il faut donc que je vous attende ici les bras croisés ?

— Je vous en prie, fit Réginald, puisque vous ne voulez sous aucun prétexte vous séparer de moi, laissez-moi agir à ma guise. Mon honneur y est engagé, rien ne m'arrêtera. . .

Flamberge frappa du pied avec colère.

— Écoutez, dit-il au marquis. Depuis que je vous connais, voilà la première fois que je vous interroge et que vous ne me répondez pas. Vous avez juré, soit ! je n'insiste pas. Mais vous ne pouvez pas m'empêcher de penser. Eh bien ! il n'y a que les amoureux ou les conspirateurs qui prêtent des serments capables de les arrêter au moment où ils viennent de recouvrer leur liberté. Or, ce n'est pas auprès de Marguerite que vous courez, puisqu'elle est loin d'ici et à l'abri de tout danger. Donc...

— Je ne puis, en effet, vous empêcher de penser, interrompit Réginald d'une voix mal affermie, mais l'heure passe, le temps marche, et il n'est pas généreux à vous de me retenir. A bientôt, capitaine !

A ces mots, le jeune marquis jeta sur ses épaules son manteau, dans lequel il s'enveloppa, serra la main de Flamberge et se dirigea vers la porte.

— Un mot encore, mon ami, fit le capitaine en l'arrêtant. Sachez bien une chose, Rég'inald : c'est que votre jeunesse ne peut pas tromper ma vieille expérience. Vous courez à un danger, je le devine, je le sens. Vous me disiez tout à l'heure qu'il n'était pas généreux à moi de vous retenir ; vous aviez raison. Mais trouvez-vous plus généreux d'avoir un ami tel que moi, et de ne pas lui laire partager ses dangers?

Réginald essayait de dégager sa main, que le capitaine retenait dans la sienne.

— Vous ne répondez pas? dit Flamberge. Allez donc, mon cher ami, mais quoi qu'il résulte de ce que vous allez entreprendre, souvenez-vous que je suis toujours avec vous par le cœur et par la pensée.

Après une dernière étreinte, il laissa aller la main du marquis et l'accompagna jusqu'à la porte de la rue.

— N'oubliez pas que je vous attends, quoi qu'il arrive, lui répéla-t-il en le quittant.

Réginald s'éloigna sans dire un mot et se dirigea d'un pas résolu vers l'hôtel de Guébriac, dont il était un peu éloigné.

Le suisse, qu'il interrogea, lui annonça que le vicomte était dans son appartement avec quelques amis, mais qu'il avait donné l'ordre formel de ne recevoir personne.

— Faites-lui passer mon nom, dit Réginald sans perdre courage.

Le suisse appela un laquais, lequel alla porter à son maître le nom du marquis.

Ce fut le vicomte en personne qui descendit pour aller recevoir Réginald.

— Vous! s'écria-t-il en l'entraînant rapidement. D'où sortez-vous donc?

— De la Bastille,

— Y a-t-il longtemps?

— Deux heures à peine.

— Vite! venez nous raconter cela, fit le vicomte, sans dissimuler la joie que lui causait l'arrivée du marquis.

Quelques minutes après, Réginald fut introduit par son jeune ami dans un petit salon, coquettement tendu de damas rouge encadré de larges baguettes dorées.

Sept jeunes gentilshommes y étaient réunis, parmi lesquels Réginald reconnut le comte de Lussan et le chevalier de Vernouillet.

Après que M. de Guébriac lui eut présenté les autres, il se tourna vers ses amis :

— Grâce à Dieu! messieurs, dit-il, nous voici tous au complet. Permettezmoi de vous expliquer maintenant pourquoi le marquis de La Couldraye, que nous accusions de lâcheté et de trahison, n'est pas venu depuis six semaines à nos réunions. Le marquis sort à l'instant de la Bastille.

En ciilciulaiil CCS mois, les jciinos p^juilillioniincs, (|ni avaient lémoi^iié à lléf^inaKl mie extrême IVoiJeur, se levèrenl, viiiifnl le IV'licilrr et raccMldi-iwiit de questions.

Force fui an inaïqiiis de raconter comment il avait élu jeté im prison cl comment il en était sorti.

— Vous le voyez, messieurs, lit alors de (înébriac, c'est encore au cardinal que nous devons d'avoir été privés pendant prés de doux mois du concours de M. de La Gouldraye. J'espère que cette nouvelle preuve, ajoutée filant d'autres, des persécutions que Riclndieu ne cesse d'exercer envers la noblesse, vous démontrera une fois de plus combien nous avons eu raison de nous li<^uer contre sa tyrannique omnipotence. Et quant aux: esprits lièdes ou indécis qui reculaient jusqu'ici devant la violence, ils seront forcés, j'en suis convaincu, de se rallier avec nous à la nécessité de plus en plus urgente de faire disparaître le cardinal.

Depuis trop longtemps nous subissons le joug de cet orgueilleux prélat. J^a route qu'il a parcourue pour arriver au pouvoir a été rougie par les nôtres de tant do sang, que notre longanimité s'est lassée et que nous avons résolu de venger enfin tant d'innocentes et illustres victimes.

Seulement, instruits par les événements, sachant parle nombre des échafauds auquels ont abouti les premières rébellions, quel sort nous serait réservé en cas d'insuccès, ce n'est pas une révolution politique ou un simple renversement de pouvoir que nous avons décidé d'organiser. A celui qui a tué les nôtres par le fer, nous avons résolu de répondre par le fer. En expiation de tout le sang qu'il a répandu, nous avons résolu de verser le sien et de venger, par de trop légitimes représailles, les mânes de ceux que nous pleurons.

Ce but que nous voulons atteindre, nous ne l'avons caché dès Tabord à aucun de ceux qui nous écoutent. Tous se sont engagés par serment à obéir à l'arrêt du destin. Si nous avons reculé jusqu'ici l'exécution de notre irrévocable sentence, c'est que la maladie du cardinal nous faisait espérer un dénouement qui nous dispensât d'employer la violence; mais cette interminable maladie peut se prolonger pendant des années, et laisser un libre cours à des excès de pouvoir dont le marquis de La Gouldraye aura certainement été la dernière victime. Dès à présent, Richelieu est condamné. Reste au sort àdésigner celui de la main duquel il périra.

Dans ce chapeau sont les sept noms de ceux qui m'écoutent. J'y joins le mien.

En disant ces mots, le vicomte montra à ses amis un papier, sur lequel figurait en grosses lettres ce nom : vicomte de Guébriac.

Après l'avoir plié avec soin, il le jeta dans le chapeau, qu'il agita.

— Monsieur le marquis de la Gouldraye, reprit-il, si vous avez été présent par la pensée à nos délibérations, ainsi que nous le prouve votre retour spontané parmi nous, vous en avez été éloigné de fait pendant six semaines . Nul ne pourra

donc vous accuser de partialité. Yeiiillezvous approcher et tirer au hasard un do ces huit papiers...

Au miheu d'un silence glacial, Réginald s'avança, prit un des huit papiers et le tendit h M. de Guébriac qui l'ouvrit.

— Le marquis Réginald de La Gouldraye ! prononça le vicomte d'une voix sonore.

Le jour oii Flamberg-e, après avoir rejoint la carriole de Françoise, échangeait avec Herminie sur la grand'routo les premières confidences, Réginald était resté à Paris en société du vicomte de Guébriac, du comte de Lussan et du chevalier de Vernouillet.

11 était de fort mauvaise humeur. II venait, on s'en souvient, de quitter le cardinal, et l'issue de son audience lui faisait redouter au contraire que le premier ministre ne se prononçât en faveur du comte de Morlay.

Cette injustice criante, quelles que fussent les raisons qu'eût données Richelieu pour la consacrer, révolta si fort le jeune marquis, qu'il était encore sous le coup de cette impression désastreuse, lorsqu'il rencontra les trois jeunes gentilshommes.

Assurément, si Flamberge ne l'y avait pas engagé, il ne les aurait pas suivis; mais il y consentit, espérant, ainsi que le capitaine lui avait dit, trouver dans la compagnie de ces aimables seigneurs une distraction aux déboires que lui avaient fait éprouver coup sur coup la fuite de Marguerite et la hautaine sévérité do l'Eminence rouge.

En effet, les premières heures de cette longue journée remplirent on ne peut mieux le but que poursuivait Réginald.

Sa promenade à travers la foire Saint-Laurent lui fit voir un coin de Paris dont il ne soupçonnait pas encore l'originalité et l'animation. Sa curiosité trouva donc, dans les spectacles qui s'offrirent à sa vue, un plaisir qui fit momentanément trêve à ses chagrins.

Sa visite à Marion Delormc, sans avoir pour lui le même attrait, lui permit d'admirer de près cette magnifique créature, alors dans tout l'éclat de sa retentissante beauté.

Enfin, le souper que lui donna Guébriac réussit presque à dissiper les nuages qui avaient obscurci son front.

Le vicomte avait du reste été pour lui d'une obligeance sans bornes. Il avait pris le marquis par le bras, lui avait servi de guide et lui avait signalé, les unes après les autres, toutes les curiosités qui méritaient son attention. Mais, chemin faisant, il s'était informé des motifs qui avaient amené le jeune gentilhomme à Paris.

Réginald n'avait aucune raison pour les cacher. Sans s'étendre aussi longuement qu'il l'avait fait avec Flamberge, il avait raconté par quelle fiUère de déceptions il en avait été réduit à prendre le cardinal comme arbitre.

Le vicouiU' lo trouva donc foiL inilù contre Uiclielieii. Loin d'essayer de le calmer, il lui fit entendre (jue justice ne lui serait jamais rendue.

— Le cardinal est inflexible et ne pardonne pas h ses ennemis, lui dit-il. Voilà dix ans déjà (jue votre père est mort. Voyez si le vindicatif prélat a licn oublié. Non, ce qu'a osé contre lui le feu marquis, il vous l'a reprocbé aujourd'hui, comme si vous aviez trempé vous-même dans sa juste rébellion. Et soyez certain (ju'il vous en voudra éternellement d'être le fils de votre père.

Ces paroles étaient de l'iiuilo bouillante versée par Guébriac sur le feu qui dévorait Uéginald. Pendant le cours de cette longue journée, à mesure que le jeune marquis semblait oublier ses griefs, le vicomte avait soin de les lui rappeler.

Lorsqu'arriva la lin du souper, jugeant que Réginald était suffisamment préparé à recevoir la confidence qu'il avait résolu de lui faire, le vicomte lui apprit qu'une ligue s'était formée parmi les gentilshommes les plus hauts placés pour débarrasser enfin le royaume de cette sangsue gorgée de sang qui se nommait Richelieu.

Précisément Marie de Médicis, âgée de soixante-huit ans, venait de mourir de faim à Cologne, dans la plus abjecte misère.

Cette nouvelle avait ému toute la France.

C'était la reine mère, on s'en souvenait, qui avait fait la fortune de Richelieu.

— Et ce misérable ingrat, se disait-on, a laissé mourir de faim sa bienfaitrice ! la femme d'Henri IV !!! la mère de Louis XIII I!!

Celait un argument terrible entre les mains des mécontents. Aussi y eut-il dans la noblesse une recrudescence de haine contre le cardinal. Elle ne se révoltait pas ouvertement, épouvantée encore par les exécutions dont Richelieu avait semé sa route; mais une sourde indignation la soulevait.

Ce que n'osaient pas entreprendre les hommes illustres, les grands noms, huit jeunes gens, riches, nobles, pleins d'avenir, le tentèrent, et ne reculèrent pas même devant l'assassinat pour débarrasser la France de celui qn'ils appelaient « un monstre de cruauté et d'ingratitude. »

Il faut se reporter par la pensée à cette époque lointaine pour comprendre avec quelle véritable abnégation agissaient ces huit gentilshommes. Ce n'était pas un assassinat qu'ils croyaient commettre, c'était une exécution sommaire, tout aussi juste en somme que celles qui avaient été ordonnées par des tribunaux sanguinaires contre Chalais, Montmorency, Urbain Grandier, Cinq-Mars, de Thou et tant d'autres.

Le temps n'était pas encore éloigné oii la raison du plus fort était la meilleure, 011 les gentilshommes avaient droit de haute justice sur leurs domaines. Ce droit, ils ne faisaient que le revendiquer en exécutant la sentence qu'ils avaient prononcée.

Justice I prononça le vicomte. Aussitôt la porte s'ouvrit. (Page 346.)

Réginald se laissa donc entraîner. Quand il vit des gentilshommes tels que Guébriac, Lussan, Vernouillet, Grandchamp, etc, se proposer les uns et les autres en qualité de bourreau, il n'hésita pas.

La mort du cardinal fut résolue, et chacun des huit jeunes gens jura sur le Christ de ne pas quitter Paris avant d'avoir accompli cette vengeance.

C'est pour obéir à ce serment solennel qu'en sortant de la Bastille Réginald n'eut rien de plus pressé que de se rendre chez le vicomte de Guébriac.

LiV, 44. F. ROV, éditeur.

FLAMUlillUii

Pendant son incarcrnilioii aiuMiiK' Imlulivc n'avait. éU'; l'aili-, iiuiscjnil n'en avait ri«M» su. Donc If roniplol existait toujonis; ceux qui en faisaient partie étaient liés par l<' nn^ne serment ; donc Réf^inald no pouvait l'nir avant de savoir si la fuite lui était permise.

Par malheur pour lui, il sortit do la Uasiille un jour trop tôt.

11 arriva chez le vicomte juste le soir où la mort du cardinal avait été définilivemenl arrêtée, et cette même fatalité qui le poursuivait voulut que ce fût lui qui, de ses mains, fît sortir de l'urne son propre nom!

Il demeura un instant confondu.

Aiin de bien lui prouver que le hasard seul avait tout fait, Guébriac déjdia sous ses yeux les sept autres papiers, sur lesquels étaient bien inscrits, en ellct, les noms des sept autres conjurés. Le marquis ne pouvait donc pas se soustraire h l'oracle.

— Mais comment pénétrer chez le cardinal? demanda-t-il.

— Piassurez-vous, marquis, répondit le vicomte. C'est un homme à nous qui remplit depuis six mois les fonctions de valet de chambre auprès du cardinal. Il est prévenu. Toutes les portes vous seront ouvertes, dès que vous aurez dit ce seul mot : Justice.

Réginald était un peu pAle.

— Mais comment le reconnaîtrai-jc? dit-il.

— Deux d'entre nous vont vous accompagner, dit Guébriac, et, pour vous montrer que nous ne craignons pas d'assumer la responsabilité de nos actes, c'est moi qui vous conduirai avec tel de ces messieurs qui voudra bien me suivre.

— Moi! moi ! crièrent à la fois les six autres jeunes g-ens.

— Yenez donc, de Lussan, fit Guébriac.

Puis s'adressant à ceux qui l'écoutaient en silence :

— C'est à dix heures seulement que Germain doit nous ouvrir la petite porte qui donne sur les quais. Or, neuf heures seulement viennent de sonner; nous avons donc une petite demi-heure à nous. Buvons un dernier verre à la santé du marquis de La Couldraye, à qui l'honneur est échu d'être le bras qui va frapper.

Lorsque le jeune amphitryon eut rempli les verres, chacun vint à. son tour choquer le sien contre celui de Réginald.

— Justice ! s'écrièrent-ils d'une seule voix. Et ils vidèrent leur verre d'un seul trait. Réginald fit comme eux.

Le vicomte s'approcha de lui :

— Avez-vous quelque recommandation à me faire? dit-il à voix basse.

— Non, fit Réginald.

— Quoi! au moment d'exécuter un coup si hardi, et dont vous ne vous dis-

FLAMBEIIGË 3i7

simulez ceiiaincmenL pas le danger, vous n'avez personne à qui vous pensiez, à qui vous désiriez adresser un dernier adieu! Ne craignez rien, je vous jure qui!^ tout en respectant votre secret, je m'acquitterai fidèlement de la mission que vous m'aurez confiée.

— Soit ! dit le marquis. Ai-je le temps d'écrire un mot?

— Il y a de l'encre, du papier et de la cire sur cette table. Asseyez-vous. Réginald prit place devant la table et traça rapidement quelques lignes, qu'il

cacheta.

— Demain, dit-il, si vous ne m'avez pas revu, portez cette lettre au capitaine Flamberge, chez l'armurier Madurot, rue de Buci.

— Il sera fait selon vos désirs, promit le vicomte, qui glissa la lettre dans son pourpoint.

Au même instant, neuf heures et demie sonnèrent.

— Le moment est venu, dit-il, allons, messieurs!

Ils sortirent et gagnèrent le Pont-Neuf, à l'extrémité duquel ils se séparèrent.

Seuls, le vicomte de Guébriac et le comte de Lussan, ainsi qu'ils l'avaient proposé, accompagnèrent Réginald jusqu'au Louvre.

Ils se promenèrent sur les quais, en attendant que dix heures sonnassent.

Quand l'horloge de Saint-Germain-l'Auxerrois retentit enfin, ils se rapprochèrent de la petite porto.

— Justice ! prononça le vicomte.

Aussitôt la porte s'ouvrit.

— Allez, fit de Guébriac en serrant la main de Réginald, et, quand vous frapperez, n'oubliez pas que nos sept bras frappent avec vous.

A ces mots il s'éloigna et entraîna le comte de Lussan. La porte basse venait de se refermer. Réginald était entré dans la place. Germain lui prit la main. A travers des corridors sans fin, il le conduisit jusqu'à une porte secrète perdue dans la tapisserie.

— C'est là, dit-il. Allez, monseigneur, je vous attends.

Le silence le plus profond régnait dans le sombre appartement, au fond duquel Réginald venait de pénétrer avec une facilité qui l'étonnait un peu.

La pièce dans laquelle il se trouvait était celle qui précédait la chambre du cardinal. La vue de ce cabinet et les souvenirs qu'il provoqua ravivèrent la colère du marquis.

Il s'avança et se dirigea vers la pièce voisine, dont la porte, toute grande ouverte, permettait de distinguer la chambre immense et faiblement éclairée do Richelieu.

Guidé par cette lueur incertaine, Réginald l'atteignit, et aperçut, dans un lil à colonnes, et soutenu par un amas d'oreillers, le corps de plus en plus décharné du cardinal.

FLAMliLllGE

Uosoliiuu'iil il lira son jK>if;iiar(l cl s'apiiroclui.

C'était bien dans cette chainljrc que le premier ministre avait reçu Réginald. Sesynix, qui commençaient ù s'iiiijjitiier h robscurité, en reconnaissaient main- Icnaiil les moindres recoins.

D'ailleurs, h nu^sure qu'il approchait, la lumière, (jui était posée sur uno table, au chevet du lit, l'éclairait de plus en i)lus et lui permettait de mieux disliiii;ucr le visage osseux de la redoutable l:^minenco.

La première fois qu'il s'était trouvé en sa présence, Réginald s'imaf:;inait qu'il était impossible de voir jamais un corps plus amaigri, des traits plus ravagés, des membres \)\us étiques, et pourtant il fut effrayé des progrès qu'avait faits la maladie depuis six semaines qu'il n'avait pas vu le moribond.

Car c'était un moribond qu'il avait sous les yeux et non pas un malade.

L'impression que cette vue lui causa fut si vive, qu'il s'avança avec les mêmes précautions qu'il aurait prises, afin de ne pas le réveiller, s'il se fût agi d'un homme pour lequel il ressentît quelque intérêt.

Il était tellement absorbé dans cette contemplation de la mort, qu'il ne songeait plus au motif qui l'avait amené, et qu'il ne vit pas un fauteuil placé au pied du lit — celui-là même dans lequel le roi s'était assis déjà tant de fois pour assister de plus près à l'agonie de son premier ministre.

Réginald heurta ce meuble du pied, au moment où il atteignait le lit du cardinal.

A ce bruit, Richelieu, qui sommeillait et dont une sueur abondante glaçait le visage, tressaillit et ouvrit les yeux.

Ainsi qu'il arrive à tous ceux que frappe au réveil l'éclat d'une vive lumière, le cardinal ne souleva pas d'un seul coup ses paupières affaiblies. Insensiblement pourtant et à mesure qu'il se rendait compte de ce qu'il voyait, ses yeux s'agrandirent, et l'expression de la stupéfaction, plus encore que celle de la terreur se peignit sur son visage.

Le marquis de La Couldraye ! fit-il à demi-voix.

— Oui, dit résolument Réginald, moi qui viens venger sur vous tant de sang répandu, tant de meurtres impunis, tant de victimes sacrifiées à votre implacable ambition.

Et il lui montra le poignard qu'il tenait à la main.

— Yous ! fit Richelieu. Vous que j'ai fait sortir aujourd'hui même de la Rastille!

— Oh ! n'espérez pas m'arrêter par des hypocrisies ou des mensonges, dit le marquis. Je me suis évadé seul de la Rastille il y a trois heures à peine.

— Je vous jure pourtant...

— Oh ! je sais ce que valent vos serments, monseigneur ! Aussi j'aurais dû vous frapper déjà, poursuivit Réginald, mais je me faisais à mon tour une joie

de contempler votre débilité et votre impuissance. Vous allez mourir, monsieur le cardinal. Rien ne se dresse plus entre vous et ce poignard dont vous avez attiré sur vous l'acier vengeur. Où sont-ils vos gardes nombreux? Qu'est devenu ce luxe de pouvoir dont vous étiez entouré? Tout cela ne vous sauvera pas de la mort qui vous attend.

— Un assassin ! le marquis de La Couldraye ! fit le cardinal épouvanté.

— Non pas un assassin, monseigneur, mais un justicier. Ce n'est pas moi qui vous frappe, ce n'est pas pour satisfaire mes haines personnelles que je suis ici. Gomment un inconnu tel que moi aurait-il fait tomber les barrières qui vous séparent du monde des vivants? Gomment aurais-je pénétré dans votre chambre sans que les sentinelles espacées autour de vous aient poussé leur cri d'alarme? Non, monseigneur, si je suis le bras qui doit vous punir, je ne suis que l'exécuteur de l'arrêt que d'autres ont prononcé contre vous. G'est par eux que j'ai trouvé le chemin ouvert, et c'est le sort qui m'a désigné pour accomplir ce grand acte de justice.

— De justice ! fit Richelieu avec un sourire amer. & — Oui monseigneur. Justice! tel est notre cri de ralliement. Faisiez-vous justice, dites-le moi, vous qui, après avoir traduit le comte de Ghalais devant un tribunal de corrompus, faisiez disparaître les pièces qui l'avaient conduit à l'échafaud? Pour lui arracher des aveux, n'aviez- vous pas jure votre foi de prêtre à ce malheureux qu'il ne lui serait fait aucun mal? Faisiez-vous justice envers le maréchal de Montmorency, quand, pour exciter ia jalousie du roi, vous montriez à Sa Majesté, qu'attendrissaient déjà les supplications de ses amis, le portrait de la reine, que des geôliers complaisants avaient dérobé à l'infortuné prisonnier? Avez-vous fait justice quand vous avez jeté au bourreau la tête de Ginq-Mars, et celle, plus innocente encore, du chevalier de Thou ? Allez, monseigneur, tant de sang répandu a lassé la patience humaine. En attendant que Dieu vous juge, vous avez été condamné par nous. Vous allez mourir!

A ces mots, Réginald s'approcha de Richelieu, qui se dressa par un mouvement convulsif.

En faisant crouler la pile d'oreillers qui soutenait la tête du malade, ce mouvement écarta la chemise qui le recouvrait et mit à découvert le spectre du cardinal ; car ce n'était plus un corps, ce n'était même plus un squelette, c'était un spectre vivant qui se dressait en face du marquis.

Involontairement il recula d'horreur.

— Frappez donc, fit Richelieu d'une voix dont la puissance étonna Réginald, mais rappelez-vous que loin de faire acte de justice, vous allez commettre un crime plus odieux et plus impardonnable cent fois que ceux dont vous m'accusez.

« Oui, j'ai fait tout cela, reprit-il, en voyant que le gentilhomme, épouvanté, demeurait cloué à sa place; mais croyez-vous réellement que ce soit à mon ambi-

(idii t|ii(' j';ii sacrilit' laiil d'illiislrt's virlimrs? Non, c'est à iiinii |i;ilriolisino, vous le s;iV(V. Iiiru. Mti (nii'l (Mal ni-jo Iroiivt'î la l'^raiicc (|iiaii(I lo jioiivoir ost loMihù dans nii's mains? Ji'av<'x-vons oiililié? J^c prolcstanlisnut ne; nous roiii;(;ail-il pas comme le vuulour do Promélliéc? L'J'^spaf^nol iw. gurtlail-il jias à noUv porte l'occasion do s'emparer du royaume? Les grands seigneurs, <|u'!liMii"i iV u'avail pas eu le temjis de dompter, iw. so dressaient-ils pas contre la royaulé comme autant do puissances ennemi<!S? Ah 1 si j'avais eu un autre maître que Louis Xlll, vous auriez assisté à bien d'autres surprises, monsieur le marquis ! car, je vous le confesse, je n'ai pas pu faire la moitié de ce que je rêvais d'accomplir ! Mais que pouvais-jo avec un roi débile, hésitant, dont aucune passion n'avait jamais fait battre le cœur! et non-seulement j'étais obligé de ménager ce fantôme de pouvoir, mais encore j'étais contraint de vouloir pour lui. Je l'ai rendu fort et puissant malgré lui. Seul, j'ai triomphé des protestants, seul, j'ai contraint les Espagnols à repasser la frontière, seul, j'ai fait ployer l'orgueil des grand vassaux de la couronne. Pour ériger la Fj'ance en royaume, j'ai sacrifié mon repos, ma popularité, ma vie. A ce travail de géant j'ai usé ma santé, si bien que vous reculez d'horreur devant ce cadavre que vous venez disputera la mort. Eh bien! soit! Frappez, monsieur le marquis. Que m'importe de mourir trois ou quatre jours plus tôt? Je n'en aurai pas moins accompli mon œuvre de paix et d'unification.

« Je n'en serai pas moins, moi le petit évêque de Luçon, comme vous m'ai^pelez, le véritable fondateur de la royauté, et quand l'histoire nous jugera, elle proclamera que je suis un grand homme et que vous êtes un assassin, monsieur de La Couldraye.

« Ah ! vous avez voulu connaître mon secret, monsieur le marquis. Eh bien! je vous le livre, le voilà. Oui, c'est dans ce but que j'ai agi, c'est dans ce but que j'agirais encore, si ce corps épuisé répondait à l'impulsion de ma volonté ; si Dieu jugeant que j'avais assez fait pour l'honneur et le salut de mon pays, n'avait enfin décidé de m'appeler à lui. Allons, devancez l'heure qu'if a marquée, si vous l'osez. Sur mon honneur! vous ne pouvez rien faire qui me relève davantage aux yeux de la postérité ! Du Richelieu que vous traitez de bourreau, vous ferez un Richelieu martyr. Frappez! mais frappez donc, monsieur de La Couldraye !

En prononçant ces paroles, le cardinal s'était positivement transfiguré. Le souffle qui animait sa parole vibrante, l'énergie qui le soutenait, avaient donné à ses accents quelque chose de prophétique.

Par un geste plus violent encore que le premier, il avait pour ainsi dire arraché sa chemise, et montrait à Réginald terrifié son torse nu, dont on voyait saillir horriblement les os sous la peau luisante et parcheminée. ^

Fut-ce ce spectacle hideux qui ébranla la résolution du gentilhomme ! Comprit-il que Richelieu avait réellement accompli une œuvre surhumaine? Toujours

est-il que le poi^-nard s'échappa do sa main défaillante,, que son œil se troubla, qu'il oublia dans quel but il avait pénétré dans cette chambre, et que, pris subitement d'une insurmontable terreur, il s'enfuit, éperdu.

En le voyant si troublé, Germain, qui l'attendait, s'imagina que justice était faite. 11 le prit par le bras, l'entraîna et ne le quitta qu'au seuil de la maison de l'armurier chez qui Réginald l'avait prié de le conduire.

Le marquis était hors d'haleine quand il arriva chez Madurot.

— Vite! vile! partons ! fuyons ! Loin... bien loin... dit-il à FJamberge.

Son visage exprimait un tel saisissement, ses yeux hagards erraient autour de lui avec tant d'épouvante, que le capitaine eut peur.

— Coursa l'auborge du Cygne-Noir, ordonna-t-il à Madurot; dis à Babylas d'amener ici nos chevaux, mais à l'instant!

L'ancien soldat partit comme un trait.

Rég-inald s'était laissé tomber sur une chaise. Ses yeux semblaient en proie à une sorte d'hallucination.

Tout à coup il étendit la main.

— Là... là... murmurait-il. Le cardinal dans son lit... Tu vas mourir, misérable!

Et il leva la main, comme pour frapper un ennemi imaginaire.

— Dieu? quelle ruine! continua le marquis. Mais il n'a plus la forme humaine; Ce n'est pas lui... c'est son ombre!... Tuer une ombre ! jamais... jamais...

Il détourna la tète, sans doute pour fuir la vision qui le poursuivait.

— Qu'est-ce que cela veut dire? se demandait Flamberge. Est-ce la fièvre qui le reprend? Est-ce un rêve?Est-ce une réalité? Oh! bien sur, il est arrivé quelque chose. Ce serment qui le retenait à Paris... Ce retour précipité... Estce qu'il aurait vraiment tenté d'assassiner...

11 lui prit le bras et le secoua avec force.

— Eh bien! mon ami, lui dit-il en s'efforçant de sourire, nous allons donc retourner à Loches, auprès de ce bon Grimai.

— Mais vous ne me quitterez pas, fit Réginald en se cramponnant à son bras.

— Ne craignez rien ! dit Flamberge.

Au môme instant, Madurot arriva, monté sur le cheval du capitaine et suInÎ de Babylas, qui tenait en main celui de son maître.

— Allons ! en selle ! cria Flamberge.

Réginald se dressa comme un ressort.

Une minute après, les trois cavaliers disparaissaient dans les profondeurs de la nuit.

332 FLAMin:UGE

I)F, l'AHIS A ClIEDIGNY

Trop tard ! Berg-eret était arrivé trop lard! Les hésitations perpétuelles d<3 son timide complice avaient porté leur fruit : Uéginald s'était évadé de la Bastille depuis la veille !

Or il était environ midi, donc le marquis avait déjà probablement dix-huit heures d'avance sur quiconque essayerait de le poursuivre.

Et puis quelle direction avait-il suivie?

Ainsi le plan de Bergeret menaçait d'échouer, juste au moment où il avait enfin arraché à son maître l'autorisation de l'exécuter ! Ainsi la fortune des La Couldraye allait lui échapper.

Il revint fort découragé et fort irrité de son insuccès, et ne se priva pas de reprocher amèrement à M. de Morlay la pusillanimité dont il avait fait pireuve.

Assurément ils ne soupçonnaient ni l'un ni l'autre quelles conséquences ce retard avait occasionnées, et ne se doutaient pas de la façon dont Réginald avait employé ses six premières heures de liberté.

Ils étaient donc fort désappointés tous les deux, quand Bergeret, qui avait l'œil et l'oreille à tout, crut entendre qu'on élevait la voix dans la cour de l'hùtel.

Il descendit précipitamment et aperçut, en effet, un des officiers de Son Eminence, qui bousculait le suisse de M. de Morlay, lequel essayait de s'opposer à son passage.

— Je vous dis que le comte est ici, criait-il. Son Eminence m'a recommandé d'insister pour être introduit auprès de lui.

— Je vous dis qu'il n'y est pas, répliquait le suisse, esclave de la consigne. Bergeret arriva à temps, car l'officier portait la main à la poignée de son

épée pour se frayer un passage.

— Eh bien! que se passe-t-il donc? cria-t-il de son côté.

Le suisse ne parut pas fâché de cette intervention, car il s'effaça promptcment pour céder la place à l'intendant de M. de Morlay.

— Je suis chargé par Son Eminence, dit l'officier, de lui amener sur-lechamp le comte de Morlay. Ce bélitre me soutient que son maître n'est pas ici, je veux au moins m'en assurer et visiter l'hôtel de fond en comble.

— Savez-vous pourquoi le cardinal envoie chercher M. de Morlay?

— Je l'ignore, mais je sais qu'il s'agit d'une affaire très urgente.

— Suivez-moi, monsieur, dit Bergeret.

FLAMBEIIGE

Frappez ! mais frappez donc, mousieur de la Couldraye, lui dit Richelieu. (Page 350)»

Il prit les devants et introduisit l'officier auprès de son maître. Celui-ci reconnut à l'instant M. de Morlay.

— Monsieur le comte, lui dit-il, veuillez me suivre à l'instant.

— Comment! fit le gentilhomme, croyant qu'on venait l'arrêter.

Et d'un geste hésitant, il tendait son épée à l'officier, qui se mit à rire.

— Mais non, dit-il, je ne vous demande pas votre épée; je suis chargé de vous conduire immédiatement au Louvre, voilà tout.

LiV. 45. F. ROY, éditeur.

3?)', 11. \M ItKIK.i:

M. lit! M(»llu\ s ClIljHt'.SSa (If CcilKllC sou ('IM'C.

— Je suis aux (jrdros du Sou ICmiuinjct', lépoudil-il avec oiupiessciiUMil.

Il suivit donc l'oflicicr, (|ui l'entraîna d'un j»as a^ilc.

Il n'i-lail [las l'orl rassuré pourlanl , loi sijii'il airi\a dans ranlichanihic du cardinal, où son i^uide \o. laissa uionicnlaMcnit'nl.

iM. dt' .Morlay sinl'onna. Les gcuLiishoinnies (jui s') IrcHivaienl cliuchotaiciul, et se rofiardaient d'un air inquiet. Le bruit courait que Richelieu avait passé une fori mauvaise nuit et qu'il n'avait [>u (jnt' fort avant dans la matinée, s'occuper des allaires de; l'I^lal.

On prétendait qu'il avait fait appeler son capitaine des f^ardes el qu'il s'était plaint à lui fort vivement de la manière dont la surveillance était exercée. Puis il avait mandé le lieutenant de police, avec lequel il s'était entretenu assez lonliuement.

Le comte n'eut pas le temps d'en entendre davantage, car l'oflicier qui l'avait amené vint pour le conduire auprès du cardinal.

Les bruits que M. de Morlay avait recueillis étaient parfaitement exacts.

A la suite de la scène violente qui s'était passée entre lui et Réginald, Richelieu avait été pris d'une faiblesse telle, qu'on avait du faire ajjpeler son médecin en toute hâte.

Après avoir reçu les premiers soins que nécessitait cette commotion, le cardinal avait enliu repris connaissance, et avait lui-même commencé une enquête.

Il avait appris tout d'abord que Germain, son valet de chambre, avait disparu, ce qui lui avait prouvé qu'en effet un complot existait, que Germain en faisait partie, et que c'était lui qui avait introduit le marquis de La Gouldraye.

Aussitôt il avait fait venir son capitaine des gardes et lui avait adressé une verte semonce sur la négligence avec laquelle son service était rempli, puis il avait eu avec le lieutenant de police une longue conversation, de laquelle il n'avait tiré aucun renseignement utile.

Du reste, ni à son capitaine des gardes ni au lieutenant de police, il n'avait voulu dire de quelle audacieuse tentative il avait été l'objet ; sans doute il ne voulait pas laisser croire qu'il fût si facile de pénétrer autour de lui.

Tout ce qu'il apprit par le Ueutenant de police, ce fui l'évasion de Réginald.

A cet égard on lui fournit tous les détails imaginables, tant sur le marquis que sur le geôlier Tonio qui avait favorisé cette évasion. ^

Le cardinal ne pouvant s'imaginer que ce ïouio fût Flamberge en personne, crut que cet homme était un agent secret des conspirateurs.

Espérant en obtenir des révélations, il donna l'ordre qu'on le recherchât activement ainsi que Germain, et qu'on le lui menât dès qu'on se serait emparé de leur personne.

Le lieutenant de police devina bien que le caidinal avait une arrière-pensée

ol lui cachait quelque chose; mais il ne pouvait pas forcer le premier ministre à s'expliquer. Il promit de mettre en campagne ses plus habiles limiers.

Ces ordres tardifs n'étaient heureusement pas un danger pour aucun de ceux contre qui ils étaient donnés.

En efTet le plus habile limier se fût bien gardé de reconnaître Flamberge sous le signalement du geôlier Tonio.

Quant à Germain, il était revenu chez le vicomte de Guébriac, après avoir accompagné Réginald chez Madurot, et avait annoncé à son maître que justice était faite. Le vicomte lui avait compté une somme assez ronde et l'avait fait partir aussitôt pour la Bretagne, où il possédait des biens considérables.

Le lendemain matin, le vicomte et ses amis furent donc très étonnés d'apprendre que Richelieu vivait encore. Que s'était-il donc passé? Réginald avait-il tremblé? Son bras, mal assuré, n'avait-il fait qu'une blessure insignifiante ?

M. de Guébriac voulut savoir à quoi s'en tenir. Il alla chez Madurot, qui lui apprit que Réginald et F!amberge, après avoir soupe chez lui et lui avoir demandé deux lits, avaient tout à coup décidé de partir vers minuit, et lui avaient donné l'ordre d'aller chercher leurs chevaux à l'auberge du Cygne-Noir.

Le vicomte poussa jusqu'au bout ses investigations et se rendit à l'auberge qu'habitait le marquis. On lui apprit qu'en effet Réginald et Flamberge, qui avaient disparu depuis deux mois, avaient fait demander leurs chevaux, que Babylas et un inconnu leur avaient amenés.

Quant à l'aubergiste, il n'avait vu ni le marquis ni le capitaine, et ignorait même à quel endroit on avait conduit leurs montures.

M. de Guébriac rentra chez lui, fit aussitôt prévenir ses amis, qui accoururent. Tous savaient déjà que le cardinal n'était pas mort. Cependant la disparition de Germain, la fuite de Réginald, prouvaient jusqu'à l'évidence qu'une tentative avait été faite.

Ils s'arrêtèrent donc d'un commun accord à cette idée : que Réginald avait eu peur, qu'il avait frappé mollement, et que le cardinal avait voulu tenir secrète la blessure qu'il avait reçue.

Dans tous les cas, l'affaire était momentanément manquée. Avant quelque temps il était impossible de renouveler une seconde tentative.

Par prudence, il fut donc décidé entre les sept gentilshommes qu'aucune réunion n'aurait lieu avant un mois, mais que pas un d'eux ne quitterait Paris, afin de ne pas éveiller les soupçons.

Voilà en quel état se trouvaient les choses, lorsque M. de Morlay pénétra dans la chambre au fond de laquelle était étendu ce redouté cardinal, qui avait vu la mort de si près.

— Ah! c'est vous! dit-il au comte dès qu'il l'aperçut. M'expliquercz-vous comment il se fait que le marquis de La Couldraye en ait été réduit à s'échapper

hier soir de l.i nasiillc, <{iiaiiil j'avais sif;iii' liicr malin, 2'.\ iiovniilu r, ;i voir»! iT(jiirli', l'ordiii de lo faire incllrc m lilx'rlé !

Au IriMuhlenuMil do celle voix irrilée, d(^iilil connaissail si hicii les moiiidies itiloïKilioMs. M. de Morlay roiiii»ril qu'il avail cominis une maladresse.

— 11 esl vrai, monseigneur, r6j)0ii(iil-il, (|iif j'aurais dû considérer comme un ordre la condescendance avec hiquelle vous avez accjiiiescé à mes désirs ; mais, aumomcnt de mellre à exéculion le projcîl que j'avais formé d'aijord, j'ai hésité...

— Vous vous èlos vile rcpcnli de voire accès de générosilé, (il aigremcnl Richelieu.

— C'esl vrai, monseigneur.

— Tandis que si vous aviez fait mellre en libcrléM. de La Gouldraye, el s'il avait appris que c'était par mon ordre, il n'aurait certainement pas osé...

Le cardinal s'arrêta. La colère manqua de lui faire trahir le secret qu'il voulait garder.

— Qu'a donc osé le marquis ? demanda le comte.

— Il a osé me désobéir, monsieur, comme vous n'avez pas craint de le faire vous-même. Aussi ai-je résolu de vous punir tous deux.

M. de Morlay courba la lèle et se vit perdu.

— Yous allez donc prendre le commandement d'une compagnie de cavaliers que je vais vous donner, continua le cardinal, el vous mellre à la poursuite du marquis de La Gouldraye, que vous me ramènerez mort ou vif.

Le comte se redressa tout à coup. Avait-il bien entendu? Quoi ! on le lançait à la poursuite de son ennemi le plus acharné ! On lui donnait une compagnie pour s'en emparer! On l'autorisait à le ramener mort ! C'était un rêve !

— Si le marquis de La Gouldraye vous échappe, poursuivit Richelieu, et si vous ne me le livrez pas pieds cl poings liés, ou si vous ne m'apportez pas sa tête, ne vous représentez jamais devant moi. El quant à la fortune des La Gouldraye, sachez que, si vous ne réussissez pas, je la confisque au profit de l'Etat, afin qu'elle ne profite à aucun de ceux qui n'ont pas su me servir. Allez ! je vous donne une heure pour faire vos préparatifs. Dans une heure, vous trouverez à votre porte une compagnie dont le capitaine viendra se mettre à vos ordres.

A ces mots, le cardinal, d'un geste impérieux, congédia le comte de Morlay, dont le le cœur battait d'une joie féroce.

De toutes les vengeances que le comte avait rêvées, nulle ne pouvait à la fois mieux servir ses intérêts ni venir plus efficacement en aide à sa conscience timorée.

En effet, il trouvait le moyen de lucr presque légalement Réginald el, par conséquent, de reprendre à Bergerel la parole qu'il lui avait donnée.

Il allait donc rester défmilivement maître de la fortune de La Goudraye,

FLAMBERGE 3o7

sans passer par celle humilialion d'accorder Ilerminie à son inlendanl, humiliation à laquelle il étail bien résolu du resle à se soustraire.

iVussi, malgré la menace dont le cardinal avait fait suivre ses recommandations, le comle no se possédait pas de joie quand il revint à son hôtel.

Comment Réginald pouvait-il lui échapper? Est-ce qu'un homme à qui l'on promet des millions ne retrouve pas toujours, quand il s'agit de s'en défaire, celui qui ose les lui disputer?

Bergeret n'eut donc pas de peine à lire sur le visage de son maître les impressions qui s'y reflétaient.

— Ah! nous avons une bonne nouvelle! s'écria-t-il, dès qu'il vit entrer le comte.

Ce fut avec un malin plaisir que M. de Morlay lui apprit de quelle mission il avait été chargé par Richelieu.

— Vite! notre valise! fit Bergeret avec empressement. Je vais donner l'avoine à nos chevaux et les seller moi-même.

Il déploya un zèle qu'il n'avait pas montré depuis de longues années. En une demi-heure il eut préparé la valise de son maître et la sienne, et les chevaux, qui avaient mangé double ration, attendaient tout sellés dans la cour l'arrivée du capitaine.

Celui-ci ne tarda pas à arriver,

A l'heure dite, il était là, avec la compagnie de chevau-légers qu'il commandait.

Le comte sauta en selle, suivi de Bergeret, et trouva la compagnie rangée en bon ordre sur le quai Saint-Paul.

Il ne savait pas de quel côté s'était dirigé Réginald, et cependant il n'hésita pas sur le chemin qu'il allait suivre. Ce fut sur la route d'Orléans qu'il s'engagea.

A peine avait-il fait une lieu hors de Paris, qu'il rencontra un colporteur, conduisant un maigre bidet, qui disparaissait sous le poids des ballots dont il étail chargé.

M. de Morlay l'interrogea.

Cet homme était parti d'Elampes à quatre heures du malin. Au moment où il en sortait, il s'était croisé avec deux cavaliers suivis d'un laquais, dont les chevaux paraissaient avoir fait une longue traite.

Aidé par le comte, il put donner le signalement exact de ces deux cavaliers.

— Ce sont eux! s'écria M. de Morlay radieux.

— Eux qui? demanda le capitaine. Son Eminence ne m'a parlé que du marquis de La Couldraye.

— Sans doute, mais comme il est éternellement accompagné de ce maudit homme...

Olli'l lliMllMU! ?

— I,r capilaino l'^lamlicr::»', |t;ul»l(>ii '

— Ah ! diahli' ! dit rolliricr m sr ^rallaiil rurcillr, Ir capilaiiif l'IaiTiborgn csL avec lui?

— Sans (lonlc. Msl-ci" (|iii' vous aNtv. peur?

— Monsieur, r6]i(>iulil 1«' capilaiuc en ])Alissaiil, je iik' iiuinuir !<• Kaioii (!•• Vaiidrt'inoiil. j'ai quinze ans d(! service, (!l je vous jure rju'à loul autre que nous je l'erais à riustanl renlrei' dans la gorge aver mon épée les paroles (jik; vous venez de prononcer.

— .levons demande pardon, baron, lil anssilôL M. di' Morlay; rlles m'onl échappé dans un moment de vivacité bien excusabbî...

— Je veux bien le croire, monsieur le comte ; mais si vous connaissiez comme moi le capiUiine Flamberge, vous auriez mieux compris le sens de mon oxclamation.

— Il est donc bien redoutable?

— A ce point, monsieur, qu'il est le dernier homme de France avec lequel je voudrais me mesurer, si bien escorté que je sois de mes quarante chcvauiégers.

— Allons donc! lU le comle avec incrédulité.

— Vous devriez pourtant savoir à quoi vous en tenir, monsieur, car vous vous rappelez certainement dans quel état il a mis les vingt coquins que vous aviez lancés à ses trousses, il y a deux mois.

— lion! des bandits! fit M. de Morlay.

— Des bandits, soit! mais qui se battent mieux quand il s'agit de gagner quelques pistoles, que le meilleur de nos soldats, lequel a tout à perdre et rien à gagner.

— C'est égal, baron, il est impossible —

— Ah! c'est que vous n'avez pas vu comme moi ce démon à l'œuvre, monsieur! Ce n'est pas dans une simple escarmouche que j'ai été à même de le juger, mais dans de véritables batailles, — une entre autres, tenez celle qu'il livra avec sa compagnie de trois cents hommes, à un corps d'armée de six mille Espagnols.

« On lui avait donné à défendre un défilé et il avait promis de tenir deux heures, afin de permettre aux troupes de Sa Majesté d'exécuter un mouvement tournant et de tomber sur les derrières des assaillants.

« On m'avait placé en réserve, moi qui vous parle, avec deux cents chcvaulégers, afin de lui venir en aide dans le cas oii il aurait faibli devant les masses compactes qui menaçaient de l'écraser.

«Eh bien! monsieur, pendant deux heures, mes hommes et moi, nous sommes restés le sabre au poing, sans bouger d'un pas, témoins de la lutte gigantesque que soutenait cet enragé Flamberge. Car ce n'était pas sa compagnie qui se bat-

FLAJVIBEHGI': 359

tail, c'était lui, lui seul. PaiLuut oii Tapp'^lait uii dauber, on lo voyait, sa voix relenlissautc dominait le bruit de la mousquetade. Il donnait des ordres, encourageait les forts, soutenait les faibles, payant de sa personne avec une telle audace, qu'après chaque décharge des Espagnols, nous étions stupéfaits de lo trouver debout.

« Il nous avait électrisés à ce point, nous qui ne prenions aucune part au combat, que nous maudissions le ciel d'être confinés dans cet espace étroit et de ne pouvoir pas faire les mêmes prouesses que nous lui voyions accom- [»lir.

« Chaque fois que dans ses rangs tombait un blessé, on l'entendait s'écrier :

« — Vive le capitaine Flamberge!

« Il avait fini par persuader à ses soldats que c'était pour eux un honneur de mourir sous ses yeux.

« Enfm, au bout de deux heures, il fut délivré. Le mouvement tournant fut exécuté, les Espagnols furent mis en déroute.

« Quant à lui, il s'en alla, tout couvert de sang, visiter ses blessés, et ne se reposa qu'après avoir acquis la certitude que pas un des siens n'était resté sans secours sur le champ de bataille. Au retour, il était aussi calme que s'il fût revenu de la promenade.

« Si je vous cite ce fait, entre mille autres dont j'ai été témoin, c'est pour bien vous faire comprendre ce que c'est que Flamberge et quel ennemi nous aurons à combattre^ si, comme je le crains, il a résolu de se défendre.

« Maintenant, monsieur, dit le baron de Vaudremont en finissant, en avant! si vous le voulez bien, et vous verrez si j'ai pour! »

Le récit du capitaine avait fini par ébranler la conscience aveugle qu'avait M. de Morlay dans le succès de son entreprise. Cependant, lorsqu'il vit se mettre en mouvement les quarante cavahers dont se composait son escorte, il se rassura.

— Il n'est pas possible, se disait-il, qu'un homme seul soit en état de résister à quarante soldats si bien commandés et si parfaitement équipés!

Quant à lîergeret, qui avait tout entendu, il était de l'avis du baron et trouvait que quarante chevau-légcrs c'était bien peu!

M. de Morlay était tellement impatient de saisir sa proie, qu'il s'élança au galop de son cheval sur la route d'Elampes,

Il fallut que M. de Vaudremont lui fit observer que ses soldats ne pourraient pas le suivre et que, de ce train-là, cinq ou six hommes seulement arriveraient à Etampcs en même temps que lui.

— D'ailleurs, ajoula-t-il, songez que lo marquis et le capitaine ont sur nous onze heures d'avance, qu'ils sont certainement mieux montés que nous, et que nous ne les rejoindrons probablement pas avant qu'ils n'aient gagné l'endroit où ils ont définitivement résolu de s'arrêter.

3G0 FKAMinillGI':

Le haroii avait riiison. M. df .Moilav fui l)i<'ii foict; d'en convenir, mais rda pouvait les mener fort loin !

Kii tilTol, ils arriv«)i(Mil à l'](amjies an nionieul on llég^inald et Flambcrf^e venaient d'en |tailir.

M. do Morlay voulait s'élancer à leur poursuite sans perdre un instant.

— A quoi bon? lit le capitaine. Nos ch(!vaux sont fatigués et ont besoin de repos... ceux de nos adversaires sont frais, et auront fourni une traite de di.\ lienes avant (jne nous n'en ayons fait la moitié. Encore resterons-nous en route avec dix chevaux fourbus! Pas d'impatience. Suivons la piste, croyez-moi, nous finirons bien par arriver.

En elVet, on avait fait une première étape de quatorze lieues, c'était assez pour \c premier jour.

Le lendemain soir, quand la compagnie de chevau-légers arriva exténuée à Orléans, après un trajet de quarante lieues, elle était déjà diminuée de trois hommes, dont les chevaux avaient été victimes en roule d'accidents divers.

Là, comme à Etampes, il fut répondu à M. de Morlay que trois cavaliers répondant exactement au signalement qu'il en donnait, venaient de partir depuis cinq minutes et s'étaient dirigés du côté de Beaugency.

Décidément, c'était un parti pris!

M. de Morlay enrageait, et enrageait d'autant plus, qu'il se souvint, avant d'arriver à Orléans, d'avoir aperçu un homme à cheval au milieu de la route, lequel avait subitement tourné bride en apercevant les soldats.

Etait-ce donc une sentinelle placée par Réginald et par Flamberge pour les avertir que le danger approchait? Ce n'était que trop probable.

En cela, du moins, le comte ne se trompait pas. Tout comme M. de Vaudremont avait agi envers M. de Morlay, Flamberge avait agi envers Réginald.

Le marquis voulait aller d'une seule étape aussi loin que sa monture l'aurait mené.

— Et là, lui avait dit le capitaine, vous serez obligé d'attendre cinq ou six jours que votre cheval soit rétabli. De sorte que si l'on nous poursuit, nous don nerons aux soldats le temps d'arriver tranquillement à l'endroit oii nous serons forcés de les attendre. Non pas, vraiment! Je consens à fuir, mais non pas en poltron! Et encore... fuir... reprit-il, tant que cela me plaira ! Je ne veux pas qu'il soit dit que le capitaine Flamberge s'est sauvé devant les soldats du roi, comme un écolier devant la férule de son maître ! Voyons d'abord si l'on s'occupe de nous... nous aviserons après.

Arrivé à Etampes, Réginald, dont cette longue course avait fouetté le sang, avait enfin reconquis toute sa raison. Pressé de questions par Flamberge, il finit par lui avouer toute la vérité.

^ Ainsi, dit Flamberge, nous voilà passés maintenant à l'état de conspira-

FLAMBEIIGE

Ils virent Flamberge étendre le bras, viser longuement, et faire feu. (Page 366)

leurs ! Si Ton nous prend, c'est l'échafaud qui nous attend! Per Baccol comme dit mon ami Mazarini, il s'agit de défendre sa tète!

Après avoir fait renouveler les fers de ses montures, Flamberge les fit panser et manger sous ses yeux; après quoi il s'occupa du déjeuner.

Réginald, fatigué par la longueur du trajet, par les émotions auxquelles il avait été en proie, et se ressentant encore des suites de la fièvre qui avait failli l'emporter, s'était endormi profondément dès qu'il était arrivé dans sa chambre.

LrV, 46. F. I10"Î éditeur.

ri.AMMKiKii:

l'Mainhcrf^c lU' s'ûUiit jwis coiichô. A iilnsiriirs r('|irist's, il s'ntail tliii^r vcis la loiilc lie Paris, qu'il avait iiilt'rro^«M» d'un regard iiH|iii<'l. A midi, n'ay-nil rien apcrrii de suspect, il alla réveiller nétriiiald et lui fil ser\ii' mu rejias sul)slaiilie|, doul le pauvre gar(;ou avait grand JM.'suiu.

I*endaiil co temps, lîabylas était en observation sur le grand chemin, avec l'ordre d'accourir à la première alarme, et les chevaux tout S(di6s, attendaient à l'écurie.

La nuit \inl sans (jut; liéginald et l-'laniherge eussent été inrjuiélés. Néanmoins le capitaine fut d'avis qn'il fallait gagner Orléans sans plus larder.

Il no voulait pas fatiguerinulilcment ses montures. Aussi avait-il décidé que, si on l(>ur faisait faire double étape, on leur laisserait un jour de repos. Il avait calculé qu'il serait difficile à une troupe armée de faire (piarante lieues en deux jours.

-Mais il avait compté sans la haine de M. de Morlay. Il fut donc très étonné de, voir Habylas accourir vers quatre heures, et annoncer qu'un corps de quarante ou cinquante cavaliers approchait d'Orléans.

— Morbleu! s'écria-t-il. Ils vont bien! nous n'avons décidément sur eux qu'une avance de douze heures.

— Il est encore bien heureux que nous avons pu la prendre, fit observer Réginal, car si le cardinal avait donné ses ordres immédiatement après mon départ, nous aurions cette escouade depuis Paris sur les talons.

— En route dit Flamberge, qui se mit en selle.

Le marquis et Babylas le suivirent ; mais à peine avaient-ils franchi les dernières maisons du faubourg, que le capitaine s'arrêta.

— Allez ! dit-il à Réginald et attendez-moi à Beaugency, si je ne vous ai pas rejoint avant que vous n'y soyez arrivés.

— Que voulez-vous faire? dit le marquis.

— Je veux savoir de quoi se compose la troupe qui nous poursuit et qui la commande.

— Eh bien! j'y vais avec vous, fit résolument Réginald.

— Il ne manquerait plus que cela! dit Flamberge. Comment! vous voulez vous jeter dans la gueule du loup ?

— Non pas certes, riposta le gentilhomme avec un geste qui prouvait au contraire qu'il ne s'en souciait pas.

— Alors laissez-moi donc faire, mon ami, reprit doucement le capitaine. Un homme seul peut passer inaperçu à la rigueur, s'il est prudent, mais trois !... car si vous voulez me suivre, Babylas voudra vous suivre aussi et alors...

— Partez pour Baugency avec Babylas, fit Réginald. C'est moi qui irai en reconnaissance.

— En toute autre circonstance je vous en abandonnerais volontiers le soin, répliqua Flamberge; mais aujourd'hui je ne saurais vous le permettre. Vous

relevez d'une longue maladie, vous avez encore l'esprit un peu troublé par les événements auxquels vous avez pris part, vous êtes jeune et impatient surtout, ce qui est fort nuisible lorsqu'il ne s'aj^it pas de payer de sa personne.

— Je vous jure, capitaine, que je suis tout à fait remis et que je me porte comme un chêne.

— Tant mieux ! carie moment n'est pas loin où vous aurez besoin de dépenser vos forces, et c'est pour cela que je tiens à les ménager. Partez donc, croyezmoi. Ce que je veux faire n'est pas un métier de gentilhomme, mais plutôt un métier d'espion. Or, un vieux routier comme moi connaît toutes les ruses de guerre. Yous craignez que je ne coure un danger, rassurez-vous. Il ne s'agit ici que d'un peu d'adresse.

— Eh bien ! soit, fit Réginald vaincu, mais au. lieu devons attendre à Beaugency, je vous attendrai à la Chapelle-Saint-Mesmin, et si dans une heure et demie vous n'êtes pas de retour, je viens vous chercher.

— J'y consens, dit Flamberge. Allez !

Il revint sur ses pas et mit pied à terre à la dernière maison du faubourg, qui était une auberge de rouliers oti il laissa son cheval. Puis il se dirigea vers la ville.

Tout le favorisait. La nuit commençait à tomber, nuit froide et sombre, puisqu'on était à la fin de novembre.

Il pénétra dans la ville et arriva jusque sur la place du Martroy, où il aperçut un grand rassemblement de curieux. Il se glissa dans la foule et distingua une troupe de cavaliers qui venait d'arriver. Certainement c'était celle que lui avait signalée Babylas.

Déjà les hommes avaient mis pied à terre et se tenaient à la tête de leurs ch(ivaux en attendant qu'on leur indiquât leur logement. Flamberge en compta trente-sept.

— Trente-sept! se dit-il, ce n'est pas un compte. Evidemment, ils étaient au moins quarante. Donc trois hommes déjà sont restés en chemin. Patience ! il en restera bien d'autres.

Ce qui Finquiétait, c'est que, à part le sous-brigadier, il ne voyait aucun chef à la tête de cette petite troupe.

Au même instant parut le capitaine. Il était allé s'informer auprès des échevins, qui lui avaient désigné les quatre principales auberges de la ville.

Le capitaine divisa donc ses hommes par groupes de neuf, et les fit partir sous ses yeux, puis il s'éloigna lui-même à la tète du dernier groupe qui en comptait dix.

A force de jouer des coudes Flamberge avait fini par se faufiler au premier rang.

Au moment où l'officier s'éloignait, il passa devant une boutique assez bien éclairée pour que l'on pût distinguer son visage.

— Lo baron de Vaiidromonl, s'écria Flanilicrf:»'. TuJieu! Quarante clu^vauléutMs cl un oflicior commn celui-là, il y aura du lil à retordre.

Au même inslani, il vil un f;('ntilhomnn! s'approcher de l'officier,

— Capitaine, lui dit-il à haute voix, demain matin, à cinq heures, nous nous remettrons en roule. Veuillez donner vos ordres en conséquence.

— C'est impossible, monsieur, répondit le baron. Je vous ai dit que nos chevaux avaient besoin d'un jour de repos...

— Ils auront toute la journée de domain pour se reposer, mais j'entends ôtre àBeaugency à huit heures.

— S'il ne s'agitque d'une étape de cinq lieues, j'y consens, fitrofficier, mais...

— Pardon, interrompit sèchement le gentilhomme, mais je vous ferai remarquer, capitaine, que c'est moi qui commande ici, et que les ordres du cardinal sont formels à cet égard.

— Je le reconnais, monsieur le comte, mais je vous ferai remarquer à mon tour que Son Eminence ne m'a pas ordonné de jeter mes hommes et mes chevaux en pâture à votre impatience. Or, si j'en perds trois tous les jours, dans huit jours il ne vous en restera plus, et je ne suppose pas que tel soit le but que nous voulons atteindre.

Le gentilhomme laissa échapper un geste de colère et se retourna brusquement.

— Le comte de Morlay! s'écria Flambergc. Décidément, c'est la mort du marquis qu'a jurée le cardinal.

Il en avait assez vu, il s'en alla.

— Cela m'étonnait bien aussi, disait-il chemin faisant, que ce misérable comte eût abandonné la partie. Son départ n'était qu'une feinte pour donner satisfaction au courroux du roi... oui, je comprends... mais il restait là, à la disposition du cardinal... Ah ! je dois avouer que Richelieu a eu la main heureuse! Nul mieux que M. de Morlay ne pouvait dirig-er avec plus d'ardeur l'expédition dont nous sommes l'objet.

Il alla reprendre son cheval à l'auberge et s'élança au grand trot. En moins d'une demi-heure, il eut rejoint Réginald, qui avait à dessein ralenti son allure. Il lui fit part de tout ce qu'il avait découvert. Le jeune marquis sentit comme lui que le cas était grave.

— Allons ! il faut agir, dit Fiamberge en piquant des deux. Vite à Beaugency. Il n'était pas six heures et demie quand ils y arrivèrent. Désormais Réginald

était en pays de connaissance. Dix fois il avait parcouru la contrée, tous les aubergistes étaient à sa dévotion.

Tendant la route, le capitaine avait communiqué à Réginald le projet qu'il avait formé, et celui-ci s'était chargé de le faire exécuter.

— Procurez-moi sur-le-champ dix hommes armés de pioches et de pelles, ordonna-t-il à l'aubergiste.

Une demi-heure après les dix hommes étaient recrutés.

— Suivez-moi, leur dit Réginald,

Il les conduisit sur la route qu'il venait de parcourir. A trois cents mètres de la ville il les arrêta.

— Là, reprit-il. Sur toute la largeur de la route, creusez-moi une tranchée de dix pieds de large sur six de profondeur, et ayez soin de rejeter la terre de chaque côté du chemin. Il y a cinq pistoles pour vous, si c'est fait avant trois heures. Ensuite vous viendrez me trouver, et je vous apprendrai ce qu'il vous reste à faire.

Dix livres par homme à gagner en trois heures ! On juge si les malheureux se mirent à l'œuvre.

Réginald avait à peine achevé de souper, quand, vers dix heures, on vint lui annoncer que la tranchée était terminée.

— Bien, dit-il. Maintenant allez me chercher dans la forêt des baliveaux assez longs pour couvrir dans sa largeur la tranchée que vous avez faite, et joignez-y une vingtaine de menus fagots.

A onze heures on lui apportait ce qu'il avait demandé.

Flamberge en personne fit poser les baliveaux sur la tranchée en guise de solives. Sur les solives, il fit étendre en travers les fagots, et sur les fagots il fit jeter de la terre à la volée, jusqu'à ce que le sol parut nivelé à souhait.

— Que deux d'entre vous restent en faction pour empêcher de passer là-dessus quiconque voudrait s'y hasarder, ordonna-t-il. Demain matin nous viendrons vous relever, et vous recevrez chacun une belle luisante pistole.

Après quoi, il alla se coucher et dormit d'un profond sommeil jusqu'à six heures.

Il se leva frais et dispos, déjeuna frugalement et monta à cheval vers sept heures, accompagné de Réginald et de Babylas qui admiraient son flegme imperturbable.

— Allons relever nos sentinelles, dit-il en riant, l'ennemi doit approcher. Après avoir congédié les paysans, ils se postèrent tous les trois en travers de

la route, derrière l'obstacle qu'ils avaient élevé.

Une demie-heure après parurent les chevaux-légers.

— Attention! dit Flamberge en armant un pistolet, et, dès que j'aurai fait feu, volte-face et bride abattue sur le chemin de BloisI

On devine quel était le projet de Flamberge.

Afin d'attirer l'ennemi dans le piège qu'il lui tendait, et pour ne pas lui permettred'en approcher trop froidement, il avait résolu de l'attendre, de se montrer et de le saluer même d'un coup de pistolet.

Il se doutait bien que les cavaliers, si impudemment provoqués, se précipiteraient, bride abattue, sur lui et sur Réginald.

En effet, au moment où les chevau-légers approchaient, le comte et le baron,

:u;c. i'LA.Miii:iiai':

(|iii (•lifviuichaicnl ù cAlô lie la Iroiijic, uiu-iriircnl de loin, en Iravcrs dr la jouLc, l(> deux gciililsliouuncstîl Iriir laquais qui snnhlaiciit les atltuidn; de piod ferme.

— Mais je ne uw lruin|M^ pas? s'écria .M. de Morlay. Joies reconnais.

— Oui? ces trois lionmics? demanda le cajiilaine.

— C'est le marquis et c'est Flamberge!

— Esl-ci' (ju'ils auraient l'audace do nous li\ rer bataille? lit le baron étonné.

— Ce n'est jtas probable, monsieur. Je crois plutôt (jiie, se voyant perdus, ils ont résolu de se rendre k merci.

— Se rendre! Flamberge! Ah! vous ne le connaissez guîjre, dit M. ôo Vaudremonl.

— N'importe, avançons toujours, proposa le comto.

Ils s'avancèrent, en effet, sans que Réginald et Flamberge fissent un mouvement. Ils n'étaient guère éloignés d'eux de plus de cinquante pas, lorsqu'ils virent Flamberge étendre le bras, viser longuement et faire feu.

Un des cavaliers tomba.

— Quand je vous disais qu'il nous livrerait bataille! dit l'officier. En avant, chargez! cria-t-il aussitôt d'une voix terrible.

Les chevau-légers s'ébranlèrent avec un ensemble admirable; mais, au grand étonnement de M. de Vaudremont, Flamberge et Réginald tournèrent bride et s'enfuirent.

— En avant ! en avant! cria à son tour M. de Morlay, furieux devoir sa proie échapper.

Tout à coup un bruit formidable retentit, produit par le froissement de l'acier, par le hennissement douloureux des chevaux, par les cris des blessés et des mourants.

La troupe des chevau-légers, lancée au galop, était venue s'abîmer tout entière dans la tranchée que Flamberge avait fait creuser.

Les deux premiers rangs s'y étaient engouffrés l'un sur l'autre; les trois derniers, emportés par leur élan, étaient tombés sur les premiers.

Seuls, le baron de Vaudremont et le comte de Morlay, qui marchaient en serre-file, avaient eu le temps de détourner leurs chevaux et restaient debout dans le champ voisin.

Pendant plus de dix minutes, ce fut un tumulte et un désordre dont aucune description ne peut donner l'idée.

Enfin quelques hommes purent s'échapper et aider £^ux autres à sortir de cet abime. Mais quand, tant bien que mal et plus ou moins écloppée, la troupe des chevau-légers parvint à se reformer, dix hommes avaient des membres cassés, ou des contusions dangereuses, et huit chevaux étaient hors de service.

Vingt-sept hommes seulement restaient debout.

— Je vous l'avais bien dit ! fit le baron de Vaudremont en se tournant vers M. de Morlay.

Toute poursuite eût été momentanément impossible. En un clin cFœil lléginald et Flamberge avaient disparu. Or, leurs chevaux étaient tous frais, ceux des cavaliers étaient hors d'haleine.

L'officier fit donc abattre par les paysans ses chevaux hors de service, tandis que ses hommes transportaient à Beaug-ency leurs camarades blessés,

Flamberge voulut absolumont savoir ce qui était résulté de l'embuscade qu'il avait préparée.

Quand il fut en rase campagne, et après s'être assuré qu'ils n'étaient pas poursuivis, il envoya Babylas à la découverte.

— Tu as une tenue qui n'est pas compromettante, lui dit-il, personne ne se défiera de toi. Va et ne reviens qu'avec des renseignements positifs.

Babylas n'eut pas de peine à savoir ce qui s'était passé. En cinq minutes, cet épouvantable accident avait fait le tour de la ville; mais, ainsi qu'il arrive toujours, le bruit en avait grossi à mesure qu'il se propag-eait, de sorte qu'à entendre les conteurs de nouvelles, pas un homme de la compag-nie n'en avait échappé.

C'était trop beau! Babylas eut le bon esprit de ne pas ajouter foi à ces exagérations. Précisément sa bonne fortune lui permit do rencontrer un des chevau-légers, qu'il interrogea lui môme, et qui lui apprit débonnairement la vraie vérité.

Le résultat "était assez satisfaisant pour dispenser Babylas de toute autre investigation. Il s'en contenta, rallia Flamberge et Réginald, et leur fit part de cette catastrophe.

Le capitaine sourit avec un certain orgueil,

— Et de treize! fit-il. Oh! ils ne nous tiennent pas encore!

Vers une heure ils arrivaient à Blois, après avoir fait quatorze lieues en six heures. Il est vrai que leurs chevaux n'en pouvaient plus ; ils avaient eu beau les ménager, les nobles bêtes étaient harassées.

Les deux fugitifs tinrent conseil.

Attendre vingt-quatre heures c'était perdre une avance précieuse. Aussi Réginald, qui était bien connu à Blois, proposa d'y acheter deux chevaux, avec lesquels il leur serait facile en deux jours de gagner le château de la Gouldraye.

Flamberge approuva ce projet et sortit avec Réginald, afin de choisir luimême les chevaux dont ils avaient besoin.

En moins de deux heures, ils trouvèrent deux belles bêtes, l'une entièrement noire, l'autre d'un gris de fer foncé, et dont la crinière, la queue, la tête et les extrémités étaient entièrement noires,

Flamberge fit marché au prix de cent pistoles et Réginald les solda séance tenante, en un bon qu'il délivra au maquignon, payable entre les main du vieux Grimai.

ri.AMiŒiiGi-:

I']ii fUcl, il n'iivail jias voulu ([iir li- capilaiiit' sn dessaisît de Tarf^'-ciil (pic lui avait pri'tc l»i comte do Lor^^erit!, ai>;(Mit prccituix et <|iii Itnir s(!iait indispensable, s'ils (Ml 6l{U(nit réduits }\ f^uf^ncr ri']spa^^ii(; ou l'Italie!.

Le- jour mémo, après avoir solidemont diuo, ils so mirent en route, laissant leurs ancieunos moutures h l'aubcrgo du liion-d'Or avec Jîuhylas, qui devait, au l)()ut do (juarante-huit heures, les ramoner au ciiAtoau de la (jouldraye.

Le soir, à cinq heures, ils arrivaient à Amboiso où ils couchaient, et le lendemain, au petit jour, ils partaient pour Loches.

Flamberge remarqua que plus Reginald approchait du but de leur voyage, plus son front devenait triste et soucieux.

Il lui en fit l'observation. Il ii'y avait pourtant pas de quoi, fit-il observer, car, au Iraiu dont ils avaient marché, ils avaient sur la troupe des chevau-légers une avance de soixante-douze heures au moins.

— Je ne dis pas le contraire fit Réginald. Je reconnais que vous pensez à tout, mon cher ami, et je suis réellement au désespoir de vous avoir entraîné dans cette maudite affaire; mais que voulez-vous? C'est plus fort que moi... Je me sens tout démoralisé...

— Je ne prétends pas que nous ayons sujet d'être follement gais, répondit Flamberge, mais je ne vois pas non plus de quoi tant nous affliger. Nous sommes libres, bien portants, bien pourvus d'argent.

— Vous avez raison, dit Réginald.

Cependant il ne se déridait pas.

Depuis deux heures, ils étaient partis d'Amboise, et allaient atteindre un petit bourg, Chedigny, et qui n'est éloigné de Loches que d'une petite lieue et demie.

Le village est situé à l'extrémité ouest de la forêt de Loches et coquettement assis cà mi-côte d'une petite colline, au fond de laquelle Flndret roule ses flots paisibles. Au pied du village s'étendent de magnifiques prairies, plantées de hauts peupliers et couvertes de troupeaux.

Au milieu de ce manteau vert, la route descend par une pente assez douce et traverse l'Indret sur un pont étroit.

Quand il fut arrivé sur la hauteur qui domine ce ravissant tableau, Réginald s'arrêta brusquement. Flamberge s'arrêta également.

— Vous dites que nous avons soixante-douze heures d'avance ? demandais marquis.

— Certes, répondit le capitaine. Vous comprenez bien que M. de Vaudremont ne va pas s'amuser comme nous à acheter des chevaux de rechange pour remonter ses vingt-sept soldats, et que ceux qu'il a ne valent pas les nôtres.

Oh! je suis certain que vous ne vous trompez pas d'une minute, interrompit Réginald. Aussi je veux vous adresser une prière... Permettez-moi de m'arrèter ici jusqu'à demain.

Ils desceudircut au fond de la vallée et arrivcrcul bieutôt àla porte de la maisonnette. (Page 371.)

— Jusqu'ùprès-demaia, si vous voulez ; mais pourquoi rester à Chedigny quand nous sommes si près de laCouldraye?

— C'est que je me trouve en plein pays de connaissance, mon ami. C'est à deux lieues d'ici' que demeure le comte de Lorgerie, c'est à une lieue et demie que se trouve le château de la baronne de Mérande.

— La dame au collier?

— Elle-même, oui, capitaine.

LiV. -47. F. ROY, éditeur.

— lùli l)i('ii ! tjii('sl-('t' (|ii(' ccln puni nous l'aire;? Je; coiirois jiisrjuà iiii (('rtuiii point qiio vous ayoz le désir d'aller saluer le comte, qui nous a toujours t6moif^iié une grauilc amitié, mais la haioniie...

— C'est chez elle que j'ai reucoutré Mari^ucrile pour la première lois...

— Je m'en souviens, vous me l'avez dit.

— Croyez-vous donc (jue j'aie cessé do penser à elle?

— Pas le moins du monde.

— Et trouvez-vous extraordinaire que je cherche à savoir ce qu'elle est devenue.

— Assurément, non.

— Alors permettez-moi d'aller fair*; visile à la baronne de Mérande. .J«; suis convaincu que si Marguerite est ici, elle n'a pas manqué d'aller chez la baronne. Le même instinct qui m(! pousse a dû l'y conduire.

— Qu'à cela ne tienne ! dit Flamberge ; mais où logerons-nous dans ce village ignoré ?

— Tenez, Ut Uéginald en étendant le bras, voyez-vous à l'extrémité du petit pont, à gauche, ce pavillon perdu dans les arbres?

— En ell'et, dit le capitaine, je distingue une adorable petite maison.

— Mon père l'a fait bâtir il y a quinze ans, pour venir pêcher dans l'Indret, qui est très poissonneux en ces parages. Moi-même j'y suis venu cent fois avec Grimai.

— Quoi ! c'est à vous qu'appartient ce nid charmant?

— Un nid, vous l'avez dit, capitaine, car à peine y a-t-il autour dix ou douze arpents de prairies. Maintenant apercevez-vous à droite du pont un autre pavillon plus petit encore que le premier?

— Parfaitement.

— C'est celui qu'habite avec sa femme un de mes valets de forme, lequel, tout en exploitant ce petit domaine, prend soin de la maison et fait notre service quand nous venons y passer quelques jours.

— Eh bien! restons-y jusqu'à demain, si cela vous est agréable, proposa Flamberge.

— A la bonne heure! s'écria joyeusement Réginald. Vous êtes un homme, vous! Vous comprenez tout, vous excusez tout, jusqu'à mes impardonnables faiblesses.

— N'est-ce pas également dans ces environs que se trouve le château de La Bouillerie? demanda Flamberge à son tour.

— Il est à peine à une lieue d'ici, dit le marquis. Vous voyez ces prairies qui touchent celles que je vous montrais tout à l'heure...

— Oui, répondit le capitaine.

— Elles en dépendent. C'est le premier de nos iiefs que mon père ait donné au comte de Morlay.

— Ah! lo fait est qu'il serait doux de vivre ici ! soupira Flambergo.

— lîon, TitRéginald en riant. Voilà la mélancolie qui vous gagne, mon cher ami! Eh bien! allons. Rêvons pendant vingt-quatre heures que nous sommes heureux... La réalité ne nous réveillera que trop tôt.

Ils descendirent au fond de la vallée et arrivèrent bientôt à la porte de la maisonnette.

Pendant que Flamberge, selon son immuable habitude, conduisait les chevaux à l'écurie et les y installait, Réginald donnait ses ordres à son valet et à sa femme pour qu'on leur préparât un bon repas.

— Après déjeuner, j'irai chez la baronne de Mérande, se disait le marquis.

— Après déjeuner, j'irai au château de La Bouillerie, se disait le capitaine.

XXTI

ou RÉCxINALI) ET FLAMBERGE SE RENSEIGNENT

Sans renoncer au projet qu'ils avaient formé chacun de leur côté, nos deux amis se mirent à table et délibérèrent sur ce qu'il y aurait à faire, si la troupe de cavaliers lancée à leur poursuite venait les relancer jusqu'au château de La Couldrayo.

Réginald avait toutes les peines du monde à garder son sang^-froid, depuis qu'il savait que le comte de Morlay avait le commandement de cette expédition.

— Le misérable! l'assassin! ne cessait-il de répéter.

11 avait fait part à Flamberge des confidences que le baron de Lansac lui avait faites à la Bastille.

Pour le capitaine, comme pour le marquis, aucun doute ne subsistait donc plus sur la culpabilité de M. de Morlay.

— Ah! malheur à lui, s'il se trouve jamais au bout de mon épée ou de mon pistolet! s'écriait le jeune gentilhomme.

— Soyez tranquille, répliqua Flamberge, il ne sera guère plus à l'aise s'il me tombe sous la main. Ah! s'ils n'étaient que dix ou douze hommes, je n'hésiterais pas à leur livrer bataille, rien que pour avoir le plaisir de tuer ce misérable ; mais il n'y faut }»as penser pour le moment.

— Soit! mais quand nous serons au château de la Gouldraye...

— Oui, je reconnais que nous serions mieux en mesure d'y supporter un assaut, et pourtant mon avis ne serait pas d'aller au chAteau.

FLAMBEllGE

— J\)Ui(iU(»i?

— l*niTO qiio si M. dft VaudivMnonf acrinicil la fcrlitiidc (jiic nous y sommes ri''fiif;iés. il se i;ar(lora binn do nous livrer rombal.

— One fcia-t-il, soloii vous?

— Il fera f^ardor toutes les issues, cl il enverra domander du renfort .'i A mboise... do sortie qutî uous serons pris comme dans imk; laupiiiière, ou que, si nous no nous rendons pas, nous y serons enfumés comme des renards dans leur terrier.

— Mais alors (juel parti prendre?

— Il faut diminuer le nombre de nos ennemis par des procédés analogues h celui que j'ai employé à Beaugency, et, quand ils ne seront plus que huit ou dix, nous leur livrerons bataille.

— Ce serait le plus sage, en elfel, avoua lléginald, mais à quelle nouvelle ruse recourir?

— Oh! ne soyez pas embarrassé pour si peu, fit le capitaine en souriant. L'endroit est admirablement choisi pour la surprise que je ménage à M. de Vaudremont. Avez-vous ici de la poudre do mine?

— Non.

— Mais ne pourrait-on pas s'en procurer à Loches?

— Rien ne serait plus facile.

— Eh bien! envo)''ez-en chercher aujourd'hui même une dizaine de livres et demain je vous dirai ce que j'ai imaginé.

— Il sera fait selon vos désirs, capitaine, dit Réginald, et jusque-là...

— Vous êtes libre d'aller ou vous voudrez.

— Mais ne dois-je pas prévenir Grimai de notre arrivée?

— Ce n'est pas mon avis. Cet excellent vieillard voudrait absolument se rendre utile, et nous gênerait.

— Allons! vous serez aveuglément obéi, capitaine. Est-ce tout ce que vous avez à me recommander?

— Tout, répondit Flamberge.

— Ainsi je puis aller chez la baronne de Mérande?

— Dès à présent.

— Mais vous, que ferez-vous en mon absence?

— Moi, fit le capitaine, en rougissant légèrement, j'irai faire à pied une promenade quelconque afin de me mettre en appétit.

— A merveille! dît Réginald enchanté. Alors je vous laisse, mon ami.

— Oui, mais pas de folies, ce soir à huit heures, au plus tard, soyez ici! Songez que nous avons un compte terrible à régler avec M. de Morlay.

— Oh! je ne Toublierai pas! fit le jeune gentilhomme.

Réginald descendit, monta à cheval, traversa le pont et disparut à droite dans un bouquet d'arbres.

Quant à Flamberg-e, dès qu'il l'eut perdu de vue, il descendit à son tour, tVoidement, les mains dans ses poches, en fredonnant une fanfare de chasse. Puis il traversa le jardinet, franchit la g-rille et gagna la campagne.

— Le château de la Bouillerie, demanda-t-il au premier paysan qu'il rencontra.

— Le deuxième chemin que vous trouverez sur votre gauche y conduit directement, monseigneur, répondit le paysan.

— En suis-je bien éloigné?

— Trois petits quarts de lieue, tout au plus, monseigneur.

— Bien, dit le capitaine en lui glissant une pièce de monnaie dans la main.

Et il s'éloigna; mais non plus de ce pas tranquille, ni de cette allure indolente qu'il avait affectés au départ. Au contraire, il se mit à arpenter fiévreusement la route, si bien qu'en moins d'une demi-heure, il se trouva devant la porte d'entrée du château.

Là, il s'arrêta. Son cœur battait fort. Il n'osait plus entrer. Cet homme; qui avait toutes les audaces du héros, avait aussi toutes les timidités de la jeune fille en matière de sentiment.

— Qui sait comment elle va me recevoir? se demandait-il. Qui sait même si elle me recevra.

Il examina curieusement l'endroit oii il se trouvait.

A vrai dire, le château de La Bouillerie n'était pas un château, mais seulement une belle maison, très solidement et très élégamment construite, dont la blanche façade se détachait vigoureusement sur le fond de verdure épaisse qui lui servait de cadre.

Placée sur le plateau d'une imperceptible colline qui s'abaissait doucement jusque sur les bords de l'Indret, cette maison dominait la vallée, sur laquelle elle n'avait du reste qu'une vue peu étendue; mais, de l'autre côté du plateau, elle jouissait d'un coup d'œil admirable.

De tous les points de l'horizon surgissaient des coteaux, plantés de vignes et d'arbres fruitiers, et dont la crête était couverte de bois. De ce paysage merveilleux émergeaient le clocher aigu de l'église de Beaulieu, la tour du beffroi de Loches, ainsi que son château aux poivrières aigu«^s, oii dorment les restes d'Agnès Sorel, et sa forteresse massive.

Autour de la maison, des terres, fraîchement labourées ou récemment ensemencées, prouvaient que le mari de Françoise Touchet ne s'endormait pas sur les bénéfices que son labeur lui rapportait tous les ans.

A droite du jardin, à trois cents pas environ de l'habitation, on distinguait les toits de chaume de la ferme et de ses dépendances, à demi masquées par des massifs de lauriers-thyms, dont la fleur délicate et blanche égayait délicieusement le feuillage un peu sombre des arbustes.

Mi ri.AMHKIKil-:

AprJ's asoir licsil»' l(>ii^l<'ni|ts, l''l.iinlM'r^(' se d»'» i<la ciiiiii à liiiiu'liii- la porlc, lotito graiulc ouvi'ilc, (il péiiùtia tlaiis mic aveiiin! qui, «mi laisaiil le loiir d'une ])»'lou80 garnie d'ailtii's IVtiilicis, ahoulissait h\a maison.

.\iil valcl indiscrt'l nt» se |ii(;.sonla ])onr lui dtMnaink'r où il allait. Partout nn .'^iN'ncc absolu. On se serait cru dans une inais(jn (U'îscrlo, si l'on n'avait ontfndu de loin lo muji^issemont dos boMifs, h^ hnlonuMit des brebis, et le Ininnissement des chevaux dont la ferme était peuplée.

I^lanil)erj;e atteignit sans encombre le seuil d(» la maison. La porte en était ouverte. 11 frappa à deux ou trois reprises, et, comme personne ne répondait, il entra.

Il était dans une vaste anti-chambre, dallée de pierre de liais à losanges de marbn^ noir. Personne encore !

Etait-il bien chez la lille de l'orgueilleux comte? (^ette maison j)resque abandonnée élait-elle bien la résidence d'une noble et riche demoiselle?

— Pauvre enfant! soupira le capitaine, touché de cet isolement.

— l'auvre enfant! Toujours ces deux mots lui revenaient à la bouche, depuis qu'il connaissait l'histoire dJlerminie.

Il fit trois ou quatre pas encore, et aperçut une porte, encore ouverte, comme les autres, et qui donnait accès dans une sorte de salle à manger, tendue de cuir et meublée de chêne, à l'aspect sombre et sévère.

Assise près de la fenêtre, tenant do la main droite une aiguille, et, sur les genoux, une broderie, k laquelle elle ne travaillait pas, ITerminie, renversée sur sa chaise, et le regard fixe était absorbée dans une rêverie douloureuse, car deux larmes coulaient lentement sur sa joue pfdie.

Bien que sa fenêtre donnât sur le jardin, et qu'à travers les carreaux elle put observer tout ce qui s'y passait, elle n'avait pas vu venir le gentilhomme. Maintenant même qu'il était sur le seuil de la porte, elle n'entendait pas le bruit de ses pas et ne s'apercevait point de sa présence.

Pour faire cesser celte situation embarrassante, Flamberge toussa légèrement.

Hermiuie tressaillit, essuya rapidement ses larmes et se leva.

— Le capitaine! s'écria-t-elle.

Son visage s'éclaira d'une joie profonde. Elle courut, plutôt qu'elle ne marcha vers lui, prêle à se jeter dans ses bras; mais^ retenue par l'instinct de la pudeur, elle s'arrêta brusquement, rougit et baissa les yeux.

— Soyez le bienvenu dans cette maison, monsieur, dit-elle d'une voix que l'émotion faisait trembler, et pardonnez-moi de vous avoir fait attendre.

L'impression qu'avait ressentie Flamberge, en voyant couler les larmes de la jeune fille, était d'autant plus douloureuse, qu'il avait admiré la beauté du pays, et le charme particulier de cette demeure moitié seigneuriale et moitié champêtre. Il lui avait semblé qu'on devait vivre heureux quand même au sein

FLAMBEEGE 375

de ce petit paradis, et que rien ne pouvait troubler la tranquille paix que respiraient ces bocag-es et ce vallon.

Son cœur fut ému, non plus de crainte, comme il avait été avant de pénétrei dans le château, mais d'une tendre compassion pour cette infortune imméritée.

— C'est à moi, mademoiselle, répondit-il, qu'il appartient de s'excuser d'interrompre vos rêveries; mais croyez que le hasard seul...

— Ah! fit vivement Herminie, c'est par hasard que vous êtes entré dans le château? Vous ne saviez pas à qui il appartenait?

— Je me suis mal expliqué, mademoiselle. Je voulais dire que le hasard m'a conduit à Chedigny, où il me force de rester encore. Là, comme je savais que vous habitiez les environs, je me suis informé, on m'a indiqué le chemin et je me suis permis...

— Vous avez bienfait, monsieur. Ces solitudes sont si rarement visitées par des amis que c'est une fête pour moi de les recevoir.

. — Je n'en attendais pas moins de votre courtoisie, mademoiselle.

— Asseyez vous donc, monsieur, et apprenez-moi où en sont les intrig-ues auxquels je m'intéressais assez, il y a deux mois, pour y compromettre mon inexpérience.

— Hélas ! mademoiselle, elles en sont toujours au même point.

— Ainsi le marquis de La Couldraye...

— M'accompag-ne, mademoiselle. C'est pendant qu'il se rendait chez la baronne de Mérande que j'ai osé venir jusqu'ici.

— Il s'en retourne donc au château ?

— Je ne pourrais pas vous le dire au juste, mademoiselle.

— Comment 1 le marquis n'a donc obtenu justice ni du roi ni du cardinal?

— Le roi lui avait donné bon espoir, mais sans se prononcer ouvertement ; le cardinal, forcé de choisir entre le comte de Morlay et lui, a naturellement favorisé les prétentions de votre père.

— Est-il possible! s'écria Herminie indignée.

— Oui, mademoiselle. Aussi llO^inald, déçu dans ses espérances, a ressenti contre Richelieu une si violente irritation, qu'il s'est jeté dans un complot formé par quelques hardis seigneurs. Cette irritation s'est aggravée de ce que votre père ayant obtenu contre lui une lettre de cachet, a fait enfermer le marquis à la Bastille, d'où j'ai eu la malheureuse inspiration de le faire évader.

— Pourquoi malheureuse puisque vous êtes libre !

— Ah! c'est qu'au moment où je l'ai délivré, il était lié par un serment solennel envers ses complices. Au lieu de fuir avec moi, comme je le croyais, il est allé les retrouver, et, le soir même, il a été désigné par le sort pour assassiner le cardinal.

— Un assassinat! lui^ Réginald !

"*'*«l»1»!lrlliÉIÉBWJ!-i!ll jmi.

— llassiiiTz-vous, mou ciilaiit. Au uioiunul df Iraiipcr, la maiu de Ht'-;.'!iialil a ticuililr, il s'est enfui, cl. nous avons pr/'eijiilainmeiil quitté Paris dans l.i miil (lu 27 uovenilti't'. iV( mis avons fi'anclii ru qualic jours la di si a née qui nous séparait d'Anil)oise, «!t ce n'est qu'aujourd'liui l"' décenilj.'c, (pie nous sommes arrivés à Chedi^ny.

— Mais pour(juoi fuir si vite? Vous étiez donc poursuivis?

— Vous l'ave/ deviné, mademoiselle.

— Par ordre! du cardinal?

— Et avec un acharnement dont vous comprendrez la gravité, (piand je vous aurai dit le nom do Tliomme à la disposition de qui Richelieu amis un détachement de ehevau-légers.

— (Juel est-il donc?

— C'est M. de Morlay.

— Mon père! s'écria llerminie, dont une pâleur cfTrayante envahit le visage.

— Oui, mademoiselle. Nousvoilà donc dans la pénible nécessité de nous défendre à main armée contre notre persécuteur, ou de gagner honteusement un pays étranger.

— Mais c'est horrible ! lit la jeune fille épouvantée. Comment! mon père et Réginald vont être aux prises l'un contre l'autre. Ils vont se battre, se tuer peut-être!

— Hélas! mademoiselle, un tel malheur me paraît d'autant plus inévitable que le marquis est également très irrité contre M. de Morlay depuis qu'il a acquis la certitude...

Flamberge s'arrêta brusquement.

— De quoi! interrogea llerminie, très intriguée.

— La certitude que le comte avait pris une part active à certaines manœuvres déloyales...

— Mais il n'a fait que cela sous mes yeux! dit naïvement la jeune fille.

— Oh! je veux parler d'une époque plus éloignée, fit négligemment Flamberge.

— Ne sauriez-Yous préciser plus exactement les nouveaux griefs que mon cousin articule contre son oncle?

— Je ne les connais pas, mademoiselle, fit lecapitaine avec un embarras visible. C'est un secret assez important, paraît-il, puisque Réginald n'a pas voulu me le confier.

— Réginald vous cacherait quelque chose, à vous? dit Herminie. Je ne vous crois pas.

— Je vous assure pourtant...

— Pouvez-vous me le jurer?

— C'est exiger une bien grosse chose pour une affaire d'ordre tout à fait secondaire...

Elle n'eût pas la force d'eu dire davantaf;c, tant son cœur débordait d'une joie inconnue. (Pape 380.)

— Qu'en savez-vous? puisque Réginald ne vous a rien dit, prélcnJoz-vous.

— Je le suppose, mademoiselle, répliqua Flamberge, qui s'embrouillait toujours quand il s'agissait de mentir.

— Bien, capitaine, gardez ce secret, si vous ne méjugez pas capable de le recevoir, fit Ilcrminie, mais n'espérez pas m'abuser. Dans le grief nouveau auquel vous avez fait allusion, il doit y avoir quelque chose de terrible, d'épouvantable même, puisque vous n'osez pas me l'avouer.

LrVr 48. F. \iO^ éditeur.

FLAMHKIIGE

l'Iamln'i •^t' clîiil sur des cliailiuns afdt'iils cl icL'irlIail. aini'icinciil |,i jiainli; inij)rii(l(Mil(Mnril avait laisse'- ('cliaiipi'r. l'iii rllVl, il ne |i(»ii\ail |tas dire à Mllr (|<> Mdilav ([lui son |i('i(' avail assassiné \o maffiiiis du La (loiildrayt;!

— Oui, )o K; deviiu'. icjuil Ilcrniiuic, vi, (•• qu'il y a dv plus lioirihlt', (-'«'st (uio depuis I()M,i;(i-»Mips j'en ai la convictinu. Hcr^ciw;! m a sa j>arl, n'esl-cc jias de (•(•(tr nouNcilc lionlt' ? Oh ! iressaycz i>as de nier, luonsirur, j'en suis ccrlaiuc. (lonmiiMil. ru <'llcl. mou |ii'i'(^ aurail-il suhi depuis laul dannérs j'iulhuMicii uélasle de ce misérahlo, s'ils u'avaieul j»as été liés l'un à Taulre par- uue eomidieilé (juelcou'jue? (Jui sait niènu! si ce n'est pas jiar nu crime? Cdmmeul mou amour el mes caresses n'auraienl-ils pas triomphé delà détrastieusc; importance que ce I5eri;t'ret a ]»rise dans notre maison? Ah! je m; croyais pas êlro si près de la vérité, lorsqu'en (piitlant mon père, il y a deux mois, j(î lui disais : — .1(3 vous en supplie, n'écoutez pas les conseils de ce pervers! Aucun i)acte d'infamie, aucun crime ne vous attachent encore l'un k l'autre...

A ces mots Herminie courha la tète.

Flaml^erge se taisait.

— Ainsi mes pressentiments ne m'avaient pas trompée, poursuivit la jeune fille. Ce nouveau supplice m'était réservé de savoir mon père coupable au delà de tout ce que je pouvais imaginer !

Elle cacha dans ses mains son visage rougissant.

— De quoi peut-il être coupable, cependant? dit-elle. Je ne vois rien dans sa vie qui prête à des soupçons infâmes. Est-ce la folie de Mlle de Laubremont, qu'on lui reproche? Est-ce la mort du marquis de La Gouldraye?

Elle regarda Flamberge en face. Il se détourna.

— Vous vous taisez ! fit-elle avec égarement. C'est donc vrai?

— Je vous en prie, mademoiselle, calmez-vous! dit le capitaine. Vous avez l'imagination malade, je ne le vois que trop, car elle vous entraîne à des suppositions insensées. Remettez-vous, de grâce, ne nous occupons plus de ces événements attristants. Le jour où je vous ai quitté, à Bretigny, vous m'avez autorisé, si le hasard me ramenait dans ces parages, à me représenter devant vous. J'ai eu cette audace. Ne me la faites pas regretter, en vous laissant aller à des appréhensions que mon silence lui-même ne justifie pas. Parlons un peu de vous, si vous le permettez, et expliquez-moi ce que signifiaient ces larmes que j'ai surprises sur votre joue au moment où je suis entré.

— Elles signifient, capitaine, que depuis le jour ou j'ai quitté Paris, je n'ai pas cessé un instant de penser aux tristes événements qae vous vous efforcez en vain de me faire oublier. Cette lutte dans laquelle mon père et mon cousin sont engagés, à laquelle vous êtes mêlé vous-même, a été l'objet constant de mes préoccupations. J'y songeais encore, quand vous m'êtes apparu, mais je n'osais pas supposer, je vous confesse, que, loin de s'éteindre, celte lutte allait prendre les proportions que vous m'annoncez. Ah! je suis bien décidément un enfant du

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malheur ! Est-il une situation plus poignante que la mienne, je vous le demande? D'un côté le devoir me force à faire des vœux pour que mon père sorte victorieux de la bataille, tandis que mon cœur, ma droiture et ma raison combattent auprès de vous contre lui !

A CCS mots, un sanglot déchira sa poitrine et ses larmes recommencèrent à couler.

— Je conviens, dit Flamberge, que le cas est difficife, mais je ne désespère pas encore, mademoiselle. Il est impossible, selon moi, que la Providence ne se manifeste pas d'une façon éclatante en cette occasion. Ayez plus de confiance en elle, je vous en conjure ! et ne vous désolez pas ainsi, car vous me brisez le cœur. Non, je ne puis pas croire que ce Dieu juste et bon que nous invoquons tous à nos heures de découragement, ne vous dédommage pas un jour des épreuves qu'il vous a fait subir, car il n'est pas à mes yeux, une sainte qui vous égale en résignation, pas un martyr qui ait souffert autant que vous. Aussi, je vous le déclare, Herminie, je vous admire et je suis tenté de vous adorer à deux g'enoux.

— Oh! capitaine... balbutia la jeune fille.

— Et je vous le jure, poursuivit Flamberge, un de mes plus grands regrets est de ne pas porter un nom illustre, de n'avoir pas une fortune princière, pour réparer l'injustice qu'un sort cruel a commise envers vous.

— Un nom illustre! une fortune princière! fit Herminie. A quoi bon? En quoi les titres et la richesse peuvent-ils me consoler des tortures que j'ai endurées et que j'endure encore?

— S'ils ne vous faisaient rien oublier, répondit le capitaine, celui qui vous les offrirait y parviendrait peut-être. Alors j'oserais sans doute déposer à vos pieds ce cœur aimant, dévoué, avide de tendresse et d'amour, que vos malheurs ont si profondément touché qu'il vous appartient aujourd'hui tout entier, qu'il ne bat que par vous et pour vous. Sans recourir à des formules banales j'irais droit à vous, Herminie, je me prosternerais à vos genoux, je prendrais votre main dans la mienne, et je vous dirais : Je vous aime, douce et bonne enfant, je n'ai qu'un désir, je ne forme qu'un vœu, c'est de vous consacrer ma vie entière. Acceptez-vous ce sacrifice? M'aimez-vous?

En disant ces mots, Flamberge s'était agenouillé devant la jeune fille et lui avait pris la main, sur laquelle il posait respectueusement son front brûlant, comme pour se faire pardonner tant d'audace.

Les yeux encore baignés de pleurs, mais le visage empreint d'une joie céleste, ainsi qu'une fleur pleine de rosée que caressent les premiers rayons du soleil levant, Herminie le regardait en silence, sans songer à retirer la main dont il s'était emparée.

A'ses pieds, un homme comme lui! Tant de générosité, de mâle vertu, s'inclinait devant elle 1

Ail! qu'elle était délicieuse celle minute de lionliniir jnii", la pi-eiuiîMc. lasoule, qui eût eiubelli jusqu'à ce jour sa triste c.\isteuc(î ! J>a |)auvie eiiTaul iTen pouvait croire ses yeux ui ses (ueilles!

— Si je vous aiuie ! dit-elle enlin. ,\li! caiiilaiiie, demande/, à Toiseaii (|iii meurt de froid, s'il aime le nid de mousse dans l(;qu<d il abritfî ses membres glacés! Demandez au noyé s'il aime la branche de salut (|ui l'aide à f;ag^ner le l'ivatîc, au j)auvre s'il aime la main charitabb; (jui le fait vivre, au désespéré s'il aime celui (jui lui lait enlrcnoirun coin du ciel...

Elle n'eut pas la force d'en dire davantage, tant son cœur débordait d'une ivresse inconnue. I'>trc aimée, elle, la jeune fille maudite, abandonnée, infirme... Elle était aimée! et par l'homme le meilleur, par le cœur le plus dévoué qu'elle eût jamais rencontré !

Ah! certes, en ce moment elle oubliait tout : Et ses dix-huit années d'abandon, et SCS cruels déboires, et ses larmes, et les craintes qui, tout à l'heure encore, s'emparaient d'elle. Elle était aimée!

Mais alors elle s'était donc trompée? Elle n'était donc pas éternellement vouée à l'isolement? Elle pouvait donc un jour avoir un mari, une famille, des enfants... C'était trop de bonheur! Elle sufibquait.

Elle se laissa aller naïvement dans les bras de Flamberg'e, sans hésitation, sans alarmes, sans pudeur, sachant bien que son honneur n'avait rien à redouter d'un pareil amour.

Bouleversé, ivre lui-même d'une béatitude qu'il n'avait jamais goûtée, il sentait son cœur se fondre et ses forces défaillir sous l'étreinte passionnée dans laquelle il la tenait enlacée. Il n'eut pas même la pensée d'abuser de tant d'innocence.

Assurément rien ne lui aurait été plus facile que de remporter une honteuse victoire sur ce corps flexible et charmant qui se livrait à lui, sans avoir conscience même de sa faiblesse; mais il ne voulut pas déflorer par des entreprises coupables cet instant de délicieuse extase. Il n'eflleura même pas d'un baiser ces lèvres palpitantes que les siennes touchaient de si près, et d'où s'exhalait comme un soupir de l'âme, l'haleine tiède et parfumée de la pauvre enfant.

— Ne crains rien, lui disait-il. Ce Dieu, dont je t'entretenais tout à l'heure, a exaucé ma prière. Il nous a entendus, il nous a pris en pitié, il a voulu de nos deux infortunes créer le bonheur le plus complet qui soit au monde. Courage, Ilerminie, ouvre les yeux, reviens à toi, ne fût-ce que pour m'entendre répéter jusqu'à mon dernier soupir ces deux mots : Je t'aime! je t'aime!

EtHerminie, éperdue, haletante, oppressée, répétait avec lui:

— Je t'aime ! je t'aime !

— Ah ! s'écria Flamberge, en levant les yeux au ciel, une minute semblable suffit à racheter toute une éternité de souiïrances!

Tout à coup, Ilcrmiiiic s'arracha par une brusque secousse à renivrcment qui l'avait gagnée.

— Nous sommes fous! dit -elle. Rien de ce que nous avons rôvé ne peut se réaliser.

— Pourquoi? interrogea Flamberge, encore sous l'impression de ces délicieux moments.

— Yous me le demandez, répondit-elle, quand c'est vous qui venez do m'annoncer... Ah! c'est dommage, reprit-elle, assaillie de nouveau par les terreurs que cette pensée lui causait. Il y a pourtant longtemps que je vous attendais, mon ami. J'avais comme un pressentiment secret que je ne tarderais pas à vous revoir. Hélas ! pourquoi faut-il que ce soit dans ces circonstances si difficiles que nous nous retrouvions en présence ! Qu'allez-vous faire? Lutterez-vous? Fuirezvous? Et, si vous êtes forcé de combattre, qui sait si ce n'est pas de votre main que périra le comte de Morlay? Que devicndrai-je alors? M'est-il possible d'être là femme de celui qui aura tué mon père? Me sera-t-il même permis de l'aimer ? Ah ! je vous le disais bien que j'étais l'enfant du malheur...

— Ne désespérez pas, chère enfant, répliqua le capitaine. Si votre situation a des exigences auxquelles il est impossible de se soustraire, il est certains dangers que l'on peut conjurer, et je puis vous assurer, pour ma part, que, ma vie dût-elle en dépendre, je respecterai les jours de celui que la naissance a fait votre père.

— Non, non, je ne veux pas non plus qu'il vous tue ! s'écria la jeune lillc avec égarement, car je sens que je le prendrais en horreur et que je ne vous survivrais pas. Mon Dieu ! inspirez-moi. Gomment détourner ces deux malheurs qui menacent de me frapper ?

— Je vous en conjure, calmez-vous, Herminie ! 11 est impossible qu'aucun de ces deux événements s'accomplisse. Ce n'est pas après nous avoir fait entrevoir un avenir si beau, que la Providence voudrait nous plonger dans un deuil éternel ou nous laisser des remords que rien ne saurait étouffer.

— Oh ! parlez encore, fit la pauvre enfant en essuyant ses yeux. J'ai besoin de vous entendre pour conserver une lueur d'espoir.

— Eh bien ! oui, chère âme, écoutez-moi, regardez-moi. Voyez si je ne suis pas tranquille et souriant, si je ne suis pas soutenu par une foi robuste en la bonté divine. Ecartons les funestes présages que notre faiblesse nous fait concevoir. Soyons du moins tout au bonheur do nous aimer, de nous le dire, et jetons les yeux sans pâlir sur le jour fortuné où le ciel bénira enfin les projets que nous caressons. Ce jour-là, Herminie, nulle crainte n'assombrira votre front virginal, vous laisserez sans trembler votre main dans la mienne, et nous commencerons ensemble une longue existence de félicités que les orages de la vie ne troubleront jamais.

— Ah! si vous pouviez dire vrai ! soupira la jeune iille.

— Va |H)iii(iii(>i 11»; S(! ri''alis(!rai»;iil-t'll('s pas ces jJiopluHifîS? N'avons-iioiis jias assez soiilleil tous les deux ? N'avons-nous pas vécu dans un isolement fjiie Dieii luiiiiènie condiinine ? M'est-ce pas Dieu qn! a cicé raiiioiir? N"(;sl-('e pas lui (|iii, se liant des obstacles qui soinhiaient nous sépar(;r, nous a j)oussés l'un vers laulre et nous a dit : Aimez-vous ! Et vous voulez (ju'après nous avoir fait subir tant ot d<; si rudes épreuves, il se déjuge; qu'il nous replonge dans les larmes, dans le (lésespi)ir ! Non, ce n'esl pas possible.

— Vous avez raison, dit llerminie, ijtii ne demandait qu'à se laisser convaincre ; ce n'est pas possibb".

— Ah ! dit Flamberge, dans un élan génér(!ux du cuMir, puisse mon pauvre lléginald savourer à son tour les félicités dont mon âme est pleine.

— Uéginald ! lit tout à coup la jeune fille. Vous m'y faites penser, mon aini, je l'avais oublié ! Est-il donc vrai que le bonheur soit égoïste !

— Eh hieii I parlons un peu de lui, cbère enfant. Fidèle à la parole que je vous avais donnée, je lui ai caché la vérité. Tout à l'heure il est allé chez la baronne de Mérande, espérant y trouver des nouvelles de Marguerite. Le pauvre garçon est si malheureux en ce moment, que j'ai été sur le point de le retenir. Huaiid je l'ai vu s'éloigner, j'ai failli me trahir.

— Venez avec moi, avais-je envie de lui dire, je vais vous conduire auprès de celle que vous aimez. Je n'ai pas osé le faire sans vous avoir consultées ; mais j'espère que Marguerite aura pitié de lui et daignera le recevoir. Menezmoi près d'elle, je veux...

— Hélas 1 gémit Herminie, ma pauvre amie n'est plus ici I

— Plus ici? depuis combien de temps?

— Depuis trois jours.

— Où donc est-elle?

— Je l'ignore. Peut-être chez madame de Ghampfort à Genillé, peut-être à Amboise dans le château de M. de Villaine, peut-être à Paris.

— Mais que s'est-il donc passé?

— Je ne sais, mon ami, quel indiscret a pu découvrir l'asile qu'elle avait choisi. Comment le duc de Villaine se trouvait-il dans les environs ? Tout cela est resté pour moi inexplicable, car depuis que Marguerite a disparu, je suis sans nouvelles. Nous avions vécu avec une prudence et une circonspection qui semblaient déher tous les soupçons. Jamais la duchesse n'avait franchi l'enceinte de ce jardin, où nul importun n'avait pénétré. Nous vivions l'une près de l'autre, échangeant nos plus intimes pensées, parlant sans cesse de Réginald et de vous, capitaine.

« Avec son instinct infaillible de femme, elle avait deviné que notre entrevue de Brétigny et les confidences que nous avions échangées m'avaient laissé d-impérissables souvenirs. Je n'avais pas essayé de le lui cacher. Je vous aimais déjà, c'est la vérité. Aussi, formions-nous ensemble un pacte d'indissoluble

amitié, dans lequel vous occupiez, avec le marquis de La Gouldraye, une large place.

« Il y a trois jours encore, nous faisions après dîner dans le jardin notre promenade habituelle, quand nous entendîmes dans l'avenue le galop de deux chevaux.

« Notre première pensée fut de prendre la fuite. Déjà nous nous dirigions en courant vers la maison, quand, au moment d'y pénétrer, nous nous trouvâmes en face de deux gentilshomnios : Tun était le comte de Lorgerie, l'autre le duc de Yillainc.

« Saisies d'une terreur soudaine, nous nous arrêtâmes

« Le duc mit vivement pied à terre et s'approcha de Marguerite, dont il saisit le bras avec force.

« — Enfin, je vous retrouve, madame! s'écria-t-il, en lui serrant le poignet à le lui briser,

« La duchesse poussa un cri de douleur.

« Le comte de Lorgerie intervint aussitôt.

« — Monsieur de Villaine, dit-il, si c'est pour vous laisser emporter à des violences de ce genre que vous avez sollicité mon concours, je vous déclare que, loin de vous venir en aide, j'userai au contraire de toute mon autorité pour protéger ma nièce contre vos fureurs. Elle a vécu loin de vous, c'est vrai, depuis deux mois; mais l'éloignement de cet asile et la facihté avec laquelle nous y sommes entrés, vous disent assez combien la retraite qu'habitait Marguerite est inolîensive et honorable.

« Alors se tournant vers la duchesse, il écarta d'un geste M. de Villaine et prit la main de sa nièce :

« — Venez, Marguerite, lui dit-il, et, maintenant que je vous ai retrouvée, sachez bien que je suis votre protecteur le plus dévoué. Si vous aviez tout à craindre de ma colère, tant que j'ai pu vous croire coupable, vous n'avez rien à redouter de ma justice, quand j'aurai acquis la preuve d'une innocence dont je n'ai jamais douté.

« Flamberge écoutait avidement.

« — Marguerite et moi, nous étions accablées, et nous gardions un silence dont notre surprise était cause, bien plus encore que notre em.barras, continua Uerminie.

« Les paroles du comte me donnèrent un peu de courage. Ne voulant pas que ma malheureuse amie perdît la protection que lui olTrait M. de Lorgerie, je lui racontai sous quel déguisement Marguerite avait quitté Paris dans la carriole de Françoise, et je lui avouai que depuis cette époque elle était restée près de moi au château de la Bouillerie.

« Le comte fut visiblement satisfait des explications que je lui avais fournies.

381 FLAMDliUGR

(( Hii.uil au (Iu<- (Ir \ illaim", il se luonlia jtlus soitil)ro cl plus faroucho encore (jii'il ur l'i'lait h son an'ivro.

« — Ainsi, madami', dit-il avor unn rago sniirdn et que la présence de M. de Lorycrieenipèeiiail seule d'éclater, vous m'avez jou6 comnic! un Cassaiidn;! ("est j>ar celte porte de communication que vous avez fait évader votre amant lu soir où jo pénéliai dans voti(> chambre et où jiï courus v(îrs ce cabinet.

« Je connaissais cet épisode, Mar^^uerite me l'avait raconté.

« — Prenez garde, monsieur le duc! lui dis-je. Les soupçons que vous exprimez sont aussi injurieux pour moi que pour madame la duchesse, car, si rdle avait un amant, ce serait moi (jui aurais facilité leurs entrevues, ce serait dans ma propre chambre qu'il aurait trouvé asile!

{( — Vous devenez fou, monsieur, dit i!i son tour M. de Lorgerie. Est-il possible d'admettre que le marquis de la Couldraye ait osé choisir l'hAtcl de M. dr- Morlay, de son plus mortel ennemi, pour... En vérité, vous commencez à m'inquiéter, monsieur le duc! La jalousie vous a déjà fait perdre la raison, prenez garde aussi qu'elle ne vous étouffe!

(( — Monsieur, répliqua violemment le duc, ceci ne regarde que moi, et, quant à madame la duchesse, je me charge bien...

« — De quoi? demanda sévèrement le comte.

« Puis, voyant que non seulement M, de Villaine n'avait pas osé achever sa phrase, mais encore qu'il ne répondait pas :

(( — Faites bien attention, monsieur, reprit-il, que Marguerite est désormais sous ma protection; et puisque, malgré les récentes promesses que vous m'avez faites, vous êtes incapable de réprimer des emportements indignes d'un gentilhomme, je vais dès aujourd'hui prendre des mesures qui la mettront à l'abri de vos violences,

« — Quoi ! vous prétendez vous interposer entre ma femme et moi ! s'écria le duc d'une voix menaçante.

« — Oui, monsieur, ne vous en déplaise! Si madame de Champfort n'a pas craint de faire le malheur de sa fille en la donnant à un homme tel que vous, mon devoir est d'empêcher au moins que ce malheur ne prenne pas les proportions du désespoir. L'honneur de mon nom, du vôtre même, en dépendent, et il faut vraiment que vous soyez aveugle pour ne pas le comprendre.

« Alors il se tourna vers Marguerite.

« — Venez, mon enfant, dit-ii en lui tendant la main avec bonté. Vous ne pouvez convenablement pas dem.eurer ici plus longtemps, mais rassurez-vous. C'est moi, et non pas M. de Villaine, qui vais vous conduire vers la retraite qui convient à votre dignité.

(( Que pouvait faire la pauvre femme? Que pouvais-Je faire moi-même?

« Elle prit la main de son oncle et s'éloigna.

« Au moment de sortir du château, le comte s'arrêta :

Saisis d'uue frayeur soudaine, nous nous arrêtâmes. (Page 383.)

— Pcnnellez-moi, mademoiselle, me dit-il, de vous remercier de la bonté dont vous avez fait preuve envers ma nièce, et croyez à la sincérité de ma reconnaissance.

A. CCS mots, il me salua avec la plus exquise urbanité, tandis que M. de Villaine me tournait le dos d'un air bourru et suivait M. do Lorgerie en maugréant.

Voilà tout ce que je sais, ajouta Herminie en terminant son récit. Qu'est

LiV. 49. F. ROV, éditeur.

;mr. rLAMiir.itci-:

«icvcmic .M;ir;;ii('i"i(('? .If l'i^iiorc. Or. qui mn ronsdlf un peu de. son aliscncc, c'rst la CCI liliidt' «»njc suis (|iic le comle ne ral)ai)(loiiiiera [)as.

— Ml il ne vous a pas (lilconiinent il avait découvert la retraite de .Mai';.'iii'iite? ili'iuainia le ca|iilaiMe.

— Uien cerlainenienl jo l'aurais appris, si M. d(! Lorf;cri<! avait «Hé seul; mais les accès de colère du duc lie nous ont pas jiermis d'eiilrei- d;ins de longues explications.

— Peut-être Réginald aura-t-il été plus 1h!ui(!ux dans sa visite h la baronne de iMérande. S'il a découvert l'endroit où se trouve Marguerite, désirez-vous que je vous en instruise?

— Assurément, répondit Itorminie.

— Au revoir donc, dit Flamberge en prenant la main de la jeune fille, et rappelez-vous ce que vous m'avez promis. Plus de terrcuns vaines, j)lns de découragements! Priez Dieu qu'il protège notre amour. Une telle prière tombée de lèvres aussi pures que les vôtres et partant d'un cœur si cruellement éprouvé, ne peut manquer de s'élever jusqu'à lui. Quant à moi, soyez assurée, chère Ilerminie, que désormais votre souvenir ne me quittera plus, et que, jusqu'à mon dernier soupir, je vous apppartiens corps et âme.

En prononçant ces paroles, le capitaine prit la main de la jeune fille, sur laquelle il déposa un baiser respectueux; mais, emporté par la passion au moment où il allait se séparer d'elle, il l'enlaça dans ses bras, l'attira sur sa poitrine et la serra avec force.

— Ah! que tu es bonne et que je t'aime! s'écria-t-il.

Puis il s'enfuit, sans se retourner, honteux lui-même de l'audace qu'il avait montrée.

Ce ne fut qu'au moment de franchir la porte qui se trouvait à l'entrée du jardin qu'il s'arrêta pour jeter encore un regard sur cette maison, dans laquelle il venait de goûter tant d'ineffables félicités.

Herminie était debout sur le seuil et le suivait des yeux. Il lui envoya de la main un dernier baiser et s'éloigna en courant, de peur de n'avoir plus le courage nécessaire pour s'arrachera ces enivrantes émotions.

Il regagna Chcdigny, songeant à l'abandon absolu dans lequel se trouvait la pauvre enfant. En effet, nul indiscret n'avait troublé leur long entretien, nul ne l'avait vu entrer, nul ne l'avait vu sortir de cette maison déserte.

Quand il atteignit les bords de llndret, il était environ deux heures. Longtemps il erra sur ces rives plantureuses, foulant du pied les feuilles sèches que les premières gelées avaient amoncelées sous ses pas. Enfin, un peu avantquatre heures, il se dirigea vers la maisonnette du marquis et l'examina avec attention.

Elle ne se composait absolument que d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, et n'avait que six fenêtres de façade.

Ces fenêtres donnaient sur un jardin planté d'arbres fruitiers, au bout duquel se trouvait une vaste prairie, dont le plan, lég-èrement incliné, venait aboutir à la rivière. A travers les arbres dépouillés, on apercevait l'eau, tics large et très profonde en cet endroit, puis, au delà du pont, d'autres prairies et le petit village de Chedigny. La vue n'était pas très étendue, mais elle olTrait un si riant tableau que les regards ne cherchaient à rien découvrir au delà de cet horizon étroit, véritable oasis de verdure, de fraîcheur et de capricieuse végétation.

Quant aux bâtiments eux-mêmes, nous serons obligés d'en faire une description exacte, en raison de l'importance que leur donneront les événements dont ils vont être le théâtre.

Le rez-de-chaussée ne comptait que deux fenêtres, au milieu desquelles se trouvait la porte d'entrée, à laquelle on accédait par un perron de six marches s(.'ulemcnt.

On pénétrait alors dans un vestibule assez grand sur lequel donnait l'escalier de bois, à la rampe massive, qui conduisait à l'étage supérieur.

A gauche de ce vestibule se trouvait la salle à manger; à droite l'office- Au fond, une immense cuisine, dallée de pierre, au milieu de laquelle on apercevait une vaste cheminée, dont le manteau pouvait abriter aisément quatre personnes.

Quant à l'autre moitié du rez-de-chaussée, elle était occupée par une grande remise, qui n'avait encore reçu aucune destination, et où l'on avait provisoirement déposé quelques fagots. Cette remise formait un carré parfait qui ne mesurait pas moins de trente pieds sur chacun de ses côtés.

Au-dessus de cette remise était le salon, qui était éclairé par trois fenêtres sur chacune des deux façades, et qui était assurément la plus belle pièce de la maison.

Quant à l'autre moitié du premier étage, elle contenait trois chambres à coucher et un cabinet qui ne méritent aucune description.

Flamberge s'approcha et visita cette remise. Les murs étaient simplement enduits de mortier à la chaux; les solives qui soutenaient le plancher du premier étage étaient apparentes. A peine avaient-elles été équarries par le charpentier.

Celte nudité presque grossière n'avait donc rien de particulièrement intéressant, et pourtant, le capitaine l'examina avec attention. Après quoi, il fit le tour des bâtiments. Derrière la maison s'étendait une cour, celle dans laquelh; étaient h^s écuries, et cette cour était fermée par une large porte charretières, à côté de laquelle se trouvait une petite porte de service, à l'usage des domestiques.

Flamberge ouvrit cette petite porte, et s'aperçut qu'elle donnait sur un chemin de traverse, lequel allait rejoindre la route de Loches, à une distance de trois cents pas au plus.

— Bien! dit-il alors.

Et il refermaia porte.

Il n'vint sur ses pas ol rcnli'a dans la i-cmisp, f)fi il so mit h roniplcr les solivi's (jiii on forniaiciiL le jiiainnd.

— Douze! uiuru\iii'a-l-il. A raison d'un (luaild'lHMiic jiai' solivo, c'est donc trois heures qu'il faudrait pour... Allons! nous avons le l(iuj)s!

Il pénétra tranquillement dans la salle à mani^cr, s'installa dans un fauteuil, devant le feu (ju'on y avait allumé, et se chaulla les jtieds avec lapaisihl(î sérénité d'un hour:;('ois dont la journée a élé hien remplii;.

Une demi-heure après, taudis qu'il rêvassait paresseusement, il entendit la voix de Réi^inald, qui venait d'tmtrcr dans la cour et qui demand;iit :

— Le capitaine est-il là?

— Oui, monseigneur, répondit son valet de ferme. Flambergo se leva et courut au-devant du jeune gentilhomme.

— Ah! mon ami, s'écria le marquis en so précipitant dans ses bras, je suis le plus heureux des hommes !

Flamberge ne put réprimer un sourire.

Cette extrême versatilité de Réginald, qui se trouvait tour à tour le plus heureux et le plus malheureux des hommes, sidon qu'il avait vu ou qu'il n'avait pas vu Marguerite, plaidait si éloqucmment en faveur de ce cunir ardent et naïf, que le capitaine ressentait chaque jour pour lui une amitié de plus en plus vive.

— Vous l'avez donc vue? demanda-t-il.

— Ah! mon cher. Je l'ai quittée il y a une demi-heure à peine! fit Réginald ivre de joie.

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